Pétion et Haïti, étude monographique et historique, par Saint-Remy (des Cayes). Tome 3

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l'auteur (Paris). 1864. In-8°.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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PÈTION ET HAÏTI
TABLE DES MATIERES.
LIVRE SIXIEME.
Toussaint-L'Ouverture prend possession de la partie espagnole. —
Son administration politique. — Expédition française. — Pétion,
chef de la 13e demi-brigade. — Siège de la Crète-à-Pierrot. —
Décret qui rétablit l'ancien régime. — Arrestation et déportation
de Rigaud et de L'Ouverture — Administration du général Le-
clerc. — Pétion à Plaisance. — Insurrection de Larose et Lestrades
à l'Arcahaye.— Insurrection de Sans-Souci au Dondon.—Marche
de Pétion contre le Dondon. — Mort de Delgresse à la Guadeloupe.
— Projet d'indépendance de la colonie. — Situation des troupes
blanches et des troupes noires.
LIVRE SEPTIÈME.
Pétion inaugure la guerre de l'indépendance. —Sa conduite ma-
gnanime envers quatorze artilleurs français. — Scène sublime
entre lui et le capitaine Verret. — Première attaque du Cap par
Pétion et Clervaux. — Christophe va les joindre. — Marche et
attaque du Limbe. — Dessalines prend les armes sur les bords
de l'Artibonite. — Mort de Lamartinière. — Deuxième attaque
du Cap. — Mort de Leclerc. — Pétion part avec la 13e pour l'Ar-
tibonite. — Combat de Pierroux. — Pétion. aux environs de
Léogane : conférence avec Lamour-Desrance.— Pétion à l'Ar-
cahaye : conférence avec Larose. — Mort de Toussaint-L'Ou-
verture.
LIVRE HUITIÈME.
Congrès de l'Arcahaye. — Rochambeau met à prix la tète de Des-
salines et do Pétion. — Combat de cavalerie dans la savane dite
la Coupe. — Combat de Lafond. — Prise du Mirebalais. — Combat
de Jumêcourt. — Dessalines au Cul-de-Sac. — Combat de Lasserre.
— Conférence de Dessalines et de Desrance à Montalet. — Incendie
de la plaine. — Combat d'O'gorman. — Combat de la savane d'Ou-
blon. — Geffrard dans le Sud. — Arrestation de Desrance. —
Dessalines au Camp-Gèrent. — Pétion et Cangé prennent posses-
sion de Léogane. — Siège du Port-au-Prince. — Dessalines au
Haut-du-Cap. — Lutte mémorable. — Massacre de l'équipage et
des passagers de la goélette le Latouche-Trérille. — Ogé vengé.
PARIS — Impr. LAMOUR ET C , rue Soutilet, 16.
PÉTION ET HAÏTI.
ÉTUDE
MONOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE,
PAR
SAINT - RÉMY.
(DES CAYES. HAÏTI.)
TOME TROISIÈME.
PARIS,
CHEZ L'AUTEUR,
RUE SAINT-JACQUES, 67.
1855
LIVRE SIXIEME.
Toussaint-L'Ouverture prend possession de la partie espagnole. —
Son administration politique. — Expédition française.— Pétion,
chef de la' 13e demi-brigade. — Siège de la Créte-à-Pierrot. —
Décret qui rétablit l'ancien régime. — Arrestation et déportation
de Rigaud et de L'Ouverture. — Administration du général Le-
clerc. — Pétion à Plaisance. —Insurrection de Larose et Lestrades
à l'Arcahaye.— Insurrection de Sans-Souci au Dondon.—Marche
de Pétion contre le Dondon. — Mort de Delgresse à la Guadeloupe.
— Projet d'indépendance de la colonie. — Situation des troupes
blanches et des troupes noires.
I. L'ambition du mal ne saurait jamais s'arrêter à
un moyen terme ; il faut qu'elle monte, qu'elle monte
jusqu'au moment où l'atmosphère refuse de la porter.
Alors elle retombe et se brise par ses propres excès.
L'Ouverture avait fini par contracter cette ambition ;
il lui fallait de nouveaux attentais pour arriver à de
nouvelles fins. A peine avait-il subjugué le Sud, qu'il
porta ses regards sur l'Est ; car il ne voulait de bornes
à l'étendue de sa domination que celles des mers.
II. On a vu le départ du général Agé pour Santo-
Domingo. Mal accueilli par les autorités et la popula-
tion, ce général était revenu précipitamment dans la
partie française. Roume, que l'absence de L'Ouverture
avait rendu un peu plus indépendant, rapporta son
T. III 1
2 PÉTION ET HAÏTI
arrêté du 7 floréal (27 avril). L'Ouverture à cette nou-
velle poussa les hauts cris ; mais il résolut de terminer
la guerre du Sud avant de faire éclater sa vengeance.
Revenant donc au Cap après les massacres du Sud, de
l'Ouest et de l'Artibonite, il ne daigna pas même rece-
voir le représentant de la France. Sous prétexte que ce
représentant était circonvenu par des intrigants ; qu'il
semait la discorde dans la colonie et fomentait les trou-
bles qui n'avaient cessé de l'agiter, il ordonna, le S
frimaire (26 novembre), au général Moyse, d'arrêter
M. Roume et de le conduire au Dondon, dans l'inté-
rieur du Nord, où il devait rester jusqu'à ce que le
gouvernement français l'eût rappelé pour rendre ses
comptes.
Ce n'était pas seulement un attentat que Toussaint
venait d'ajouter à tant d'autres commis contre la sou-
veraineté nationale : c'était un acte d'ingratitude de la
plus grande monstruosité. Roume ne l'avait-il pas
comblé de marques de déférence et de complaisance?
Convenons cependant que Roume avait enhardi Tous-
saint à tous les crimes en vantant son humanité, alors
qu'il se baignait inutilement dans le sang, en couvrant
du prétexte de la raison d'Etat ses actions les plus
violentes, en lui écrivant à lui et en proclamant dans
le pays qu'il était un sage, un philosophe, un guerrier
qui n'avait rien de comparable que Bonaparte. Ces
coups d'encensoir avaient tellement troublé la vue de
l'ancien postillon de l'habitation Breda, qu'il avait fini
1801 LIVRE VI. 3
par en perdre la tête et qu'il avait oublié toute notion
instructive du bien et du mal.
Tel fut le résultat de la politique partiale et étroite
de M. Roume dans sa dernière mission à Saint-Do-
mingue, qu'elle rendit tout possible au général Tous-
saint.
Ainsi la dernière ombre d'autorité que la France
projetait sur la colonie venait de s'évanouir (1). Tous-
saint dirigea immédiatement son armée contre Santo--
Domingo; il y entra de vive force le 7 pluviôse (27
janvier 1801), et y fit arborer le drapeau de la Répu-
blique.
III, Alors son autorité s'étendit d'une extrémité à
l'autre de l'île, et, sous sa main de fer, régna ce calme
que Montesquieu appelle la paix des tombeaux. Tous-
saint crut le moment opportun pour faire sanctionner
par une constitution la puissance qu'il avait fondée sur
(1) M. Roume, avec sa femme et sa fille, resta interné au Dondon
pendant neuf mois environ. Membre associé de l'Institut de France,
2e classe, versé dans la connaissance des sciences naturelles et de
la plupart des langues mortes et vivantes, il put beaucoup adoucir
ses douleurs en s'occupant surtout des différents dialectes de
l'Afrique. Il faillit périr plusieurs fois de misère, ainsi qu'il l'écri-
vait de Philadelphie à l'abbé Grégoire, le 26 vendémiaire an X
(18 octobre 1801). Toussaint ne lui permit de s'embarquer qu'en
fructidor an IX (août 1801). Il arriva à Paris en fructidor an X, et y
mourut le 7 vendémiaire an XIII (29 septembre 1804), à l'âge de
quatre-vingts ans environ.
* Décade philosophique, an X n° 19.
4 PETION ET HAÏTI.
des monceaux de cadavres. « J'ai pris mon vol, disait-
« il, dans la région des aigles ; il faut que je sois pru-
« dent en regagnant la terre. Je ne puis plus être placé
« que sur un rocher, et ce rocher doit être l'institution
« constitutionnelle qui me garantira le pouvoir tant que
« je serai parmi les hommes. »
II convoqua, en effet, une assemblée constituante
sous le nom d'Assemblée centrale. Cette assemblée,
composée des citoyens Gaston Nogéré, Lacour, André
Collet, Jean Monceybo, François Morillas, Charles
Roxas, Étienne Viard, Bernard Borgella et Julien Ray-
mond, tous colons, à l'exception de Raymond, ouvrit
ses séances au Port-au-Prince, sous la présidence de
M. Borgella. L'oeuvre constitutionnelle fut terminée le
19 floréal (9 mai). Elle stipulait : « Qu'il ne pouvait
« exister de servitude dans la colonie ; que tous les
« hommes y naîtraient, vieilliraient et mourraient libres
« et Français ; que chacun, quelle que fût sa couleur,
« était admissible à tous les emplois ; qu'il n'existerait
« d'autre distinction que celle des vertus et des talents;
« que la religion catholique, apostolique et romaine,
« serait la seule professée; que le divorce était dé-
« fendu ; que l'agriculture serait essentiellement pro-
« tégée ; que le gouvernement prendrait des mesures
« pour augmenter la population ( 1) ; que le commerce
(1) En d'autres termes, favoriserait la traite, ce hideux commerce
que la philanthropie poursuit encore de nos jours, — au profit des
colons!...
1801 LIVRE VI. 5
« était libre ; que les rênes du gouvernement seraient
« confiées à un gouverneur; que ce gouverneur
« serait nommé pour cinq ans ; qu'il pourrait être
« continué dans ses fonctions en raison de sa bonne
« gestion ; qu'en considération des services que le gé-
« néral Toussaint avait rendus à la colonie, il était
« nommé gouverneur à vie avec pouvoir de choisir son
« successeur. »
Le 14 messidor (3 juillet), cette constitution fut pro-
mulguée au Cap, où l'Assemblée centrale avait été ap-
pelée. Le citoyen Borgella, dans son discours, exaltait
l'homme extraordinaire dont les actes commandaient
l'admiration et la reconnaissance. Il poussa la bassesse
jusqu'à décerner à Toussaint le beau nom de Phénix.
