Pensées d'un bon roi . Recueil de notes historiques, présenté à S. A. R. Mgr le duc de Bordeaux, année 1824, 1re du règne de Charles X [par Gorjon]

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Pillet aîné (Paris). 1825. France -- 1824-1830 (Charles X). 175 p. : portr. ; in-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1825
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D'UN BON ROI.
Recueil de Notes historiques
PRESENTE
A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR
Le Duc de Ubordeaux.
ANNÉE 1824 , 1re DU REGNE DE CHARLES N,
Orné du portrait de S. M.
À PARIS,
CHEZ PILLET AINE , IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE CHRISTINE; \ "*
D'UN BON ROI.
PRÉSENTÉ
A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR
Je Gc)ao de Ubordaux,
ANNÉE 1824 1re DU BÈGUE DE CHARLES X.
A PARIS,
CHEZ PILLET AÎNÉ , IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
ÉDITEUR DU VOYAGE AUTOUR DU MONDE,
He la collection des Moeurs françaises, anglaises, italiennes, de,
RUE CHRISTINE, N0 5.
l825.
PENSEES
D'UN BON ROI.
Louis XVIII, surnommé le Désiré , roi de
France et de Navarre, est mort au château des
Tuileries, le 16 septembre 1824, à quatre heu-
res du matin. Deux jours avant ce triste événe-
ment , ce grand roi dit à la famille royale rassem-
blée près de son lit : Adieu, mes enfans, je vous
donne ma bénédiction; que Dieu soit avec vous!
Ce prince , auquel la France, après une ré-
volution terrible, doit son retour au bonheur et
des institutions qui immortaliseront son règne ,
a laissé pour successeur au trône des Bourbons
son frère Charles X, connu de l'univers entier
sous le nom de MONSIEUR , comte d'Artois, et
que mille traits de bonté avaient déjà rendu l'i-
dole du peuple français avant son avènement à
la royauté. Il fut le premier des Bourbons qui
entra dans Paris en 1814 ( le 12 avril), y pré-
céda Louis XYIII et son auguste famille.
I
2 PENSEES D'UN BON ROI.
On n'oubliera jamais ces paroles sublimes
prononcées dans un moment où l'enthousiasme
des Parisiens lui faisait oublier vingt-cinq ans
d'exil et de malheurs ; s'adressant aux membres
du gouvernement provisoire dont M. le prince
de Talleyrand avait été l'organe : Messieurs , je
vous remercie de ce que vous avez fait pour notre
patrie ; j'éprouve une émotion qui m'empêche d'ex-
primer tout ce que je ressens. Plus de divisions;
la paix et la France , je la revois enfin , et rien
n'y est changé ; il n'y a qiiun Français de plus.
On pourrait citer une infinité de traits de ce
genre et de bons mots prononcés pendant les
dix années que Louis XVIII a occupé le trône,
par un prince que la France salue maintenant
du nom de son roi; mais voulant consacrer cet
écrit aux événemens qui ont rapport au règne
de Charles-le-Bien-Aimé, tous les faits anté-
rieurs n'en feront pas partie.
Charles X est devenu roi de France et de
Navarre le 16 septembre 1824, à quatre heures
précises du matin.
Le premier gentilhomme de la chambre du
PENSÉES D'UN BON ROI. 3
roi ayant annoncéaux Tuileries la mort de S. M.
Louis XVIII, la maison civile et militaire du
roi s'est rendue immédiatement au pavillon Mar-
san pour prendre les ordres de S. M. Charles X.
Les gardes-du-corps du roi et les gardes à
pied ordinaires du corps du roi ont relevé les
postes des gardes-du-corps de S. A. R. MON-
SIEUR.
Le roi, accompagné de M. le dauphin, de
Mme la danphine et de MADAME, uchesse de
Berri, est parti pour Saint-Cloud à six heures.
A quatre heures un quart, le chancelier de
France et les ministres secrétaires d'état ont
été admis auprès de S. M. pour prendre ses or-
dres. Le roi a fait expédier des lettres closes
pour les archevêques et les évêques, ainsi que
pour les cours du royaume.
Rien de douloureux ni de convulsif n'an-
nonça la mort prochaine de Louis XVIII ; il s'é-
teignit. La famille royale , M*r le grand-au-
mônier et les grands officiers de la couronne se
trouvaient réunis autour du lit de douleur ,
quand, à quatre heures du matin, un des mé-
decins du roi, ayant tiré une de ses mains hors
de son lit, dit : « Le roi est mort. » A ces mots,
4 PENSÉES D'UN BON ROI.
S. M. le roi Charles X s'est mis à genoux près
du lit de son frère , et lui a baisé la main avec
une émotion profonde. Mme la dauphine , qui
s'était jetée dans les bras du roi son père, a
baisé la main du roi son oncle er. fondant en
larmes. Quand le roi se fut relevé , M. le dau-
phin et MADAME , duchesse de Berri, s'age-
nouillèrent devant le lit du feu roi, et embras-
sèrent en pleurant le roi leur père.
Mgr le duc d'Orléans a embrassé le roi.
Au milieu des larmes du roi et de sa profonde
émotion, on a pu distinguer dans ses paroles
à ses enfans les mots de Providence et de France
plusieurs fois répétés.
Devant une grandeur qui finit et une gran-
deur qui commence , quel autre langage que
celui de la religion pouvait être entendu?
La religion venait de dire à un Bourbon :
Fils de saint Louis, montez au ciel ! Elle disait
à un Bourbon : Fils de saint Louis , montez au
trône !
Quand le roi est sorti pour se rendre dans
ses appartemens, on a entendu répéter ces pa-
roles : « Le roi est mort! vive le roi! »
PENSÉES D'UN BON ROI. 5
Le roi a reçu, le 17 septembre, à Saint-
Cloud, l'hommage de la famille royale et des
princes du sang.
Les ministres se sont rendus auprès du roi
pour prendre ses ordres. S. M. leur a dit de
continuer à la servir avec le même zèle et la
même fidélité avec lesquels ils avaient servi le
roi son frère. « Mes premiers momens, a dit
» Charles X , ont été à ma douleur ; désormais ,
» je suis tout à mon devoir. »
Les corps convoqués sont venus le même jour
offrir leur hommage au roi. MM. les pairs de
France et MM. les députés ont été admis indi-
viduellement.
La cour a pris le deuil le vendredi, 1 7 sep-^
tembre, pour sept mois, à l'occasion de la
mort de S. M. Louis XVIII ; le deuil est divisé
en trois tems ; le premier de trois mois, le se-
cond de deux mois , le troisième de deux mois.
Le 17 septembre, MM. les ambassadeurs et
ministres étrangers se sont aussi rendus à Saint-
Cloud , et, avant la messe , ont eu l'honneur
de faire leur cour au roi et à la famille royale,
6 PENSÉES D'UN BON ROI.
à l'occasion de la mort de S. M. Louis XVIII ,
et de l'avènement de S. M. Charles X au trône
de France.
