Pèlerinage à Hippone / par Mme Marie Noël

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Ardant frères (Limoges). 1869. Algérie (1830-1962). Hippone (Algérie). France -- Colonies. 96 p. ; in-12.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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MORALE ET LITTÉRAIRE
approuvée
Par Monseigneur l'Evêque de Limoges.
PÈLERINAGE
A
PAR
Mme MARIE NOEL.
LIMOGES
F. F. ARDANT FRERES,
rue des Taules.
PARIS
F F. ARDANT FRERE
quai des Augustins, 25
PÈLERINAGE A HIPPONE.
I
« Faisons des tentes et demeurons
ici » disaient les apôtres que Jésus
avait conduits sur la montagne de
la Transfiguration.
La première fois que je gravis les
collines d'Hippone, je formai le même
souhait, et je l'ai vu se réaliser en
partie. Je n'ai point dressé de tente
sur la montagne, mais j'y ai de-
meuré; j'ai passé bien des heures
au milieu des ruines saintes.
6 PÈLERINAGE A HIPPONE.
C'est à leur ombre que je me suis
assise pour prendre ces notes, c'est
au pied même du tombeau de saint
Augustin que j'ai écrit les pages sui-
vantes. Pour tous, elles n'ont pas
d'autre mérite; mais, pour moi elles
sont un souvenir précieux des jours
que j'ai passés dans cette solitude
bénie, placée, ce me semble, entre
le ciel et la terre, car on ne saurait
admettre que les pensées mondai-
nes et les aspirations terrestres peu-
vent' s'élever jusqu'aux sommets
d'Hippone.
C'est au mois de mars, c'est-à-dire
en pleine saison de printemps, que
je fis pour la première fois ce pèle-
rinage.
Mais avant de parler d'Hippone,
je dois dire quelques mots du pays
au milieu duquel s'élèvent les rui-
PÈLERINAGE A HIPPONE. 7
nes. A ce tableau, il faut un cadre.
Celui-ci, quoi qu'on en dise, n'est pas
toujours splendide. Il est rare que
l'on m'éprouve pas un sentiment de
tristesse étrange et indéfinissable
lorsqu'on visite l'Algérie pour la pre-
mière fois. — Je ne dis point lors-
qu'on arrive, car alors on ressent
une impression toute différente. —
Mais quand on parcourt ces plaines
silencieuses, rousses comme la four-
rure des bêtes fauves, on a vrai-
ment le coeur serré. Malgré soi, l'on
se souvient que ce n'est point ici la
terre de promission, mais l'héritage
des enfants de Cham le maudit, et
lorsque le regard se promène sur
tant de choses nouvelles, on s'étonne
plus que l'on n'admire.
Effritée encore après un repos de
plusieurs siècles, la terre a peine à
8 PÈLERINAGE A HIPPONE.
se couvrir d'un tapis de verdure
presque toujours fané. Sur les colli-
nes arides, on ne voit que des brous-
sailles grisâtres, des arbrisseaux
poudreux et rabougris. Les rivières
roulent des eaux malsaines, empoi-
sonnées; l'on n'ose respirer la fraî-
cheur au bord des lacs, qui exha-
lent des miasmes pestilentiels, et
souvent, entre le bleu foncé du ciel
et l'azur nacré de la mer, on n'aper-
çoit que du sable.
N'allez pas la chercher au désert,
car la voici cette terre écorchée par
les vents dont parle Buffon, et ce soir
qnand les échos de l'Atlas vous appor-
teront les rugissements des bêtes fau-
ves, vous vous souviendrez de cette
Afrique étrange et terrible qui, au
dire des Romains, enfantait toujours
quelque monstre nouveau.
PÈLERINAGE A HIPPONE. 9
Sans doute, il y a de belles et fer-
tiles vallées, des plaines splendides,
— celle qui entoure Hippone, pat-
exemple — et des paysages ravis-
sants; mais ce sont des exceptions,
des oasis au milieu d'un désert.
Il est vrai que les villes du littoral
n'ont pas cet aspect triste, sauvage,
désolé que la campagne présente
trop souvent. Sans parler d'Alger-la-
Blanche, que l'on revoit toujours
avec plaisir et que l'on ne quitte pas
sans regret, Oran, Philippeville, Mos-
taganem, etc., ont une physionomie
riante et animée qui séduit le voya-
geur.