En vérité, les blancs voulaient perdre mon vieil
oncle; car M. Borgella, que nous avons vu, en 1791,
ennemi des Droits de l'homme, ne pouvait passer si
chaleureusement dans le camp du négrophilisme, à
moins d'y trouver un puissant intérêt.
IV. Toussaint, avec l'appui des colons, venait donc de
proclamer en fait l'indépendance de Saint-Domingue ;
il n'avait conservé à la métropole qu'un faible droit de
suzeraineté sur la colonie. Beaucoup de ses généraux
blâmèrent ce coup d'Etat, Christophe surtout : « Per-
te sonne, dit M. Vincent, ne vit avec plus d'inquiétude
« que lui la réunion du comité de constitution que
« Toussaint ordonna : il ne me parlait plus de son chef
« qu'en le traitant de vieux fou, et il s'éloigna de coeur
6 PÉTION ET HAÏTI.
« et d'esprit des hommes chargés en apparence de ré-
« diger sa constitution ; il ne voulut plus voir son ami
« Lacour, un des membres de ce comité. Je lui ai
« entendu dire plusieurs fois , enfin : La constitution
« est le crime de Toussaint ; elle lui a été inspirée par
« des anthropophages, par les ennemis les plus cruels
« des noirs. Je ne la signerai jamais (1). C'est une folie
« à nous dépenser que nous pouvons nous gouverner;
« nous sommes trop heureux si l'on nous accorde quel-
« ques emplois. Je me battrai contre Toussaint plutôt
« que de soutenir une telle prétention (2). »
Toussaint fit porter sa constitution à la sanction du
premier consul, par le colonel Vincent. Il poussa l'in-
convenance jusqu'à l'envoyer tout imprimée. Il se
croyait si inexpugnable dans son île, qu'aux représen-
tations de Vincent sur les conséquences de sa poli-
tique, il répondit « que le gouvernement français
(1) Toussaint eut effectivement la pensée de faire approuver sa
constitution par les officiers supérieurs de son armée, afin de lui
donner plus de sanction. Ceci résulte d'une déclaration faite le
19 nivôse an X (9 janvier 1802) à la chancellerie de Philadelphie,
par devant M. Scot, commissaire des relations commerciales aux
Etats-Unis*.
(2) Réflexions sur l'état actuel de la colonie de Saint-Domingue.
Paris, 21 vendémiaire an X (13 octobre 1801). —C'est une chose
curieuse que de rencontrer ici Christophe, si plein de dévoùment
à la métropole, lui qui, bientôt, va se proclamer le meilleur pa-
triote d'Haïti, le seul soutien de l'indépendance nationale!
* Ministère de la marine de France, dossier de Martial Besse.
1801 LIVRE VI. 7
« n'avait besoin que d'envoyer des commissaires pour
« conférer avec lui. » Ce qui signifiait, selon lui, que
la France n'avait plus à s'immiscer dans les affaires de
la colonie. Vincent partit le 2 thermidor (21 juillet),
par la voie des Etats-Unis.
V. Toussaint s'appliqua à consolider sa domination.
Foulant aux pieds tous les progrès que la révolution
avait fait faire à l'esprit humain , il forma une société
à peu près pareille à celles de l'Afrique centrale, tout
en protestant qu'il ne voulait pas passer pour un nègre
de la côte. Le système gouvernemental auquel le pays
fut façonné n'était basé que sur la force. Des cultiva-
teurs attachés à la glèbe, tremblant toujours devant le
moindre caporal; des sous-officiers tremblant devant
leurs officiers, des officiers tremblant devant les colo-
nels, des colonels tremblant devant les généraux, tous
tremblant devant le Damel : telle fut la hiérarchie éta-
blie par Toussaint. Mais les plus misérables de tous,
c'étaient les cultivateurs, cette portion si intéressante de
la société. Malheur à celui que l'aurore ne trouvait pas
dans les champs de son propriétaire ou fermier : une
gendarmerie, sans cesse battant la campagne, l'assom-
mait sous le bâton ou lui lacérait le corps avec des
paquets de verges. Dessalines, qui avait l'inspection
supérieure des cultures de l'Ouest et du Sud, était
surtout l'épouvantail général. Dans les habitations me-
nacées de sa tournée, les malheureux noirs passaient
la nuit dans les plantations, de peur de ne pas se trou-
8 PETION ET HAÏTI.
ver au travail assez matin. Au moindre signal, des
licteurs, noirs comme ces mêmes cultivateurs, faisaient
retomber en cadence les verges sur le dos de leurs
semblables, sans songer que l'homme qui frappe est
plus déshonoré que l'homme qui est frappé (1). Ces
rigueurs étaient poussées au point que dix nouveaux li-
bres faisaient plus de travail que trente anciens esclaves.
Quelle différence y avait-il donc entre le régime ac-
tuel et celui qui existait avant la révolution ? Aucune,
sinon la substitution des verges au fouet. Ceux des anciens
libres noirs et jaunes qui avaient survécu aux hécatombes
dont l'île avait été le théâtre depuis la guerre civile,
gémissaient en secret de cet état de choses, sans oser
se plaindre toutefois ; car il était dangereux de parler,
souvent de penser , et quelquefois même de sectaire.
Etaient-cè. hélas ! les résultats que s'étaient promis les
hommes généreux qui, en 1791, avaient volé aux com-
bats? Etait-ce là la réalisation des principes sacrés dont
Pinchinat avait, à la Croix-dés-Bouquets, si largement
posé les bases ?
(1) Les verges se composaient de faisceaux de branches de baya-
hondes, bois fort épineux. Celui qui devait subir ce supplice était
placé nu entre deux rangs de licteurs plus ou moins nombreux,
suivant la gravité du délit bu la cruauté de l'ordonnateur.A un
signal donné, les fifres et les tambours faisaient entendre la charge,
pour étouffer les cris des victimes. Beaucoup succombaient à ce
traitement-barbare, d'autres s'alitaient pour longtemps. Alors les
femmes, toujours si sensibles, s'empressaient de prodiguer leurs
soins à ces malheureuses victimes d'une tyrannie plus cruelle que
celle des colons.
1801 LIVRE VI. 9
VI. Quoi qu'il en soit, on doit reconnaître qu'il fal-
lait un bras de fer pour ramener à la discipline de l'a-
telier ces milliers d'hommes que la révolution avait
jetés hors de leur sphère et qui, habitués au meurtre,
à l'incendie et au pillage, ne pouvaient plus être qu'un
pesant fardeau pour la société. Le despotisme devient
nécessaire là où la liberté n'est pas comprise. C'est aux
peuples à le rendre impossible, en sachant maintenir
parmi eux le culte de la morale et de la justice.
VII. « Toussaint savait bien, dit avec raison l'empe-
« reur Napoléon, qu'en proclamant sa constitution, il
«avait jeté le masque et tiré l'épêe du fourreau pour
« toujours (1). » Aussi devait-il s'attendre à la guerre.
Mais pour défendre cette indépendance qu'il avait enfin
proclamée, après s'être refusé le concours de Rigaud,
ainsi qu'il l'avoua lui-même, il lui eût fallu la confiance
et l'estime de ses concitoyens. Or, les anciens libres,
noirs et jaunes, dont il avait décimé la population, lui
étaient au fond restés hostiles ; les cultivateurs com-
mençaient à s'apercevoir qu'ils n'avaient rien gagné à
la révolution; les colons rappelés sur leurs habitations,
tout heureux qu'ils étaient d'avoir vu détruire l'in-
fluence des citoyens du 4 avril et de jouir de gros reve-
nus, n'en étaient pas moins prêts à trahir leur bienfai-
teur, tout en paraissant l'exalter.
Qui enfin avait bénéficié de tout le sang versé au
(1) Mémoires de Napoléon, vol. IV, p. 267.
1.
10 PÉTION ET HAÏTI.
nom de la liberté? Les officiers généraux. Ceux-ci,
riches par les faveurs qu'ils tenaient du gouverneur,
étalaient un luxe de satrapes ; couverts d'or et de pier-
reries, ils oubliaient qu'ils avaient gémi sous l'oppres-
sion des blancs, et ne comptaient même pour rien la vie
des anciens esclaves comme eux.
Quant au gouverneur, il était trop intelligent pour ne
pas prendre son rôle au sérieux. Il organisa son. armée
en treize demi-brigades de 1,500 hommes chacune, et
les fit habituer aux évolutions. Il s'entoura personnel-
lement d'un faste royal analogue à l'omnipotence dont
il s'était revêtu. Une garde d'honneur de 1,500 hommes
d'infanterie et de 800 hommes de cavalerie, brillam-
ment vêtus, à peu près comme les anciens gardes-du-
corps de la monarchie, ajoutait à l'éclat militaire au
milieu duquel il aimait à vivre (1).
Des cercles brillants, animés par tout ce que chaque
ville renfermait de familles blanches empressées à for-
(1) Pamphile de Lacroix, t. II , p. 225, certifie avoir vu des pro-
positions faites par,les. Anglais, à Toussaint, de le reconnaître roi
d'Haïti. C'est un lapsus memorioe. J'ai sous les yeux tous les papiers
concernant les intrigues des Anglais avec Toussaint; ce sont les
mêmes dont parle le général français. Je n'y vois rien qui ait trait
à de pareilles propositions, si ce n'est un article de la Gazette de
Londres du 12 décembre 1798 (22frimaire an vu), où on lit: « C'est
« un grand point d'arracher cette île formidable (Saint-Domingue)
« des griffes du Directoire ; car si jamais elle y restait, nos posses-
« sions coloniales ne tarderaient pas à être envahies; d'un autre
« côté, c'est un grand point encore pour la cause de l'humanité, que
« l'autorité nègre soit par le fait établie à Saint-Domingue, sous le
« commandement d'un nègre qui serait regardé comme roi. »
1801 LIVRE VI. 11
mer sa cour, donnaient de lui l'idée du véritable mo-
narque. Quant à lui, déjà habitué au bon ton, à une
délicate et noble conversation, il savait y tenir une
place distinguée.
