Péking et ses habitants : moeurs, coutumes, religion et arts des chinois d'après des documents authentiques recueillis pendant l'expédition de Chine / mis en ordre par Alexandre M... [Michaux]

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Ledoyen (Paris). 1861. 1 vol. (142 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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'-PÉ'KIN G
ET 4?
SES HABITANTS.
MŒURS, COUTUMES, RELIGION ET ARTS
DES CHINOIS,
D'APRÈS DES DOCUMENTS AUTHENTIQUES RECUEILLIS
PENDANT L'EXPÉDITION DE CHINE ,
MIS EN ORDUE
Par ALEXANDRE M
Prix : t fr. 50,
PARIS
LEDOYEN. LIBRAIRE, GALERIE D'ORLÉANS, :H,
PALAIS-ROYAL.
1861
IMPRIMERIE DE COSSE ET J. DUMAINE,
rue Christine, 2.
PÉKING
ET
SES HABITANTS.
MŒURS, COUTUMES, RELIGION ET ARTS
DES CHINOIS,
D'APRÈS DES DOCUMENTS AUTHENTIQUES RECUEILLIS
P^NDA^T L'EXPÉDITION DE CHINE ,
MIS EN ORDRK
Par ALEXANDRE M
PARIS
LEDOYEN, LIBRAIRE, GALERIE D'ORLÉANS, 31,
PALAIS-ROYAL.
-
1861
La France et l'Angleterre, c'est-à-dire la ci-
vilisation, viennent enfin de pénétrer au cœur,
jusqu'alors impénétrable, de la capitale du Cé-
leste Empire.
Le voile, derrière lequel cette ville se cache
aussi soigneusement qu'une favorite musulmane,
et que n'avaient pu qu'entrouvrir à peine lord
Macartney, lord Elgin, le baron Gros et quelques
missionnaires fervents, a été déchiré violemment
par les boulets invincibles des Alliés.
Nous allons donc connaître la mystérieuse
cité, voir ses habitants ; nous promener dans ses
innombrables rues ; parler son langage ; com-
prendre ses hiéroglyphes; étudier ses mœurs, etc.
Ce peuple, à travers le prisme de notre
imagination, ne nous apparaissait que comme
une collection de magots hideux et bouffis, tels
qut nous les représentent les théières et les
paravents; nous nous figurions (d'après la re-
nommée de la fameuse Tour de porcelaine, ac-
cessoire obligé de toutes les miniatures et sans
6
laquelle il n'est pas de couleur locale), nous nous
figurions, disons-nous, un pays de porcelaine,
habité par des gens de porcelaine, sous un ciel
de porcelaine; et notre conviction était si grande,
si inébranlable, que, plus d'une fois, en rece-
vant une blessure ou une contusion, nous re-
merciâmes le Ciel de n'être pas né Chinois, car
notre corps de porcelaine aurait certes été cassé.
Région presque aussi fantastique que le pays
de Lilliput, tu vas donc nous être révêlée !
Tu vas perdre sans doute de ton prestige et
de ta magie, comme ces bâtons flottants qui de
loin paraissaient un gros vaisseau.
Tu vas, patrie des vers à soie, être disséquée
par le scalpel de la science, sur la table de la
réalité !
Et vous, savants et artistes, peintres et poètes,
soldats laborieux et infatigables du progrès, ap-
prêtez-vous ; voici une contrée neuve à explorer ;
voici une toison d'or à conquérir, Argonautes
du XIXe siècle !
Les portes sont ouvertes : entrez !.
Mais avant que vos travaux aient découvert
tous les secrets de cette terre énigmatique, il ne
sera peut-être pas dépourvu d'intérêt de racon-
ter ce que l'on en connaît déjà, à l'endroit des
villes, des coutumes et des mœurs.
Nous relaterons ce que nous avons vu, ce que
.7
nous avons compris, ce qui nous a frappé; nous
rendrons compte de nos diverses impressions.
Vous, mes chers compatriotes, qui ne pou-
vez, par vous-mêmes, parcourir ce sol fabuleux,
je vous invite à y pénétrer avec moi.
Sans quitter votre fauteuil, ni le coin de votre
bon feu, vous pouvez faire un voyage de trois
mille lieues, braver le tigre et le crocodile,
le mandarin et le bonze.
Suivez-moi !
On entend déjà un bruit confus dans le loin-
tain, comme lorsqu'on passe près de la Bourse
à Paris, à midi ; c'est la gigantesque cité !
C'est Péking !
1.
l
Péking.—Division de la ville.—Remparts.—Les rues.—
Aspect général. -Mouvement. — Egouts. — Construc-
tions. — Enseignes. — Edifices. — Illuminations. —
Police. — Rondes nocturnes.
Pe-king est divisé en deux parties bien dis-
tinctes :
La ville chinoise, Lao-Tching, ou vieille ville,
au sud, occupée exclusivement par les Chinois
depuis l'invasion des Mandchoux ;
Et la ville tartare, King-Tching, ville nou-
velle, habitée par les descendants des Tartares.
Ces deux cités sont défendues chacune par
d'épaisses et hautes murailles, composées d'un
massif compris entre deux revêtements faits de
pierres et de briques.
On pénètre dans la ville par des portes énor-
mes , élevées de cinq étages, et qui par leur
masse présentent de loin un aspect imposant et
vraiment majestueux.
King-Tching comprend trois villes enfermées
l'une dans l'autre ; au centre, se trouve le palais
impérial, la demeure sacrée et infranchissable
du céleste empereur.
C'est un immense édifice de forme carrée,
Kl t'HKING
aussi entouré de murs crénelés et de fossés ; il
contient une multitude de cours et d'apparte-
ments, dont le plus remarquable est l'apparte-
ment spécial de l'Empereur, et une vaste salle
appelée Taï-ho-tian, où se font les réceptions
des grands et des ambassadeurs.
Il est difficile de se faire une idée du bruit et
du mouvement qui existent dans cette ville : il
faut se figurer Paris un jour de fête, comme par
exemple lors du retour de l'armée de Crimée.
C'est une foule incessante qui va et vient;
c'est un flot dans une agitation perpétuelle ;
c'est un brouhaha confus de voix, de cris, de
glapissements, d'éclats de rires; c'est un chaos
indescriptible, étourdissant.
Les voitures, les chaises à porteurs des dames,
ayant quelquefois jusqu'à vingt porteurs et sui-
vies d'autant de domestiques ; les milliers de
chameaux, portant de lourdes charges de houille
ou de marchandises; puis les brouettes, les
chariots à bras, les charrettes attelées de bœufs;
tout cela allant, venant, se heurtant, encom-
brant le passage.
A pied, vous rencontrez de graves person-
nages escortés d'une multitude de serviteurs,
armés de ces affreux parasols de bambous et de
lanternes peintes des plus bizarres ligures : ce
sont des mandarins ou des personnes de haut
rang.
Des soldats et des officiers sont coudoyés par
l'honorable bourgeois, passant la tête haute et
fière, surtout s'il est d'une certaine condition.
A travers tout cela, des milliers d'industriels
trouvent encore moyen d'exercer leur petit com-
RT SES HABITANTS. Ht
merce ; voyez ces marchands ambulants portant
leurs denrées dans une sorte de grande balance
dont les épaules supportent le fléau ; les reven-
deuses avec leurs petites mannes suspendues à
leur cou ; le marchand de comestibles avec sa
cuisine portative, chacun attirant l'attention par
un cri particulier, par un son étrange et perçant.
A chaque coin de rue, vous rencontrez encore
un cortège d'amis, accompagnant un convoi
funèbre, et de l'autre côté, vous croisez une noce
qui se révèle par ses chants joyeux et sa longue
file de conviés, conduite au son du tamtam.
Quel est encore cet homme qui agite sa son-
nette et porte un tabouret, un bassin, une ser-
viette et un réchaud? — C'est un barbier, il
appelle la pratique ; tenez, on vient de l'arrêter ;
voyez, il dispose son tabouret dans l'endroit le
plus convenable de la rue ; il nettoie les oreilles,
peint les sourcils, brosse les épaules, et, malgré
le bruit et la cohue, passe son rasoir triangulaire
sur la tête tondue.
Puis il recommence à agiter sa monotone son-
nette. Ce sont, en outre, des savetiers, des chau-
dronniers, des forgerons en plein vent, qui tra-
vaillent, liment et frappent à coups redoublés
le cuir, le bois, le fer.
Tout ce bruit, toute cette agitation, ces ris,
ces pleurs, ces chants, ces cris, ces hurlements,
ces vociférations et cette remuante populace,
ondulant comme une mer en courroux, tout cela
donne à la gigantesque ville une physionomie
singulière, — mais tout cela fatigue et étourdit,
sans intéresser ni captiver les yeux.
