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Père cerf-volant ; roman

De
163 pages
Suite à la disparition de son père, Mina entreprend un double récit, celui de sa recherche du vieil homme et celui de la quête de sens à donner à cet événement. A travers ce roman de la mémoire et de la transformation, le temps du deuil s'apparente à celui de l'écriture par ses caractères d'urgence et de patience.
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Annemarie Trekker

Un père
cerf-volant
roman


































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01851Ȭ5
EAN : 9782343018515

Un père cerfȬvolant






Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.
Fabre (Paul), Le Solitaire de Costejourdes, 2013.
Castet (Noël), L’appel du large, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr


















Annemarie Trekker

Un père cerfȬvolant

roman

L’Harmattan

Du même auteur

Romans personnels
La mémoire confisquée, L’Harmattan, 2003.
Sarah sur un fil d’encre, L’Harmattan, 2012.

Récits
Femmes de la terre, Bernard Gilson éditeur (épuisé), 1998.
Saga paysanne, entre Moselle et Semois, en collaboration
avec Claude Berg, Labor (épuisé), Bruxelles, 2000.

Nouvelles
La table d’écriture, contes et nouvelles, Memor (épuisé),
2001.

Essais
Les mots pour s’écrire, tissage de sens et de lien, L’Harmattan,
2006.
Ecrire pour (re)tracer son histoire de vie dans « Intervenir par
le Récit de vie », sous la direction de Michel Legrand et
Vincent de Gaulejac, érès, 2008.
Des femmes « s »’écrivent, enjeux d’une identité narrative,
L’Harmattan, 2010.
Ecritures de l’intime. Le récit de soi face au regard de l’autre,
ouvrage collectif sous la direction de Annemarie Trekker
et Réjane Peigny, Traces de vie, Tellin, 2011.
George Sand, une femme qui s’invente, Traces de vie, 2004,
réédition 2011.

Ecrire, c’est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec
des bouts de ficelle, faire des nœuds dans des voiles transparents
en sachant que ça se déchirera ailleurs. Ecrire, ça se fait contre
la mémoire et non pas avec. Ecrire, c’est mesurer la perte.
Martin Winckler, La Maladie de Sachs



L’homme est confronté à ce grand problème privé : la mort
comme perte du « moi ». Mais qu’estȬce que ce « moi » ? C’est
la somme de tout ce que nous nous rappelons. Ce qui nous
terrifie dans la mort, ce n’est pas la perte de l’avenir, c’est la
perte du passé. L’oubli est une forme de mort toujours présente
dans la vie.
Milan Kundera (dans Parlons travail, de Philip Roth)






Un an plus tard

L’Inattendu

Elle a passé l’âge d’imaginer sa vie, de croire aux contes de fée,
d’attendre le prince charmant, de se lancer dans un nouveau
métier, d’acheter une maison sur un coup de foudre, de partir
au loin. Passé l’âge où l’on se raconte des histoires.
Et pourtant, un jour, l’événement déboule dans sa vie et
bouleverse le trainȬtrain quotidien. L’endormie se réveille,
l’audacieuse se révèle. Le moment est venu de la rencontre avec
elleȬmême. Avec celle ou celui qui l’aidera à l’exaucer.

Mina propose ce thème aux participantes de son atelier
d’écriture, en majorité des femmes de cinquante à
septante ans, quelquesȬunes plus jeunes, en vue de la
dernière rencontre du cycle qu’elle consacre aux tournants
de la vie.
Quelques paroles viennent compléter la lecture du texte :
— LaissezȬvous porter par l’écriture. Imaginez, racontez
et décrivez ce moment de métamorphose, laissez venir
l’inattendu. OffrezȬvous la fiction, hors des frontières du
quotidien, en changeant de perspective et d’angle de vue.

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DonnezȬvous la liberté d’écrire tout ce qui vous vient en
pensée sans freiner votre élan.

A peine aȬtȬelle terminé que déjà se lisent sur les visages
les craintes et les angoisses. Vertige, peur du vide, de
l’inconnu. Quelques gloussements effarés sont vite
réprimés, des questions fusent. PeutȬon ignorer les
contraintes dans lesquelles l’histoire de vie est prise,
parfois même enfermée, voire étouffée ?
Mina rassure :
— C’est juste une proposition d’écriture, de mise en mots
du désir. Il n’y a aucune obligation de résultats à la clé.
L’objectif est de voir jusqu’où chacune peut et souhaite
s’aventurer sur le terrain de la fiction.

Avant leur départ, elle voit se lever, discrètes mais bien
présentes, quelques étoiles filantes dans les regards de
l’une ou l’autre de ces femmes. Avec ce dernier thème qui
les entraîne vers l’imaginaire d’ellesȬmêmes, Mina espère
leur insuffler ce qu’elles cherchent sans le savoir. La
perception de la plasticité de la vie, l’ouverture aux
variations infinies sur le thème de leur histoire. Elle a
appris ou plus exactement, la vie s’est chargée de lui
apprendre, que la frontière entre réalité et fiction est
mince.