Son éminence Mgr le nonce apostolique de
sa sainteté a complimenté le roi en ces termes ,
au nom du corps diplomatique :
« SIRE,
» C'est dans le silence de la douleur que les
membres du corps diplomatique, fidèles inter-
prètes de leurs maîtres, se présentent devant
votre majeslé. Jamais un roi ne fut plus aimé ,
jamais un roi n'aura été plus regretté ; jamais
il n'en fut de plus digne de regrets! Grand
dans le malheur, indulgent dans la prospérité ,
Louis XVIII a fait le bonheur de son peuple,
et il a conquis par sa sagesse éclairée la con-
fiance et l'admiration de l'Europe.
» En ce jour d'affliction et de deuil , ce qui
porte la consolation dans nos âmes, c'est de voir
la couronne de saint Louis placée sur la tête
d'un prince qui brille par l'éclat et par le cor-
tège heureux de toutes les vertus. Oui , Sire ,
la religion retrouve en Charles X son ferme
appui ; le souverain pontife, le digne fils aîné
PENSÉES D'ON BON ROI. 7
de l'Eglise ; la France , son père bien-aimé ; et
les souverains de l'Europe , l'ami et le garant
de la paix, et de cette union salutaire qui affermit
les monarchies et qui assure la prospérité des
peuples.
» Daignez, Sire , agréer les hommages et les
voeux du corps diplomatique pour la longue
durée et le bonheur d'un règne qui commence
sous les auspices les plus favorables. »
Le roi a répondu :
« Monsieur le nonce , mon coeur est trop dé-
" chiré pour que je puisse exprimer les sentimens
» qui le remplissent; je vous remercie de ceux
» que vous me témoignez au nom du corps di-
» plomatique. Je n'ai qu'une ambition, Mes-
» sieurs, je demande à Dieu qu'elle soit rem-
» plie, et j'espère qu'il me l'accordera ; c'est de
» continuer ce que mon vertueux frère a si
» bien fait ; c'est que mon règne ne soit que la
» continuation du sien, tant pour le bonheur
» de la France que pour la paix et l'union de
«toute l'Europe. C'est mon voeu, c'est ma
» prière au ciel, et ce sera l'étude de toute ma
» vie. »
8 PENSÉES D'UN BON ROI.
A onze heures, madame la dauphine , MA-
DAME , duchesse de Berri, les princes et prin-
cesses du sang, se sont rendus chez Mgr le
dauphin, et sont venus avec lui chez le roi
lui présenter solennellement leur hommage.
Mgr le dauphin s'est jeté aux pieds de S. M. , qui
l'a relevé et serré dans ses bras ; le roi a
donné les mêmes témoignages d'affection aux
princes et princesses de la maison royale.
Les différens services de la maison civile et
militaire du roi ont eu ensuite l'honneur de lui
être présentés par leurs chefs.
Avant la messe , le roi a reçu les hommages
de MM. les ministres secrétaires d'état, de
Mgr l'archevêque de Paris , de Mgr l'évêque de
Versailles, de M. le chancelier, de MM. les
pairs de France , de MM. les maréchaux de
France , de MM. les députés des départemens ,
présens à Paris, et de MM. les membres du
conseil d'état, ayant à leur tête Mgr le garde-
des-sceaux, ministre secrétaire d'état de la
justice.
A midi, S. M. est allée à la chapelle et a en-
tendu la messe. Après la messe, la cour de
cassation, ayant à sa tête son premier prési-
PENSÉES D'UN BON ROI. 9
dent, M. le comte Desèze ; la cour des comp-
tes, ayant à sa tète M. le marquis de Barbé-
Marbois , son premier président ; le conseil
royal d'instruction publique, à la tête duquel
marchait Mgr l'évêque d'Hermopolis ; la cour
royale de Paris, ayant à sa tête M. Dupaty,
président de chambre; le corps municipal de
Paris, ayant à sa tête MM. les préfets de la
Seine et de la police ; les corps municipaux de
Versailles et de Saint-Cloud , ayant à leur tête
M. le baron Destouches, préfet du département
de Seine-et-Oise; le tribunal civil du dépar-
tement de la Seine, ayant à sa tête M. Janod,
vice-président ; le tribunal de commerce du dé-
partement de la Seine , ayant à sa tête M. Hac-
quart, son président; le tribunal de première
instance de Versailles, les juges de paix des douze
arrondissemens de Paris , l'académie française ,
le consistoire de l'église réformée , celui de la
confession d'Augsbourg, le consistoire central
des Israélites et la société royale d'agriculture ,
ont été successivement introduits par le grand-
maître , le maître et les aides des cérémonies,
et présentés à S. M. par le grand-maître.
10 PENSEES D'UN BON ROI.
Après ces réceptions, ont été admis aux pieds
de S. M. l'état-major et le corps de MM. les
officiers de la garde nationale de Paris , ayant
à leur tête M. le maréchal duc de Reggio, com-
mandant en chef, suivi de la garde nationale
de Versailles et de celle de Saint-CIoud; une
députation de MM. les officiers de l'hôtel royal
des Invalides, ayant à leur tête M. le marquis
de Latour-Maubourg, gouverneur de l'hôtel ;
l'état-major et le corps de MM. les officiers de
la garde royale, à la tête desquels était venu
se placer M. le maréchal duc de Reggio, major-
général de service; MM. les officiers de l'état-
major de la ire division militaire , ayant à leur
tête M. le lieutenant-général comte de Cou-
tard, un grand nombre d'officiers généraux et
supérieurs, et MM. les officiers de l'état-major
de la place.
S. M. paraissait profondément émue ; ses
traits peignaient sa douleur, qu'elle savait pour-
tant surmonter pour ne s'occuper que des de-
voirs de la royauté.
Toutes les personnes qui ont eu l'honneur
d'être admises devant le roi, sont allées ensuite
présenter leurs respects à Mgr le dauphin, à
PENSÉES D'UN BON ROI. II
madame la dauphine, et à MADAME , duchesse de
Berri.
Voici les principaux discours, et les réponses
de Charles X.