Il est un souvenir surtout qui ne
s'efface point, c'est celui de la pre-
mière heure, du moment où l'on
entre en rade.
Brisé par les fatigues du voyage,
10 PÈLERINAGE A HIPPONE.
on cherche avidement du regard
cette terre qui se dessine à l'hori-
zon, vaguement d'abord, puis avec
plus de netteté, puis enfin avec tant
de précision que l'on distingue, dans
une vapeur lumineuse, les lignes gri-
sâtres des montagnes, les terrasses
des maisons mauresques, les oran-
gers des jardins, et la foule étrange
qui se presse dans le port.
Et lorsque le bateau s'arrête, que
l'ancre tombe avec un bruit sourd,
la scène devient très remarquable.
Des barques légères, conduites par
des Espagnols dans les villes de
l'ouest, par des Maltais dans la pro-
vince de Constantine, accourent vers
le navire avec une célérité merveil-
leuse, bondissant sur les flots, re-
poussant, froissant les petites vagues
blanches, sur lesquelles le soleil
PÈLERINAGE A HIPPONE. 11
jette des flèches d'or, et semblant se
disputer le prix d'une course.
— On dirait une bande de cygnes !
s'écriait une dame, lorsque nous ar-
rivâmes à Bone.
— Des cygnes ! murmura un vieux
marin d'une voix rauque, ce sont bien
de vrais oiseaux de proie qui vien-
nent fondre sur les voyageurs.
Nous ne tardâmes pas à compren-
dre le sens de ces paroles. Les Mal-
tais s'empressèrent autour de nous,
nous forcèrent à descendre dans leurs
nacelles que la mer battait furieuse-
ment, et nous entraînèrent avec l'a-
vidité du faucon qui enlève sa proie.
Tandis que je considérais, d'un
air d'inquiétude, les lames qui défer-
laient, nous couvraient d'écume, et
menaçaient de renverser les petites
12 PÈLERINAGE A HIPPONE.
barques, une voix dit auprès de
moi : Voilà Hippone!
Tous les regards se dirigèrent vers
le sud-est. On n'apercevait pas les
ruines, mais des collines couvertes
d'oliviers, qui montaient vers le ciel
bleu, et prolongeaient leurs ondula-
tions jusqu'au bord de la mer. C'est
sur ces mamelons qu'était bâtie la
ville dont le nom est devenu insépa-
rable de celui de saint Augustin. Un
soleil étincelant jetait un voile d'or
sur cette solitude, qui ressemblait
bien à une cité endormie ; les arbres
en fleurs l'entouraient d'une haie
parfumée, et le murmure des flots
paraissait la bercer. C'était le som-
meil de la mort, doux, calme et
rempli d'espérances.
A l'ouest, nous apercevions Bone,
la ville nouvellement bâtie auprès
PÈLERINAGE A HIPPONE. 13
des ruines. Elle s'élevait toute blan-
che sous ce beau ciel sans nuages.
La kasba, sur une colline, dominait
la rade et semblait se calciner au
soleil.
Bone est appelée par les indigè-
nes Beled-el-Aneb, la ville des juju-
bes. Elle a été prise le 26 mars 1832.
La plaine qui l'entoure est renom-
mée pour sa fertilité. Il n'y a, en
Algérie, que la féconde et insalubre
Mitidja qui puisse être comparée à
la belle et malsaine plaine de Bone.
Aussi, malgré les difficultés clima-
tériques, la colonisation s'y est por-
tée tout d'abord. La ville, à demi
mauresque et à demi française, ne
manque point d'élégance et d'origi-
nalité. A côté des vieilles maisons
arabes, s'élèvent des habitations, des
fontaines, des édifices, construits dans
14 PÈLERINAGE A HIPPONE.
toutes les conditions de l'architecture
moderne.
Dans ces rues pavées à neuf se
presse une population qui semble
arriver de toutes les parties du globe.
C'est un mélange de Françaises en
jupes à traînes, de Mauresques em-
paquetées dans leurs voiles de
mousseline blanche, de Maltaises au
costume éclatant, de Juives qui ca-
chent, sous des bijoux, leur cheveux
que le Talmud leur défend de laisser
apercevoir.