VIII. Mais hors de là, le peuple noir commençait à
murmurer d'être astreint à un travail continuel et ac-
cablant sous peine de durs châtiments. 11 se souleva un
jour à la voix, dit-on, du propre neveu du gouverneur, du
général Moyse, commandant du département du Nord.
Ce général blâmait la prédilection de son oncle pour les
blancs; et quoiqu'il fût le principal instrument de la fuite
d'Hédouville et des humiliations qu'éprouva Roume, il
était loin de partager toutes sesidées politiques. Il n'avait
jamais pu adopter ses funestes préventions contre les mu-
lâtres, ce qui fit souvent croire qu'il s'était prononcé contre
la guerre du Sud. Il avait fait la guerre du Môle avec au-
tant d'humanité que possible à cette époque d'ardentes
passions. Il fut donc accusé de la révolté qui éclata
dans le Nord à la fin de vendémiaire (octobre). Sans
avoir été entendu, il fut jugé au Cap et fusillé au Port-
de-Paix, le 5 frimaire (26 novembre].
C'est un blanc, créole du Cap, le général Pageot, qui
avait présidé le conseil de guerre : ainsi, ce fut par un
colon et pour les colons que Toussaint fit sacrifier son
neveu ! Quelle terrible leçon pour les masses !
Christophe, nommé général de brigade, hérita du
commandement du Nord. De nombreuses mitrailla-
des eurent lieu dans la ville du Cap ; dans les autres
12 PÉTION ET HAÏTI.
localités du Nord, on se contenta de passer par les
armes des milliers de cultivateurs; Le gouverneur
dit bien dans son récit que les insurgés avaient crié :
Mort aux blancs! mais il ne dit pas si un seul blanc
fut tué dans ces événements. Aussi, beaucoup ont
pensé que cette insurrection fut une machination du
gouverneur lui-même pour montrer à la métropole quel
était son dévouaient à la race blanche, puisqu'il ne
craignait pas de sévir contre son propre sang pour
en maintenir la prépondérance.
A cette conjecture vraisemblable, je crois devoir
ajouter cette autre, que Toussaint-L'Ouverture pensait,
par ce nouveau crime politique, décider plus facilement !
le gouvernement consulaire à sanctionner la constitu-
tion qu'il venait de lui expédier. L'amour de la domi-
nation rend tout probable : certains hommes, lorsqu'ils
en sont possédés, ne rompent-ils pas en visière avec tous
les principes de morale? ne se livrent-ils pas à tous les !
forfaits? Pourvu qu'ils arrivent à leurs fins, ils ne s'é-
meuvent de rien, pas plus du cri de leur conscience,
des malédictions de leurs semblables, que des ven- |
geances du ciel. C'est le chemin de l'échafaud qu'ils
prennent pour monter au Capitule ; mais, parvenus au
faîte, le pied leur glisse, et, tout broyés par la roche
Tarpéienne. ils laissent au monde un exemple effrayant
de grandeur et de misère, de pitié et de honte: leçon, !
hélas ! peu salutaire ; car de nouveaux monstres viennent ;
1801 LIVRE VI. 13
renouveler les mêmes excès, comme si le sang avait
pour eux un attrait tout particulier (1).
IX. Quelles que fussent les intentions du gouver-
neur, le premier consul avait déjà résolu l'expédition
de Saint-Domingue. « Il avait, dit-il, le projet de revêtir
« de l'autorité civile et militaire et du titre de gouver-
« neur-général de la colonie le général Toussaint-
« L'Ouverture ; de confier le commandement aux géné-
« raux noirs; de consolider, de légaliser l'ordre de
« travail établi par Toussaint et qui était déjà couronné
« par d'heureux succès ; d'obliger les fermiers noirs à
« payer un cens ou redevance aux anciens propriétaires
« français ; de conserver à la métropole le commerce
« exclusif de toute la colonie, en faisant surveiller les
« côtes par de nombreuses croisières.... La République
« aurait là une armée de 25 à 30,000 noirs, qui fe-
« rait trembler toute l'Amérique ; ce serait un nouvel
« élément de puissance qui ne coûterait aucun sacrifice
« ni en hommes, ni en argent... Telle était, ajoute Na-
(1) M. Madiou, t. II, p. 122, raconte une entrevue entre Moyse
et Toussaint, à la Marmelade ; il dit que le dernier « voulut offrir
à son neveu l'occasion de prendre la fuite et de chercher une re-
traite au milieu des bois. » Pourquoi ce prétendu pont d'or? C'est
prêter à la politique de Toussaint une puérilité indigne de sa
cruauté. M. Madiou ajoute que Moyse, sans perspicacité, ne com-
prit pas le gouverneur. Moyse sans perspicacité! lui qui, au dire
des généraux français eux-mêmes, avait toujours blâmé la ligne de
conduite de son oncle avec les colons ! lui qui avait prédit que
l'union du noir et du mulâtre pouvait seule fonder le bonheur de
la colonie!...
14 PÉTION ET HAÏTI.
« poléon, ma politique à l'égard de Saint-Domingue,
« quand arriva Vincent. Il était porteur de la constitu-
« tion qu'avait de sa pleine autorité adoptée Toussaint-
« L'Ouverture, qui l'avait fait imprimer et mettre à
« exécution, et qu'il notifiait à la France. Non-seule-
« ment l'autorité, mais encore l'honneur et la dignité
« de la République étaient outragés. De toutes les ma-
« nières de proclamer son indépendance et d'arborer
« le drapeau de la rébellion, Toussaint-L'Ouverture
« avait choisi la plus outrageante, celle que la métro-
ce pôle pouvait le moins tolérer. Dès ce moment, il n'y
« eut plus à délibérer; les chefs des noirs furent des
« Africains ingrats et rebelles avec lesquels il était im-
« possible d'établir un système. L'honneur, comme l'in-
« térêt de la France, voulut qu'on les fît rentrer clans le
« néant. »
Or, la paix continentale venait d'être signée à Luné-
ville, les préliminaires de celle d'Amiens venaient d'être
signés avec l'Angleterre. Le premier consul crut le mo-
ment favorable pour rétablir à Saint-Domingue l'in-
fluence de la France.
X. « Dans les premiers jours de sa puissance crois-
« santé, dit M. Carnot, Bonaparte, malheureusement
« inspiré par son ambition, et peut-être parles préjugés
« créoles de son oreiller conjugal, avait réuni des mi-
« nistres, des conseillers d'Etat, des sénateurs, au
« nombre de soixante, pour aviser à rétablir à Saint-
« Domingue l'autorité française. La mode des idées
1801 LIVRE VI. 15
« libérales et philanthropiques était déjà remplacée par
« celle de caresser les idées du maître. Aussi la plupart
« des membres de cette nombreuse commission s'em-
« pressèrent de proposer des mesures promptes et vi-
" goureuses. L'un invoquait la force des armes pour
« dompter la rébellion et réinstaller l'esclavage aboli
« par la Convention ; l'autre voulait que l'on, décimât
« les coupables, afin d'imposer l'obéissance par la ter-
« reur : il est des hommes à qui ce moyen semble tel-
« lement salutaire, qu'ils l'emploient indifféremment
« au service de toutes les causes. Quelques-uns préfé-
« raient user d'adresse: ils proposaient de gagner les
« chefs nègres par des promesses et de tâcher de les
« emmener en France, où l'on pourrait les garder pri-
« sonniers, sauf à leur assurer une modique pension.
« Grégoire n'avait pas encore donné son opinion.
« Le premier consul l'interpella : « Qu'en pensez-
« vous ?
« —Je pense, répondit-il, que fût-on aveugle, il suf-
« firait d'entendre de tels discours, pour être sûr qu'ils
« sont tenus par des blancs. Si ces messieurs changaient
« de couleur, ils tiendraient probablement un autre
« langage.
« — Allons, interrompit Bonaparte avec un sourire
« qui dissimulait quelque humeur, vous êtes incorri-
« gible (1). »
(1) Mémoires de Grégoire, ancien évêque de Blois, précédés d'une
notice historique sur l'auteur, par H. Carnot, Paris, 1837.
16 PÉTION ET HAÏTI.
Le chef de brigade Vincent opina aussi contre l'ex-
pédition de Saint-Domingue. Il présenta même, le 21
vendémiaire (13 octobre), par écrit, des réflexions sur
l'état actuel de la colonie. « Je n'ai pu me faire entendre,
« dit-il, l'intrigue m'a fait repousser; j'ai perdu mon
« rang, ma fortune, mes appointements, et la vérité
« que j'avais annoncée s'est signalée par les plus affii-
« géants désastres pour mon pays (1). »
XI. L'armée expéditionnaire, commandée par le gé-
(1) S'il faut en croire M. Madiou, t. II, p. 131, Lapointe même:
avait été appelé d'Angleterre, parce qu'il avait une carte des plus
détaillées de la colonie; on lui aurait promis une forte somme pour;
le décider, à faire le voyage. Le ministre, après avoir consulté sa
carte, lui, aurait demandé, combien il fallait d'hommes pour sou-
mettre Saint-Domingue : « Cent mille débarqués en même temps,
et le même nombre toujours entretenu pendant plusieurs années,»:
aurait répondu Lapointe. D'abord, où Lapointe aurait-il pu rencon-
trèr de meilleures cartes de Saint-Domingue que celles qui exis-
taient alors, comme aujourd'hui, au dépôt du ministère de la ma-
rine de France ? Ensuite, Lapointe n'était-il pas un homme trop
astucieux pour faire au ministre une réponse aussi impertinente et
aussi ridicule? Il est vrai que M. Madiou ajoute qu'il fut traité de
fou; que, peu après, sur la dénonciation d'un colon, il fut traduit
devant une commission militaire, comme ayant livré l'Arcahaye
aux Anglais, et qu'enfin il reçut l'ordre de quitter la France à bref
délai.