M. le chancelier et MM. les pairs de France
ayant été introduits chez le roi, S. M. a or-
donné au grand-maître des cérémonies de faire
entrer aussi MM. les députés des départemens
présens à Saint-Cloud. Après que M. le chan-
celier a eu exprimé, au nom de MM. les pairs,
les sentimens de leur douleur et de leur respect,
le roi a adressé à MM. les pairs et à MM. les
députés les paroles suivantes :
« MESSIEURS ,
» Mon coeur est trop profondément affecté
» pour qu'il me soit possible d'exprimer les sen-
» timens que j'éprouve ; mais je serais indigne
» de celui qui m'a laissé de si grands exemples,
» si, me livrant trop à ma douleur , je ne con-
» servais assez de force pour remplir les de-
» voirs qui me sont imposés. J'étais frère ,
» maintenant je suis roi, et ce titre indique à
» lui seul la conduite que je dois tenir. J'ai
12 PENSÉES D'UN BON ROI.
» promis, comme sujet, de maintenir la charte
» et les institutions que nous devons au sou-
» verain dont le ciel vient de nous priver. Au-
» jourd'hui que le droit de ma naissance a fait
» tomber le pouvoir entre mes mains , je l'em-
» ploierai tout entier à consolider , pour le bon-
" heur de mon peuple , le grand acte que j'ai
» promis de maintenir.
» Ma confiance dans mes sujets est entière,
» et j'ai la ferme certitude que je trouverai en
a eux les mêmes sentimens à mon égard.
» Je dois ajouter, Messieurs , que , confor-
» mément aux sages intentions du roi que nous
» pleurons, je convoquerai les chambres à la
» fin de décembre. »
Ces paroles ont été suivies des cris prolongés
de vive le roi! vive Charles X !
MM. les maréchaux de France admis à faire
leur cour au roi, M. le maréchal duc de Co-
négliano a été l'interprète de leurs sentimens
de douleur , de respect et de fidélité ; sa majesté
leur a dit :
« MESSIEURS ,
» Je n'oublie point les services que vous
PENSÉES D'UN BON ROI. 13
» avez rendus au roi et à la France ; comptez
» que, dans toute occasion, je serai heureux
» de vous donner des preuves de ma confiance
» et de mon attachement. »
MM. les maréchaux, profondément émus,
ont laissé éclater le cri de vive le roi!
Le roi a dit à Mgr l'archevêque de Paris :
« Monsieur l'archevêque, unissez vos prières
» aux miennes, pour que le ciel daigne nous
» consoler du malheureux événement qui nous
» afflige. Je puis tout avec Dieu, Monsieur;
» je ne puis rien sans lui. »
A M. l'évêque de Versailles :
« Monsieur l'évêque, implorez pour moi et
» pour mon peuple la protection de Dieu. Joi-
» gnez vos prières aux miennes, pour qu'il me
» donne la force de faire le bonheur de mes
» sujets. »
Mgr le garde-des-sceaux a présenté à S. M.
le conseil d'état et a dit :
« SIRE ,
» Le conseil d'état de votre majesté dépose
l4 PENSEES D'UN BON ROI.
au pied de son trône l'humble hommage de sa
fidélité et de son dévouement. »
Le roi a répondu :
« Messieurs, je suis satisfait des sentimens
» que vous m'exprimez. Continuez avec le
» même zèle les services que vous avez rendus
» à mon frère. »
M. le comte Desèze, premier président de
la cour de cassation, a exprimé en ces termes
les sentimens de la cour :
« SIRE,
» Votre majesté vient de perdre le meilleur
des frères, celui avec lequel elle avait passé
toute sa vie, dont elle avait partagé toutes les
infortunes, dont elle avait secondé la gloire. La
profonde affliction de votre majesté est juste.
» Elle est juste aussi, Sire, cette douleur
universelle de la France, qui perd elle-même
le meilleur des pères, et dans ce père, un sou-
verain qui l'avait retirée du chaos où il l'avait
trouvée comme ensevelie, lui avait rendu ses
antiques et brillantes destinées, l'avait replacée
PENSÉES D'UN BON ROI. 15
à son rang, si éminent dans l'Europe, et qui,
s'oubliant constamment lui-même, ne s'était
jamais occupé que de son bonheur.
» Heureusement, Sire, que la Providence a
permis que la France retrouvât tout ce qu'elle a
perdu dans son auguste successeur.
» Tous les Bourbons se ressemblent.
» Ils sont tous de dignes descendans de saint
Louis et d'Henri IV.
» Ce sont toujours les mêmes vertus, la
même foi, la même magnanimité , la même clé-
mence , le même amour pour le peuple , le même
désir, et le même besoin de concilier les liber-
tés publiques et les droits sacrés du trône.
" Nous, Sire, qui jouissons aujourd'hui de
l'insigne honneur d'être admis à déposer aux
pieds de votre majesté nos premiers hommages,
c'est aussi le même coeur que nous lui appor-
tons ; nous venons jurer à Charles X la même
fidélité que nous avions jurée à Louis XVIII ;
nous venons lui offrir le même dévouement, le
même zèle, le même respect, le même amour
dont nous étions pénétrés.
» Puisse votre majesté accueillir avec bonté
l6 PENSÉES D'UN BON ROI.
ces sentimens si ardens de tous les magistrats
de la première cour de votre royaume !
» Puisse aussi l'organe fidèle qui les lui trans-
met en être à ses yeux un témoignage inva-
riable, et la plus sûre garantie! »
Le roi a répondu :
« Messieurs, mon coeur est trop oppressé par
» la douleur pour que je puisse exprimer les
» sentimens dont je suis pénétré; mais je dois
» vous dire que tout ce qui me restera de forces,
» tout ce que Dieu m'en conservera, sera en
» tout tems employé pour le bonheur de mes
» sujets, afin de continuer le règne de celui
» qui vient de nous être enlevé.
» C'est mon unique ambition, mon unique
» voeu.
» Je compte sur la fermeté et l'impartialité
» de la justice. C'est par là que vous seconde-
» rez mes intentions, que vous donnerez de la
» force à mon gouvernement, et que vous fe-
» rez respecter les lois qui doivent garantir la
» sûreté de tous les citoyens.
» Quant à vous, Monsieur, j'avais deux
PENSÉES D'UN BON ROI. 17
» frères; vous avez servi l'un au péril de votre
» vie , vous avez servi l'autre avec zèle et fidé-
» lité. Continuez-moi les mêmes sentimens,
» ainsi que toute votre compagnie. »
M. de Barbé-Marbois , premier président de
la cour des comptes, a prononcé le discours
suivant :
« SIRE ,
» Pénétrés de la tristesse publique, témoins
des larmes que répandent les peuples, en per-
dant l'auguste auteur des institutions qui ont
fondé leur bonheur et garanti leur repos, nous
venons vous supplier de suspendre vos propres
douleurs, et de donner du relâche à l'afflic-
tion fraternelle.
