Pèlerinage à Jérusalem en passant par l'Allemagne et la Grèce, par M. l'abbé Massoni,...

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Laydet (Paris). 1863. In-18, 246 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1863
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PELERINAGE
A
JÉRUSALEM
PÈLERINAGE
EN PASSANT
PAR L' ALLEMAGNE ET LA GRÈCE
l'Abbé MASSONI,
Vicaire de Saint-Eugène.
Les lieux saints sont au monde ce que
les astres sont au firmament : une source
de lumière, de chaleur et de vie.
LACORDAIRE.
[Histoire de sainte Madeleine.
PARIS
LAYDET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
37, faubourg Poissonnière.
1863
PREFACE.
Au commencement de l'année 1861, un
jeune nomme qui a déjà parcouru tout
l'ancien monde, M. Albert Landon, me
proposa de faire avec lui le pèlerinage de
Jérusalem. J'acceptai sa proposition, et
dès que nous eûmes arrêté notre itiné-
raire, je le soumis à M. le curé de Saint--
Eugène. Il voulut bien l'approuver, et ne
tarda pas à s'associer à notre pensée. Nous
fûmes heureux de cette bonne fortune :
elle nous procurait un chef et un guide
qui devait nous expliquer tout, avec l'au-
6 PRÉFACE.
torité que donne la science la plus variée
et le charme d'un esprit qui produit tou-
jours sans s'épuiser jamais. Sa détermina-
tion entraîna celle de deux jeunes gens
d'une grande distinction : M. Razy, audi-
teur à la cour des comptes, chevalier de
la Légion d'honneur, commandeur de
l'ordre de Saint-Ferdinand d'Espagne et
chevalier du Saint-Sépulcre, et M. Jacques
Lefebvre, qui possède à dix-huit ans les
connaissances et la maturité de ceux qui
ont longtemps médité.-
Un ancien curé d'Oléron, M. l'abbé
Boisnart, se joignit aussi à nous, et nous
édifia par sa rare piété et ses manières
obligeantes.
Tous mes compagnons de voyage au-
raient pu mieux que moi décrire les lieux
que nous avons visités.
Si je me suis décidé à publier ce petit
PRÉFACE. 7
récit, c'est pour satisfaire au voeu de mes
parents et de quelques amis qui, n'ayant
reçu de moi aucune lettre pendant ce
long voyage, ont désiré en avoir une
relation imprimée.
Limités par le temps, nous n'avons vu
souvent qu'imparfaitement les contrées
que nous avons parcourues. Je n'ai donc
pas la prétention de faire une oeuvre
scientifique sur les lieux saints comme
Mgr Mislin, ni un monument accompli
comme M. de Chateaubriand. Il semble
même qu'après lui et M. de Lamartine,
on ne devrait plus aborder ce sujet;
mais l'Orient est comme le ehamp de
Booz : on y trouve encore des épis après
la moisson.
Et d'ailleurs, n'écrivant pas pour la
gloire, je ne m'inquiète pas de la critique.
PÈLERINAGE
A
JÉRUSALEM
Il n'y a personne qui, à dix-huit ans, au
sortir du collège, n'ait rêvé de l'Orient. Ce rêve
a été aussi le mien.
J'ai désiré voir les lieux chantés par Homère
et Virgile, cette Grèce dont les hommes furent
taillés à la mesure des dieux, dont la littérature
et les arts ont revêtu des formes que, depuis
deux mille ans, l'esprit humain s'efforce en
vain de reproduire.
1.
10 PELERINAGE A JÉRUSALEM.
J'ai désiré voir l'Egypte, qui élevait des
monuments impérissables, alors que l'Europe
n'avait pas même un nom.
J'ai désiré surtout voir cette terre où Dieu fit
alliance avec Abraham, et qu'il donna à son
petit-fils Jacob ; cette terre que le libérateur
des Hébreux chercha durant quarante ans, à
travers les déserts, et qu'il ne put qu'entre-
voir, avant de mourir, des hauteurs du Nébo.
J'ai désiré voir ces lieux que le faste et la splen-
deur de Salomon ont moins illustrés que le re-
pentir et les larmes de David ; ces lieux qui ont
entendu la parole d'Élie, qui ont eu pour inter-
prètes des secrets divins, Isaïe et Jérémie, qui
ont été témoins du patriotisme des Machabées
et de la vertu austère de Jean-Baptiste; ces
lieux enfin où le Fils de Dieu s'est manifesté
dans la chair, où il a annoncé son Évangile de
paix aux hommes, où il est mort pour nous
donner la vie.
Dieu m'a fait cette grâce, et je l'en remer-
cierai à jamais.
CHAPITRE PREMIER.
DE PARIS A PESTH.
Le jeudi 15 août, fête de l'Assomption, nous
quittâmes Paris à 5 heures du soir, par le che-
min de fer du Nord. Le jour finissait lorsque
nous arrivions à Saint-Quentin, et c'est à peine si
nous pûmes découvrir la toiture de son immense
abbaye et les étangs qui entourent la ville. Le
lendemain, à 6 heures, nous étions à Cologne.
J'ai été heureux de revoir son Dôme, le plus
grand et le plus beau monument gothique qui
soit au monde. Malheureusement, il avance bien
lentement, et la légende qui assure qu'il ne
12 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
sera jamais achevé, finira peut-être par avoir
raison.
De Cologne à Berlin, le chemin de fer tra-
verse, sur un terrain toujours plat, le nord du
Wurtemberg, le Hanovre et le Brunswick.
Nous avons admiré la belle culture de ces
campagnes, ainsi que la propreté et l'élégance
des villages qu'on y rencontre de distance en
distance.
Le 16, au soir, nous entrons à Berlin.
Un magnifique clair de lune adoucit tous les
objets, et leur donne en même temps des for-
mes plus gracieuses et plus séduisantes. La
lumière du jour n'a pas diminué le charme de
nos premières impressions. Berlin est propre
et bâtie avec goût; ses rues sont en plaine,
larges et bien alignées. Le style grec le plus
pur domine dans tous les édifices modernes;
il n'y a pourtant pas de monuments qui
méritent d'attirer l'attention, si ce n'est denx
ou trois statues en bronze, élevées depuis
peu.