Notons cependant que Lapointe était encore à Paris le 5 prairial
an XI (25 mai 1803); qu'alors il brûlait de consacrer au gouverne-
ment ses services et sa vie, et qu'il proposait au premier consul
l'établissement d'un cordon à Miragoâne, pour préserver le Sud
des progrès de la révolte, etc.*.
* Archives de l'ancienne secrétairerie d'Etat.
1801 LIVRE VI. 17
néral Leclèrc (1), s'élevait à 21,883 hommes (2); elle
était répartie sur cinquante-quatre vaisseaux ou fré-
gates sous les ordres de l'amiral Villaret-Joyeuse. Ce
grand déploiement de forces était fait, disait-on, pour
une nouvelle expédition d'Egypte. Mais on raconte que
Pétion se promenant un jour aux Tuileries, un sieur
Cottereau, chef de l'un des bureaux du ministère de la
marine, venant à le rencontrer, lui dit, en lui posant
familièrement les mains sur les épaules : « Allons, con-
solez-vous; bientôt vous retournerez à vos cultures.
— Que voulez-vous dire? demanda Pétion en le re-
gardant fixement. — Que bientôt vous retournerez
chez vous; à vos cultures, » reprit Cottereau. Pétion
ne dit rien ; mais lorsque Cottereau fut parti il resta
longtemps silencieux. Puis il dit à un ami qui se pro-
menait avec lui : « Parbleu! qui ignore la véritable des-
tination de cet armement? Mais Cottereau est un im-
pudent et un indiscret; a-t-il voulu me dire qu'on
rétablira l'esclavage(3)? "
(1) M. Madiou, t. II, p. 131, avance que le commandement de
l'expédition fut offert à Bernadotte, qui le refusa. Bernadotte, au
contraire, brigua ce commandement; plusieurs autres généraux
aussi. Leclerc, avant son départ, écrivait au premier consul, le
2 frimaire an X (23 novembre 1801) : «J'ai eu singulièrement à
me louer du procédé délicat du général Bernadotte. J'y ai été d'au-
tant plus sensible qu'il s'était attendu à avoir le commandement
de l'expédition*. »
(2) Rapport de Rochambeau au ministre, Jamaïque, 29 frimaire
an XII (21 décembre 1803).
(3) M. Madiou relate, t. II, p. 339, qu'on rapporte que Pétion alla
* Archives de l'ancienne secrétairerie d'État, comité colonial.
18 PÉTION ET HAÏTI.
Le gouvernement comptait beaucoup sur les officiers
noirs et jaunes qui étaient en France pour aider au
succès de ses armes. Rigaud, Léveillé, Villatte ; les chefs
de brigade Birot et Borne-Déléard, l'adjudant-com-
mandant Pétion ; les chefs d'escadron Millet, Maurice
Bienvenu, Etienne Saubat, Brebillon, Abraham Du-
pont, Kayèr-Larivière, Belley; les chefs de bataillon
Dupuche, Brunache, Gautras; les capitaines Boyer,
Claude Agar, Poisson , Pierre-Louis Dugazon, Jean-
Baptiste Bauvais; les lieutenants Vincent Greffin, Ga-
briel Viljoint, Joseph Borno, se dirigèrent donc de
Paris et de Bordeaux sur Rochefort, où ils étaient réu-
nis le 26 brumaire (17 novembre) (1). Tous avaient été
maintenus par le fait dans leurs différents grades, à
l'exception de Pétion et de Dupont, parce qu'aucun
n'avait fait de réclamation après la vaine tentative de
ces deux derniers ; seulement Pétion , sur la liste des
officiers coloniaux, était qualifié d'adjudant-comman-
dant au lieu de chef de bataillon, comme le portait la
décision du ministre que j'ai citée au livre précédent (2).
à la préfecture de police pour demander son passeport, et qu'un
chef, des bureaux, après l'avoir examiné attentivement, dit : « Si
le premier consul m'en croyait, il ne renverrait pas cet homme
de couleur à Saint-Domingue. » En France, le militaire n'a rien de
commun avec le civil; le passeport du soldat est sa feuille de route.
Ainsi, Pétion ne put jamais être un objet de pronostic pour aucun
chef de bureau de la police.
(1) Rigaud au ministre. Rochefort, 26 brumaire an X (17 no-
vembre 1801).
(2) De tous les officiers de Rigaud, Dartiguenave fut le seul qu'on
1801 LIVRE VI. 19
XII. L'armée était donc sur le point de partir quand
la politique du gouvernement consulaire commença à
se révéler à l'égard des colonies. Ce fut à l'occasion de
l'ouverture du Corps législatif. Dans l'exposé de la si-
tuation de la République que, le 1er frimaire ( 22 no-
vembre), les consuls présentèrent à la nation, on lit ce
passage :
« A Saint-Domingue, des actes irréguliers ont alarmé la
«population. Sous des apparences équivoques, le gouverne-
« ment n'a voulu voir que l'ignorance qui confond les noms
« et les choses, qui usurpe quand elle ne croit qu'obéir; mais
« une flotte et une armée , qui s'apprêtent à partir des ports
« de l'Europe, auront bientôt dissipé les nuages , et Saint-
« Domingue rentrera tout entière sous les lois de la Répu-
« blique.
« A Saint-Domingue et à la Guadeloupe, il n'est plus d'es-
« claves; tout y est libre, tout y restera libre. La sagesse et
« le temps y ramèneront l'ordre et y établiront les cultures et
« les travaux.
« A la Martinique, ce seront des principes différents. La
« Martinique a conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera con.
« serve. Il en a trop coûté à l'humanité pour tenter encore,
« dans cette partie du monde, une révolution nouvelle.
ne voulut pas employer dans l'expédition. On l'avait signalé au
général Leclerc comme un très mauvais sujet (sic)*. Qu'on ne
s'étonne pas de ne voir figurer ici ni Martial Besse, ni Chanlatte,
le premier déporté par ordre de Toussaint, le second chassé de
Santo-Domingo par le même. Besse ne fut envoyé à Saint-Domingue
que quelque temps après. Chanlatte ne quitta plus la France, où il
vécut et mourut ignoré.
* Archives du ministère de la marine de France, dossier personnel.
20 PÉTION ET HAÏTI.
« La Guyane a prospéré sous un administrateur actif et
«vigoureux; elle prospérera davantage sous l'empire de la
« paix, et agrandie d'un nouveau territoire qui appelle la cul-
« ture et promet des richesses.
« Les îles de France et de la Réunion sont restées fidèles à
« la métropole, au milieu des factions et sous une adminis-
« tration faible, incertaine, telle que le hasard l'a faite, et qui
« n'a reçu du gouvernement ni impulsion, ni secours. Ces co-
« lonies importantes sont rassurées; elles ne craignent plus
« que la métropole, en donnant la liberté aux noirs, constitue
« l'esclavage des blancs (1).»
On a dit, d'autres ont répété, que le cabinet britan-
nique, avant la signature du traité de paix, voulut s'op-
poser à l'expédition. Mais., au contraire,.lord Adding-
ton, interpellé à cet égard dans la Chambre des
communes, déclara que le départ des flottes ne mettait
aucun obstacle au progrès des négociations (2).
XIII. Toussaint avait appris par les journaux anglais
les préliminaires de la paix d'Amiens. Il savait aussi que
la France se disposait à envoyer une escadre à Saint-
Domingue. Il se hâta de conclure un marché avec lord
Nugens, gouverneur de la Jamaïque, pour des armes et
des munitions. Il donna partout des ordres pour répa-
parer les fortifications, pour recruter des troupes;
prescrivit de porter à 1,800 hommes le chiffre des
demi-brigades, et résolut d'en porter le nombre 8
(1) Bulletin des lois, troisième série.
(2) Ambigu, recueil rédigé à Londres par Peltier, vol. XXXIV
p. 280.
1801 LIVRE VI. 21
quinze. Il réorganisa sa garde d'honneur en y faisant
entrer les plus beaux hommes des autres corps. Il fit
lui-même les levées, depuis le Port-au-Prince jusqu'à
Santo-Domingo. Il ordonna à tous ses lieutenants de
ne recevoir dans les ports aucun armement sans ses
ordres directs. L'interception d'un grand nombre de
lettres de France vint confirmer la certitude de l'expé-
dition (1). Il fit, le 29 frimaire (20 décembre), une pro-
clamation dans laquelle il disait : « Je suis soldat: je ne
« crains pas les hommes; je ne crains que Dieu. S'il
« faut mourir, je mourrai comme un soldat d'honneur
« qui n'a rien à se reprocher. » Il termine ensuite par
un appel aux braves : « Toujours au chemin de l'hon-
« neur, je vous montrerai la route que vous devez
« suivre. Soldats, vous devez, fidèles, observateurs de la
« subordination et de toutes les vertus militaires,
« VAINCRE OU MOURIR A VOTRE POSTE. »
XIV. Quelques écrivains nationaux reprochent à
Toussaint de n'avoir pas, en présence des événements,
proclamé solennellement l'indépendance du pays, me-
sure qui, à leur avis, eût sauvé sa cause. Mais peut-on
oublier que la tyrannie de Toussaint avait rendu sa do-
mination intolérable? Les idées nouvelles, enfantées
par le XVIIIe siècle, permettaient-elles de gouverner les
peuples autrement que par le respect des personnes,
des propriétés, des libertés individuelles? Or, Toussaint
(1) Allier, secrétaire de Toussaint, à Leclerc. Fort-Liberté, le
19 pluviôse an X (8 février 1802).
22 PÉTION ET HAÏTI.
n'avait-il pas toujours méconnu ces principes ? Où donc
eût-il pu puiser l'immense dévoûment dont il avait be-
soin pour sauver sa fortune, quand, autour de lui, tout
était défiance ? D'ailleurs, Toussaint lui-même ne se fai-
sait guère illusion sur sa fausse position. Un instant il
eut l'intention de convoquer l'Assemblée centrale et de
s'en rapporter à ses lumières ; mais le temps lui man-
qua (1).