» Au milieu même des plus légitimes re-
grets , le gouvernement de l'état, le bonheur
de la France réclament tous les soins de son
roi; et déjà, Sire, au moment où le sceptre
vous est transmis, vos regards s'arrêtent sur
les cours et tribunaux, qui, en votre nom, dis-
tribuent la justice. La premier serment que nous
18 PENSÉES D'UN BON ROI.
déposons entre les mains de votre majesté, le
seul serment que votre sagesse attend de nous,
est celui d'être toujours fidèles à votre service,
et de remplir avec un zèle assidu les devoirs
importans que vous nous confiez. Nous vous le
promettons, Sire ; les officiers de votre cour des
comptes , admis devant le trône, n'y feront ja-
mais entendre que les vérités dont il leur ap-
partient d'être les organes, assurés qu'ils sont
que les peuples reconnaissans et la postérité
sincère prendront soin de célébrer les félicités
de l'ère qui commence. Sire, accueillis si sou-
vent avec faveur par le frère du roi, nous de-
mandons aujourd'hui au roi lui-même de re-
cevoir aussi favorablement les hommages de sa
cour des comptes et les voeux qu'elle adresse
au ciel pour la prospérité et la longue durée de
votre règne. »
Le roi a répondu :
« Messieurs , je n'exprimerai pas tout ce que
» je sens, mais j'espère que Dieu me donnera
» la force de remplir les grands devoirs qui
» me sont imposés; c'est la seule grâce que je
» lui demande pour moi; avec ce secours, je
PENSEES D UN BON ROI. 19
» parviendrai, j'espère , à continuer ce que
» mon vertueux frère a fait avec tant de gé-
» nérosité et de magnanimité.
» Messieurs, je compte sur vous pour le
» soin que vous donnerez aux importantes af-
» faires qui vous sont confiées; plus vous y
» mettrez de fermeté , plus vous serez sûrs de
» ma confiance et dignes de celle de la France. «
M. l'évêque d'Hermopolis, ministre des af-
faires ecclésiastiques et de l'instruction publi-
que , a prononcé le discours suivant :
« SIRE,
» Placée entre les regrets et l'espérance ,
la France, en pleurant sur la tombe d'un roi
sage et chéri qui n'est plus, se console par la
pensée qu'il va revivre dans son auguste succes-
seur.
» Oui, Sire , comme lui vous régnerez par
les lois, vous placerez votre politique dans la
justice et votre bonheur dans celui de vos sujets.
» Le clergé, Sire, trouvera dans votre ma-
jesté le fils aîné de l'Eglise ; le corps enseignant,
20 PENSÉES D'UN BON ROI.
un zélé, protecteur des sciences et des lettres;
le peuple, un digne descendant de ce Henri,
dont il répète si souvent le nom ; et c'est ainsi
que, sans violence, sans efforts, la France
verra s'affermir par vos mains tout ce qui doit
assurer sa gloire et sa prospérité.
» Louis XVIII sera continué par Charles X.
» Le roi est mort ! vive le roi! »
Le roi a répondu :
« Je ferai, autant que je le pourrai, vio-
» lence à ma douleur pour remplir tous les de-
» voirs qui me sont imposés par ma naissance
» et par tous les titres que je porte aujourd'hui.
» Secondez-moi , Messieurs-, j'invoque les
» prières du clergé; qu'il les unisse aux mien-
» nes pour me donner, comme vous le disiez
» justement, les moyens de continuer le règne
» de mon frère.
» Quant à l'instruction publique , songez ,
» Messieurs , combien elle est importante pour
» le bonheur de la génération actuelle et pour
» celui de nos neveux; c'est à ce but qu'un
« gouvernement sage doit toujours penser.
» Je m'en rapporte à vos soins et à ceux de
PENSEES D' UN BON ROI. 21
» VOS professeurs pour y employer tout le zèle
» qui peut dépendre d'eux et de vous. »
M. Dupaty, président de chambre de la cour
royale , a présenté en ces termes , à la tête de
sa compagnie , les hommages de la cour :
« SIRE ,
» Votre cour royale vient déposer à vos pieds
l'expression de sa profonde douleur sur la perte
cruelle que la France a faite.
» Louis-le-Désiré n'est plus , mais sa mé-
moire vivra éternellement ; son ame reçoit déjà
le prix de ses vertus et des bienfaits qu'a ré-
pandus sur l'Europe ce règne glorieux, qui, à
de longs désordres, a fait succéder une paix si
nécessaire au bonheur des nations.
» Dieu s'est servi de Louis pour se réconci-
lier avec son peuple. Si la captivité d'un Bour-
bon détenu dans les fers a rendu la guerre in-
dispensable, Louis XVIII n'a eu qu'à déployer
l'étendard des lis pour le délivrer, et anéantir
ainsi l'hydre révolutionnaire prête à se déchaîner
contre tous les trônes.
22 PENSÉES D'UN BON ROI.
» Un prince auguste, auquel vous avez trans-
mis les vertus de Henri IV, a fixé la victoire;
et le laurier, gage de la valeur, a été offert au
héros par la reconnaissance.
» Il appartient à votre majesté de partager
et de perfectionner même d'aussi nobles tra-
vaux en les liant à des institutions propres à
consolider cette charte mémorable que nous a
donnée le roi législateur.
» La justice surtout, Sire, attend avec un
saint respect que vous daigniez compléter notre
législation , afin qu'elle défende et soutienne de
tout son pouvoir la religion et le trône.
» Votre cour royale, toujours fidèle à son
Dieu, le sera toujours à son roi.
» En rendant une prompte et bonne justice
à vos sujets, nous ne ferons que répondre aux
voeux de votre majesté , qui cimentera , par de
nouveaux bienfaits, la conquête de tous les
coeurs, qu'elle s'est déjà assurés par ses émi-
nentes qualités. »
Le roi a répondu :
« Messieurs, la douleur publique dont vous
» vous rendez les organes , vous peint assez
PENSEES D'UN BON ROI. 23
» celle qui déchire mon coeur. J'espère que
» Dieu m'aidera dans cette circonstance pour
» conserver les moyens de continuer le règne
» glorieux du frère que je viens de perdre.
» Quant à vous , Messieurs, j'attends de
» vous et de toutes les cours de justice de mon
« royaume cette impartialité et cette fermeté
» qui distinguèrent toujours la magistrature
» française. Vous honorerez vos fonctions, vous
» servirez le trône en agissant ainsi. Redou-
» blez de zèle , Messieurs, et soyez sûrs de ma
» protection et de mon appui dans tout ce qui
» dépendra de moi. »
M. le préfet de la Seine, à la tête du corps
municipal de Paris , a dit :
« SIRE,
» Paris, depuis trois jours, dans son re-
cueillement religieux et touchant, laissait pres-
sentir une cruelle séparation. Aujourd'hui, la
France tout entière, plongée dans les larmes,
lit dans les traits altérés de votre majesté l'é-
tendue de la perte qu'elle a faite ; à l'aspect de
24 PENSÉES D'UN BON ROI.
votre noble douleur, elle gémit profondément,
accablée sous le poids des sentimens qui vous
oppressent.