Avec cette tempête humaine, avec ce vertigi-
ii PKKINfî
neux tourbillon qui vous entraîne, vous attire,
vous soulève ; avec ce grondement de tonnerre
permanent qui vous brise les oreilles, comment
distinguer quelque chose, comment entendre
une parole?
Peu à peu cependant, à mesure que vous pé-
nétrez plus avant dans la ville, le vertige vous
quitte ; cette atmosphère bruyante s'appesantit
moins sur votre organe auditif ; vous commencez
à vous mouvoir, sinon aisément, du moins avec
moins de difficulté, à travers cette foule grouil-
lante à vos côtés ; le brouillard épais qui recou-
vrait vos pensées se dissipe ; - et, avec le calme
qui paraît naître, le désir puissant de l'observa-
tion, que vous aviez perdu en plongeant dans cet
océan tumultueux, vous aiguillonne de nouveau ;
— les objets extérieurs que vous apercevez sans
trouble attirent votre attention.
Lorsqu'on a recouvré l'usage de ses sens,
perdus dans l'éblouissement causé par les passes
de la multitude, les premiers objets qui frappent
les regards sont ceux qui vous entourent.
Vos yeux se portent autour de vous.
Vous voyez des rues droites, larges, mais
sans pavé ; ce qui, comme pour le macadam des
rues de Paris, occasionne beaucoup de boue
quand il pleut et une poussière étoulfante l'été.
Dans cette saison, des arrosements fréquents
rafraîchissent un peu la terre, sans pour cela
empêcher beaucoup la poussière de s'élever.
Il n'y a pas non plus, comme à Paris et à
Londres, des égouts pour les boues et les im-
mondices, mais on emploie un autre moyen
assez ingénieux pour s'en débarrasser. Chaque
ET SES HABITANTS. 13
famille possède une grande jarre et l'emplit de
tout ce qui peut servir à fumer et à amender les
terres; de sorte que les rues sont en général
assez propres.
Cette propreté doit être attribuée à l'intérêt
plutôt encore qu'aux soins de la police ; car le
fumier se vend à un prix relativement élevé, —
ou, ce qui est plus fréquent, à cause de la ra-
reté du numéraire, s'échange contre des lé-
gumes et des fruits.
Quelle est-donc cette infecte odeur qui fient
tout à coup de se faire sentir ? — C'est une pe-
tite charrette à une roue, qui laisse ainsi des
traces jion équivoques de son passage ; elle con-
tient le fumier liquide dont nous venons de
parler et s'en va à la. campagne, chez le cultiva-
teur qui la conduit.
Mais reposons nos yeux sur des objets plus
gracieux. -
Auqune maison n'a plus d'un étage ; beaucoup
même n'ont qu'une terrasse ou balcon au-dessus
du rez-de-chaussée ; de loin, on dirait un vaste
camp aux tentes de couleurs bariolées, à cause
de la régularité avec laquelle sont construites
toutes ces maisons basses et uniformes.
En effet, pas une seule cheminée ne s'élève
au-dessus des toits, qui sont tous de la même
hauteur; ces toits-carrés sont faits à angles
très-allongés, pointus et recourbés; ils sont
couverts en tuiles cuites, quelquefois grisés,
souvent revêtues d'un vernis jaune, rouge., vert
ou bleu et très-brillant.
Toutes les maisons sont alignées avec le plus
grand soin. Elles sont entièrement dépourvues
u PÉK IN G
de fenêtres sur la rue ; une porte unique donne
accès dans l'intérieur, et, malgré notre curiosité,
il nous est impossible, de la rue, de voir ce qui
se passe au dedans.
Le rez-de-chaussée est généralement occupé
par des marchands ou des artisans, dont les éta-
lages emplissent la devanture et bien souvent
encombrent une partie de la rue, concurremment
avec les tentes et les boutiques des ouvriers no-
mades et des commerçants ambulants.
Il y a de fort jolies maisons, dont les devan-
tures sont en bois ciselé , découpé à jour ou ar-
rondi en bosse, le tout avec assez d'art et de
goût, et revêtu d'une splendide dorure.
A chaque boutique est planté un mât ou un
pieu, surmonté de drapeaux, de pavillons, de
banderolles aux couleurs les plus éclatantes.
Ces mâts portent l'enseigne du marchand;
ces enseignes bizarres contiennent le nom du
commerçant et celui de ses ancêtres, son éloge,
les titres qui le recommandent à la confiance
des acheteurs; puis une liste des principaux
objets qu'on trouve chez lui.
Sur beaucoup d'enseignes, nous lûmes ceci :
— Ici on ne trompe pas, — qui équivaut bien
à notre « Maison de confiance. )
Là-bas, comme ici, le commerce se croit obligé
de faire de la réclame, de battre plus ou moins
la grosse caisse.
Ces enseignes, ces mâts, ces bannières, par
leur nombre, par leur confusion, par la variété
de leur couleur et de leur forme , donnent à
chaque rue de Péking l'aspect d'une rade rem-
plie de vaisseaux pavoisés. 4
ET SES HABITANTS. lij
Ce qui nous étonne le plus, c'est que, parmi
ces produits de l'industrie chinoise, celui qui
figure en majorité, qui occupe le premier rang,
qui s'étale avec le plus de grâce, c'est.
— Devinez !
— La porcelaine ?
— Point!
— La soie?
— Non ! — C'est le cercueil !
En effet, une collection de cercueils brille et
s'épanouit à une devanture, en face nos yeux ;
il y en a de divers prix, mais la plupart sont dé-
corés, ornés avec le plus grand soin.
- Pourquoi, demanderez-vous, sont-ils deux
fois plus grands que les plus grandes bières
françaises?
— Parce que, en Chine, on a beaucoup d'é-
gards et de respect pour ceux qui ont de l'em-
bonpoint, et qu'on désire conserver cette vanité
jusqu'au tombeau.
Tout est décorum chez ce peuple ; la pompe
surtout des convois funèbres n'est égalée que
par la splendeur des voitures luxueuses em-
ployées aux cérémonies nuptiales.
La magnificence des brancards servant à por-
ter la bière est en rapport avec le rang du défunt. ,
et la richesse du cercueil.
Le tout est orné de dais très-somptueux.
On est presque ébloui par ces peintures tran-
chantes, par ces gros caractères dansant sur les
longues enseignes, par l'épaisse dorure des por-
tes et des balustrades, tout cela se renouvelant
sans cesse, étincelant à chaque pas.
Lorsque l'on a bien examiné tout cela, lors-
11i PÉKIN (2
qu'on a vu une dame regardant curieusement au
balcon ou sur la terrasse, cachée par le feuillage
d'un arbuste ou arrosant une fleur, on cherche,
comme dans toutes nos villes européennes, un
monument, un édifice quelconque qui captive
notre attention et arrête pour un instant nos
regards fascinés.
On cherche en vain.
En Europe, chaque ville, les capitales surtout,
possède de nombreux édifices, chefs-d'œuvre
d'art, de forme, d'élégance : ce sont des cathé-
drales gothiques, des palais Renaissances, des
colonnes, des arcs de triomphe, des statues, etc.
Souvenirs de la gloire des ancêtres, ils font
l'orgueil de leurs descendants et l'admiration des
étrangers.
s Mais à Péking, rien ; pas un monument, pas
même une place ; —des rues, toujours des rues ;
les rues se croisent, se coupent, s'enchevêtrent à
l'infini, comme des sables dans le désert, sans
qu'aucune oasis de verdure, d'espace ou d'ar-
chitecture, vienne égayer le voyageur égaré.
A Paris, l'aspect des monuments est grandiose
et majestueux, — à Péking, tout est mesquin et
petit ;-on sent que chez nous il y a de la no-
blesse et qu'en Chine, il n'y a que du clinquant.
Après une excursion à Paris, la mémoire aime
à se rappeler ces imposants restes du génie de
nos aïeux et ces trophées de nos victoires mo-
dernes, et l'âme en conserve religieusement un
souvenir plein de respect et de grandeur.
Après une visite à Péking, la pensée, harassée
de toutes ces couleurs qui tournent devant les
yeux, se trouve étourdie, paralysée, de même
ET SES HABITANTS. <7
que l'alouette après avoir jeté les yeux sur le
miroir ardent, et ne conserve, de cette cité si re-
nommée, qu'un souvenir pénible d'ennui et de
lassitude.
On est sans doute étonné du contraste physi-
que et moral de cette agglomération d'individus,
avec les plus grands centres européens, mais
s'il y a de l'étonnement, il n'y a pas, certes,
d'admiration.
Due faut pas croire pour cela qu'à Péking on
ne trouve que de ces petites maisons d'un étage,
—non : il y a aussi des palais et des pagodes :
mais ce sont les seules constructions extraordi-
naires de la ville.