XV. Les escadres de Rochefort, de Brest et de Lo-
rient appareillèrent le 23 frimaire (14 décembre) ; elles
se rallièrent pour la troisième fois au Cap-Samana, à
la tête de l'île de Saint-Domingue. Léclercenvoya deux
frégates, la Fraternité et la Précieuse, avec un petit
corps de troupes, sous les ordres de Korverseau, contre
Santo-Domingo, où commandait Paul-L'Ouverlure avec
la 40e demi-brigade. Le reste de l'armée fut partagé en
trois divisions : celle de droite, commandée par le gé-
néral Boudet, marcha sur le Port-Républicain ; celle de
gauche, sous les ordres du général Rochambeau, Sur le
Fort-Liberté ; et celle du centre, avec le général Hardy,
sur le Cap.
Toussaint accourait du territoire espagnol; il n'arriva
devant le Cap que pour être témoin de l'incendie que
Christophe y avait allumé, et de l'évacuation tumul-
tuaire de la garnison et des habitants. La flotte qui por-
tait la division Hardy était alors mouillée au Cap ; une
seule frégate louvoyait au large : c'était la Vertu, à bord
(1) Lettre précitée.
1802 LIVRE VI. 23
de laquelle se trouvaient Rigaud et ses compagnons.
Leclerc avait, dit-on, pour instructions secrètes de dé-
porter ces officiers à Madagascar, en cas que l'expédi-
tion eût été accueillie favorablement (1). Le premier
consul eût estimé en ceci, avec raison, que ces hommes,
qui avaient grandi avec la révolution, n'eussent pu être
que des entraves à ses projets de restauration coloniale.
Mais la lueur sinistre de l'incendie avait découvert aux
Français qu'il leur faudrait livrer des batailles ; et ces
officiers, par leur influence, pouvaient rassurer les po-
pulations sur le but moral de l'expédition. En effet, qui
se fût imaginé qu'une armée qui les comptait dans ses
rangs pût avoir une mission hostile à la liberté?
Rigaud, Villatte, Léveillé, Pétion, Birot, Mars Belley
et leurs autres compagnons furent donc débarqués au
Cap, où ils restèrent dans l'inaction. Mais le 27 pluviôse
(16 février), Pétion, Birot, Dupuche,,Boyer, etc., reçu-
rent ordre de monter à bord de la frégate la Fran-
chise, pour se rendre à la division Boudet (2). Cette di-
vision, malgré les efforts de Lamartinière, chef du
1er bataillon de la 3e demi-brigade (3), venait, le 16 plu-
(1) M. Isàac-L'Ouverture, p. 235 de ses Mémoires, est le premier
qui a avancé cette assertion; mais je dois à la vérité de déclarer
qu'ayant eu, du général Pamphile de Lacroix, communication des
instructions remises à Leclerc, je n'y ai rien découvert de semblable.
(2) Dupuche.au ministre., Ajaccio (île de Corse), 26 germinal
an XI (16 avril 1803)..
(3) La 3e demi-brigade (aujourd'hui 1er régiment de ligne) fut
formée, comme nous l'avons déjà dit, des débris de la légion de
l'Ouest, en remplacement de la première 3e demi-brigade qui,
24 PÉTION ET "HAÏTI.
viôse (5 février), de prendre possession du Port-Ré-
publicain.
Le général Boudet avait pris très facilement posses-
sion du Port-Républicain, grâce à la trahison de Bar-
det, qui, chef du 3e bataillon de la 13e demi-brigade (1),
livra sans coup férir le fort Byzoton , découvrant ainsi
la place dont il était la première sentinelle. La conduite
de Bardet provenait du ressentiment qu'il avait con-
servé, ainsi que ses soldats, des atrocités ordonnées
par Toussaint durant la guerre civile (2). Bientôt les
deux autres bataillons du même corps , en garnison à
Baya-Hunda, dans la baie de Neybe, où Toussaint
avait jeté les fondements d'une ville, entraînés par leurs
chefs Moreau et Jean-Louis François, vinrent aussi
faire leur soumission.
XVI. Cependant, le Premier des Noirs, un instant
irrésolu, avait recouvré son énergie habituelle. Il en-
voya ordre à tous ses lieutenants de lutter corps à corps
pendant la guerre de Toussaint et de Rigaud, s'était prononcée an
Môle pour la cause du Sud, et avait été licenciée pour ce fait,
Toussaint n'avait pas encore achevé la formation des deux autres
bataillons, lors de l'apparition des Français.
(1) Ce bataillon ne s'élevait qu'à 200 hommes. Lettre de Latouche-
Tréville à Villaret, 17 pluviôse an X (6 février 1802).
(2) Louis Bardet (Pierre-Jean-Baptiste), mulâtre, naquit vers
1773 sur l'habitation de son nom, située dans la plaine des Cayes.
Après sa soumission, il fut nommé commandant militaire de l'Ar-
cahaye. Il passa -ensuite dans la gendarmerie du Sud. Malgré le
service qu'il avait rendu aux Français, en leur livrant le fort By-
zoton, il fut noyé,au Petit-Trou, le 12 nivôse an XI (2 janvier 1803),
sous prétexte de conspiration (note de Segretier).
1802 LIVRE VI. 25
avec l'invasion, de ne céder qu'à la dernière extrémité,
de tout ravager et incendier, et surtout de ne faire au-
cun quartier aux blancs. Il se disposait à se rendre des
Gonaïves dans le Sud, quand il apprit l'arrivée à En-
nery de ses enfants, Placide et Isaac, élevés en France
et que le premier consul lui renvoyait avec leur_ pré-
cepteur, M. Coisnon. Il y court dans la nuit du 20 au
21 pluviôse (9 au 10 février (1). Il prend la lettre du
premier consul, où il lit « que celui-ci a pour lui de
«l'estime, et reconnaît-les services qu'il a rendus au
« peuple français ; que si le pavillon de la France flotte
« encore à Saint-Domingue, c'est à Toussaint qu'on le
« doit ; mais que la constitution qu'il a faite, tout en
« renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient
« qui sont contraires à la dignité et à la souveraineté du
«peuple français, dont Saint-Domingue ne forme qu'une
«portion. Enfin, le premier consul l'invitait à assister
« de ses conseils le capitaine-général, à compter sans
«réserve sur son estime et à se conduire comme doit le
«faire un des principaux citoyens de la plus grande
« nation au monde. »
Mais cette lettre avait été remise trop tard, le sang
coulait. Toussaint renvoya M. Coisnon et ses enfants
au Cap. Il chargea M. Granville , qui faisait l'éducation
de Saint-Iean ,son plus jeune fils, de les accompagner
avec ses dépêches. ,
C'est aux Gonaïves qu'il attendit la réponse. Leclerc
(1) M. Coisnon au ministre, 1er ventôse an X (20 février 1802).
T. III. 2
26 PÉTION ET HAÏTI.
l'invitait à se rendre au Cap. Mais il s'y refusa et laissa
à ses enfants, qui étaient venus lui apporter cette ré-
ponse, la liberté de prendre le parti de la métropole
ou le sien. Placide prit parti pour son père, et Isaac
pour la métropole. Alors Toussaint ne songea plus qu'à
défendre cette précieuse liberté qu'il avait lui-même
si souvent méconnue et outragée.
XVII. L'Est et le Sud étaient soumis sans coup fé-
rir ou sur le point de l'être. Paul-L'Ouverture, Cler-
vaux (1), Laplume, Néret (2), Domage, de qui Tous-
saint attendait de si grands services, se voyant sans in-
structions précises, avaient déjà passé ou étaient prêts
à passer à l'ennemi. L'Ouest avait complètement subi
le joug du plus fort. Dans le Nord, on pouvait encore
compter sur le Port-de-Paix et quelques communes de
l'intérieur ; mais, à proprement parler, il ne restait
plus que l'intérieur de TArtibonite qui fût intact. Tous-
saint avait concentré là le noyau de la résistance. Aussi
fut-ce contre ce département que se dirigèrent toutes
les forces françaises.
XVIII. Pendant que les divisions Hardy, Rocham-
beau et Debelle se dirigeaient vers les Cahos, la pre-
mière par la Coupe-à-l'Inde, la seconde par la rive gau-
che du Coboëuil, la troisième par les Gonaïves, le général
Boudet partait de Port-au-Prince, le 2 ventôse (21 fé-
vrier), sur le vaisseau le Héros, avec Pétion et Birot
(1) Lisez partout Clervaux.
(2) Lisez partout Néret.
1802 LIVRE VI. 27
dans son état-major (1), pour se rendre à Mont-Rouis,
où sa division devait le joindre par terre. Il poussa
jusqu'à Saint-Marc, que Dessalines venait de livrer aux
flammes.
XIX. Leclerc partit du Cap avec la réserve de son ar-
mée, ayant notamment Rigaud dans son état-major (2).
Au Gros-Morne il reçut, le 9 ventôse (28 février), la sou-
mission de Morpas (3). Bientôt il s'embarqua aux Gonaï-
ves et arriva au Port-au-Prince le 12 ventôse (3 mars) (4).
Il fut reçu dans cette dernière ville au bruit des cloches
et de l'artillerie. On n'oublia pas le TE DEUM, dont
Toussaint savait si habilement se servir pour fasciner
les noirs et qui aujourd'hui n'est plus qu'une triste
banalité politique.
Rigaud avait été revu avec transport par les habitants
de Port-au-Prince, qu'il avait si longtemps et si glo-
rieusement défendus contre l'aristocratie coloniale. Le
(1) Ordre d'embarquement donné à ces deux officiers par Pam-
phile de Lacroix, adjudant-commandant, chef de l'état-major de la
division Boudet, du 2 ventôse an X (21 février 1802).