» Mais pour la ranimer pourtant, des idées
de grandeur et de gloire se mêlent à sa tris-
tesse. Elle songe à l'équitable histoire; elle la
voit déjà qui célèbre l'esprit, le savoir, les ver-
tus, la clémence d'un roi si justement vénéré
de tout l'univers; elle l'écoute qui loue cette
politique habile et sage qui traversa tant d'é-
cueils, calma tant de passions, et ménagea,
sans les froisser, tant d'intérêts contraires et
des tems passés et des nouveaux tems; elle la
contemple enfin qui inscrit, parmi les jours de
paix et de bonheur si rarement accordés au
monde, les journées de ce règne immortalisé
par des concessions généreuses envers les sujets,
par des lois sages et par une suite de prospérités,
toujours croissantes, que couronnèrent enfin les
plus beaux lauriers de la victoire.
» Quel touchant et imposant spectacle que
cette fin toute religieuse et toute royale, où les
forces de l'ame dominent les maux du corps,
où le souverain, où l'homme s'oublie soi-même,
ne voit que la monarchie, la France et le trône
PENSÉES D'UN BON ROI. 25
héréditaire ! Tel est le noble coeur d'un Bour-
bon. Pour eux, régner est une obligation envers
l'état ; pour eux, la monarchie est tout, et ils
s'effacent eux-mêmes devant les grands intérêts
du peuple. Admirables maximes qui n'appar-
tiennent qu'aux ames fortes et aux races hé-
roïques.
» Déjà votre majesté donne à la France
cette sublime leçon ; et, roi, VOUS surmontez
vos douleurs pour vous consacrer à des devoirs
augustes. Mais, escorté sur le trône par la
plus grande popularité dont jamais prince ait
joui, tout vous sera facile. Les coeurs volent au
devant de votre majesté; que son joyeux avène-
ment ne voie autour d'elle que satisfaction à
recueillir, que confiance à témoigner; que, pour
elle , la royauté , adoucissant son fardeau, com-
mence en faisant sourire la puissance du mo-
narque et épanouir son coeur.
» La France, aujourd'hui sans divisions et sans
haine, salue l'aurore de votre règne comme les
prémices d'une félicité désormais sans mélange.
» Sire , vos fidèles magistrats de la capitale
goûtèrent, les premiers, les charmes de votre
accueil. Ce sont eux qui formèrent avec vous
2
26 PENSÉES D'UN BON ROI.
ce premier noeud qui les rattacha à la société
européenne , et les rendit au sceptre du souve-
rain légitime. Ils viennent aussi, les premiers ,
déposer, en ce jour, aux pieds de leur roi,
l'hommage de leur respect et de leur amour.
Que votre majesté daigne accueillir avec sa
grâce accoutumée cette offrande des sentimens
du corps municipal et des habitans de sa bonne
ville de Paris. »
Le roi a répondu :
« Messieurs, mon coeur fut sensiblement tou-
» ché de l'accueil que je reçus dans la journée
» du ia avril 1814, en rentrant dans Paris;
» il l'est bien plus de la profonde douleur que
» ma bonne ville a fait éclater à la mort du roi
«vertueux que nous venons de perdre. Mes
» efforts seront tous consacrés à continuer ce
» qu'il a fait avec tant de gloire et de bonheur.
» Comptez, Messieurs, non-seulement sur ma
» protection, mais sur mon attachement et sur
" mon amour. Croyez que j'emploierai toute la
» force que Dieu voudra me laisser encore à
» contribuer au bonheur d'un peuple que j'aime,
» et pour lequel je veux vivre et mourir. »
PENSÉES D'UN BON ROI. 27
Réponse de S. M. au discours de M. Janod ,
vice-président du tribunal de première instance
du département de la Seine.
« Messieurs, le tribunal de première instance
» partage tous les sentimens de douleur et d'af-
» fliction qui animent la France entière, et qui
» déchirent mon coeur. Continuez, Messieurs,
» à rendre la justice avec cette fermeté et cette
» exactitude dont vous parlez; c'est le moyen
» le plus sûr de mériter ma protection et mon
» affection. »
Réponse de S. M. au tribunal de première
instance de Versailles.
« Messieurs, la France entière partage les
» sentimens que vous venez d'exprimer. Con-
» tinuez à rendre la justice avec impartialité,
» et de mériter ainsi ma protection et ma bjen-
» veillance. »
Réponse de S. M. au tribunal de commerce
du département de la Seine.
<• Messieurs , ma douleur est trop vive pour
28 PENSÉES D'UN BON ROI.
» que je puisse vous exprimer tout ce que je
» sens. Je dois cependant vous dire que si le ciel
» m'accorde les forces que je lui demande , je
» les consacrerai tout entières au bonheur de
» mes sujets. Je vous recommande de redoubler
» de zèle pour rendre la justice en ce qui tient
» au commerce. Je sens combien le commerce
» est utile à la France. Comptez sur la protec-
» tion que je lui accorderai dans tout ce qui dé-
» pendra de moi, et secondez mes efforts, »
Réponse de S. M. aux juges de paix de Paris.
« Messieurs, c'est une consolation pour moi
» que ces accens de la douleur publique et ces
» signes d'une affliction partagée par toute la
» France. »
« J'espère, Messieurs, que Dieu me conser
» vera la force de remplir les immenses devoirs
» qui me sont confiés. Pour vous, Messieurs,
» continuez de remplir vos fonctions avec tout
» le zèle qui vous anime, et sachez que plus
» vous y mettrez d'activité et d'impartialité,
» plus vous mériterez ma protection. »
PENSÉES D'UN BON ROI. 29
Réponse de S. M. aux membres de l'Académie
française.
" Messieurs , j'ai perdu un frère tendre ; la
» France, un roi sage et éclairé ; les sciences,
» un prince qui les avait cultivées dès sa jeunesse
» et qui était sans cesse occupé du soin de les
» faire fleurir. J'emploierai tout ce qui dépen-
» dra de moi pour les protéger ; je n'y mettrai
» pas le même talent, mais j'y mettrai le même
» zèle : comptez-y, Messieurs , et croyez aussi
» que je compte sur votre dévouement. »
Réponse de S. M. au discours de M. Marron,
président du consistoire de l'église réformée.
« Messieurs, je suis satisfait de l'expression
« de la douleur que vient de me témoigner le
» consistoire. Soyez sûrs, Messieurs, de ma
•> protection, comme vous l'étiez de celle du
» roi qui vient de nous être enlevé. Tous les
» Français sont égaux à mes yeux ; tous les
3o PENSÉES D'UN BON ROÎ.
» Français ont des droits égaux à mon amour,
» à ma protection, à ma bienveillance. »
Réponse de S. M. au discours de M. Goëppe ,
président du consistoire de la confession d'Augs-
bourg.