Puis des Français, — militaires, ma-
gistrats, etc.,— portant de larges om-
brelles, des Bédouins en haillons la
tête enveloppée d'un kaïk serré par
une corde, des Maures en burnous
blanc, tenant à la main un éventail
de plume, dont la forme n'a pas va-
rié depuis Hussein-Dey, dans l'his-
PÈLERINAGE A HIPPONE. 15
toire duquel l'éventail joue un si
grand rôle.
Mais comme nous arrivions très
matin-, le monde élégant ne parcou-
rait point encore les rues. En re-
vanche, il nous fut donné d'aperce-
voir une scène si originale qu'il
serait difficile de l'oublier.
C'était l'heure du marché, specta-
cle unique et tout nouveau pour
nous.
Des arabes, qui semblaient venir
du désert, tant leur physionomie
était étrange et sauvage, se tenaient
muets et immobiles auprès de leurs
chameaux chargés de blé. D'autres,
à l'air plus humble, vendaient des
volailles maigres, du beurre rance,
et des fruits des montagnes, secs et
sans saveur. Ici, l'on ne parle point
16 PÈLERINAGE A HIPPONE.
français et la scène est assez silen-
cieuse.
Mais plus loin quelle animation,
que de voix glapissantes, combien de
gens qui jargonnent ! Là, on parle
toutes les langues, et celui qui n'en
connaît qu'une se fait toujours com-
prendre. Les marchands interpellent
les passants, les Maltais, hardis et
obséquieux en même temps, les tu-
toient tous, depuis la grande dame
jusqu'aux petits négrillons.
Et puis quelle richesse, quelle
abondance et comme les trésors éta-
lés ici contrastent avec la pénurie du
marché arabe. Ce sont des pyra-
mides de fruits, des guirlandes de
gibier, des corbeilles de légumes,
et de la marée ; partout sur un fond
éclatant de verdure, brillent, selon
la saison, des oranges et des citrons,
PÈLERINAGE A HIPPONE. 17
dont la belle couleur d'or tranche sur
le velours vert des corbeilles ; des
dattes, cette manne du voyageur;
des grenades qui montrent leurs
grains rouges, symétriquement en-
clos dans de petites cellules comme
le miel des abeilles; des pastèques
rangées sur le sol, et foulées dédai-
gneusement aux pieds. Quant aux
bizarres habitants de la mer qui ex-
pirent dans les convulsions de l'ago-
nie, ils présentent un coup-d'oeil si
étrange, qu'ils excitent autant de cu-
riosité que de pitié.
Les possesseurs de tant de bonnes
choses ne comprennent pas que l'on
puisse passer indifférent, et ils ap-
pellent ceux qui ne s'arrêtent point.
— Monsieur, pour l'amour de
Dieu, achète quelques fruits.
— Madame, ne voudrais-tu pas
18 PÈLERINAGE A HIPPONE.
cette belle langouste que le petit mau-
ricaud que voici te portera chez loi.
Il faut passer très vite, si l'on veut
échapper à ces gens, dont le langage
familier contraste avec la voix hum-
ble et suppliante.
Nous venions d'arriver à d'hôtel,
lorsqu'une autre voix, aiguë, stri-
dente, retentit dans toute la ville,
sur laquelle elle semblait passer.
Elle appelait, elle criait, elle ordon-
nait, parlant une langue inconnue,
sur un ton qui déchirait le tympan.
Nous tressaillîmes tous.
— C'est le moudden, dit un do-
mestique de l'hôtel d'un air de pitié.
Si ces dames veulent s'approcher de
la fenêtre, elles le verront sur le mi-
naret de la mosquée.
Il y avait en effet, dans une petite
tour, au sommet de la mosquée, un
PÈLERINAGE A HIPPONE. 19
homme en turban blanc, qui criait,
se démenait,, se tournait alternati-
vement du côté de chaque vent du
ciel, et invitait à la prière les disci-
ples de Mahomet.
Ne semble-t-il pas que ce moud-
den ou muezzin, perché sur le bal-
con des minarets, ne devrait plus
exister que dans les vieux contes
orientaux? Cependant on le retrouve
partout en Algérie, dans les tribus
et jusque chez les arabes du désert.
Lorsqu'il n'y a pas de mosquée, il se
place au centre du douar, et, cinq
fois par jour, il appelle les musul-
mans à la prière.