Ainsi sans, compter l'immense palais impérial
dont nous avons déjà parlé, et qui a A kilomè-
tres de circonférence, nous citerons encore seu-
lement, le temple mogol de Soung-Tchou-Zu,
la spacieuse et riche pagode appelée Ti-Wang-
Miao, pagode du roi de la terre, ainsi nommée
parce que l'Empereur y sacrifie une fois par an ;,
les cinq collines artificielles dont la plus remar-
quable est la Montagne resplendissante, sur le
sommet de laquelle s'élèvent d'élégants belvé-
dères ; le pont de jaspe noir représentant un dra-
gon dont les pieds forment les piles ; le pont ar-
tistique de lu-Ho-Kiao, en belles pierres polies
comme le marbre, sur chaque côté duquel une
quantité de petites colonnes gracieuses dont la
tête est sculptée en grossières figures de lions ;
plusieurs tours assez élevées terminées par une
flèche soutenant un globe doré, dont une, d'une
blancheur de neige, est entourée à son extrémité
d une balustrade en fer qui ne manque, pi de
18 PÉKING
hardiesse ni de légéreté et qui lui forme comme
une couronne aérienne ; — les vastes jardins et
les lacs artificiels dans la ville intermédiaire du
flouang-Tching, ou palais extérieur;
Ce sont encore les temples de Fo, - du Ciel
ou Thian-Han, - de l'Inventeur de l'agricul-
ture ;
Les palais de la Retraite, de la Pénitence, la
Salle ronde, les palais des mandarins supé-
rieurs, etc.
Les heures se sont écoulées dans cette prome-
nade urbaine ; la splendide lumière diurne com-
mence à s'affaiblir; les dorures prodiguées avec
tant de profusion ne réfléchissent plus les rayons
éclatants du soleil qui va se perdre dans les ré-
gions habitées par les barbares de l'Occident ; le
crépuscule du soir étend, sur le séjour du Fils du
Ciel, ses voiles ténébreux.
En ce moment, la physionomie de la ville se
transforme ; — on dirait un changement à vue
sur un théâtre de géant.
A la clarté du ciel succède la clarté de la terre ;
l'astre de Dieu est remplacé par l'étincelle des
hommes !
Ce n'est pas le gaz avec sa llamme vacillante,
comme dans nos villes françaises ; c'est encore
moins l'électricité, qui éclaire les peuples orien-
taux de l'Asie ;
C'est l'antique lumière dont nos pères se ser-
vaient il y a cinq siècles !
- La lanterne !
Pas même le réverbère des bourgs,
Pas même le modeste quinquet de la Répu-
blique.
ET SES HABITANTS. 19
— La lanterne !
Oui ! mais une lanterne chinoise, c'est-à-dire
une lanterne d'une espèce particulière, étrange,
comme tout ce que vous voyez dans ce pays.
Une lanterne en papier, et d'un format prodi-
gieux.
Sur le papier, vitre de ces lanternes de titan,
on répète tout ce qui se trouve sur les enseignes,
et sur le devant de la boutique : le nom et les
qualités du maître de la maison, sa généalogie,
son commerce, etc.
Chaque maison a sa lanterne, pauvre ou
riche, - négociante ou mandarine; les palais
eux-mêmes sont pourvus de leurs lanternes.
Il va sans dire que plus le rang du propriétaire
est élevé, plus les dimensions des lanternes de-
viennent colossales.
Le soir venu, tout s'allume, — et je vous ré-
ponds que toutes ces faibles étoiles partielles pro-
duisent dans leur ensemble une magnifique illu-
mination.
Vous connaissez le gracieux et charmant effet
des lanternes vénitiennes dans les jardins de Ma-
bille ou du Château des Fleurs, aux bals d'été,
- eh bien! figurez-vous toute une ville, plus
grande que Paris avec cet éclairage a giorno ;
figurez-vous un Château des Fleurs de plusieurs
lieues d'étendue, avec des millions de ballons de -
couleurs, grands de plusieurs coudées,—et vous
aurez encore une faible idée de Péking, le soir.
Cette faible lumière, presque absorbée par le
papier qui l'enveloppe, et dont elle emprunte la
couleur, se reflète, en teintes diverses sur chaque
passant, — et en voyant toutes ces figures géné-
20 PÉKIN G
ralement cuivrées, se colorer d'instant en instant,
devenir tantôt blêmes-et pâles comme la mort,
tantôt rouges comme des hommes furieux, tantôt
bleues comme si elles étaient transies de froid,—
on se croit dans un monde fantastique, peuplé
d'êtres surnaturels, — on se demande, si l'on
n'est pas le jouet d'un songe, si ce que l'on voit
n'est pas un mirage trompeur ou si l'on n'est
pas sous la pression d'une hallucination.
C'est bien la réalité, cependant !
Cette populace qui fourmille à vos côtés, qui
bourdonne à vos oreilles, qui vous fascine les
regards, - cette populace au teint multicolore
qui passe tranquille au milieu de tant de choses
étranges, - c'est le peuple chinois !
Ce sont des humains en chair et en os, comme
vous et moi, -- mais c'est le peuple chinois.
Ce peuple qui se prétend le premier de l'uni-
vers, — qui traite les autres nations de bar-
bares, — qui se prétend gouverné par le fils du
Ciel!
Que voulez-vous qu'il ait de commun avec le
reste du globe, ce peuple, habitant du Céleste-
Empire.
Nous ne sommes pas au bout; nous n'avons
pas épuisé les curiosités de l'endroit, nous ne
faisons que d'entrer dans le domaine de l'extraor-
dinaire.
Pénétrons plus avant, examinons plus minu-
tieusement, étudions les détails, et je vous jure
que nous en verrons bien d'autres. -
Puisque. nous sommes au soir, promenons-
nous encore un peu, nous verrons comment se
fait la police.
ET SES HABITANTS. 21
Pas de sergents de ville comme à Paris ; pas
de policemen, comme à Londres, non!
Et cependant on peut dire qu'il n'y a pas
beaucoup de police, mieux faite, mieux réglée
que celle de Péking.
Des barrières existent au bout de chaque rue
et quand la rue est trop longue, il s'en trouve
plusieurs échelonnées dans son parcours.
A chaque barrière est jointe une guérite où
veille un factionnaire.
En outre, une foule de corps de garde sont dis-
séminés partout.
—Que trouvez-vous de bien curieux dans ce
service? allez-vous demander.
- Patience" pétulant lecteur, nous allons y
arriver ; et d'abord la surveillance la plus active
n'est pas exercée par ces soldats mercenaires
mais bien par la bourgeoisie, par les habitants.
La bourgeoisie, intéressée comme partout au
maintien de l'ordre, fait un service presque ina-
perçu, presque invisible, mais qui n'en est pas
moins le meilleur mode de surveillance.
Chaque rue est divisée en quartiers de dix mai-
sons; les chefs de famille de ces dix maisons
Veillent, à tour de rôle.
Chaque nuit, celui qui veille et qu'on appelle
dizenier, est chargé de la police du quartier et
de la sûreté des habitants.
Au moindre trouble survenu dans sa circon-
scription le ditëenier s'empresse d'en avertir le
eofps de garde.
Alors la force armée intervient, fait cesser le
trouble et conduit le coupable en prison.
Etifin, toutes les nuits, des watchmen font des
22 PËKIXG
rondes, mais au lieu de crier les heures comme
nos sonneurs de nuit du moyen âge, ils frappent
par intervalle sur un tube de bambou ; cela pro-
duit un son perçant qui vibre dans le silence
nocturne, comme un grincement de crécelle.
Il est tard, demain nous continuerons, en vous
découvrant les mœurs, les costumes, les habita-
tions de ces corps de safran.
ET SES HABITANTS 23
II
Portraits. — Hommes. - Fetiimes.- Clieveux. -Fard.-
Petitesse des pieds.—Mandchoux.—Classes de citoyens.
— Costumes. — Broderies. — Vêtements de saisons. —
Le jaune.—Propreté.
Les voyageurs qui ont pénétré jusqu'à ce jour
- au sein de l'Empire chinois ont exprimé l'éba-
hissement dont ils ont été frappés, encore plus
par la singularité des mœurs que par l'aspect
physique des habitations.
Plusieurs se sont demandés s'ils n'avaient pas
passé d'une planète dans une autre, s'ils étaient
bien de la même espèce que ces humains mar-
qués de tant d'originalité.
Avant de vous initier aux mœurs, il serait bon
de faire en quelques mots le portrait de nos asia-
tiques.
Les Cninois font partie de la race jaune ou
mongolique, dont les caractères principaux sont :
La peau d'un jaune olivâtre, la tête sphérque,
le visage plat en losange, les pommettes des joues
saillantes, le nez petit, aplati à la racine, le front
découvert, les yeux noirs, écartés, à fleur de tête,,
en partie recouverts de paupières bridées et relevés
obliquement en dehors, la bouche médiocre, les
■>\ Il E k 1 N (i
dents incisives verticales, les oreilles grandes et
détachées, les cheveux noirs durs et rares, et peu
de barbe.