« Je suis sûr, Messieurs, que vous parta-
» gérez, ainsi que toute la France , la douleur
» qui déchire mon coeur. Croyez bien que vous
» trouverez en moi les mêmes sentimens et le
« même appui que le roi mon frère accordait
» à la confession d'Augsbourg, ainsi qu'à tous
» ses sujets. Heureux si l'on peut dire que le
» règne de Louis XVIII est simplement con-
» tinué ! »
Réponse de S. M. au discours de M. Colo-
gna, au nom du consistoire israélite.
« Messieurs, la douleur publique est la seule
» consolation pour mon coeur. Je vois que tous
» les Français partagent les sentimens dont je
« suis déchiré. Comptez, Messieurs, sur ma
» protection, et je compte sur votre zèle. »
PENSÉES D'UN BON ROI. 31
Réponse de S. M. à la société d'agriculture
du département de la Seine.
« Je suis satisfait, Messieurs, des sentimens
» que vous m'exprimez , et qui sont ceux de
» la France entière. Comptez sur ma protec-
» lion et ma bienveillance. »
Les officiers de la garde nationale de Paris,
ayant été présentés au roi, leur ancien colonel-
général , S. M. a reçu leurs hommages par l'or-
gane des chefs de chaque légion. L'émotion de
S. M. était extrême; les larmes et les sanglots
entrecoupaient ses paroles.
« Dites à Messieurs les officiers, a répondu
» le roi, qu'il m'est impossible de leur parler
» aujourd'hui ; j'aurai plus de force lors de la
» revue que je passerai bientôt. »
Le plus profond silence annonçait assez ce
que chacun éprouvait; on voyait Charles X,
32 PENSÉES D'UN BON ROI.
on sentait battre son coeur d'amour, et l'on
pleurait avec lui.
Charles X a dit aux gardes qui avaient fait le
service en qualité de gardes de MONSIEUR : Je
vous quitte, mais ce ne sera pas pour long-tems.
En effet, les gardes-du-corps de MONSIEUR
forment une cinquième compagnie des gardes-
du-corps du roi, dont M. le marquis de Rivière
est nommé capitaine.
Lettre du roi à monseigneur l'archevêque
de Paris.
« Mons. l'archevêque de Paris, le roi, mon
» très-honoré seigneur et frère, vient de mou-
» rir. La piété et la fermeté qu'il a montrées
» pendant sa maladie sont le comble des grâ-
» ces que le Seigneur a bien voulu'lui faire
» pendant son ègne il serait bien à souhai-
» ter que sa vie eût été aussi longue qu'elle a
» été remplie de gloire et de sagesse ; mais la
» divine Providence en a disposé autrement. Je
PENSÉES D'UN BON ROI. 33
» ne puis plus donner d'autres preuves de mon
» respect et de ma tendresse que celle d'im-
» plorer pour lui la miséricorde infinie, et de
» joindre mes prières à celles de mes sujets,
» pour demander à Dieu le repos de son ame.
» Ainsi, je vous écris cette lettre pour vous
» dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçue , vous
» fassiez faire des prières publiques dans l'é-
» tendue de votre diocèse , et que vous ayez à
» convier à celles qui se feront dans votre
» église, les corps qui sont accoutumés d'as-
» sister à ces sortes de cérémonies ; et m'assu-
» rant que vous exciterez , par votre exemple ,
" le zèle et la piété de tous mes sujets de votre
» diocèse, je prie Dieu qu'il vous ait, Mons.
» l'archevêque , en sa sainte et digne garde.
» Ecrit à Paris, le 16 septembre de l'an de
» grâce 1824, et de notre règne le premier.
» Signé CHARLES. »
Le roi a fait expédier la lettre suivante aux
cours de justice de son royaume.
34 PENSÉES D'UN BON ROI.
« Nos aimés et féaux, la perte que nous ve-
» nons de faire du roi, notre très-honoré sei-
» gneiir et frère, nous touche si sensiblement
» qu'il nous serait impossible d'avoir en ce
» moment d'autres pensées que celles que la
» piété et l'affliction nous demandent pour le
» repos et le salut de son ame; si le devoir ,
» auquel nous oblige l'intérêt que nous avons
" de maintenir la couronne en sa grandeur, et
» de conserver nos sujets dans la tranquillité ,
» ne nous forçait de surmonter ces justes sen-
» timens pour prendre les soins nécessaires à
» la conduite de cet état, et parce que la dis—
» tribution de la justice est le meilleur moyen
» dont nous puissions nous servir pour nous en
» acquitter dignement, nous vous exhortons
» et vous ordonnons qu'après avoir fait à Dieu
» les prières que vous devez lui adresser pour
» le salut de notredit seigneur et frère , vous
» ayez à continuer à distribuer la justice à nos
» sujets avec l'impartialité que vos consciences
» et le devoir de~vos emplois exigent de vous.
» Cependant nous vous assurons que vous nous
» trouverez toujours tel envers vous en gé-
PENSÉES D'UN BON ROI. 35
» néral et en particulier, qu'un bon roi doit
» être envers ses bons et fidèles sujets et ser-
» viteurs.
» Donné à Saint-Cloud, le seizième jour
» du mois de septembre 1824.
» Signé CHARLES. »
Le 17 septembre, le roi. ayant permis que
M. le préfet de Seine-et-Oise, le corps munici-
pal de Versailles et le corps municipal de Saint-
Cloud fussent admis à lui offrir leurs premiers
respects, et à déposer à ses pieds leurs compli-
mens de condoléance, M. le baron Destouches,
préfet, s'est exprimé en ces termes:
« SIRE,
« En proie à la plus vive affliction, vos fi-
dèles sujets de Seine-et-Oise et de votre bonne
ville de Versailles , éprouvent un sentiment
consolateur que fait surgir dans leurs âmes
le dogme fondamental de la monarchie fran-
36 PENSÉES D'UN BON ROI.
çaise. Précieuse légitimité! tes bienfaits, deve-
nus plus sensibles , ne furent jamais mieux
appréciés!
» Nous venons de perdre un père , et au
même moment le sceptre de Charles X nous
couvre de sa puissance tutélaire.