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 13
La ville est traversée par la Sprée, et em-
bellie, au nord, par des promenades couvertes
d'arbres; mais l'humidité y est permanente.
Nous avons consacré quelques heures à la
visite du musée. Il ne compte pas un grand
nombre de tableaux, ..mais quelques-uns sont
d'un grand prix. La Gloire de l'Agneau, de Van-
Dyk, et le Changeur, d'Holbein, sont surtout
d'une grande beauté. On nous a fait aussi
remarquer une Vierge qu'on attribue à Raphaël ;
cependant elle a un air mystique qu'on ne trouve
pas dans les sujets de ce grand maître.
Le dimanche, 18 août, nous allons entendre
la messe à l'église de la Rotonde, qui est actuel-
lement la seule paroisse catholique à Berlin.
Le nombre de ceux qui ont conservé la reli-
gion des aïeux n'est pas grand à Berlin, mais
leur foi est admirable, et nous sommes sortis
de l'église profondément édifiés de leur recueille-
ment et de leur piété.
Après avoir accompli nos devoirs de prêtres
et de chrétiens, nous avons visité quelques
14 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM,
temples protestants. Les offices s'y font d'une
nanière fort simple : on alterne la lecture de
quelques versets de l'Évangile avec des cantiques
et des psaumes parfaitement exécutés. Leur
musique a un cachet tout à fait religieux, et elle
va plus droit à l'âme que les discours des mi-
nistres. Du reste, la tenue des fidèles est irré-
prochable; seulement le prêche semble exercer
sur eux une grande puissance soporifique, et
c'est sans cloute pour obvier à cet inconvénient
qu'on a autorisé les huissiers à réveiller les dor-
meurs par un léger coup de baguette.
Mais ce qui nous a le plus frappés, c'est le
retour des protestants aux pratiques du culte
catholique, contre lesquelles ils s'étaient révol-
tés. La croix, les images, les cierges et les
cloches sont rétablis dans tous les temples. Il
n'y manque plus que l'Eucharistie !....
Aujourd'hui dimanche, la ville a un air de fête
et de gaieté recueillie. La foule se presse dans
les rues et sur les places. Les toilettes sont plus
fraîches et plus élégantes que les autres jours,
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 15
et on respire partout un parfum religieux qui
pénètre l'âme et la réjouit. Pourquoi faut-il que
l'Allemagne et l'Angleterre protestantes se mon-
trent sous ce rapport plus chrétiennes que la
France catholique !
Je trouve le type des Prussiens un peu diffé-
rent de celui des Allemands des bords du Rhin,
de la Bavière et de l'Autriche : leur figure est
plus ronde, plus animée, plus énergique, mais
moins distinguée que celle de leurs voisins.
Nous avons fait une promenade au château
de Sans-Souci. Le luxe et la magnificence de
cette royale demeure plaisent moins encore que
sa belle situation à peu de distance de plusieurs
autres châteaux, tous de style différent et réu-
nis dans une campagne qui offre, avec la variété
des perspectives, un vaste et magnifique horizon.
Aujourd'hui lundi, à 7 heures et demie, nous
partons pour Dresde. La capitale de la Saxe
se distingue des autres villes de l'Allemagne
par sa situation vraiment pittoresque, par la
16 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
beauté de ses monuments, par ses établissements
scientifiques et littéraires, et par son pont sur
l'Elbe, long de 642 mètres. L'église catholique
que l'on aperçoit en arrivant, offre quelque chose
de très-gracieux dans son ensemble; mais la
façade du musée et le théâtre me paraissent
préférables, à cause de la pureté de leur style.
Le musée de Dresde est un des plus beaux du
monde. Il n'est pas aussi riche que celui du
Louvre, mais il renferme des chefs-d'oeuvre
incomparables. 11 faut citer en premier lieu la
Vierge de Raphaël, dite de Saint-Sixte. Ce ta-
bleau est si beau qu'on ne peut se lasser de
l'admirer. Il y a dans la Vierge apparaissant à
saint Sixte et à sainte Barbe un air saisissant
de candeur et de modestie unies à la joie pure
et toute céleste qu'elle ressent de l'honneur
d'être la mère du divin Enfant et de le serrer
entre ses bras. D'un autre côté, il y a clans le
regard et l'attitude du Sauveur quelque chose
de si puissant et de si majestueux, qu'on re-
connaît le Dieu sous les traits de l'enfant,
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 17
Les Corrége sont nombreux au musée de
Dresde. Prami les plus beaux il faut citer la
Nuit de Noël, les Deux Madeleine et une Sainte
Marguerite. La Vierge d'Holbein, raide comme
le protestantisme, est néanmoins d'une pureté
de dessin et d'une richesse de coloris remar-
quables : elle est regardée comme la seconde
merveille de ces magnifiques galeries.
Depuis que nous sommes en Allemagne, nous
passons une partie de nos soirées dans les jar-
dins publics, où l'on jouit d'une musique déli-
cieuse. Les hommes et les femmes de toutes
les classes de la société viennent en foule y
passer deux ou trois heures de la soirée. Chaque
famille est réunie autour d'une table. Les fem-
mes mangent des gâteaux et boivent de la bière,
et les hommes fument et boivent sans discon-
tinuer. Mais ce qui est vraiment remarquable,
c'est le calme, la tranquillité et la décence qui
régnent dans ces assemblées. Point de discus-
sions bruyantes, point de gestes, point de cris.
Tout ce monde ne vit en ce moment que pour
18 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
le tabac, la bière et la musique. Il est curieux
de voir avec quelle volupté ils savourent tout
cela. Quant à leur musique, je comprends
qu'elle ait la puissance de les absorber et de
les plonger clans ces rêveries qui sont comme
l'état habituel et le bonheur souverain de ces
natures recueillies.
Le mardi 20 août, nous quittons Dresde à
8 heures du matin, pour nous rendre à Prague.
Le chemin de fer suit le cours de l'Elbe, dont
les bords rappellent ceux du Rhin. Le fleuve
est resserré et comme encaissé entre des rochers
couverts.de vignes à leur base, et de gros
chênes à leur sommet. L'Elbe ressemble à un
canal par sa placidité; on dirait que ses eaux
ont quelque chose du flegme allemand.