(2) M. Madiou, t. II, p. 201, fait à tort marcher Rigaud avec la
division Rochambeau, contre le centre de l'Artibonite ; à la page
suivante, il fait, au Grand-Fonds-Magnan, dans les Cahos, et au
milieu d'une mêlée, tomber aux genoux de Rigaud mesdames Ga-
bart, Daut et Vernet, pour implorer la protection de ce général.
Cette circonstance dramatique n'a que le mérite d'être erronée. Le
général Leclerc n'était-il pas trop susceptible d'avoir besoin des
conseils de Rigaud, dans l'Ouest et le Sud, pour consentir à s'en
séparer.
(3) Lisez partout Morpas.
(4) Leclerc au premier consul, 14 ventôse an X (5 mars 1802).
28 PETION ET HAÏTI.
souvenir de ses malheurs, qui avaient été ceux du pays
tout entier, ajoutait encore aux témoignages d'affection
qu'il recueillait de toutes parts. Deux cents officiers ou i
bas officiers parmi lesquels se trouvaient Bonnet, son an-
cien aide-de-camp, et Geffrard, l'ancien chef de la 4e du
Sud, ramenés à bord de la frégate la Créole, de Cuba,
où ils s'étaient réfugiés après la guerre civile, furent !
des premiers à aller lui porter leurs hommages.
L'enthousiasme dont Rigaud était l'objet ne devait
pas échapper à l'oeil vigilant des généraux français.
XX. Un des premiers soins du général Leclerc fut!
de se créer, à l'instar de Toussaint, une garde d'hon-
neur tirée de l'élite de la division Boudet ; puis, com-
prenant de quel poids pouvaient peser les troupes co-
loniales dans les événements actuels, déjà renseigné,
même avant d'avoir quitté la France, sur le mérite des
divers officiers de la colonie, satisfait surtout des rap-
ports honorables que lui fit Boudet sur la conduite de
Pétion pendant la marche récente de Saint-Marc, il
donna à ce dernier, vers le 15 ou 16 ventôse (6 ou 7
mars), le commandement de la 13e demi-brigade (1).
Si c'était réparer en partie l'injustice du ministère,—
(1) Vendôme, surnommé l'Intrépide, était le chef de cette demi-
brigade; mais, toujours malade aux Cayes, il avait rarement paru
à son commandement. Ce légionnaire du Sud, au moment de la
sanglante réaction de Laplume et de Berger, malgré la faiblesse de sa
santé, tenta de s'évader des Cayes, pour aller se rallier à ses frères
partout en état d'insurrection. Arrêté, il fut jeté en prison, d'où il
ne sortit que pour être pendu au Morne-à-Coquilles.
1802 LIVRE VI 29
puisque Pétion n'était pas seulement chef de brigade,
mais encore adjudant-général, —'c'était aussi ravaler
l'ancien commandant en chef de l'armée du Sud, c'était
encore le faire passer d'une arme d'élite, l'artillerie, à
une arme inférieure, l'infanterie, mutation que les mi-
litaires ont toujours regardée comme une disgrâce.
Mais peu importait alors. Pétion accepta avec bon-
heur ce commandement : la 13e n'était-elle pas formée
de ces mêmes hommes du Sud qui avaient servi sous
ses ordres et qui retrouvaient en lui l'officier estimé et
résolu qu'ils avaient connu?
XXI. Tel était le nouveau poste auquel Pétion venait
d'être appelé, quand l'armée française, continuant sa
marche, convergea sur le fort L'Ouverture, connu au-
jourd'hui sous le nom de la Crëte-à-Pierrot, du nom
du morne sur lequel il est assis. Ce fort domine le bourg
de la Petite-Rivière et commande rentrée des Cahos,
montagnes presque inaccessibles où le Premier des
Noirs avait ménagé ses magasins. 12,000 hommes en-
tourent cette bicoque ; mais elle est défendue par
1,500 hommes enflammés, de l'amour de la liberté et
commandés par Dessalines, Magny et Lamartinière,
trois soldats dont le danger a toujours exalté le cou-
rage! trois soldats qui préfèrent la mort à la servitude!
D'abord, le 13 ventôse (4 mars), la division Debelle,
forte de 2,000 hommes, sortie du Port-de-Paix et en
dernier lieu des Gonaïves, vient attaquer le fort. De-
belle perd dans cette affaire 400 hommes ; il est lui-
30 PÉTION ET HAÏTI.
même blessé à la tête, ainsi que le général Devaux.
Le chef de brigade Pambour dirige la retraite sur une
position en arrière.
Leclerc était au Port-au-Prince. À la nouvelle de cet
échec, il ordonne à Boudet de partir avec toutes les
troupes disponibles de sa division, et lui-même ne
tarde pas à le suivre avec la garde d'honneur. Rigaud
faisait partie de son état-major.
Boudet, le 18 ventôse (9 mars), arrive aux Véretles, à
travers les montagnes des Crochus, par le chemin dan-
gereux de Pensez-y-bien.
Le bourg des Vérettes, incendié et désert, offrait en
outre l'horrible aspect d'une multitude de familles
blanches que Dessalines avait fait massacrer, sans dis-
tinction de sexe ni d'âge. Triste présage pour les
Français !
Boudet, cependant, continue dans la nuit du 19 au
20 ventôse (10 au 11 mars) sa marche contre la Créle-
à-Pierrot. Pétion, avec la 13e, formait la tête de la di-
vision, dont l'adjudant-commandant d'Hénin conduisait
l'avant-garde. C'était déjà l'usage de laisser essuyer les
premiers coups de fusil par les troupes coloniales, non
pas, comme on le croit, pour les y exposer avec de
perfides INTENTIONS, mais parce qu'elles servaient d'é-
claireurs aux troupes blanches. Nos soldats ne compre-
naient en cela que le danger auquel ils étaient particu-
lièrement exposés ; ils se plaignaient au milieu de la
marche souvent gênée par le feu des embuscades. Alors
1802 LIVRE VI. 31
on entendit Pétion, qui n'avait jamais aimé que les
postes les plus périlleux, étouffer les murmures de ses
compagnons, et enfin , impatienté, leur dire à voix
basse: « Misérables, n'êtes-vous pas honorés de,mar-
« cher les premiers? Taisez-vous, et suivez-moi (1). »
Enfin, la division traverse l'Artibonite en face de
l'habitation Labadie où, cette fois, la chaleur intem-
pestive du soleil avait favorisé un gué. Vers le soir,
cette division se trouve à la portée du canon de la
Crête-à-Pierrot, et s'élance contre la garde avancée du
fort. Celle-ci démasque les batteries en se précipitant
dans les fossés. Alors la mitraille vomit la mort dans
les rangs de la division française. Boudet perd 400
hommes, et lui-même est blessé.
Le général Dugua, venant de Saint-Marc avec la ré-
serve, devait donner en même temps que Boudet ; mais
il parut trop tard. Néanmoins, il attaqua à son tour,
perdit 300 hommes et fut aussi blessé. .
Dans cette même journée, Leclerc reçut au ventre
une balle morte, et eut quatre aides-de^camp blessés
à ses côtés. Il se retira sur l'habitation Malhies, où se
prouvait son quartier-général.
Alors toutes les divisions reçurent l'ordre de se re-
plier pour se refaire ; elles ne reprirent l'offensive que
(1) «Un chef, dit à ce propos Pamphile deLacroix, qui prêche
d'exemple, est sûr d'être obéi, surtout par les hoirs. » Ce général
eût fait preuve de plus de véracité en disant : par les soldats de
toutes les races.
32 PÉTION ET HAÏTI.
le 1er germinal (22 mars), renforcées de celles que
commandaient les généraux Rochambeau et Hardy, et
conduisant une artillerie formidable.
Mais pendant que Leclerc faisait ces nouveaux prépa-
ratifs, Dessalines avait envoyé Lamartinière établir une
redoute sur une des éminences du morne de la Crête-
à-Pierrot, pour contenir le général Rochambeau. La-
martinière y avait placé trois pièces de canon et une
garnison de deux cents hommes.
XXII. Tout ainsi disposé départ et d'autre, Rocham-
beau, campé sur un mamelon de la Crête-à-Pierrot,
ouvrit un feu terrible sur la redoute où se trouvait La-
martinière, pendant que Pamphile de Lacroix, qui avait
pris le commandement de la division Boudet, dressait,
à la gauche du bourg de la Petite-Rivière, un mortier
contre le fort lui-même.
Rochambeau, par la supériorité du tir de sa batterie,
venait de démonter complètement les canons de la re-
doute; il ordonne d'avancer pour s'en emparer. Mais il
est arrêté sur tout son front par un fossé et un immense
abattis de bois de campêche. Il est obligé de se retirer
après avoir perdu beaucoup de monde.
Pétion, avec la 13e, occupait le front de la division
Boudet. Pamphile, sachant qu'il avait fait ses premières
armes dans l'artillerie, lui offrit la direction de son
mortier (1). Les artilleurs blancs, qui avaient tous servi
(1) « Chose à remarquer, dit le général Fressinet, c'est que le
« général en chef laissa la direction et le commandement de sa
1802 LIVRE VI. 33
en Italie ou en Egypte, sous les ordres de Bonaparte, le
premier artilleur de l'Europe, vinrent entourer l'officier
mulâtre, s'interrogeant des yeux, et impatients surtout
de le voir à l'oeuvre. Mais, à la facilité avec laquelle il
commanda la manoeuvre, à la justesse du tir, chacun
resta confondu, et surtout convaincu que les capacités
sontindépendantes delà couleur de l'épiderme. Une pou-
drière sauta, les tentes de feuillage furent incendiées.
Je ne dirai pas, comme M. Madiou (1), que dans le
fort on criait à chaque parabole des bombes : « C'est
Pétion! Gare Pétion! » car, sans doute, les héroïques
défenseurs de la Crête-à-Pierrot ignoraient alors qui
dirigeait le feu contre eux.