Remarquons en passant que les laboureurs, les
ouvriers, les hommes de peine ont en général le
teint très-basané ; les gens aisés ou ceux que
leur profession n'expose pas à l'ardeur du soleil,
ont le teint plus clair et quelquefois fleuri.
Le moyen pour obtenir la considération c'est
d'être gras et replet, et de pouvoir emplir un
fauteuil bien large : l'obésité est une marque de
distinction.
On se figure que l'embonpoint donne de l'im-
portance et des talents.
On peut encore avoir droit à certains égards en
laissant croître les ongles de la main gauche et
surtout l'ongle du petit doigt ; j'en ai vu de trois
pouces de long (8 centimètres) et j'en étais émer-
veillé, mais ce n'était presque rien, puisque quel-
ques voyageurs prétendent en avoir vu de 30 cen-
timètres (1 pied) de long :
La croissance de ces ongles est la preuve évi-
dente qu'on n'exerce pas une profession ma-
nuelle.
— Mais, direz-vous, comment mettre ses gants
avec des ongles semblables ?
— C'est bien simple : on n'en met pas !
Les hommes se rasent la tête, comme nous
l'avons vu dans le chapitre précédent, en con-
servant seulement sur le haut de la tête une touffe
de cheveux qu'ils laissent croître et qui finit par
former une longue queue nommée pen-sse.
Ils n'ont adopté cet usage que depuis qu'ils
sont sous la domination des Mandchoux.
ET SES HABITANTS. 25
2
Quant aux femmes, il faut du temps pour s'ac-
coutumer à leur visage presque triangulaire, à
leurs yeux étroits et allongés, à leur nez retroussé
mais peu saillant ; malgré cela, leur bouche est
petite et vermeille, leur taille est svelte et mince :
il en est qui, parleur originalité même, ne laissent
pas que d'être assez jolies ; c'est une beauté par-
ticulière, d'une espèce bizarre, mais dont la bi-
zarrerie même est agréable.
Dans leur jeune âge, on leur laisse les cheveux
épars ; dès qu'elles sont devenues nubiles, elles
en font une natte qu'elles laissent pendante, ou
qu'elles relèvent sur le sommet de la tête ; plus
tard leurs cheveux sont toujours relevés et sont
retenus par deux longues aiguilles d'argent, d'i-
voire ou de fer, suivant la condition de celles qui
les portent, et qui sont croisées obliquement au
haut de la tête.
Cette habitude de relever leurs cheveux leur
dégarnit promptement le front ; aussi les femmes
âgées cherchent à cacher cette difformité en se
couvrant le front d'une bandelette d'étoffe noire
appelée pao-teou.
La plupart des femmes, surtout celles de con-
dition se peignent en noir les sourcils, et au-des-
sous de la lèvre inférieure et au bout du menton,
elles font tracer un rond d'un rouge éclatant, ce
qui fait supposer qu'elles ont chacune un pain à
cacheter collé au menton.
Non contentes de tout ce badigeon, elles se met-
tent encore des couches épaisses de fard ; c'est
peut-être ce qu'il y a de plus mauvais, car le fard,
comme toujours produit des effets désastreux.
Il défraîchit, gâte la peau, la corrode et bien
26 PÉKING
avant la vieillesse, la couvre et la sillonne de ri-
des indestructibles ; aussi rien de plus affreux,
de plus hideux qu'une vieille Chinoise : on croirait
une faïence de terre dont l'émail est retiré et
dont il ne reste plus que l'argile.
Vous avez dû remarquer que dans notre pro-
menadeà travers les rues dePéking, nous n'avons
presque pas vu de femmes, à part quelques mar-
chandes et quelques dames en litière, c'est à
peine si nous en vîmes sur notre parcours.
— Est-ce qu'on les empêche de sortir, avez-
vous pu penser ? Peut-être les enferme-t-on
comme les dames des harems ?
— C'est une erreur ; elles ont la liberté de sor-
tir, puisqu'elles sortent en chaise à porteurs, mais
elles ne sortent pas à pied parce qu'elles ne peu-
vent pas marcher.
En un mot, il leur est permis de sortir et elles
ne le peuvent pas ; — au contraire des Musul-
mans dont la jalousie tyrannique a créé les eunu-
ques et la terrible défense de sortir en levant le
voile, et qui se font maudire de leurs prisonnières,
le Chinois, plus habile, paraît moins sévère et
emploie un moyen beaucoup plus efficace.
Mahomet dit à ses femmes, en leur montrant
le fer du yatagan — vous ne sortirez pas !
Fo leur permet de sortir, mais il leur écrase les
pieds dès leur naissance.
Le premier, malgré la crainte du châtiment,
voit quelquefois des infidèles le braver ! 1
Le second, détruisant le mal à sa racine, n'en
voit jamais !
L'un est aimé ; — l'autre détesté.
Le sérail ressemble à une prison dont on veut
ET SES IIA lUT A M S. 27
sortir à tout prix, tant sont lourdes les chaînes
qu'on y porte ; — la petite maison de Péking est
un boudoir où tout est rose et volupté et d'où l'on
ne sort pas, parce qu'au premier pas vient la
souffrance.
Tout milite donc en faveur des Chinois, dont le
procédé est à la fois cruel et fourbe.- Nous ver-
rons plus loin que le caractère est le même en
toutes choses.
Nos devanciers ont attribué à la jalousie des
Chinois l'usage barbare de martyriser les pieds
des femmes : — c'est possible.
Quoi qu'il en soit, il est probable que ce ne sont
pas les femmes qui, par coquetterie, se sont fait
de gaieté de cœur, une mutilation semblable.
Il est beau, même en Europe, d'avoir un petit
pied ; mais encore faut-il avoir un pied.
Jalousie ou coquetterie — quel qu'en soit le
motif, — les femmes n'ont pas de pied.
— Vous allez crier à l'utopie ; mais attendez
un peu.
A la naissance d'une fille, le pied, à l'excep-
tion du gros orteil, est enveloppé, serré, com-
primé par de fortes bandelettes ; on en arrête
ainsi la croissance.
Cette pression occasionne à la cheville une en-
flure considérable, et le pied reste tel qu'il doit
être désormais : — Je vous demande un peu ce
que c'est qu'un pied d'un décimètre de long sur
deux centimètres et demi de large !
Cet usage est tellement dans les mœurs main-
tenant qu'une femme qui n'est pas estropiée de
cette façon est méprisée !
Vous connaissez le résultat de cette mode : les
%8 PEKING
femmes souffrent constamment et sont, à chaque
pas, exposées à des chutes; elles ne marchent
pas, elles se traînent.
Leurs chaussures ne sont pas faites non plus
pour leur faciliter la marche ; quand elles sortent
elles mettent des souliers garnis de talons en
bois et en cuir; et de crainte de se heurter, elles
ne posent j amais le bout du pied à terre, et se sou-
tiennent exclusivement sur le talon ; à leur dé-
marche chancelante, à leur allure oscillante, on
suppose d'abord qu'elles boitent : c'est là pour le
Chinois la suprême beauté, le nec plus ultrà de
l'élégance, la perfection de la grâce.
Ils sont glorieux de voir leurs femmes res-
sembler — « à des roseaux balancés par les
vents, »
Hélas ! c'est à la petitesse des pieds qu'on me-
sure la noblesse des classes.
Aussi des femmes de la campagne et des fem-
mes du peuple, exemptes de l'étiquette et affran-
chies de la torture, marchent-elles sans diffi-
culté. -
Les conquérants de la Chine, les Mandchoux
diffèrent peu des Chinois ; il faut un œil exercé
pour les distinguer.
Les Chinois sont de taille moyenne; on en
trouve très-peu de grands ; les Mandchoux sont
encore plus petits, mais en revanche, ils sont plus
gras et plus robustes. — Quelques-uns d'entre
ces derniers ont les yeux bleus et le nez aquilin,
la barbe longue et épaisse.
Leurs femmes ont rejeté l'usage barbare de se
martyriser les pieds ; on peut les connaître aisé-
ment à leur démarche facile et assurée. *
ET SES HABITANTS. 29
2.
Ce sont elles que l'on rencontre le plus ordi-
nairement dans les rues de Péking.
Occupons-nous maintenant des détails du cos-
tume.
Le costume, dans cette nation, doit indiquer le
rang de celui qui le porte, de même que dans
notre armée l'uniforme, avec ses galons ou ses
épaulettes, montre le grade.
Il y a donc autant de sortes d'habillements qu'il
qu' il y a de classes d'in divid us.
Le peuple chinois se divise officiellement en
quatre classes :
1° Les lettrés ou la noblesse : c'est-à-dire les
prêtres, les mandarins ou tous les officiers mili-
taires, les employés civils supérieurs ou infé-
rieurs, et les gens de lettres qui ont pris leurs
degrés et aspirent aux fonctions publiques ;
2° Les agriculteurs, la classe la plus nom-
breuse, celle dont les travaux sont le plus encou-
ragés par le Gouvernement et sur laquelle pèse
le moins de charges ;
3° Les industriels ;
A" Les commerçants.