Plus on avance, plus la perspective devient
belle, et parfois même les paysages ne le
cèdent point aux plus renommés de la Suisse.
C'est pour cela sans doute qu'on a donné au
pays le nom de Suisse saxonne.
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 19
Nous voyons en passant la forteresse de
Koenigsberg, assise sur un rocher à pic, dont
ses tours et ses créneaux semblent être la
continuation.
Nous laissons la Saxe pour entrer dans la
Bohême sans que la nature cesse d'exciter notre
admiration. Ce sont d'autres tableaux, d'autres
horizons, mais non moins variés, non moins
splendides que les précédents. Partout des cô-
nes tapissés de verdure, et des rochers aux
formes les plus bizarres et les plus fantasti-
ques. Après avoir joui pendant deux heures
de ce spectacle, nous .traversons d'immenses
plaines d'une grande fertilité.
Ce soir, mardi 21 août, nous arrivons à
Prague. La capitale de la Bohême a une po-
pulation de cent soixante-dix mille habitants.
Elle se développe sur deux coteaux, l'un lé-
gèrement incliné, l'autre élevé en promontoire
et couronné par le palais impérial, l'arche-
vêché et la cathédrale.
Ces- deux coteaux, séparés par la Moldau,
20. PELERINAGE A JERUSALEM.
sont reliés entre eux par un pont vraiment re-
marquable , et orné de statues nombreuses re-
présentant la vie de la sainte Vierge, de Notre
Seigneur, et des saints les plus illustres de
la Bohême. Une plaque placée au milieu du
pont indique le lieu d'où saint Jean Népo-
mucène fut précipité dans le fleuve : il avait
refusé de révéler à Winceslas IV le secret
de la' confession de la reine son épouse. Le
respect et la vénération pour les statues sont
aussi grands ici qu'en Italie.
Prague n'a pas de belles églises. A l'excep-
tion de Sainte-Croix et de la cathédrale, qui
est restée inachevée, tous les monuments sont
lourds et dans le plus mauvais style de la renais-
sance : on dirait que la ville date du xvne siècle.
Nous avons visité le Ratchin, petite mon-
tagne transformée en jardin anglais, qui do-
mine la ville. Lorsqu'on a gravi péniblement
le sommet de ce singulier jardin , on jouit du
plus agréable coup d'oeil. Prague est à vos
pieds et ressemble à une ville orientale, tant
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 21
est grand le nombre des tours et des clochers
qui se détachent avec une grâce infinie de tous
les édifices. Ce qui ajoute au charme de ce
panorama, c'est la riche verdure qui entoure
la ville comme une guirlande. C'est ainsi, sans
doute, que Prague apparut à Walleinstin, lors-,
que le démon de l'ambition le porta à sa fu-
neste trahison.
Malheureusement, ainsi que je l'ai dit plus
haut, les monuments perdent de leur beauté
lorsqu'on les examine de près. Il y en a un
pourtant qui mérite de fixer l'attention du
voyageur : c'est le tombeau en argent massif
élevé dans la cathédrale à saint Jean Népomu-
cène; néanmoins il est loin d'être un chef-
d'oeuvre.
Au reste, il n'est pas étonnant que cette
cité, si souvent ravagée par la guerre, manque
de monuments.
En ce moment la Bohême paraît tranquille ;
mais on dit qu'elle est tourmentée de ce mal»
qu'on appelle la soif de l'autonomie. Je suis
22 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
loin de blâmer les justes et légitimes aspira-
tions des peuples ; mais il y en a qui sont ri-
dicules, et dont le résultat, si elles venaient à
se réaliser, serait désastreux pour ces peuples
eux-mêmes.
Le chemin qui nous éloigne de Prague, le
•22 août, traverse une campagne renommée
pour ses sites pittoresques. Un grand nombre
de seigneurs allemands et de princes étrangers
ont des châteaux sur ces collines boisées qui
se découpent de mille manières sur un ciel
doux et pur comme le regard d'un enfant. Aux
pieds de ces coteaux sont des vallées qui fuient
dans tous les sens, et des prairies où des trou-
peaux paissent en toute liberté. Nulle part la
nature ne rappelle plus qu'ici le bonheur de
la vie champêtre.
Nous approchons de Brùnn, et la campagne
paraît moins belle. J'aperçois le château du
Spielberg. C'est ici que Pellico a souffert pen-
dant dix années pour la cause de la liberté
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. S3
italienne. Je suis pourtant obligé de dire que le
ciel de la Moravie et la forteresse du Spiel-
berg sont moins tristes que Pellico ne les a
dépeints. Il est vrai que je ne fais que tra-
verser ce pays, au mois d'août, et Pellico y a
passé dix hivers, les chaînes aux pieds, au
fond d'une horrible prison.
Austerlitz n'est pas loin de Brùnn, et, avant
d'arriver à Vienne, on nous montre la plaine
de Wagram. Chaque pas que l'on fait dans
cette terre de Germanie rappelle une victoire
de nos armées. Mais je ne suis pas enthousiaste
des lauriers cueillis dans le sang, d'autant
que, tôt ou tard, ils se changent en couronnes
d'épines.
Il pleut au moment où nous arrivons à
Vienne, et tout est triste pour moi avec le mau-
vais temps. J'avoue cependant que Vienne a un
air de grande ville et un cachet de noblesse di-
gnes de la famille de Hapsbourg. Il y a des
quartiers où l'on ne voit que des palais immen-
ses, bâtis dans ce style imposant, mais sans,
24 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
grâce du XVIIe siècle. Malgré cela on est mal à
l'aise dans ces rues, qui ne sont ni larges ni
droites. La beauté, pleine de morgue, de la
capitale de, cet empire déchiqueté ressemble
à la beauté froide des tombeaux. J'entends
dire que Vienne rappelle Paris : c'est de loin
alors. Je ne trouve nulle part ici le nombre ni
la grandeur de nos monuments, ni l'étalage
de nos magasins, ni le luxe éblouissant de
nos boulevards, ni surtout la vie et.le mouve-
ment que l'on sent partout dans la capitale de
la France. La cathédrale, Saint-Etienne, qui
passe pour une dès plus belles églises gothi-
ques du monde, est un monument incomplet
et formé de deux parties disparates : ici des
proportions grandioses; là un plan rétréci et
mesquin. On y remarque le même défaut qu'aux
églises de Saint-Leu de Paris et du Mans.