Pourquoi exagérer un mérite qui se recommande
assez de lui-même? J'ai trop de respect pour la majesté
de l'histoire. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que les
dégâts occasionnés par Pétion furent immenses. Et si
l'attaque fut aussi violente qu'habile, que de beaux
traits de courage et d'intrépidité honorèrent les assié-
gés. « Un canonnier, dit M. Descourtilz, voit une bombe
« tomber auprès de son ami malade et endormi : jugeant
« son sommeil trop précieux, il ne veut pas le réveiller,
« s'élance sur la bombe, coupe la mèche allumée, et,
« parson intrépidité, sauve la vie de son camarade, dont
« batterie à mortier au colonel Pétion, aujourd'hui à la tête d'une
« faction. » (Notes manuscrites sur l'expédition de Saint-Domingue.
MINISTÈRE DE LA GUERRE.)
(1) Histoire d'Haïti, par M. Madiou fils, t. II, p. 222.
34 PÉTION ET HAÏTI.
« la mort paraissait inévitable, Un grenadier ne fut pas
« si heureux. Ivre d'un sommeil dont nous étions pri-
« vés depuis trois jours, et s'y abandonnant malgré
« l'imminence du danger, un obus tomba près de lui ;
« on lui crie de s'en garantir en se jetant ventre à
« terre; mais, encore appesanti, à peine s'était-il frotté
« les paupières qu'il disparut à nos yeux (1). »
XXIII. Dessalines, se voyant sur le point de succom-
ber, remit le commandement à Magny, et partit, dans
la nuit du 1er au 2 germinal (22 au 23 mars), pour cher:
cher des troupes, afin d'opérer une diversion en faveur
de ses compagnons. Mais, au morne Nolo, il rencontra
une brigade sous les ordres du général Desplanques.
Cette brigade le culbuta jusqu'au revers du Fonds-
Tobie, lui coupant ainsi toute communication avec la
Petite-Rivière.
Sur ces entrefaites, Lamartinière, ne pouvant plus
répondre au feu de Rochambeau, abandonne sa redoute
dans la nuit du 2 au 3 germinal (23 au 24 mars), et mal
gré un combat occasionné par une méprise, il vient ■
apporter dans la position principale son assurance et
son courage. La garnison, déjà exténuée par la faim et
la soif, ees besoins les plus impérieux de la nature, ré-
duite à mâcher des balles pour se nourrir de leur tritu-
(1) M. Descourtilz, médecin naturaliste, à qui madame Dèssalines
avait sauvé la vie lors du massacre des blancs à la Petite-Rivière,
traîné au fort, servait de médecin à la garnison. Il donne, dans son
Voyage d'un Naturaliste (Paris, chez Dufort, 1809), une intéressante
relation des événements de l'Artibomte.
1802 LIVRE VI 35
ration bourbeuse, était menacée d'un assaut pour le
lendemain : déjà les fascines étaient prêtes. Alors La-
martinière, prenant sur Magny l'autorité première qui
appartient toujours à l'audace, renouvela ce qu'avait si
heureusement exécuté Pétion à la sortie du Jacmel. Il
profite des ténèbres de la nuit, marche dans le plus
grand silence, tombe sur le quartier-général occupé
par Rochambeau, qu'il eût indubitablement pris ou tué
si celui-ci, réveillé en sursaut par les coups de fusil tirés
sur sa grand'garde, n'eût pas eu le temps de se jeter
dans le bois voisin. Lamartinière et Magny n'avaient pas
perdu la moitié de leurs compagnons dans cette mê-
lée. Ils ne laissèrent aux Français que leurs morts et
leurs blessés, quelques canonniers blancs, la musique
de la garde d'honneur, un magasin à poudre qu'ils n'a-
vaient pas voulu faire sauter pour ne pas éveiller l'at-
tention de l'ennemi, quelques fusils et leur artillerie (1).
lis firent leur jonction avec Dessalines sur le sommet
du morne du Calvaire.
Le général Leclerc dirigea sur les Gonaïves la divi-
sion Rochambeau, celle de Hardy sur le Cap, et celle
de Boudet sur le Port-au-Prince. Il revint lui-même
dans cette dernière ville, où son séjour fut marqué par
la déportation de Rigaud.
(1) « Je dirai ici, pour rendre hommage à la vérité, que le mu-
« lâtre Lamartinière agit, dans cette affaire, avec une intelligence
« rare et une intrépidité peu commune. Sa résistance fut vraiment
« étonnante, et sa retraite parfaitement conduite. » (Fressinet, notes
déjà citées, dont Pamphile de Lacroix s'est beaucoup inspiré).
36 PETION ET HAÏTI.
XXIV. L'ordre de déportation, en date du 7 germinal
(28 mars), était motivé sur une lettre que Rigaud avait
adressée à Laplume le 20 ventôse (11 mars) (1), peu de
jours avant son départ, à la suite du général Leclerc,
pour la Crête-à-Pierrot.
Que contenait donc cette lettre de si criminel, qu'elle
pût attirer à ce général un nouveau malheur?
Après avoir rappelé la situation de ses malheureux
concitoyens , Rigaud y disait « que le gouvernement
« français avait rendu justice à sa conduite et à sa fidé-
« lité ; qu'il allait se diriger vers les rebelles incendiaires
« du Nord ( 2) ; qu'ensuite il porterait ses pas vers le
« Sud, pays qui l'avait vu naître et où il avait commandé
« avec honneur et gloire; qu'il espérait n'y trouver que
« des frères, des amis et de bons Français. Enfin il priait
« Laplume de faire la restitution de ses biens à sa soeur
« ou à un M. Deronceray. »
On ne peut attribuer le ton hautain de cette lettre
qu'à l'habitude du commandement contractée par Ri-
gaud. On doit même le blâmer de chercher de sa propre
(1) La présence de Rigaud au Port-au-Prince à cette date prouve
une fois de plus qu'il ne faisait pas partie de la division Rocham-
beau, puisque, suivant le rapport de ce dernier, il se trouvait alors
lui-même dans le Mirebàlais.
(2) Rigaud, sans doute, malgré sa pensée, et pour sûr contrai-
rement à l'assertion de M. Madiou, t. II, p. 202, n'eut pas le temps,
à cette période de notre histoire, de combattre avec acharnement
Toussaint-L'Ouverture. Privé de tout commandement, il ne fit
qu'assister au siège de la Crête-à-Pierrot, la seule affaire où il se
soit alors trouvé,
1802 LIVRE VI. 37
autorité à annuler ce qu'avait ordonné Toussaint, chose
qui n'était qu'au pouvoir de Leclerc. Mais on ne peut
voir, dans la démarche de Rigaud, aucun regret de la
soumission de Laplume au gouvernement de la métro-
pole, comme le dit l'acte de déportation. II est vrai que
cet acte porte en outre que Rigaud avait envoyé « des
émissaires dans le Sud pour ralentir la culture et in-
spirer la terreur aux paisibles citoyens. » Cette dernière
assertion n'était qu'une calomnie des colons, dont La-
plume se faisait sottement et méchamment l'écho. Pour
nous, à travers tous les prétextes dont on colora rem-
barquement de Rigaud, nous ne pouvons voir que la
pensée de calmer les inquiétudes de Toussaint, et de
l'amener plus facilement à faire sa soumission en lui
prouvant, par ce grand acte de sévérité, qu'on n'en-
tendait pas favoriser ses ennemis (1).
Quoi qu'il en soit, le jour même que Leclerc émet-
tait son ordre au général Dugua, ce dernier invitait Ri-
gaud à s'embarquer sur la frégate la Cornélie pour
aller remplir une mission. Une fois rendu à bord, on
lui déclara qu'il était prisonnier, et on lui demanda
son épée. Mais, dominé par une généreuse indignation,
(1) Mais Toussaint ne fut pas dupe de la conduite de Leclerc.
« C'était, dit-il, contre moi qu'on avait amené ici ce général; ce
n'est pas pour moi qu'on l'a rembarqué. Je plains son sort. » « Il
ne pensait pas alors, ajoute M. Isaac-L'Ouverture *, que lui et le
général Rigaud dussent se trouver dans une même prison, sur les
frontières de la Suisse, »
* Mémoires d'Isaac-L'Oaverture, p.321.
T. III 3
38 PÉTION ET HAÏTI.
Rigaud précipita dans les flots cette épée jadis si redou-
table aux ennemis de la liberté (1).
XXV. La lettre de Rigaud et la décision de Leclerc,
mises à l'ordre du jour de l'armée, causèrent une dou-
loureuse surprisé à la population de couleur. Quand on
vint les placarder devant la porte du général Pamphile,
commandant alors une des brigades de la division de
l'Ouest, il avait chez lui la visite de Pétion avec l'état-
major de la 13e. Cet état-major s'arrêta, en sortant, pour
lire le placard. Pamphile, à travers les jalousies, obser-
vait ses mouvements. Les jeunes subalternes, étouffant
des soupirs, n'en décelaient que mieux l'émotion de
leur âme. Un seul homme était impassible au milieu de
la consternation générale : c'était Pétion. Après avoir
tout lu, sans que ses traits perdissent rien de ce calmé
qui ne l'abandonna jamais, même au milieu des plus
grandes agitations de l'esprit, et quand tout semblait
se désorienter autour de lui, il se contenta de dire : « Il
« valait bien la peine de le faire venir, pour lui donner,
« ainsi qu'à nous, ce déboire! »
Ces paroles n'étaient point l'expression dé cette sorte
(1) Ainsi il n'est pas vrai, comme l'annoncent Boisrond-Tonnerre,
p. 30, et M. Madiou, p. 330, que Rigaud fut embarqué à Saint-
Marc. La Cornélie se dirigea vers ,le Cap, où, dit-on, se trouvaient
encore madame Rigaud et ses enfants, revenus de France avec le
général. Transbordé sur le vaisseau le Jean-Sart, Rigaud se rendit
à Brest ; il y arriva le 30 floréal an X (20 mai ,1802). On lui retira ses
aides-de-camp * ; il fut mis au traitement de réforme et envoyé en
surveillance à Poitiers.
* Bigot, Poutu, Ledué, capitaines ; Poisson Paris, lieutenant.