Lors de la prochaine et dernière rencontre dans la grange
de sa maison de Tellin, deux semaines plus tard, chacune
lira sa fiction. En les écoutant, Mina repèrera celles qui
ont osé l’aventure et celles qui ont seulement suivi la
consigne. Celles dont la plume s’est envolée et celles qui
se sont plus sagement posées sur la branche de l’arbre le
plus proche. Oiseaux migrateurs, certains textes

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prendront de la hauteur, s’élevant d’un coup d’ailes vers
l’ailleurs. Parmi eux, il en est qui s’égareront ou
s’épuiseront en chemin, d’autres qui trouveront une terre
d’asile où passer l’hiver et puiser l’énergie du retour. La
réussite d’une migration ne s’oublie jamais.
Mina aime les motsȬoiseaux, les mots précieux, les mots
sacrés qui poussent aux grands départs. Partir pour vivre,
pas seulement pour survivre. Elle aime capter les images
que les voyages de l’écriture sèment dans la tête. Sinon
elle ne ferait pas ce métierȬlà, accompagner l’enfantement
des histoires que chacune porte en elle, écouter la
musique des âmes, voir se déplier les cartes d’envol de
leurs projets.

Les participantes ont quitté la grange et Mina se retrouve
seule face à son carnet de bord pour redessiner l’itinéraire
de ce Manuscrit écrit durant les journées de disparition du
père. De son père. Cela s’est passé entre le 13 janvier et le
11 février de l’année dernière. Elle a tenu le journal des
événements, des images, des pensées qui l’ont traversée.
Son désir était d’inscrire des traces contre l’absence, de
déployer l’écriture contre l’oubli, d’imposer la langue
contre le silence.

Une année, quatre saisons ont passé. Son Manuscrit a
suivi le tressage du temps, saisi au cœur de l’hiver,
fécondé au printemps, accouché en été, envoyé aux
éditeurs en automne, puis enterré sous le gel de l’hiver.
Elle a reçu les refus de publication comme les premiers
flocons blancs. Sans résistance. Elle sait qu’il n’est pas
facile pour une nouvelle graine de s’implanter dans les
terres encombrées des faiseurs de livres. Lui vient le désir
de se laisser porter, elle aussi, par l’invitation lancée au

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petit groupe des femmes de la grange. Laisser les graines
de l’impossible voler vers d’autres contrées. Sourcière des
mots, se saisir des siens pour poser l’inimaginé en elle et
hors d’elle, comme une fleur de printemps cultivée en
plein solstice d’hiver. Ici, maintenant, faire de
l’anniversaire de ce qui fut un événement sombre une
plage de lumière, de la disparition une apparition, du
silence une rencontre.

Elle se souvient de la lettre envoyée par l’ami écrivain au
temps de ses jeunes années, alors qu’elle se battait contre
le destin programmé de sa vie : « Ne deviens pas écrivain,
sois écrivain. Maintenant, aujourd’hui, à cette seconde. »
Tenter de se remémorer le message de l’homme et y
puiser l’énergie de la créativité. Faire de l’engloutissement
du père un tremplin, plonger dans la page blanche et la
traverser en brasse coulée. Choisir le bleu. L’homme ne
l’avaitȬil pas surnommée « sa petite femme en bleu »
parce qu’elle était vêtue toute entière de camaïeux de
cette couleur, celle de la transparence, le jour où ils
s’étaient promenés côte à côte dans le Parc Royal à
Bruxelles. Laisser couler en elle le sang bleu, le sang
d’encre.

Mina écrit comme on fait ses gammes, pour assouplir les
articulations et dénouer les doigts. Elle écrit son désir de
rencontre avec cet Autre qui porterait son Manuscrit et lui
donnerait vie. Jouer encore et encore sur le clavier de la
machine à mots, imaginer l’Editeur pour qu’il lui tienne
compagnie. D’abord décrire le décor : « C’est une
ancienne villa des années 30. On y pénètre par un couloir
obscur, on emprunte l’escalier en bois pour arriver dans
un bureau à l’étage dont la fenêtre s’ouvre sur un vaste