Nous avons passé une heure au musée de
Vienne, et c'est bien assez, quand on a vu les
chefs-d'oeuvre du Louvre, de Dresde et de l'Italie.
J'y»ai pourtant admiré un tableau de Rubens :
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 25
Saint Ambroise arrêtant Théodose aux portes de
Milan. C'est la victoire de la religion sur les
passions, la vertu qui triomphe de la force
Il y aussi deux tableaux de Baltazar auxquels
on est tenté d'adresser la parole.
En sortant du musée, nous allâmes à Schoen-
brun. Pour y arriver, on traverse une partie
des faubourgs de Vienne qui s'étendent jus-
qu'aux jardins.impériaux. Ce palais est une des
plus belles habitations qu'on puisse voir. 11 est
vaste, régulier et bien distribué ; la grandeur
s'y mêle à la simplicité. On n'y trouve, en effet,
ni peintures murales, ni tableaux, à l'exception
d'une douzaine de paysages de Salvator Rosa,
qui valent autant que le palais. L'empereur
Napoléon, vainqueur des Autrichiens, leur a
dicté des lois dans ces murs, où son fils est
mort, exilé et captif, d'une maladie qui n'a
point encore été caractérisée.
Les jardins de Schoenbrunn sont, une pâle
imitation dé ceux de Versailles.
Nous avons à tout instant des difficultés pour
26 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
nous faire comprendre. Les Allemands ont déjà
oublié notre langue.
Les Autrichiens, au moins dans la haute so-
ciété , sont aimables et de manières distinguées.
Ils n'ont pas, à la vérité, d'enthousiasme pour
les Français, mais ils sont avec eux polis et mo-
destes. Pour les Prussiens, ils ne savent plus
cacher la haine qu'ils nous portent, et ils met-
tent dans tous les rapports qu'ils ont avec
nous, une raideur et une mauvaise grâce non
encore justifiées. Nous avons entendu des jeu-
nes gens de quinze ans parler de venir au prin-
temps à Paris, comme s'il s'agissait d'une pro-
menade à Sans-Souci. Heureusement il y a plus
loin de Berlin et de Vienne à Paris, que de Paris
à Vienne et à Berlin.
Le dimanche, 25 août, nous avons assisté à
une messe en musique, à la paroisse Saint-Au-
gustin. Le chant était exécuté par les artistes
de la chapelle impériale, et avec un talent si
remarquable que nous étions à la fois touchés
de. recueillement et transportés d'admiration. Je
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 27
préfère cette musique à celle de la chapelle
Sixtine : elle est plus religieuse, et moins criarde.
En général, la musique des Italiens parle aux
sens, celle des Allemands parle à l'âme : elle
est douce, chaste, élevée et recueillie. C'est le
soupir d'un coeur qui cherche l'infini. Au reste,
la tenue des fidèles était aussi édifiante que la
musique était belle. Hommes et femmes sont
placés indistinctement sur des bancs. Il n'y a
ni chaises ni chaisières en Allemagne. Les
places sont louées à l'année. C'est dans l'église
Saint-Augustin que se trouve le magnifique
mausolée de l'archiduchesse Christine, que l'on
doit au ciseau de l'immortel Canova.
Après la messe, nous partîmes pour Pesth,
où le chemin de fer nous conduisit en l'espace
de huit heures.
CHAPITRE II.
LA HONGRIE ET LE DANUBE.
La capitale' de la Hongrie compte une popu-
lation de plus de cent mille habitants. Elle
est bâtie dans une plaine sablonneuse que
traverse le Danube. Un pont, l'une des mer-
veilles du genre, la relie à Bude. Cette dernière
ville est assise sur une montagne élevée où l'on
voit de jolies maisons et un palais impérial
entouré de remparts, très-remarquable par la
magnificence de ses salons, et surtout par sa
position, unique au monde. De la terrasse du
château, le regard suit le cours irrégulier du
Danube, depuis l'île de Saint-André jusqu'à celle
2.
30 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
du Czipel. Sur la rive gauche, on voit Pesth, ville
moderne, animée et commerçante, mais sans
monuments : elle s'étend sur une plaine sans
fin. Cet imposant panorama est terminé au sud-
est par les contreforts des Balkans, et à l'ouest
parles premiers rameaux des Karpathcs. Quand,
du sommet de Bude, on contemple la ville de
Pesth, on se demande si elle n'est pas appelée
à devenir la capitale d'un grand empire.
A cette heure, tous les peuples de race slave
s'agitent, de la Vistule au Danube, et du Danube
à l'Adriatique. Polonais, Bohèmes, Esclavons,
Serbes, Bosniaques, Croates, tous sont tour-
mentés par un malaise qu'on ne sait pas définir.
Les Madgyars, autrefois leurs ennemis, les en-
traînent dans ce mouvement libéral, et s'ils
parviennent à s'affranchir de l'Autriche, ils
pourront, devenir la tête d'un grand peuple ré-
généré. Et alors, un jour peut-être, ce fleuve
d'où sont parties les hordes des barbares qui
ont balayé l'empire romain, et qui n'a point en-
core été éclairé du plein soleil de la civilisation,
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 31
pourrait voir ce miracle. De ces rives heureu-
ses, les vaisseaux pénétreraient dans là mer
Noire pour rendre à Constantinople tous les
fruits de la civilisation chrétienne.
Nous avons trouvé cependant les Hongrois
plus calmes que ne le faisaient attendre les der-
niers événements, je veux dire la dissolution
de leur-Diète opérée deux jours seulement avant
notre arrivée. Mais il est certain que les coeurs
de cette nation se sont détachés de l'Autriche,
et que désormais tous les efforts tendent à une
scission absolue avec l'Empire. On ne voit clans
les rues et les maisons que les portraits de Kos-
suth, de Téleki, et de tous les généraux qui
ont fait la guerre de 1848. Dans tous les hôtels
on entend des chants patriotiques qui tous ont,
malheureusement, pour refrain uniforme la
Marseillaise.