» Sire, nous jurons à votre majesté la même
fidélité, le même amour que nous avons eus pour
son auguste prédécesseur ; ces sentimens sont
inaltérables en nous, et au milieu des chants
d'allégresse qui vont célébrera l'envi le glo-
rieux avènement de votre majesté , il n'y aura
aucunes acclamations plus sincères que celles
de ce département tout royal, et de l'heu-
reuse ville de Versailles, qui s'enorgueillit, à
juste titre, d'être encore aujourd'hui le berceau
de son roi. »
Le Roi a daigné répondre avec la plus tou-
chante émotion: « qu'il connaissait et agréait
« les sentimens des habitans du département
» de Seine-et-Oise et de sa bonne ville de Ver-
» sailles ; qu'ils devaient également compter
» sur son attachement pour eux ; qu'il emploie-
PENSÉES D'UN BON ROI. 37
» rait toute sa vie à continuer les projets com-
» menées par le roi son frère, dont la perte
» récente est si douloureuse à son coeur ; qu'il
» ferait particulièrement ses efforts pour la
» prospérité du département de Seine-et-Oise
» et de la ville de Versailles, dans le sein de la-
» quelle il a pris naissance. »
Le 19 septembre, à deux heures et demie, le
roi, Mgr le dauphin, Mmc la dauphine, MA-
DAME, duchesse de Berri, sont partis de Saint-
Cloud, dans une voiture drapée en violet, pour
se rendre au château des Tuileries.
Charles X étant arrivé dans la salle du Trône
où était le lit d'honneur du feu roi, s'est mis à
genoux, ainsi que LL. A\ RR., aux pieds de
son auguste prédécesseur. S. M., après le mi-
serere, a jeté l'eau bénite sur le cercueil; cet
exemple a été suivi par tous les assistans, et
S. M. est retournée à Saint-Cloud.
38 PENSÉES D'UN BON ROI.
La première ordonnance rendue par Char-
les X a accordé des commutations de peine à
trente transfuges français condamnés à mort
pour avoir porté les armes contre la France , et
à dix-huit autres individus condamnés pour di-
vers crimes et délits.
Quelques jours plus tard, par une nouvelle
décision, S. M. a daigné commuer la peine de
vingt-un autres transfuges, aussi condamnés à
mort, et de deux cent quarante-deux militai-
res condamnés à diverses peines pour d'autres
délits.
Puisse ce noble exercice du droit du souve-
rain envers des citoyens qui oublient leur pa-
trie et leurs devoirs, n'avoir plus à se répéter!
La générosité est un des traits distinctifs du
caractère des Bourbons. Charles X a montré,
en donnant à M. le duc d'Orléans , à sa soeur et
à tous ses enfans le titre d'altesse royale , com-
bien il désirait que le peu de princes qui restent
encore en France de la race royale de saint
PENSÉES D'UN BON ROI. 39
Louis ne formassent qu'une seule et même fa-
mille.
Le même titre a été donné au respectable
père du duc d'Enghien , au dernier de la noble
race des Condé.
S. M. a daigné ajouter à la faveur qu'elle a
faite à la famille du duc d'Orléans celle de nom-
mer le fils aîné du prince, M. le duc de Char-
tres, colonel du i" régiment de hussards.
M. le vicomte de Chateaubriand, dont on
connaît la position actuelle, le brillant génie
et les services passés, fut un des premiers ad-
mis à présenter ses hommages à Charles X.
« Monsieur le vicomte, lui dit S. M. , en lui
» faisant un accueil plein de grâce, nous som-
» mes dans l'affliction, nous étions sûrs de ,
» YOUS voir. »
M. C P , un des membres les plus
distingués de l'opposition, n'avait pu, par des
4o PENSÉES D'UN BON ROI.
motifs de santé, se rendre, le 17 septembre, à
Saint-Cloud pour y être présenté à S. M., et
avait écrit une lettre d'excuses à M. le premier
gentilhomme de la chambre. Ces expressions
respectueuses de regrets furent mises sous les
yeux du roi, qui daigna se les rappeler à la pro-
chaine réception. En effet, M. C... P , ad-
mis à faire sa cour à Charles X, reçu un accueil
gracieux de S. M., qui ajouta: « Qu'elle n'i-
» gnorait pas les motifs qui l'avaient empêché
» de lui être présenté le 17 septembre. »
Tant de bontés émurent M. ...........;:;;:C P ,
qui manifesta hautement sa profonde reconnais-
sance.
Charles Xa fait, le 27 septembre , son en-
trée dans la capitale de son royaume ; la solen-
nité du jour avait mis en mouvement, dès le
matin, la plus grande partie de la population,
la garde nationale, les bataillons de la garde
royale et la garnison de Paris. Vers neuf heures,
les troupes ont occupé sur deux lignes parallèles,
la garde nationale d'un côté, la garde royale et
PENSÉES D'UN BON ROI. 41
les troupes de ligne de l'autre, tout l'espace
que devait parcourir le cortège de S. M.
Malgré un tems froid et une pluie assez
forte et continuelle, des rangs nombreux de
spectateurs s'étaient formés derrière les deux
cordons. Toutes les fenêtres étaient garnies de
spectateurs, ornées de draperies élégantes, de
devises et d'emblèmes. Le drapeau blanc flottait
à l'entrée d'un très-grand nombre d'édifices
particuliers.
Le roi est parti de Saint-Cloud à onze heures
et demie. Arrivé à la porte Maillot , S. M. est
montée à cheval ; son cortège s'est formé dans
l'ordre prescrit, et s'est mis en marche confor-
mément au cérémonial usité.
S. M., arrivée, à la barrière de l'Etoile, y a
été reçue par le corps municipal de la ville de
Paris. Une salve de cent un coups de canon l'a
annoncé en ce moment à la capitale, et les cris
de vive le roi ont commencé à se faire entendre
et à se répéter sur toute l'étendue des lignes.
Le corps municipal avait à sa tête M. le
comte de Chabrol, préfet du département de la
Seine, et M. Delaveau, préfet de police de
Paris,
42 PENSÉES D'UN BON ROI,
D'après les ordres de S. M., transmis par
M. le grand-maître des cérémonies, M. le pré-
fet de la Seine a été admis à présenter les clés
de la ville à S. M. et à l'honneur de la haran-
guer.
M. le préfet a porté la parole en ces termes :
« Sire,
» L'aspect de votre majesté vient dissiper le
Voile funèbre qui couvre ces murs. Cette im-
mense population pleurait un père, elle retrouve
aujourd'hui son roi ; et, comme aux jours pas-
sés , elle s'est tout entière renfermée dans sa
douleur; roi chéri, vous l'allez voir tout en-
tière, unanime et fidèle, se manifester dans la
joie. Vous régnez depuis quelque jours, Sire, et
déjà la dignité de la famille royale étendue, la
grande pensée de l'état fortifiée dans son centre
même, des acfes répétés de bonté et de clé-
mence signalent les heureux débuts de votre
règne. Jouissez de vos premiers bienfaits ; jouis-
sez , Sire, du tableau qui s'offre à vos yeux. La
confiance a pénétré les coeurs, le crédit s'élève,
tout reprend une vie nouvelle, et les esprits
s'unissent confondus dans une même pensée
PENSÉES D'UN BON ROI. 43
d'espoir et d'amour, comme au jour, à jamais
heureux, où la capitale vous revit, vous reçut
et vous porta en triomphe dans le palais de vos
pères.