Ces deux dernières classes comprennent les
manufacturiers, les artisans, ouvriers, négociants,
boutiquiers, mariniers, pécheurs, etc., — enfin
tous ceux qui ont une profession manuelle, qui
exercent une industrie dont le produit les fait
vivre,
La famille impériale porte sur ses robes des
dragons brodés, dont le nombre de griffes aug-
mente en raison de la proximité de la Cou-
ronne.
Le mang, espèce de serpent à A griffes est ré-
30 PÉKING
servé aux princes du 5e rang et à tous les man -
darins.
*** Ces grands personnages se reconnaissent à la
plaque brodée, au milieu de la poitrine, à la
ceinture et au bouton surmontant leur bonnet.
Les mandarins portent toujours une houppe
rouge sur leur coiffure ; les grands mandarins se
distinguent des inférieurs par un collier. Quel-
ques-uns font aussi flotter au vent la plume de
paon, mais en relevant la tête avec nerté : Cette
plume est une marque d'honneur, une sorte de
décoration, que l'Empereur attache de sa main et
qui par cela seul est assez rare.
Il va sans dire que les broderies sont exclusi-
vement réservées à la première classe, aux puis-
sants, et sont formellement interdites aux petits.
Du reste, un particulier n'oserait avoir sur son
habit une broderie en or.
Les bourgeois sont vêtus d'une veste aux bou-
tons de métal, d'une tunique longue et flottante,
les souliers sont en étoffe, et les domestiques qui
les escortent, les abritent sous l'inséparable pa-
rasol.
Les particuliers d'un rang inférieur ont aussi
la tunique, mais elle ne descend que jusqu'à mi-
jambes ; ils sont couverts d'un pantalon, large
par le haut et qui se serre au-dessus de la che-
ville.
Au lieu du parasol, ils n'ont souvent qu'une
ombrelle ; quelquefois même, ils se contentent
d'un simple éventail.
En été, les gens du peuple sortent, n'ayant
pour tous vêtements qu'une veste, un caleçon et
des souliers.
ET SES HABITANTS. 31
Les fonctionnaires, les gens en place et ce
qn'en France nous appellerions des lions ou des
gandins, n'oseraient sortir ni paraître en public
sans être complètement habillés et sans avoir des
bas et des bottes. <
La vanité a autant de puissance sur les bords
du fleuve jaune ou du Pei-ho que sur les bords de
la Seine. ,
L'hiver ou l'été, quelle que soit la saison, le cos-
tume est absolument semblable ; il n'existe de
différence entre l'habit d'hiver.et celui d'été gue
par l'épaisseur ou la légèreté des étoffes et par
le nombre des robes.
Leur costume a ce précieux avantage qu'ils
peuvent, sans inconvénient, augmenter ou dimi-
nuer le nombre des robes selon le degré de tem-
pérature'; par un froid assez intense, ils en ont
une si grande quantité qu'il leur est souvent im-
possible de joindre leurs deux mains.
Dans les provinces du nord, où la température
est plus glaciale, on fait usage de fourrures.
Les vêtements sont en drap de coton ou de
soie bleue ou noire ; leurs bottes quelquefois en
cuir, et chez les grands en soie noire, sont fort
larges et ne dépassent pas le mollet; elles sont
garnies d'une épaisse semelle de gros papier ou
de carton renforcée par un cuir.
Les femmes, elles, s'habillent d'après le rang
de leurs maris, à la différence de Paris 'où la
femme d'un simple artisan peut éclipser par son
luxe une princesse du sang.
En Chine, elles revêtent les couleurs les plus
tranchantes, sauf pourtant le jaune citron qui
leur est expressément interdit. ,
32 PÉKING
Chez nous cette couleur est devenue ridicule ;
là-bas, c'est la plus respectée : autres lieux,
autres mœurs.
Inclinez-vous devant le jaune : c'est la couleur
réservée à l'Empereur et à ses proches !
Aussi le commun des martyrs se contente de
l'admirer, mais n'y touche pas.
En général, les Chinois ne brillent pas par une
extrême propreté; on m'a assuré qu'ils cou-
chent tout habillés et avec les vêtements qu'ils
portent pendant le jour, et que souvent ils
n'ôtent leur chemise de soie que lorsqu'elle est
totalement usée.
Il m'est pourtant impossible d'affirmer ce fait,
car je ne l'ai pas vérifié par moi-même, mais je
les en crois capables, ils sont assez paresseux
pour cela. ,
Vous connaissez le monde où vous êtes; vous.
le connaissez, physiquement du moins, — et si
cette connaissance ne vous a pas effrayé, si vous
n'avez pas été pris tout à coup d'un suprême
dégoût, ou d'un suprême dédain,—ou si, ce que
je crains autant, la froide indifférence ne vous a
pas enveloppé de son manteau de glace, pour,
chasser la chaleur de l'intérêt que je' m'étais
efforcé de vous communiquer, - enfin si. votre
curiosité n'a pas été lassée par ces descriptions,
- écoutez'-moi encore, et je vous assure que
vous n'êtes pas à bout de surprises.
Parcourez plutôt les pages suivantes.
ET SES HABITANTS. :J3
III
Une maison chinoise. — Architecture. — Intérieur. —
Pièce d'honneur. — Ameublement, — Tableaux. —
Diner, — Mets, — Thé.
Avant d'aller plus loin, nous allons vous faire
visiter un appartement chinois, vous pourrez y
diner, y prendre Je thé et même y fumer le tabac
ou l'opium.
De même que les boutiques de la rue, les co-
lonnes, les portes, les solives sont bariolées de
couleurs, comme un habit d'arlequin ; sur les
piliers, les bois des fenêtres, les jantes des portes
sont accolées de longues bandes de papier jaune,.
vert, rouge, sur lesquelles se détachent en lettres
d'or des inscriptions, xles sentences, des pro-
verbes dont le sens est quelquefois moral, sou-
vent superstitieux parfois aussi insignifiant.
La construction des maisons a quelque chose
de singulier : jamais vous ne verrez de plancher
ni de plafond ; j'ai ouï dire même que les palais,
y compris ceux de l'Empereur, étaient édiiiés sur
ce modèle.
L'élégant, c'est de laisser voir la charpente et
les solives ; vous voyez que nous sommes loin de
34 p Éli 1-N c.
la France où les plus petits propriétaires font
construire des plafonds pour dissimuler ces os-
sements du corps d'une habitation.
Figurez-vous une grande cage où toutes les
pièces se tiennent entre elles et dont les murs ne
forment que le remplissage.
Oh croit entrer dans un de ces hangards de
nos fermes aux solives saillantes et rustiques.
Et, ma foi ! l'élégance de l'intérieur répond
assez à cette nudité primitive.
Tout le luxe des Chinois est pour l'extérieur,
et l'intérieur est un peu négligé, ainsi du reste
que le prouve ce proverbe indigène : — Tsi tsien
long men, sse leang ou, - « 7,000 onces d'ar-
gent pour bâtir la porte extérieure de l'enclos, et
seulement A onces pour l'intérieur de la mai-
son. »
Ce proverbe toutefois n'est pas d'une rigou-
reuse exactitude, car nous avons vu des appar-
tements assez richement ornés, mais presque tou-
jours sans élégance et sans goût.
Dans la plupart des maisons, les portes ne
ferment pas, et les fenêtres sont de simples
treillis de papier où le jour n'ose entrer, mais
que franchissent bien la pluie et le vent.
Ce n'est pas par l'architecture que les Chinois
se distinguent. -
Dans les campagnes, les oies, les canards, les
poules et les cochons se promènent librement
partout à la chambre aussi bien qu'au salon.
Quant à l'ameublement, il est, chez les sim-
ples particuliers, aussi misérable que l'architec-
ture, — c'est un bahut, ou une armoire chez les
riches, vous rencontrerez par hasard une chaise,
ET SES HABITANTS. 38
accompagnée d'une table, et le reste sera des
guenilles, des haillons de tous genres, à moitié
pourris : car le linge blanc est un mythe, les
plus riches ont à peine quelques hardes de re-
change ; et la lessive, cet art si connu et si pra-
tiqué dans nos campagnes, est tout à fait in-
connu ici.
Chez les grands, il y a cependant plus de re-
cherche, sinon plus de propreté.
Dans le bâtiment principal, se trouve une vaste
salle, appelée la pièce d'honneur.
Cette pièce, donnant sur le j ardin, n'est fer niée
que de trois côtés ; le quatrième regardant le
jardin est entièrement à jour.
- Chaque maison a son jardin orné de rochers,
de grottes, de berceaux et autres petits ouvrages
d'agrément.