Les hommes ont l'attitude fière et mar-
tiale : leur costume est tout à fait militaire.
Ils portent une tunique noire brodée, des
bottes à l'écuyère et une cravache à la main.
32 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
On dirait qu'ils se tiennent prêts à monter à
cheval au premier signal. Les femmes, au con-
traire, ressemblent aux Parisiennes par la figure,
la douceur, la distinction et la manière de s'ha-
biller.
Le lundi soir, à 9 heures, nous partions
de Pesth par le chemin de fer, et le lende-
main matin, à 8 heures, nous étions à Bazias,
après un trajet de onze heures seulement, tan-
dis que le bateau sur lequel nous devions nous
embarquer, parti de Pesth depuis vingt-huit
heures, n'était pas encore signalé. Ce fut une
bonne fortune dont nous profitâmes, d'abord
pour déjeuner, ensuite pour admirer le Da-
nube, qui a déjà ici les allures d'un grand roi.
De Bazias jusqu'aux Portes de Fer ses bords
sont superbes. Il roule la masse de ses eaux
dans une gorge resserrée qui offre toutes les
variétés de la nature. De gracieux mamelons
qui s'étagent indéfiniment, des rochers nus
qui percent çà et là leur manteau de ver-
PELERINAGE A JERUSALEM. 33
dure, de magnifiques cavernes suspendues au-
dessus du gouffre des eaux : tel est le spec-
tacle dont nous jouissons pendant quelques
heures.
De la station du chemin de fer, on. nous a
fait remarquer une petite roche noire qui
montre confusément sa tête au milieu du fleuve.
Le calme des eaux annonce leur effrayante pro-
fondeur. C'est là qu'une jeune femme fut aban-
donnée par son mari qui l'avait jugée coupable.
Ces justices sommaires du sexe le plus fort
contre le plus faible ne sont pas rares, mais
parfois la Providence charge le temps de faire
ressortir .l'innocence des malheureuses victimes
de la jalousie. Un an auparavant, on m'avait
montré sur le lac Majeur le lieu où une autre
femme avait été ensevelie sous les eaux par un ■
mari qui ne devait pas tarder à déplorer son
cruel aveuglement. Et la baie de Somme a re-
tenu le nom d'Adèle de Ponthieu, victime de
la brutalité de plusieurs brigands et de la
cruauté de son père, qui croyait effacer l'affront
34- PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
fait à son sang en abandonnant à la mer celle
qui l'avait subi.
Bientôt notre bateau nous emmène au milieu
de deux cents passagers de tout pays. Je suis
heureux de voir que tout le monde parle, fran-
çais, et que Paris, la France et l'Empereur font
le sujet et l'admiration de tous les entretiens.
Les Valaques gardent à notre patrie et à
l'Empereur la plus grande reconnaissance pour
leur nationalité recouvrée. Les Hongrois, les
Polonais et les Grecs ont les yeux tournés vers
la France. Les Russes en parlent avec admira-
tion. Les Anglais, qui naguère remplissaient
là terre de leur nom, sont devenus plus mo-
destes. Les Turcs seuls nous détestent; niais
ils nous redoutent, et ne peuvent ignorer qu'ils
ne vivent plus que grâce à la longanimité de
la France.
A peine approchons-nous de Drinkova que le
bateau jette l'ancre de nouveau, et nous per-
dons encore environ quinze heures. Le fleuve
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 35
décèle en frémissant les écueils qu'il cache dans
son sein, et notre capitaine hésite à voyager la
nuit, à cause du grand nombre de passagers
et de la quantité de marchandises qui ont sur-
chargé son navire.
Pendant le temps de notre arrêt je m'entre-
tins avec un jeune Valaque qui revenait de
Paris et avait l'air intelligent, sur l'état de la
religion dans les principautés danubiennes. Il
ignorait que j'étais prêtre, et semblait fort
étonné de me voir attacher tant d'intérêt à ma
question. Il paraît que presque tous les Va-
laques (environ cinq millions d'habitants) ap-
partiennent à la religion grecque. Très-peu sont
catholiques. Le clergé grec possède le quart de
la propriété territoriale ; il est ignorant et hos-
tile au mouvement national : aussi ne se main-
tient-il que grâce au sentiment religieux, qui
est très-vivace dans ce pays. Néanmoins il est
question de lui ôter ses biens et de soustraire
l'Église à l'autorité du patriarche de Constanti-
nople. Déjà l'Église fusse a rompu, nous as-
36 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
sure-t-on, le dernier lien qui l'attachait, à ce
prélat, en refusant l'huile sainte que toutes les
Églises du schisme vont lui demander tous les
vingt-cinq ans. Et quand on songe que les Es-
clavons ont érigé naguère en patriarcat le siège
métropolitain de Carlowitz ; que les Bulgares
demandent eux à leur tour une Église patriarcale,
c'est-à-dire indépendante; que les Grecs de la
Pentapole aspirent à la même indépendance;
que les Arméniens ont une hiérarchie propre ;
que les Gophtes suivent un rit particulier ; que
les divisions se multiplient à l'infini dans cette
malheureuse Église d'Orient; que le clergé est
livré à l'ignorance et à la simonie, et partant au
mépris ; que le chef suprême de cette Église est
réduit à recevoir une sorte d'investiture des
empereurs musulmans, et à se voir destitué
comme un simple gouverneur de province*; on
s'étonne que des hommes de talent puissent
avoir et professer des sympathies pour un tel
état de choses. '
On pourra signaler dans l'Église romaine des
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 37
faiblesses, des abus inséparables de l'humanité,
peut-être même, dans quelques théologiens mo-
dernes, une tendance à l'absorption du pouvoir
épiscopal par le Saint-Siège; mais tout homme
sincère et sérieux est obligé de reconnaître
dans son unité le cachet de la vérité et la mar-
que visible d'une protection surhumaine.