Et nous aussi, nous allâmes prier,
mais à l'église. Chacun de nous sup-
plia le Seigneur d'envoyer à ces
aveugles spirituels, un rayon de sa
lumière, et de permettre qu'on ne
20 PÈLERINAGE A HIPPONE.
trouve bientôt plus en Algérie d'au-
tres temples que ceux qui leur sont
dédiés.
II
Dès le lendemain de notre arri-
vée nous nous rendîmes à Hippone.
Nous étions sortis de Bone à
pied, comme de vrais pèlerins, et
nous suivions lentement une longue
route blanche, tracée au milieu de
champs cultivés à l'européenne.
La campagne, ordinairement brû-
lée par le soleil, avait des tons si
clairs, si purs et si frais qu'elle rap-
pelait nos printemps de France, et
la brise de mer, qui nous apportait
PÈLERINAGE A HIPPONE, 21
de vagues parfums d'orangers et de
citronniers, rendait la chaleur très
supportable.
Une petite rivière , la Boudjima,
se glissait à gauche du chemin, au
milieu d'épais buissons de lauriers-
roses. Ces élégants arbustes, dont le
nom grec signifie humidité, crois-
sent partout où se trouve quelque
cours d'eau, de sorte qu'il n'est pas
de rivière qui ne renferme un dou-
ble poison : le germe des fièvres
paludéennes, et la fleur charmante
et mortelle des oléandres.
Partout, dans la vallée, sur le
penchant des collines, dans les prai-
ries, dont les hautes herbes, sitôt
fanées, rappelaient en ces jours de
printemps les savanes du nouveau
monde, nous apercevions d'innom-
brables troupeaux, qui paissaient sous
22 PÈLERINAGE A HIPPONE.
la garde de pâtres drapés majestueu-
sement dans un lambeau de bur-
nous.
De jeunes blés, des orges, des
plantes oléagineuses, des prairies ar-
tificielles, croissaient, ondulaient et
s'étendaient à perte de vue dans la
plaine. Et semblables à des essaims
de papillons posés sur des tiges trem-
blantes, nous avions de tous côtés
ces jolies fleurs des fèves, blanches
et noires, tristes et gaies comme la
folie dont elles sont l'emblême.
De temps à autre, on apercevait
dans la plaine quelque bédouin no-
made, et, dans le lointain, la sil-
houette d'un cavalier arabe, qui
fuyait rapide comme l'autruche du
désert.
Depuis quelques instants, nous
avions remarqué devant nous, au
PÈLERINAGE A HIPPONE. 23
bord du chemin, une petite construc-
tion assez bizarre, sur laquelle le
soleil paraissait attacher une multi-
tude de plaques blanches et brillan-
tes. Des mauresques entièrement en-
veloppées dans leurs voiles de
mousseline, se tenaient debout au
seuil de cet étrange logis. Auprès
d'elles, une vieille femme arabe pré-
parait du couscoussou. A elle seule,
elle savait autant de français qu'à
nous tous nous connaissions d'arabe.
On put s'entendre, et elle répondit
de bonne grâce à nos questions.
Cette singulière construction était le
tombeau d'un marabout. Les dames
voilées étaient venues faire leurs dé-
votions en ce lieu révéré, et la bonne
vieille préparait leur repas. Tandis
que l'on nous donnait ces explica-
tions, les mauresques, silencieuses
24 PÈLERINAGE A HIPPONE.
et embarrassées, appuyaient un coin
de leur voile sur leurs yeux, que
deux découpures pratiquées dans la
mousseline eussent permis d'aperce-
voir.
A peu de distance du marabout,
on passe la Boudjima sur un pont
antique. Ce contemporain de la do-
mination romaine a été restauré
assez maladroitement. Pourtant on
ne le traverse point sans émotion.
On voudrait lui arracher quelque
secret des choses du passé. Mais les
siècles, qui l'ont respecté, ne lui ont
rien appris d'eux. Existait-il déjà
au temps de César? On l'ignore.
A-t-il été construit par les premiers
romains qui vinrent prendre posses-
sion de la Numidie? A-t-il vu Ma-
rius vainqueur et Jugurtha enchaîné?
Eh !que nous importe, à nous, pè-
PÈLERINAGE A HIPPONE. 23
lerins ? Nous savons que saint Au-
gustin a laissé souvent ici l'empreinte
de ses pieds et cela nous suffît.