L'hiver seulement, on clot cette pièce au
moyen d'une treille de bambou dont les inter-
valles sont remplies d'écaillés d'huîtres taillées
assez minces pour servir de vitres.
Mais outre que les vitrages ne. donnent pas
beaucoup de lumière, ils ne garantissent pas
parfaitement des rigueurs de l'hiver.
Les murs sont couverts de peintures vernies
sur lesquelles courent les lettres d'or des sen-
tences et des maximes.
L'ameublement se compose d'une foule de
choses assez rares, mais placées confusément,
comme au hasard. - i «
Ainsi, ça et là, sur des guéridons pleins d'in-
crustations à côté d'une boite à thé, toute enlu-
minée, se disputent une place, une pendule à
musique de Genève, des pipes impossibles, des
M PEKING
cornes de rhinocéros richement taillées, des
vases, des fleurs et des instruments de mu-
sique.
Des glaces françaises mal montées coudoient
des tableaux qui méritent l'attention des con-
naisseurs.
En voici un dont les personnages ont des têtes
et des mains d'ivoire, et sont vêtus d'étoffes
réelles plissées assez naturellement, c'est une
scène intime de la vie chinoise : des mandarins,
gravement assis sur des fauteuils de bambou,
discutent entre eux en buvant dans des tasses de
porcelaine, de l'eau-de-vie de riz ; à gauche, un
groupe de femmes, à la pose languissante et
d'une nerveuse mélancolie, a l'air de respirer in-
dolemment l'amer parfum de l'amandier, ou
d'admirer naïvement leurs sourcils en feuille de
saule, leurs yeux obliques et bridés et leurs lè-
vres de vermillon.
Celui-ci nous représente des femmes aux che-
veux bleus à force d'être noirs, égratignant les
cordes plaintivès d'une mandoline,
Celui-là montre la mine fantasque de gros
enfants ventrus, se divertissant avec des jouets
moins grotesques qu'eux ;
Voyez ici quelque chose comme la Vénus sor-
tant des ondes, — elle n'a rien de commun avec
toutes celles que nous connaissons mais elle n'en
est que plus curieuse, — des valves d'une co-
quille de nacre s'entrouvent et laissent sortir sur
un duvet d'écume une miniature, fine, pimpante,
un peu prétentieuse ; une houri, sans pied
comme l'hirondelle apode ; une Vénus aux on-
gles longs et diaphanes qui doit bien souvent
ET SES HABITANTS. 37
3
apparaître, en songe, aux jeunes débauchés,
ivres d'opium et de bétel.
Viennent ensuite des caricatures. — Oui,
vraiment, messieurs les civilisés de l'Empire du
Milieu ne dédaignent pas la charge ! Les Anglais
fournissent des aliments à leur gaieté. Zn
Je vous assure que rien n'est plus drolatique-
ment croqué que ces physionomies britanniques,
-ces barbares à cheveux roux,- comme ils les
nomment.
Cette dénomination date de la guerre avec les
Anglais, au sujet de l'opium ; — les Chinois, en
appelant les Anglais les hommes à cheveux
jaunes, croyaient les flatter beaucoup, puisque,
comme nous l'avons dit, le jaune est la couleur
impériale et le terme le plus louangeur.
Le spleen britannique ne comprit pas cet
honneur insigne; il ne vit qu'une insulte, là où
il n'y avait que de la galanterie ; — et la voix
de bronze du canon répondit à la politesse des
mandarins.
Ici, vos regards tombent sur une marine qui
n'a aucun rapport avec celles de Gudin et d'Isa-
bey ; les flots ressemblent à des papillotes qui
se tordent en tire-bouchons, comme des serpents
à l'agonie, et une jonque se prélasse paisible-
ment sur cette mer en courroux.
Enfin, de distance en distance, sont appendus
des espèces de cartels, représentant quelque fi-
gure d'histoire ou de dévotion, expliquée par
une strophe d'un poëte célèbre, habilement
calligraphiée.
On attache une grande importance à la cor-
rection de l'écriture, dont les caractères bizarres
38 PÉKIN G
ressemblent assez à des arabesques ou à ces cn-
jolivures dont on ornait chez nous les écritures
gothiques.
Cela fait partie intégrante de l'ornementation.
Ce sont encore des coupes, des bols, des am-
phores, des llambeaux, des trépieds ornés de
Heurs chimériques, d'oiseaux dans un ciel de
laque, de têtes d'éléphants dont la trompe l'orme
les anses, de singes grimaçant en se grattant les
aisselles, le tout variant à l'infini de couleurs,
de formes, — si difficile à décrire, mais qui
charme presque toujours les yeux.
Au plafond, sont suspendues des lanternes,
illuminées seulement les jours d'apparat; elles
sont tantôt rondes, tantôt octogones, tantôt sphé-
riques; les unes formées de corne transparente,
les autres de gaze peinte, celles-ci en verre,
celles-là en papier, toutes illustrées de franges,
de houppes, de perles de cristal.
Au fond de l'appartement se tient une table
assez élevée, mais étroite, qui simule un autel,
et supporte l'image vénérée de la divinité à la-
quelle on offre des fleurs et des fruits.
Devant cet autel, gît un canapé couvert de
coussins pour s'y accouder, car les Chinois s'y
asseoient les jambes croisées, à la manière des
Turcs, et d'un tabouret pour recevoir la tasse de
thé ou le livre.
Sur l'autel se trouve un brûle-parfum à la ci-
selure de dentelle, chef-d'œuvre de patience et
de légèreté.
Les jours de grande fête, cette pièce est en-
tièrement couverte de tentures d'or et de soie et
décorée avec le plus grand luxe; on y brûle
ET SES HABITANTS. 3H
pendant plusieurs heures de l'encens et des bois
odoriférants.
Passons maintenant dans une autre pièce où
le dîner est servi.
La table, dressée au milieu de la pièce, est
assez vaste : c'est un festin.
Prenez une des chaises de bambou tressé qui
entourent la table, et attention ! Voici venir le
premier service.
Vous cherchez en vain un couvert : on ne se
sert ni de cuillères, ni de couteaux, ni de four-
chettes ; on les remplace par deux petites ba-
guettes d'ivoire rondes, polies, garnies en ar-
gent, que les indigènes utilisent merveilleuse-
ment. Ils les agitent avec une vélocité inouïe, et
sont assez habiles pour saisir dans leurs as-
siettes, même les miettes les plus menues.
A la rapidité de leurs mouvements, on dirait
des tambours qui font un roulement sur des
caisses muettes, ou des jongleurs à côté de leur
table d'escamotage.
Les Européens sont fort embarrassés avec ces
bâtons ; ils vont en hésitant à la pêche de quel-
ques morceaux de viande ; et si, par hasard, ils
parviennent à en saisir un, ils ne savent com-
ment le porter à leur bouche, et souvent, avant
d'y arriver, le morceau tourne entre les bâtons
et retombe lourdement au beau milieu d'un plat
de sauce, en traçant tout autour un soleil aux
mille rayons.
En général, la nourriture des Chinois se com-
pose de mets insipides.
Ordinairement, ils sont d'une frugalité sau-
vage, d'une simplicité rustique dans leurs repas.
1 46 PÉKING -
Une tasse de thé, une poignée de riz et quelques
pipes d'un tabac fort doux : voilà leur consom-
mation quotidienne.
Mais, s'ils sortent de leurs habitudes et qu'ils
donnent un festin, alors ils sont d'une affecta-
tion ridicule ; ils tombent dans l'excès contraire.
Pour potage, vous avez des nids d'hirondelles
ou de salanganes, que l'on présente dans de
petites jattes de porcelaine, et dont le goût est
à peu près semblable à celui de nos vermicelles
ou pâtes d'Italie.
Comme hors-d'œuvre, on offre dans de pe-
tites soucoupes des mets dont personne ne vau-
drait en France, pas même ce célèbre professeur
d'histoire naturelle ,qui trouvait aux araignées
un goût de noisettes.
Au lieu de sardines, vous voyez des vers de
terre cuits, sèches et salés comme des harengs;
du cuir du Japon amolli dans l'eau ; une liqueur
extraite de la fève et qu'on appelle soya.
Les entrées et les plats sont innombrablw, et
leurs noms seuls feraient reculer d'épouvante
nos mendiants les plus affamés. -
Venez, gourmets de l'Occident, prophètesdu
goût culinaire; Brillat-Savarin anglais et fran-
çais, - venez 1 Apprêtez votre palais à savourer
les produits de l'art gastronomique de ce pays
impossible ! , .,'
Goûtez à ces fricassées d'ailerons de requins)
de chenilles salées, de grenouilles, d'œufs de
lézards; à ces étuvées de jus dé pigeons, de
crêtes de paon, d'algues marines; à ces ragoûts
de queues de cerfs, de nids d'alcyons ; à ces
macédoines de canards, de poulets et decha-ts ;
ET SES HABITANTS 44
le tout assaisonné, inondé, noyé dans des
écuelles de bouillons de toutes sortes et de toutes
couleurs, depuis le gris, produit par l'essence
de cloporte, jusqu'au vert, obtenu par le vert-
de-gris.