Rien de semblable ne paraît clans l'Église
d'Orient. Il n'existe plus que des lambeaux pro-
fanés de la robe sans couture de Notre-Sau-
veur. Nulle part on n'y trouve plus ces grandes
écoles, cette forte discipline, cette autorité par-
tout respectée, ces foyers de charité et de pro-
pagande religieuse, ni ces grands conciles qui
manifestèrent la science de ses docteurs, le
courage de ses martyrs, la foi de tous ses mem-
bres; mais qui faisaient aussi pressentir ses
malheurs futurs, parce qu'ils venaient tou-
jours à la suite des hérésies sans cesse renais-
santes,, comme les remèdes après la maladie,
selon l'expression de Luitprand.
Quelles n'ont pas été la bonté et la condescen-
38 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
dance des pontifes romains à .l'égard de cette
malheureuse Église ! Divisée d'abord en trois
patriarcats, puis en quatre, Antioche, Alexan-
drie, Jérusalem et Constantinople, les papes
laissaient a ses prélats le libre gouvernement de
leurs sièges. Ils n'intervenaient que pour apai-
ser leurs querelles, répondre à l'appel cano-
nique des évêques, faire exécuter les décrets
des conciles, ou pour protéger cette église con-
tre le despotisme impérial, en un mot pour ces
causes qu'on appelait majeures. Rome avait
laissé à l'Église d'Orient son antique liturgie,
la communion sous les deux espèces, ses règles
particulières par rapport au célibat de ses mi-
nistres. Mais, un jour, le siège de Constau-
tinople, qui n'est pas même nommé dans
le concile de Nicée, voulut s'élever au-dessus
du siège auquel appartenait la succession du
prince des apôtres. Jean le Jeûneur osa prendre
le titré d'évêque universel. Alors le pape fit
entendre ses réclamations. Mais il faut voir avec
quelle charité touchante l'illustre saint Grégoire
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 39
essaie de ramener à la vérité et à la raison ce
frère égaré. Il lui écrit plusieurs lettres pour
lui montrer combien ses prétentions sont con-
traires aux conciles. Il ne craint pas même de
dire que les. évoques de Rome, auxquels ce
titre a été donné par les saints canons, n'ont
jamais voulu le porter, par respect pour la di-
gnité du corps entier de l'épiscopat.
Des apparences de paix intérimaire existèren L
jusqu'au jour où, grâce au despotisme de Bar-
das, et à la lâcheté de l'empereur Michel, Pho-
tius monta sur le siège patriarcal de Constanti-
nople, après en avoir chassé saint Ignace. Alors
la séparation fut consommée. Et depuis, l'Église
d'Orient ressemble à ces arbres atteints par la
foudre et dans lesquels la sève ne coule plus.
Ah! il y a longtemps qu'elle aurait brisé ses
chaînes, si le sang de Jésus-Christ coulait en-
core dans ses veines.
La Pologne, qu'on avait crue morte, ne faisait
que sommeiller; et elle est près de secouer le
suaire dont le despotisme l'avait enveloppée..
40 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
Mais la Pologne a conservé la foi, et le signe
même de la. foi, son unité.
Ce matin, mardi 27 août, je quitte le bateau
à 6 heures pour faire une excursion sur les
montagnes qui bordent le Danube du côté de la
Bulgarie. La matinée est fraîche, le ciel est lim-
pide,' et le soleil qui se lève embrase de ses feux
les hautes cimes des Balkans. Ce ciel, ce soleil,
ces montagnes, cet air si pur, si vivifiant que
je respire avec tant de délices, me rappellent
mon pays natal, et cette pensée qui réveillé tous
mes souvenirs d'enfant et d'adolescent, m'atten-
drit jusqu'aux larmes.
Après avoir changé deux fois de bateau, nous
nous mettons en marche. En approchant des
Portes de Fer, les bords du fleuve deviennent si
beaux qu'il n'y a pas d'expression pour le dire.
Mais ici nous sommes obligés de descendre à
terre : le bateau ne peut franchir sans danger
ce labyrinthe. En effet, le fleuve coule, sur uue
longueur de 3 kilomètres, à travers des ro-
PELERINAGE A JERUSALEM. 41
chers qui se montrent à la surface des eaux, et
la résistance qu'il rencontre lui fait faire des
tourbillons sans nombre. Parfois il mugit sur
ses brisants couverts d'écume, et forme des
vagues semblables à celles de la mer.
Une trentaine de voitures semblables' à des
corbillards nous attendaient sur la rive, et nous
emportèrent, le long du Danube, au-delà des
Portes de Fer, où nous montâmes sur un autre
bateau.
Ici le costume des paysans devient singulier.
Sur la rive valaque nous apercevons une femme
âgée qui, armée de sa quenouille et de son fu-
seau , conduit un troupeau de moutons : elle
n'a pour tout vêtement qu'un peignoir écourté
et un bonnet qui monte en pyramide. Les
hommes sont armés et habillés comme les Ara-
bes. De l'autre côté du fleuve, la calotte rouge
couvre toutes les têtes, et les minarets dominent
tous les villages.
Je remarque que les Turcs et les Grecs se
montrent partout avec des faisceaux de pipes.
42 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
Le faisceau a été, chez les anciens Grecs, le
puissant emblème de certaine divinité qui ne
règne encore que trop dans le monde. Il a été
le symbole de la force chez les Romains; il
n'est plus, chez les Turcs, que la marque d'un
peuple abâtardi et dégénéré sans remède.
A mesure que nous avançons vers les bou-
ches du Danube, le fleuve s'élargit d'une ma-
nière prodigieuse. On. ne voit plus de mon-
tagnes , mais partout des plaines immenses,
d'une grande fertilité. En Valachie, il suffit de
remuer la terre pour lui faire produire le double
de ce qu'elle rapporte en France : on y cultive
le blé, l'orge et le maïs. Ce pays est d'ailleurs
sans commerce et sans industrie.
Au moment où j'écris ces lignes, j'aperçois
une île de sable toute couverte de plusieurs
milliers de pélicans que nous prenions pour un
troupeau de moutons, tant ils sont grands, et
nous ne sommes détrompés qu'en les voyant
prendre leur vol clans les airs. Des vautours,
des aigles d'une prodigieuse grosseur, et des
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 43
cormorans peuplent ces rivages. Dans la plaine
il y a des renards, des loups et des sangliers.