Sous les arches du pont, des bé-
douins faisaient la sieste. Leurs cha-
meaux, couchés auprès d'eux, tendi-
rent vers nous leurs têtes bizarres
qu'ils balançaient indolemment. Une
chamelle allaitait son nourrisson, pe-
tit être laid et difforme né de la
veille.
S'y l'on n'y est point encore habi-
tué, on ne peut réprimer un mou-
vement de surprise, lorsqu'on se
trouve inopinément en présenced'une
troupe de chameaux. Ils ne ressem-
blent à aucun animal vivant ; on est
tenté de croire qu'ils appartiennent
aux siècles antédiluviens, et à eux
seuls ils suffisent pour changer le
caractère du paysage. Tout à l'heure,
Pèlerinage. 2
26 PÈLERINAGE A HIPPONE.
les blés verts, l'hirondelle qui les
effleurait du bout de son aile, les lu-
zernes roses et les navettes dorées
faisaient penser aux villages de
France ; à présent, il semble qu'on
a sous les yeux quelque scène orien-
tale ou biblique.
La patrie de chaque animal est
la terre à laquelle il ressemble, disait
Buffon.
Ne croirait-on pas que ces plaines
mornes et silencieuses sont la véri-
table patrie du chameau?
Il est le trésor le plus précieux de
l'Arabe voyageur, son fidèle compa-
gnon dans la solitude, et, sans lui,
nul ne se hasarderait à traverser le
désert.
Ce doux et patient animal, que
Dieu a créé sans fiel, disent les
arabes, supporte avec une résigna-
PÈLERINAGE A HIPPONE. 27
tion constante le joug de l'homme.
Jamais il ne résiste à son maître,
et, selon qu'on le lui commande, il
va, il vient, il s'agenouille, il de-
meure immobile, il ne mange point,
il ne boit point, mais surtout il mar-
che , il marche !
Lorsqu'on a traversé la Boudjima,
on se trouve sur l'emplacement d'Hip-
pone; mais vainement on interroge
le sol qui renferme tant de débris,
rien n'indique que cette solitude fut
un jour une ville. Une végétation
puissante, une multitude de plantes
et d'arbrisseaux recouvrent d'un
voile splendide les derniers restes de
la cité.
Un chemin bordé d'oliviers con-
duit au sommet de la colline. L'oli-
vier semble se plaire, au milieu des
mines d'Hippone; on le retrouve
28 PÈLERINAGE A HIPPONE.
partout. Il croît, du reste, sans cul-
ture dans la plaine et sur les hau-
teurs, au fond des ravins et sur les
déclivités des collines. Ses feuilles
sont d'un vert grisâtre, ses fruits
secs, ridés, pâles et de saveur désa-
gréable. L'olivier était, par excellence,
l'arbre préféré des anciens.
» Olea prima omnium arborum est,
disaient-ils.
Toujours vert ainsi que les coni-
fères, il est aussi comme eux triste
de port et d'aspect. Cependant il a
fourni à la bible de gracieuses ima-
ges et de poétiques comparaisons.
— Je suis comme un bel olivier
au milieu de la campagne, dit la
brune sulamite du cantique des can-
tiques.
— Vos enfants seront autour de
votre table comme de jeunes oliviers,
PÈLERINAGE A HIPPONE. 29
dit le psalmiste à l'homme qui craint
Dieu.
Mais l'olivier, autrefois symbole
de grâce, de paix et d'innocence,
n'éveille plus ces idées riantes, de-
puis qu'il rappelle l'une des scènes
les plus douloureuses du divin mys-
tère de la passion.
Il est peu d'arbres doués d'une vi-
talité aussi puissante que celui-ci;
on trouve des souches à rejetons qui
ont quinze ou vingt siècles d'exis-
tence. Les oliviers, qui couvrent les
collines d'Hippone, ont pu voir pas-
ser tour à tour Annibal vainqueur,
Marius traînant Jugurtha à son char,
les Vandales dévastateurs et les fa-
natiques musulmans. Qui pourrait
dire que saint Augustin ne s'est point
assis à leur ombre, qu'il ne les a
pas vus croître et grandir, qu'il n'a
30 PÈLERINAGE A HIPPONE.
point traversé ces bosquets touffus?