» Sire, les magistrats de Paris viennent sur
le seuil de ces portes placer cette ville fidèle
sous votre auguste protection. Votre majesté
nous a permis d'y compter , et ses royales pa-
roles sont gravées dans toutes les âmes. Entouré
des princes de votre illustre maison, escorté
par la gloire de la France , vous allez , Sire,
entrer dans ses murs. Nos vieux monumens
semblent s'enorgueillir de compter un roi de
plus dans l'antique dynastie qui les fonda. Dans
cette longue suite des rois vos aïeux , qui ,
tous, se plurent à faire prospérer et embellir
leur capitale : fier d'être le berceau de la plus
noble et de la plus glorieuse famille de l'univers;
fier de posséder son nouveau roi, Paris peut
aspirer à devenir la reine des cités par sa ma-
gnificence, comme son peuple veut être le pre-
mier de tous par sa fidélité, son dévouement et
son amour. Veuillez, Sire , agréer ces clés ,
marque de sa soumission et de son respect ; lais-
sez-nous les déposer aux pieds de votre majesté
44 PENSÉES D'UN BON BOI;
comme nous y déposons l'hommage des trans-
ports et des sentimens unanimes de cette foule
immense accourue pour voir son roi. »
Sa majesté a répondu :
« Je vous laisse en dépôt ces clés, parce que
» je ne puis les remettre en des mains plus fidè-
» les ; gardez-les donc, Messieurs, gardez-les.
» C'est avec un sentiment profond de dou-
» leur et de joie que j'entre dans ces murs, au
» milieu de mon bon peuple ; de joie , parce
» que je sais bien que je veux employer, con-
» sacrer jusqu'au dernier de mes jours pour
» assurer et consolider son bonheur. »
Les cris de vive le roi! vive M. le dauphin!
vive la famille royale ! mille fois répétés, se
sont alors élevés de toutes parts, et le cortège
s'est remis en marche au milieu d'acclamations
unanimes , auxquelles S. M. a constamment
répondu avec la plus touchante expression de
bienveillance et de sensibilité.
À ce moment, le tems s'est un peu éclairci,
et la pluie avait cessé lorsque le roi est arrivé,
par l'avenue de Marigny, dans le faubourg
Saint-Honoré, pour gagner les boulevarts et
PENSÉES D'UN BON ROI. 45
la rue Saint-Denis. Sur les boulevarts, la foule
était immense et les rangs étaient serrés. Les
cris de vive le roi ne cessaient de se faire en-
tendre. Les dames, placées aux fenêtres, agi-
taient leurs mouchoirs ; et sur cette magnifique
route , où les souvenirs de 1814 seront toujours
présens, tout l'enthousiasme qui avait accueilli
le prince précurseur de son auguste frère , écla-
tait de nouveau à l'aspect de ce prince aujour-
d'hui notre roi bien aimé. Tout annonçait dans
ses traits qu'il reconnaissait sa capitale auxsen-
timens qu'elle témoignait avec tant d'unanimité.
Dans cette marche, de nombreux placets ont
été présentés au roi, qui les a reçus avec inté-
rêt ; des dames ont offert des fleurs qui ont été
agréées avec bienveillance.
Le cortège de S. M., magnifique par la beauté
des troupes, l'éclat et la variété des uniformes,
le nombre considérable d'officiers généraux qui
s'étaient réunis pour marcher à la suite du roi,
est arrivé à l'église métropolitaine vers deux
heures.
Le roi ayant permis que les religieuses qui se
sont dévouées au service des malades, lui pré-
46 PENSÉES D'UN BON ROI.
«entassent leurs respects, conformément à l'an-
cien usage , elles sont sorties de l'Hôtel-Dieu ,
au nombre de cinquante, conduites par M. de
Marbois, membre du conseil général des hos-
pices, chargé de la surveillance de cette maison.
La prieure a adressé ce discours au roi :
« SIRE ,
» Vous vous arrêtez devant la maison si jus-
tement appelée l'Hôtel-Dieu, et qui fut toujours
honorée de la protection de nos rois. Nous
n'oublierons jamais, Sire , que les malades ont.
vu au chevet de leur lit le prince qui est au-
jourd'hui leur roi. Ils savent qu'en ce mo-
ment votre marche est suspendue par la cha-
rité; nous allons leur dire que le roi s'est occupé
de leurs maux, et ils seront soulagés.
» Sire, nous vous offrons notre hommage,
nos voeux et l'assurance que nous remplirons tou-
jours avec zèle nos devoirs envers les pauvres
malades. »
S. M. a répondu:
« Je sais avec quel zèle, vous et ces Mes-
» sieurs, vous servez les pauvres; continuez,
PENSÉES D'UN BON ROI. 47
» Mesdames , et vous pouvez compter sur ma
» bienveillance et sur ma constante protec-
» tion. »
Le roi a été reçu à l'église métropolitaine
par M. l'archevêque de Paris à la tête de son
clergé , et, avec le cérémonial d'usage , le Do-
mine salvum fac regem a été entonné, et répété
par l'immense réunion qui remplissait la nef,
les bas côtés, et les tribunes de cette vaste ba-
silique, le Te Deum a ensuite été chanté, et
exécuté par un corps nombreux de musiciens.
Après la cérémonie religieuse, le roi est
sorti de Notre-Dame, est remonté à cheval,
et son cortège, dans le même ordre que précé-
demment , s'est remis en marche.
S. M. est rentrée aux Tuileries à quatre heu-
res, au bruit de nombreuses salves d'artille-
rie.
Le soir, tous les édifices publics et une grande
parties de maisons particulières ont été illu-
minés.
Mgr l'archevêque de Paris a adressé au roi
48 PENSÉES D'UN BON ROI.
le discours suivant, au moment où S. M. est
entrée à Notre-Dame.
« SIRE ,
» Tous les coeurs volent au devant du roi ;
à son retour dans sa capitale, la douleur et le
respect ne peuvent plus retenir l'élan et les
transports de votre peuple. Les larmes font place
à d'autres larmes, et les acclamations succèdent
au plus morne silence. Sire, c'est l'amour qui a
pleuré, c'est l'amour qui se réjouit maintenant.
» Avant de monter au palais de ses pères;
avant d'y prendre un repos qui sera le nôtre,
votre majesté vient aujourd'hui avec le plus écla-
tant appareil, relever la religion abattue du même
coup qui a frappé le roi très chrétien ; vous vou-
lez, Sire , qu'elle soit la première à recevoir la
consolation que vous apportez à tous; soyez en
béni; entrez dans le sanctuaire; venez lui
tendre votre main royale, et recueillir de sa
bouche fidèle la promesse de sa divine recon-
naissance.
» Pour nous, Sire , qui sommes ses ministres
et vos sujets, nous vous supplions, sur le seuil
de ce temple , d'avoir pour agréables les respects

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