Le 28, au soir, en passant à Giurgevô, un
grand nombre de nos compagnons nous quittent
pour se rendre à Bucharest. Quelques heures
après, nous découvrions Silistrie, où douze mille
Turcs ont soutenu, il y a quelques années, un
siège mémorable contre cinquante mille Russes;
et le matin, à 4 heures, nous jetions l'ancre
vis-à-vis de Theschernavoda. Les Turcs y ont
construit un chemin de fer qui laisse le Danube
à gauche et se dirige en ligne droite vers
Kustindjé, petit port sur la mer Noire, ce qui
abrège beaucoup le trajet.
On fait vite connaissance à bord, et nous
avions trouvé tant de bienveillance chez plu-
sieurs voyageurs, que nous nous en séparâmes
avec regret. Et puis, nos beaux jours sont pas-
sés, et les mauvais commencent, car nous allons
nous embarquer sur la mer Noire, qui était
mauvaise au temps d'Ovide et n'a pas changé
depuis. C'est sur cette triste plage que fut. re-
44 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
légué ce poëte, si longtemps les délices de Rome
et de la cour, dont les jeunes gens portaient
l'image sculptée sur leurs anneaux, et qu'Au-
guste admettait à sa table. La description qu'il
a faite de ces lieux et le portrait qu'il nous a
laissé des Sarmàtes et des Gètes témoignent
assez du regret amer qu'il eut de quitter Rome.
Il ne se doutait pas qu'il devrait son tombeau
à l'admiration de ces barbares, dont il mépri-
sait l'idiome et les moeurs.
Le 29 août, après avoir subi la visite, d'ail-
leurs bienveillante, de la douane, nous nous
embarquâmes" sur l' Aquila Impériale, qui nous
conduisit en dix-sept heures, et de la manière
la plus heureuse, de Kustindjé à Cônstanti-
nople.
CHAPITRE III.
LE BOSPHORE ET CONSTANTINOPLE.
Le 30 août, à 4 heures 1/2, nous aperçûmes
l'entrée du Bosphore. En ce moment la lune se
couche et le soleil se lève. Des .deux côtés le
spectacle est ravissant. Le croissant argenté de
la lune se détache sur un ciel si pur, si frais,
si léger, et le soleil sort si majestueux des eaux
• embrasées de ses feux, que ce contraste nous
remplit d'admiration.
Après avoir contemplé les splendeurs du fir-
mament, nous jouissons, pendant deux heures
que nous mettons à parcourir le Bosphore, du
spectacle des merveilles de la terre. Ce canal
3..
46 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
que n'a pas formé l'effort des eaux, mais que
Dieu a creusé pour unir la mer Noire à la Médi-
terranée, va de l'est à l'ouest en serpentant. Sa
longueur est de 7 lieues. A son entrée se trou-
vent les roches Cyanées, que la Fable signa-
lait comme flottantes. On voit à droite la côte
d'Europe; à gauche celle d'Asie. L'une et l'au-
tre sont couronnées d'arbres toujours verts,
chargées sur leurs pentes de jardins délicieux,
et couvertes à leurs bases d'agréables villages
qui se-succèdent sans interruption jusqu'à Cons-
tantinople.
Ici on dit que la côte d'Europe chante les
merveilles de la côte d'Asie; moi je trouve
qu'elles chantent réciproquement leur magnifi-
cence; et ce tableau grandiose remplit mon âme
d'une telle admiration que le nom de Dieu vient
instinctivement se placer sur mes lèvres.
C'est sur la côte d'Europe, à 2 lieues envi-
ron de Constantinople, que se trouvent Thérapia
et Buyukdéré, et c'est là que les ambassadeurs,
les pachas et les riches négociants ont leurs
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 47
palais, cachés au milieu des bosquets qui s'étâ-
gent agréablement entre l'azur des eàux: et l'a-
zur du firmament.
La ville de Cônstantinople, vue du Bosphore,
est d'une beauté saisissante. En arrivant de là
mer Noire, on a devant soi la pointe du sérail
qui s'avance comme un cap dans les eaux dû
détroit, bornée au sud par la merde Marmara,
au nord par la Corne-d'Or, rivière de Cônstan-
tinople. C'est sur cette côte arrondie, élevée et
gracieuse que se déploie Stamboul, au-dessus
des eaux transparentes du Bosphore, entre ses
deux faubourgs, Péra et Scutari, que sépare la
mer. L'étranger qui arrête pour la première fois
ses regards sur cette ville, si différente de nos
cités européennes, est comme ébloui. Ces in-
nombrables vaisseaux qui couvrent le port, ces
calques légers qui fuient comme des ombres
sur la surface des eaux, ces petites maisons en
bois peint, encadrées de verdure, disposées en
amphithéâtre, et au-dessus desquelles s'élèvent
çà et là les minarets sculptés des- nombreuses
48 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
mosquées, tout cela offre un tableau qui unit
à la magnificence d'une ville la fraîcheur d'un
paysage.
Mais quel désenchantement lorsqu'on pénètre
dans la ville, et qu'on s'engage dans ces rues
étroites, sales, mal pavées, bordées de maisons
construites avec des planches et de la boue !
Un dégoût mêlé de pitié saisit le coeur à la
vue de ces échoppes dont les larges ouvertures
laissent voir un intérieur de misère, fruit d'une
insouciance inguérissable.
Il y a pourtant une animation prodigieuse-
dans cette ville désolée; mais c'est le mouve-
vement inquiet d'un peuple qui s'agite dans le
vide et s'épuise dans la stérilité.
- Ici, point d'industrie, point de commerce
proprement dit. Les bazars ne sont que d'im-
menses hangars de bric-à-brac, où l'on voit çà
et là quelques étoffes venues de France et d'An-
gleterre , de vieux châles de Perse, de mau-
vais échantillons de soie de Brousse, et des
armes qu'on dit avoir été fabriquées à Damas à
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 49
des époques très-reculées. Les Turcs ne savent
faire que des pipes et des chapelets. C'est au
bazar, inextricable labyrinthe où les hommes
et les bêtes se heurtent incessamment, que Ton
est le plus à même d'étudier le peuple turc. Ce
qui frappe tout d'abord, c'est la vue des mar-
chands et des acheteurs étendus devant la porte
ou dans l'intérieur des magasins, et fumant non-
chalamment la pipe ou le narghileh en débattant
le prix des marchandises. Il ne faudrait pas en
conclure que les Turcs sont insensibles à l'ap-
pât du gain; il suffit de leur montrer l'argent
pour les faire sortir de leur torpeur. En débar-
quant, on est assailli par une multitude de ba-
teliers, de drogmans, de portefaix et de
mendiants qui s'acharnent après vous comme
des moustiques. Il n'est pas rare qu'un négo-
ciant, après vous avoir vendu pour quelques
centaines de francs de marchandises, vous sup-
plie de lui donner quelques bakchis. Ce mot seul,
exerce une puissance magique sur ce peuple
déguenillé.