Ah ! témoins muets, pourquoi ne
pouyez-vous rien nous apprendre des
choses du passé?
Après avoir gravi un sentier étroit,
nous arrivons auprès du tombeau.
On appelle ainsi le monument que
les évêques de France élevèrent à
saint Augustin, lorsqu'ils rapportè-
rent solennellement à Hippone, une
partie des reliques de l'illustre doc-
teur, en 1842.
Ce monument est simple : un au-
tel en marbre blanc, un socle circu-
laire, une statue en bronze entourée
d'une grille.
Mais quel effet produit cette sta-
tue placée au milieu des ruines
d'Hippone! Elle domine la plaine,
regarde la mer et semble protéger la
cité endormie. Ne la protége-t-elle
PÈLERINAGE A HIPPONE. 31
pas en effet, et cette Hippone-la-
Royale, qui serait oubliée depuis
longtemps, si elle n'avait dû son illus-
tration qu'à ses maîtres romains et à
ses rois Numides, n'a-t-elle pas un
nom immortel ?
Des bosquets d'oliviers s'élèvent
autour du monument avec une in-
croyable puissance de végétation.
Souvent, dans mes pèlerinages, j'ai
réuni en bouquets leurs rameaux au
feuillage pâle, et j'ai cueilli leurs
fruits amers pour les conserver pré-
cieusement.
A peu de distance du tombeau on
aperçoit les restes d'un monument
considérable. C'est ce qu'on nomme
les ruines d'Hippone.
Il y a encore quelques débris plus
près de la mer; mais c'est ici que
viennent les pèlerins, ici qu'on a
32 PÈLERINAGE A HIPPONE.
placé le tombeau, et qu'on célèbre
quelque fois le saint Sacrifice de la
messe.
Les âmes pieuses aiment à se per-
suader que ces murs faisaient partie
de la célèbre basilique de la Paix,
où retentit durant tant d'années la
voix éloquente de saint Augustin ;
mais les savants, qui ne respectent
aucune illusion, assurent que ce sont
les restes d'un édifice profane; les
thermes, croit-on.
Pourtant les Arabes eux-mêmes
ont toujours révéré ce lieu, et une
tradition assure qu'après la prise
d'Hippone par les Vandales, les fidè-
les alarmés transportèrent secrète-
ment ici le corps de leur évêque
bien-aimé.
Les thermes rappellent du reste un
glorieux souvenir. C'est là qu'eut
PÈLERINAGE A HIPPONE. 33
lieu la conférence de saint Augustin
avec le prêtre manichéen Fortunatus
qui fut obligé de s'avouer vaincu.
D'ailleurs, que l'aile du temps ait
été lourde ou légère, qu'elle ait
laissé les monuments debout, ou
qu'elle ait enseveli leurs ruines sous
l'herbe et la mousse, elle n'a pu en-
lever aux lieux, qui ont été témoins
de grandes choses, leur physiono-
mie et leur caractère. On s'agenouille
avec respect au milieu de ces débris
dont on ignore l'origine, on com-
prend que ce lieu est saint, et l'on
y parle à demi voix. Est-ce la force
des souvenirs seule qui sanctifie cette
solitude? N'y a-t-il pas, autour de
nous, quelque chose qu'on ne saurait
définir et qui commande le respect?
Ne croyez pas non plus que ces
ruines ont l'aspect mélancolique et
34 PÈLERINAGE A HIPPONE.
sombre si particulier à celles que
l'on rencontre en France. Là, on est
navré à la vue des débris moussus,
verdâtres qui furent d'imposants édi-
fices, et qui disparaissent sous les
mauvaises herbes, les moisissures,
les insectes destructeurs. Ici la
beauté du paysage, la sérénité du
ciel, la lumière éclatante, la profon-
deur des horizons, tout enfin inspire
de douces pensées d'espérance et de
foi. Là, c'est la mort, ici c'est le
sommeil, et s'il est un lieu qui invite
irrésistiblement au recueillement et
à la prière c'est celui-ci. Où peut-
on regarder, si ce n'est en haut, et à
qui peut-on s'adresser si ce n'est à
Dieu ? Cette solitude semble placée
si loin du monde et si près du ciel !