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jardin, avec un arbre, un fruitier sans doute, pantin de
bois encore dépouillé en cette saison. » Puis esquisser le
personnage : « La cinquantaine, mince et élancé, pull
beige et pantalon de velours coupe classique, corps
souple, épaules légèrement courbées. »
Puis en venir à la rencontre : « L’homme l’invite à prendre
place dans le fauteuil en face de lui, de l’autre côté de sa
table de travail. Elle baisse les yeux et fixe les griffures sur
le bois. Les doigts fins et souples de l’Editeur s’emparent
d’une feuille de notes manuscrites qu’il relit en silence. Il
la regarde et lui parle. Des mots s’échappent de sa bouche
formant des bulles comme dans les BD. Elle pense qu’il
lui faut les attraper avant qu’elles ne s’évaporent… Mais
comme dans les rêves dont le contenu s’estompe au
moment du réveil, peu à peu la bande son s’engloutit,
l’eau noire de l’oubli monte et l’enrobe… L’homme parle
mais elle ne l’entend plus, peu à peu les traits de son
visage se floutent à leur tour. En elle monte une vague de
détresse, un sanglot de très petit enfant… à l’abandon.
Déjà l’homme se lève, lui tourne le dos et s’en va vers la
sortie. Elle voudrait l’appeler mais aucun cri ne sort de sa
bouche. Elle a juste le temps de penser que, de dos, il
ressemble à son père. »

Pierre l’appelle :
— A table, Mina ! Fini d’écrire, on mange.
Elle s’ébroue et le rejoint. Que lui estȬil arrivé ?


Une semaine la sépare de cette tentative d’écriture.
Depuis elle n’a plus cherché à déjouer l’emprise de
l’effacement sur la représentation. Elle n’a pas repris la
plume sinon pour inscrire ses rendezȬvous et de courtes

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notes dans son agenda qui repose, ouvert, sur le bureau
près de l’ordinateur.

Lundi 5 février 2013. Rien. Page vide, blanche mais
ondulante pour cause de débordement d’eau. Elle a
arrosé trop vivement une des plantes vertes posée sur
l’étagère à côté du bureau.
Elle se souvient. Yeux qui se mouillent. Ne pas laisser les
larmes achever le déluge. Réagir. Elle fait le compte sur
ses doigts : octobre, novembre, décembre, janvier…
quatre mois depuis l’envoi du manuscrit aux éditeurs. Ne
pas s’alanguir dans les transats de l’incertitude mais
affronter les dernières vagues de refus. Elle connaît les
chausseȬtrappes de ces silences qui dissolvent et
amollissent le désir, de la résignation progressive jusqu’à
l’insensibilité. Comment faire son deuil sans avoir reçu le
faireȬpart du décès ?

Mardi 6 février 2013. Juste une phrase : Envoyé rappels aux
éditeurs.
Jour anniversaire. C’était l’année dernière. Un lumbago
fulgurant.
Elle se souvient. Elle a écrit très vite au matin et envoyé
des rappels aux deux éditeurs qui n’ont pas réagi à son
manuscrit. Deux messages via leur site. Pour le troisième,
l’Editeur, elle a composé une adresse de messagerie
personnelle et lui envoie un message virtuel rapide et
bref : « Bonjour, je viens aux nouvelles quant au Manuscrit
que je vous ai adressé en octobre dernier en vue de
l’édition. Il portait comme titre, La disparition. Je
souhaiterais recevoir une indication de votre part : soit
une précision sur le délai de lecture, soit une proposition
de rencontre, soit prendre connaissance de votre refus. »

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Des phrases courtes et brèves, sans aucune émotion.
Comme dans les lettres échangées avec son père, se
limiter à un langage administratif ou comptable, surtout
aucun débordement intime.

Après, départ et journée bien remplie.
Dans l’agenda : Tables d’écriture à animer, matin à LouvainȬ
LaȬNeuve. AprèsȬmidi à La Hulpe.
Cent kilomètres de route depuis l’Ardenne jusqu’à la
petite ville universitaire où l’attendent six femmes et un
homme. Une heure de trajet en voiture avec brouillard
givrant et neige fondante sur une autoroute
heureusement bien dégagée. Un atelier sans problème et
même chaleureux.

A midi, une pause. Elle a traîné dans les allées de la
librairie Agora de LouvainȬLaȬNeuve. Le temps de se
réchauffer le corps mais aussi la tête. Choisir un livre ou
plutôt se laisser choisir par un livre. Se rappeler l’ABC de
tout écrivain en quête d’un éditeur. D’abord voir et lire ce
qu’il publie pour sentir si son écriture est dans la ligne
de… blabla qu’elle a si souvent servi, chaud ou froid, à
ceux qui veulent publier. Oui bien sûr, un ABC
élémentaire mais les vraies rencontres se font dans les
chemins de traverse, dans l’imprévu. Elle a pris en main
le livre d’un auteur qu’elle sait être aussi éditeur et décidé
que son Editeur imaginaire serait celuiȬlà. Auteur, il publie
dans une des grandes maisons littéraires de Paris. Elle a
redéposé le volume avant de revenir vers lui, hésitante,
pour le soupeser. Un ouvrage épais et lourd. Elle croit se
souvenir qu’il écrivait plutôt des livres minces, un peu
intellectuels, élitistes. Pas trop son genre. Un coup d’œil à
la quatrième de couverture et des mots qu’elle capte sans

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