Si quelque amateur désirait faire de ce bouil-
lon incroyable, nous pouvons lui en donner la
recette; on met des sapèques ou pièces de cuivre
plus ou moins oxydées bouillir dans un chau-
dron d'eau mélangée d'une certaine quantité de
vinaigre.
Au bout de quelques heures, le bouillon est
prêt et fait à point : ce n'est pas plus difficile
que cela.
Ce plat est de rigueur dans les grands repas,
surtout lorsqu'on traite un hôte supérieur ou
vénéré.
Il y a encore, coupés délicatement dans de
petits plats, des faisans, du gibier, de la chèvre,
des gigots de bœufs maigres et durs, des côte-
lettes de chiens.
Comme accompagnement de ces épouvan-
tables salmis, dont le Vatel irait, en France,
droit aux galères, nous avions quelques pains de
froment cuits, pétris à la levûre de potasse et
blanchis à la vapeur de soufre ; de sorte que,
contrairement à nos pains ordinaires, ils ont la
croûte blanche et le dedans jaune.
Pour aider la digestion (ce qui n'est pas chose
facile), on remplit de grands verres d'une bois-
son chaude, nommée sei-hing ou camchou, et
qui a la folle prétention de simuler le vin blanc.
C'est à ce moment que, dans les festins ou
banquets officiels, se portent les toasts.
42 PÉKING
Pour porter une santé , il faut saisir son verre
à deux mains et faire tchin-tchin, c'est-à-dire
branler la tête plusieurs fois.
Après cette petite cérémonie, on absorbe le
contenu du verre, et on le renverse ensuite, pour
en montrer le fond et prouver qu'il n'y reste rien.
Ici se termine le premier service.
Le second lui succède rapidement ; il com-
prend uniquement des salades, composées de
jeunes pousses de bambou, puis du dessert.
Vive le dessert, avec ses corbeilles de fleurs,
ses pâtisseries délicieuses, ses sucreries succu-
lentes, ses fruits variés !
Goûtez à ces vingt espèces de confitures, plus
sucrées les unes que les autres ; prenez quelques-
uns de ces fruits qui couvrent les plateaux
placés devant vous.
Choisissez, vous avez le litchis, la banane,
l'orange, la mandarine sucrée, la poire, la.
pomme, la prune, le raisin, la noix et autres
fruits tropicaux : le fruits du jujubier, le che-tse
ou nèfle d'une espèce particulière, aussi grosse
que l'orange et d'un jaune d'or; elle croît dans
le Pe-tche-ly et les provinces voisines.
0 Lucullus ! que sont tes dîners près de celui-
ci? Gourmets d'Albion, qui vous vantiez d'avoir
inventé le plum-pudding, inclinez-vous! Voilà
qui surpasse les bornes de l'excentrique.
Mais, silence ! Voici le thé !
Oh ! bien venu soit-il, le thé ! Après un repas
aussi lourd que celui-ci, on éprouve le besoin de
venir au secours de son estomac, qui se trouve
écrasé sous le poids de tant de mets, à la façon
d'Encelade sous le mont Etna.
ET SES HABITANTS. i3
Oui, bien venu soit le thé, qui va être notre
sauveur, qui va rétablir l'équilibre dans notre
appareil gastrique, qui va ramener le calme
après la tempête, qui va faire surgir le jour dans
la nuit de notre corps !
Béni soit le thé, antidote qui va combattre le
poison infiltré dans nos veines !
Le thé de Péking surtout, qui ne ressemble pas
plus au thé préparé à Paris que le soleil ne
ressemble à la terre !
Véritable thé, s'il en fut jamais, auprès duquel
celui d'Europe, même qualifié chinois, n'est que
de ]' eau chaude et fade !
Admirez la précaution ! On vous l'offre dans
une tasse couverte, pour que le fumet ne s'en
évapore pas, pour qu'aucune de ses bienfaisantes
propriétés ne se perde.
Jamais le sucre n'en vient détruire le goût ;
c'est bon chez nous, où le sucre communique
une saveur que le thé ne possède pas.
Mais à Péking , vous en demanderiez, qu'on
vous en refuserait, et l'on aurait raison: ce serait
une profanation.
Je ne sais comment vous exprimer l'action de
cette liqueur délicieuse, véritable nectar ; il est
impossible de vous décrire le divin arôme,
l'odeur enivrante qui s'en échappe ; sa dégusta-
tion produit un effet velouté et astringent, une
volupté suave qui se répand dans tous les mem-
bres; c'est un frisson de bonheur qui vous fait
rêver à la béatitude céleste !
Il faut renoncer à en boire, quand on en a bu
à Péking. — Goutez-y, ami lecteur, vous m'en
direz des nouvelles.
44 1 - PÉKIN G
Vous comprenez qu'après un festin comme
celui-ci, on éprouve le besoin de se reposer: c'est
ce que nous allons faire, en vous souhaitant le
bonsoir, cher lecteur, et en prenant congé de
notre amphitryon, qui nous fait reconduire par
des serviteurs munis de vacillantes lanternes en
papier peint.
ET SES HABITANTS. 45
3.
IV
Politesse. — Contrastes. — Salut. - Vieillard jouant.
Femme en deuil. - Méprise.- Imprécation.- Fêtes.-
Jour de l'an. -Cadeaux. -Cartes de visite.—Souhaits.
-Débiteurs et créanciers.-Usuriers.
Vous tombez de surprise en surprise, de
même que le torrent, s'échappant de sa source,
tombe en cascade de rocher en rocher.
Chaque pas fait naître un contraste, fait sur-
gir une merveille.
Ce que vous voyez bouleverse toutes vos idées,
renverse toutes les notions que vous pouvez
avoir sur le beau et le bien.
Après cela, on vous dirait que l'on marche sur
la tête, que vous finiriez par le croire,—tant vous
nagez dans une mer d'étonnement.
Vous avez des prétentions de délicatesse et de
savoir-vivre ; vous connaissez les plus minu-
tieuses attentions de l'urbanité française ; vous
passez dans votre pays pour un homme bien
élevé, pour qui la politesse n'a pas de secret, et
vous vous figurez tout naïvement trouver quel-
ques affinités entre les mœurs de votre patrie et
celles de l'Empire du Milieu ; — Eh bien ! j'ai le
regret de vous le dire, mais la vérité m'y pousse,
46 PÉKiN G
—vous paissez, mon bon ami, dans les plus gras
pâturages de l'erreur.
Avec votre esprit de société, votre talent de
sociabilité, vous ne commettez, autour de vous,
que des sottises ; vos politesses sont des injures
à peu près dans le genre des hommes à cheveux
jaunes, dont nous avons parlé quelques pages
plus haut.
Ainsi, ne vous avisez pas de vous découvrir
devant des personnes de distinction, — car on
vous avertit que vous manquez d'usage.
Vous pensez-, dans votre ignorance, que si
vous vous trompez quelquefois, il se trouvera
bien quelques détails qui sont communs aux
deux peuples ; vous vous piquez de tact, vous
qui croyez être au fait de la plus exquise ga-
lanterie.
Mais vous jouez de malheur ; à chacun de vos
mouvements, un feu d'artifice de'sarcasmes
éclate désagréablement à vos oreilles ; TOUS
vous apercevez sans peine que l'on se moque de
vous ; vous cherchez à réparer la faute inconnue
que vous avez - commise;, — et, au lieu de cela,
vous faites une grossièreté ; car on ne raille plus,
on vous rudoie brutalement.
Au lieu, de dire un madrigal flatteur et raffiné,
vous lancez une écrasante épigramme ; votre
marivaudage le plus bénin n'est qu'une acerbe
satire. -
Et franchement, il n'en peut pas être autre-
ment, sur une terre qui n'a rien de commun
avec les autres nations ; — terre qui a tout un
monde pour soi ; elle a ses mceurs à part, sa
science à part, ses arts à part, sa religion à part !
ET SES HABITANTS. 47
Ce peuple magot, plein de mépris pour les
autres peuples, est très-civilisé et très-poli chez
lui, mais à sa manière.
D'après les connaissances que vous avez ac-
quises à l'endroit de la Chine, vous jugiez les
habitants d'après leurs travaux et leur renom-
mée.
Vous deviez rencontrer, selon vous, des hom-
mes graves, dignes et sérieux, — et les bras
vous tombent en trouvant, à votre première pro-
menade, des vieillards, que l'on voit ordinaire-
ment et dans toutes les contrées réfléchis et par-
fois tristes, à la démarche lente et mesurée, aux
actions sages, à la parole sentencieuse, en les
trouvant, disons-nous, lançant dans l'espace un
cerf-volant ou attrapant des mouches comme les
collectionneurs de papillons.