Une végétation magnifique jette un
voile splendide sur ces vieux murs :
PÈLERINAGE A HIPPONE. 35
c'est un fouillis charmant et inextri-
cable de végétaux exubérants, de
plantes étranges et bizarres.
L'aloès montre partout ses feuilles
raides, dentelées, aiguës comme des
lances; l'acanthe arrondit gracieuse-
ment les siennes comme les anses
d'une amphore ; le figuier étale son
élégant feuillage d'un vert éclatant ;
le myrte, le lentisque, le vétiver
odorant, l'arbousier, le jujubier for-
ment d'épais buissons ; les cactées
croissent dans les trous de la pierre,
au milieu des ruines, dans les cre-
vasses des vieux murs. Ces singu-
liers végétaux, ni arbres, ni plantes,
prennent des proportions gigantes-
ques, se tordent, s'entrelacent, for-
ment des haies, des halliers infran-
chissables, entremêlent leurs pousses
difformes, leurs feuilles charnues, et
36 PÈLERINAGE A HIPPONE.
ces larges raquettes épineuses sur
lesquelles des fleurs légères sem-
blent faire l'office de volants.
Mais que dire de la grâce étrange,
de l'harmonie un peu sauvage, de la
beauté sévère et majestueuse du-
paysage qui s'étend à nos pieds?
Comment décrire cette scène ! La
campagne agreste, où les richesses
exotiques des jardins se mêlent aux
trésors naturels du sol, les habita-
tions mauresques, blanches, étroites,
grillées, avec leur toit en terrasse et
leur cour plantée d'ifs, de cyprès,
de vernis du Japon ; la mer bleue,
limpide, qui scintille sous les rayons
du soleil, et roule ses vagues argen-
tées sous le souffle paisible de la
brise, cette mer immense à laquelle
le psalmiste ose comparer la puis-
sance infinie du Créateur.
PÈLERINAGE A HIPPONE. 37
« La vue des vagues de la mer
» excite l'admiration : votre éléva-
» tion, Seigneur, est plus admirable
» encore. (Psaume 92.) »
Et quand nos yeux, se détournant,
cherchant un nouvel horizon, allaient
se poser sur les montagnes de
l'Edough, n'étions-nous pas éblouis
par ces longues pentes lumineuses,
où les flammes du soleil semblaient
courir dans les massifs de chênes-
liéges, de pins-parasols, de carou-
biers, de chênes-zan, de tuyas et
de thérébinthes ?
III
Nous étions à Hippone depuis plu-
sieurs heures, priant, dessinant, exa-
38 PELERINAGE A HIPPONE.
minant minutieusement les ruines, et
personne encore ne songeait à des-
cendre, lorsqu'une caravane de pèle-
rins arriva auprès du tombeau. Nous
connaissions deux ou trois de ces
nouveaux venus; ils s'approchèrent
et nous présentèrent leurs amis.
C'était une bande nombreuse et
rieuse ; il y avait trois ou quatre pe-
tits enfants, leurs grandes soeurs,
leurs mères, deux aïeules, tout une
tribu enfin. Un certain M. Stefanoni,
que nous apercevions pour la pre-
mière fois, remplissait le rôle de ci-
cerone et dirigeait la caravane. Il
était Marseillais, et il avait au plus
haut degré l'accent provençal. Cau-
seur infatigable, il rimait aussi. Il
nous récita quelques vers de sa com-
position, agréablement tournés, mais
où l'on n'apercevait aucune intention
PÈLERINAGE A HIPPONE. 39
poétique. Je soupçonne qu'il devait
être membre d'une académie de
province ou professeur dans un col-
lége de petite ville. Ses compagnons
de voyage l'écoutaient, sinon avec
déférence, du moins très poliment.
II fallut bien en faire autant, car il
n'était pas homme à passer à ses
voisins le dé de la conversation,
lorsqu'il avait l'avantage de le tenir.
C'est tout au plus s'il leur permettait
de lui donner la réplique. Sans y
être provoqué, sans nous avertir,
il nous fit prestement et tout d'une
haleine, le résumé de l'histoire d'Hip-
pone. Voici comment la chose arriva,
et en quels termes, à peu près, il fit
sa narration. Quelques personnes,
qui admiraient le paysage, s'avisè-
rent de dire que cette vieille terre
d'Afrique ressemblait beaucoup à

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