50 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
Et pourtant cette race est remarquable. Il
y a de la beauté dans ses traits et une certaine
grandeur dans sa physionomie. Comment donc
est-elle tombée dans un tel avilissement, qu'elle
ne vive plus que grâce aux efforts désespérés
d'un peuple qui prêche la liberté et protège le
despotisme, qui est l'allié de Mazzini en Sicile,
et de l'Autriche dans les Principautés ; qui n'a
d'autres principes que son égoïsme, d'autre
morale que son profit !
Il n'appartenait pas sans doute au mahomé-
tisme de donner la civilisation, d'enfanter des
Ghrysostôme, des Augustin et des Bossuet,
mais enfin ce peuple a eu une époque de do-
mination et de puissance incontestables. Après
avoir achevé la ruine de l'empire d'Orient, il a
fait un moment trembler toute l'Europe. Ah !
c'est que la force qui suffit pour conquérir ne
suffit pas pour conserver. Il faut organiser la
conquête pour en assurer la possession. Avec
des forces ignorantes qui se plient passivement
sous une volonté forte et intelligente, on peut
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 51
balayer cles villes et eu bâtir de nouvelles; on
peut même élever de grands monuments, mais
on ne saurait donner la civilisation aux peuples.
Pour cela, il faut la liberté et la vérité. Or, la
liberté est supprimée non-seulement par le des-
potisme des empereurs, mais même, en pre-
mier lieu, par les dogmes du Coran. Quant à
la vérité, où la trouver dans un pays privé d'en-
seignement? Les prêtres murmurent le nom
de Dieu et de Mahomet au milieu de cérémonies
ridicules, et seraient incapables de dire au
peuple ses devoirs et ses droits ; la presse est
muette, et la philosophie est absente.
Une autre cause devait préparer aussi la dé-
composition de l'empire ottoman : c'est l'élé-
ment chrétien, qu'il avait vaincu par la force,
mais qu'il n'avait pu ni absorber ni corrompre.
Cet élément, trop faible pour reconquérir sa
liberté par la violence, devait triompher, par l'in-
telligence, du mahométisme, et amener infailli-
blement sa ruine.
Enfin je- trouve" une autre cause de la- disso-
52 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
lution de l'empire ottoman clans la constitution
de la famille. La femme, qui est la compagne et
l'égale de l'homme; la femme, qui est l'âme et
le rayonnement du foyer ; qui, après avoir donné
le jour aux enfants, leur apprend encore à pen-
ser et à aimer, là femme est chassée du temple ;
. elle est sans droit, sans initiative, sans auto-
rité dans la famille. Parquée dans les jardins
sous la garde des ennuques, ou enfermée dans
des chambres grillées, comme les criminels, elle
ne paraît en public que voilée et escortée. Le
musulman est pourtant tout à la fois son tyran
et son esclave. Il ne veut pas lui laisser le règne
du coeur et le légitime empire que Dieu lui a
confié dans la famille, et il consent à subir l'em-
pire funeste qu'elle a reçu du démon, et qui a
déjà fait tomber de sa main énervée le sabre de
Mahomet.
Quelques-uns trouvent le costume des maho-
métans pittoresque. Dieu me garde de dispu-
ter des goûts et des couleurs ; mais il me semble
que lorsqu'on n'a plus que des haillons à pro-
PÈLERINAGE A JÉRUSALEM. 53
duire, on devrait leur donner moins d'ampleur.
Il est vrai que les riches musulmans, les pa-
chas et le sultan sont tombés dans l'excès con-
traire, en adoptant, même pour les cérémonies,
une petite redingote à col droit.
PROMENADE A CONSTANTINOPLE.
Lorsque Constantin jeta les fondements de la
nouvelle Byzânce, il ouvrit des rues spacieuses,
et ménagea des places dans chacune des qua-
torze régions qui formaient cette seconde mé-
tropole. Pour la rendre digne de sa destination,
il y fit apporter les débris des plus beaux mo-
numents de Chalcédoine, d'Ephèse, de Rhodes,
de la Pentapole, de Rome même. Aujourd'hui,
cette ville qui compte encore six cent mille habi-
tants , n'a plus ni monuments, ni places publi-
ques. Le quartier de Péra, où sont réunis les Eu-
ropéens et les Grecs de toutes les communions,
n'est pas plus favorisé que Stamboul, habitée
54 PÈLERINAGE A JÉRUSALEM.
par les seuls Turcs. Ce n'est qu'au champ des
morts qu'on peut trouver un peu d'air, d'es-
pace et d'ombre ; mais il ne plaît pas toujours
aux vivants de disputer aux morts leur asile.
On est donc forcé de s'embarquer pour faire
la plus simple promenade. Rien ne serait plus
agréable, sans doute, que ces excursions où la
variété des perspectives et la fraîcheur de la
' mer reposent l'esprit et le corps; mais on
éprouve à chaque instant des émotions dans ces
frêles embarcations qui glissent avec une ef-
frayante rapidité sur les flots toujours agités
du Bosphore. Nous en avons fait usage cepen-
dant pour visiter Bujukdéré, Terapia, Scutari
et les Eaux douces d'Europe et d'Asie. Ces deux
derniers endroits sont les promenades habi-
tuelles des dames turques. Elles vont en été
aux Eaux douces d'Asie, et en hiver, aux Eaux
douces d'Europe, qui se trouvent dans une vallée
déboisée, et environnée de tous côtés de collines
qui la mettent à l'abri des vents. Au reste, rien
de curieux à voir, ni d'un côté ni de l'autre.

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