Celui-ci, qui ne peut presque plus marcher,
a renoncé aux insectes et aux cerfs-volants, mais
il fait percher un oiseau sur un bâton, et, avec
des grimaces qu'il cherche à rendre gracieuses,
il glousse et gazouille avec lui, comme s'ils cau-
saient ensemble ou s'ils voulaient lutter de grâce,
de légèreté et de roucoulements.
Un autre siffle avec un merle emprisonné dans
une cage de bambou.
Evidemment, il n'est pas de parallèle possible
entre ces coutumes et les nôtres : chez nous, le
vieillard qui se livrerait à ces ébats de la puérile
enfance serait taxé de folie; ses parents s'em-
presseraient de le faire interdire, et l'on croirait
rendre un véritable service à l'humanité en le
faisant renfermer dans une maison d'aliénés.
Cela se ferait au nom de la morale, de la fa-
48 PÉKING
mille, au. nom de ce qu'il y. a de plus sacré.; la
démence serait prouvée, admise sans conteste,
le fils plaindrait avec conviction la raison atta-
quée, perdue, de son. père ; la femme pleurerait
la maladie de son mari; et tous seraient d'accord
pour lui ôter l'administration, le gouvernement
de la maison; il perdrait aussitôt l'autorité du
chef de famille; sa parole ne serait plus qu'un
langage incohérent qu'on subit avec résignation,
mais qu'on n'écoute plus. '.,
Chacun plaindrait son sort infortuné, et, en
parlant de lui, on ne le désignerait plus que par
ces mots pleins de compassion : — le pauvre
homme I
En Chine, Je vieillard, grave et sévère, qui
n'occuperait pas ses loisirs par des gamineries,
serait présumé malade. -
Ainsi, la même cause qui est un sujet de
larmes en Europe, est un sujet de joie en Chine.
Et ce ne sont pas les vieillards seuls qui don-
nent lieu à tant de contraste : vous en trouvez
partout; de quelque côté que vos yeux se tour-
nent, quelque part que vos pas vous conduisent.
Vous voyez une femme tout en blanc, et cette
virginale couleur, emblème de la candeur et de
l'innocence du jeune âge, vous amène tout natu-
rellement à penser qu'elle est en fête, de noce
peut-être.
JEt, après cette profonde conviction, si vous
l'avez déjà vue quelque part et que vous vous
croyiez le droit de lui adresser la parole, vous
vous apprêtez à la féliciter de son bonheur.
Comme toujours, vous vous êtes lourdement
trompé .: cette personne est en grand deuil, elle
ET SES HABITANTS. 49
vient de perdre un de ses plus proches parents,
son père !
Le compliment que vous aviez l'intention de
lui adresser n'est qu'une dérision amère, une
cruauté inouïe.
Votre maladresse est irréparable. Vos paroles,
dites avec légèreté, l'ont froissée dans ses affec-
tions les plus chères, dans son amour filial !
Après une bévue de ce genre, vous lancez vers
les cieux une sublime imprécation :
— Satané pays ! vous écriez-vous, la rage au
cœur, satané pays ! Faut-il venir fouler ton
sable ardent et se brûler à ton soleil de plomb,
comme une phalène à la flamme d'une bougie ;
faut-il quitter le beau climat de France, faut-il
fendre l'onde amère pendant ZI,000 lieues, pour
s'exposer à tant d'ignominie ! 0 honte ! ô dés-
espoir! ô science ennemie ! - N'ai-je donc tant
appris que pour cette infamie !
Et, à l'instar de don Diègue, vous vous arra-
chez le plus de cheveux que vous pouvez.
A quoi bon? Aucun Rodrigue chinois ne se
présente, non-seulement pour venger votre af-
front, mais même pour vous consoler.
Vous contemplez, silencieux et hagard, la
mèche de cheveux gisant inerte à vos pieds.
Et vous vous sentez pris tout à coup d'un
désir insatiable de retourner dans vos foyers ;
la nostalgie, qui vous attaque le cœur comme
un cancer incurable, vous fait voir les ver-
doyantes prairies gauloises, et les blondes jeunes
filles dansant sous les cieux d'azur, à la limpide
clarté de la lune de mai !
La mémoire inépuisable déroule devant vous
30 PÉKINfi
son magique panorama des souvenirs de jeu-
nesse.
Vain rêve ! chimérique illusion ! vous voulez
fuir, et la réalité vous tient dans ses serres ; elle
nc. vous lâche pas; vous êtes son prisonnier, son
esclave !
A ce paroxysme fiévreux succède bientôt la
réaction, de même qu'après la tempête arrive
le calme, après les moments de crises, le repos.
Alors, l'espèce de délire que tant de contrastes
avaient occasionné dans vos idées sur les hom-
mes et les choses commence à se dissiper.
Ces idées, que vous aviez cru devoir être inva-
riables, étaient fixées dans votre esprit comme
des maximes de la sagesse humaine, et comme
telles vous leur aviez voué. un culte plein de
respect, comme à des choses impérissables, que
le temps, ce grand destructeur, est inhabile à dé.
truire.
C'est à cet instant de surexcitation, où tout
paraît a l'envers, où partout et en toutes choses
on s'attend à trouver de l'imprévu, du surnatu-
rel presque, —que l'on est tout étonné de trou-
ver quelques points de ressemblance.
Dois-je le dire? cette ressemblance cause au-
tant de merveilles qu'à l'arrivée en causait la
différence.
Quand vous cherchiez quelques rapports entre
ce monde nouveau pour vous et celui dans lequel
le hasard vous a fait naître, vous n'en trouviez
aucun ; c'était pour vous un monde fantastique
comme celui des contes de fées ou des Mille et
nnc Nuits, peuplé de miracles et de prodiges.
Puis, quand l'imagination se croit bien ancrée
ET SES HABITANTS. fil
sur le rivage fabuleux, qu'elle en parcourt les
sinuosités, qu'elle en admire le tableau féerique,
— tout à coup elle se heurte à la déception, et
tout l'échafaudage qu'elle avait édifié se trouve
détruit, pulvérisé comme ces châteaux de cartes
qu'un souffle brise.
Tout change.
Ce qui vous étonnait vous paraît naturel, —
ce qui vous paraissait naturel vous semble mer-
veilleux.
Explique qui pourra maintenant la stabilité de
l'humaine nature : vous adorez aujourd'hui ce
que vous profaniez hier, et vous foulez aux pieds
ce qu'hier vous éleviez sur l'autel de votre admi-
ration.
Le principal objet de cette réaction, ou celui
qui frappe le premier, c'est surtout la politesse.
- Oui, malgré la dissemblance choquante dont
vous avez été la victime, ou plutôt à cause de
cette dissemblance, — vous ne pouvez contenir
votre étonnement en découvrant des similitudes
avéc les usages de votre patrie, dans ceux qui
justement vous avaient paru en être le con-
traire.
C'est ainsi que, comme en France, les Chinois
ont leurs fêtes de cérémonie, de gala, de récep-
tion.
Le commencement de l'année, surtout ce que
nous appelons « le premier jour de l'an, » est à
peu près semblable au nôtre.
Ici, comme en France, tout le monde est en
l'air, les uns tristes, les autres gais ; ce ne sont
que visites insipides, compliments mensongers,
honnêtetés ruineuses ; partout vous voyez des gé-
52 PÉKING
nuflexions intéressées, des protestations d'atta-
chement, d'amour, le tout fait dans l'espoir d'un
cadeau ou d'une récompense.
Jour de dépense pour la plupart : il faut payer
par un présent les courbettes de tous les infé-
rieurs ; on se compose, pour ce jour-là un vi-
sage de circonstance, qu'on cherche à rendre gai
et riant.
Ces cadeaux consistent, absolument comme à
Paris, en bonbons, sucreries, friandises, soie-
ries, porcelaines, etc.
On donne aussi du thé, mais du thé chinois,
de ce thé que nous connaissons et qui ferait
couler dans les ruisseaux tous les thés de Paris.
Si les cadeaux en objets ou argent font quel-
quefois défaut, par contre les visites et les
vœux plus ou moins sincères ne manquent ja-
mais.
Croira-t-on qu'en Chine, on connaît les cartes
de visites ?
Pour éviter la fatigue de ce jour et l'ennui
d'une visite personnelle à tous les gens que l'on
connaît, - on fait comme chez nous, on leur en-
voie sa carte.
Ces cartes ne ressemblent en rien aux nôtres.
D'abord, elles sont vingt fois plus grandes, une
feuille de carton entière.
Ces pancartes monstrueuses, qu'on dirait des-
tinées à un peuple de géants, sont, en Chine,
des objets d'art; on les offre comme cadeau.
Leur dimension leur donne déjà droit à ce titre ;
ensuite elles sont illustrées.
Chacune est revêtue d'une gravure sur bois
qui représente trois figures : celles d'un enfant,

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