1802 LIVRE VI. 39
de fétichisme que Rigaud inspirait à la plupart de
ses anciens compagnons, et auquel le caractère de Pé-
tion s'était toujours refusé ; c'était l'expression sponta-
née du sentiment de la justice outragée ; c'était encore
une traduction 'involontaire des inquiétudes de l'avenir :
la déportation de Rigaud, de quelque prétexte qu'on
essayât de la couvrir, était un avertissement salutaire
pour un esprit aussi clairvoyant que Pétion. Dès ce jour
aussi, Pétion devenait l'homme de couleur le plus émi-
nent de la colonie ; sa popularité, déjà établie par l'il-
lustration des armes, maintenue par une aménité qui
ne se démentait jamais, le plaçait au premier plan aux
yeux de l'Ouest et du Sud.
Il ne l'ignorait pas, non plus que les généraux fran-
çais. .
XXVI. Pamphile de Lacroix surtout, qui avait été à
même d'apprécier sa bravoure et ses capacités mili-
taires, ne négligeait rien pour attacher à la métropole
un officier d'un mérite aussi transcendant (1). Il obtint
(1) Voici un extrait des notes remises par le général Pamphile
de Lacroix au premier consul, et dont il est fait mention dans ses
Révolutions de Saint-Domingue, t. II, p. 266 :
« Le général Boudet, d'après les ordres du général en chef, avait
mis à la tête de la 13e demi-brigade un officier de couleur venu
de France avec Rigaud. Je n'avais pas tardé à le connaître et à le
signaler au général Leclerc comme l''officier de Couleur qui devait
le plus fixer son attention, en ce qu'il avait autant de moyens que
de courage, et qu'il avait surtout la réserve qui couvre l'ambi-
tion. »
40 PÉTION ET HAÏTI.
pour lui, vers la fin de germinal, le commandement du
camp des Matheux. Chargé, avec la 13e demi-brigade,
par Rochambeau, qui venait de remplacer Boudet, envoyé
à la Guadeloupe pour aidera la pacification, de maintenir
contre Charles Belair et Gabart les hauteurs du Bon-
cassin, de Saint-Marc et des Vérettes , Pétion s'établit
sur l'habitation Dubourg; où se trouvaient les vestiges
d'un fort bâti par les Anglais, pris et rasé par Tous-
saint.
Je me souviens avoir eu communication, par le gé-
néral Pamphile de Lacroix, de plusieurs rapports de
Pétion sur des opérations de cette époque. Ce sont des
prisonniers qu'il fait et qu'il envoie à l'autorité supé-
rieure en les recommandant à sa clémence ; il se porte
garant de la conduite future de beaucoup d'entre eux.
Ainsi, fidèle à son principe, de désarmer la guerre de
rigueurs inutiles , il servait la cause de la métropole
sans avoir à s'attirer les malédictions de ses concitoyens.
Combien en purent dire autant? C'est pourquoi il sera
en droit de s'écrier un jour, en s?adressant à Chris-
tophe : « Quels sont les crimes que j'ai commis dans
« ma carrière militaire? Quel est celui qui peut dire :
« Pétion a injustement sévi contre moi? Qu'il parle : je
« suis prêt à l'entendre.»
Un seul des rapports de ce temps est parvenu jusqu'à
moi ; il est autographe. Je le produis ici, parce que tout
ce qui a trait à Pétion comporte sa signification :
1802 LIVRE VI. 41
« Au camp des Matheux, ce 28 germinal an X (18 avril 1802).
« Le commandant du poste des Matheux et dépendances
« au général de brigade Lacroix.
« Citoyen général,
« Jaloux d'exécuter les ordres dont vous m'avez chargé, je
« me suis empressé de m'entendre avec les troupes des Vé-
« relies pour ouvrir la communication de ce poste avec le nôtre.
« Il a été convenu avec moi que l'habitation Morisseau, dite
« la Source, serait le point de réunion des deux patrouilles.
« Il paraît, citoyen général, qu'il y a eu contre-ordre; puisque
« deux des nôtres se sont rendues au lieu indiqué sans ren-
« contrer celle des Vérettes. Nos patrouilles, dans leurs tour-
« nées, ont conduit au camp plusieurs cultivateurs de cette
« montagne et de la plaine de l'Arcahaye, venant des Cahos.
« Ils rapportent que les insurgés manquent de tout, qu'ils
«sont réduits à quelques épis de maïs, et, par consé-
« quent, forcés de venir en maraude dans la plaine des Yé-
« rettes. .
« J'ai trouvé, dans ma tournée, une pièce de 2 en bronze
« avec son affût, que Charles Belair a laissée enclouée, dans
« les Délices. Je vous prie de me faire passer des munitions
« pour son service.
« Il se trouve, dans les Délices et le Fonds-Baptiste, quel-
« ques cultivateurs armés épars dans les bois ; nous sommes
« à leur poursuite, et j'espère que cette' montagne en sera
« bientôt purgée.
« Le peu de bestiaux que j'ai trouvés dans le quartier où
« nous sommes sert à la nourriture de la troupe, qui ne re-
« çoit que du pain de l'Arcahaye ; mais j'ai appris qu'il y a,
« à cinq lieues des Délices, un troupeau de boeufs que Charles
« Belair a laissé dans cet endroit, n'ayant pu l'emmener lors
« de sa fuite de cette partie-ci ; je m'occuperai de le faire con-
« duire sous bonne éscorle au Port-Républicain.
42 PÉTION ET HAÏTI.
« N'ayant pas vu, jusqu'à ce jour, le général chargé de
« l'inspection des fortifications, je vais m'occuper incessam-
« ment de la réparation du fort des Matheux.
« Je vous désire une parfaite santé.
« Signé : PÉTION. »
XXVII, Cependant, malgré les efforts de Toussaint-
L'Ouverture, les populations ne comprenaient pas la
nécessité d'une plus longue résistance. On ne se res-
souvenait que trop de tout le sang qu'il avait versé, de
sa ligue avec les colons, du rétablissement de la servi-
tude, de la mort de Moyse surtout et des nombreuses
exécutions qui la suivirent.,Mais, en dépit de la fai-
blesse de ses troupes, il voulait pourtant continuer la
lutte. Si le pouvoir l'avait ébloui, l'adversité ne l'abat-
tait pas.
Ce fut la funeste défection de Christophe, à laquelle
il devait s'attendre le moins, qui vint ruiner toutes ses
combinaisons. Elle l'étorina d'autant plus que ce gé-
néral, par l'incendie du Cap, avait donné à penser qu'il
était résolu à faire aux blancs une guerre à mort. Il
livra au général Leclerc 1,200 hommes des 1re, 2e et 5e
demi-brigades, 2,000 habitants que Toussaint pouvait
considérer comme otages, cent pièces de canon qui se
trouvaient dans les mornes soumis à son commande-
ment, une grande quantité de munitions (1).
(1) Leclerc au ministre, du 18 floréal an X (8 mai 1802).
1802 LIVRE VI. 43
C'étaient presque les uniques ressources de la résis-
tance !
Cette odieuse trahison eut lieu le 6 floréal (6 avril).
Le Premier des Noirs était à la Marmelade : il fut con-
sterné ; la garde d'honneur et les miliciens qui l'entou-
raient éclatèrent en imprécations. Magny, qui com-
mandait la garde à pied ; Monpoint et Morisset, qui
commandaient la garde à cheval, lui réitérèrent le
serment de périr avec lui plutôt que d'imiter un crime
aussi lâche. .
Heureux le chef qui dans des circonstances aussi
cruelles peut rencontrer des amis aussi dévoués ! Mais,
réfléchissant à la défection de Glervaux, mulâtre, qui lui
devait tout; de Laplume, qui avait joué un si grand rôle
dans la guerre du Sud; à la capitulation de Morpas et
de Paul-L'Ouverture, son frère ; sachant que la présence
de ces généraux dans les rangs de l'armée française
devait naturellement paralyser l'élan des masses; se
voyant surtout privé par la trahison de Christophe de
tout son matériel de guerre, Toussaint-L'Ouverture
comprit que pour lui, habitué aux grandes choses
bonnes ou mauvaises, il n'y avait plus d'honneur à
poursuivre une lutte inégale ou plutôt impossible. Il
résolut de faire sa soumission, et accomplit ce sacrifice
le 13 floréal (5 mai). « Ce n'était pas, dit M. Laujon (1),
« ce nègre Christophe avec lequel le général Leclerc
(1) Précis historique de la dernière expédition de Saint-Domingue,
p. 71.
44 PÉTION ET HAÏTI.
« avait traité quelques jours auparavant, plein de sou-
« mission, de respect, ne parlant que de repentir et de
« moyens d'expiation. Toussaint, d'un abord dur et fier
« et sans aucune forme engageante, annonça plutôt,
« dans cette circonstance, le regret de la démarche à
« laquelle il consentait que le remords de ses crimes.
« Ce chef altier et féroce était encore ému de la gêne
« qu'il venait d'éprouver, en passant en revue devant
« des hommes aux yeux desquels il avait perdu, non-
« seulement ce caractère de supériorité qu'il avait
« exercé si longtemps, mais pour qui il était devenu un
« objet d'horreur et de mépris. Il ne dissimula donc
« rien de ses sentiments, annonçant sa soumission
« comme une contrainte, refusant en fait de pouvoir
« et d'autorité les offres qui lui étaient faites, se réser-
« vant de rendre les articles de son traité communs
« avec Dessalines, et promettant d'en remplir stricte-
« ment les conditions.
« Tel est, en peu de mots, le résultat de sa confé
« rence avec le général Leclerc, après laquelle il se re
« tira (1); »
Dessalines et Charles Belair sur les exhortations de
(1) Je cite ce passage.de M. Laujon sans en prendre la respon-
sabilité, mais comme contre-partie de l'assertion de Boisrond-Ton-
nerre, qui dit que Toussaint, en rentrant au Cap, n'eut pas le ton
important et fier que conserve un chef qui a vendu cher sa soumis-
sion'':
* Mémoires pour servir à l' Histoire d'Haïti, par Boisrond-Tonnerre, p. 41,
Paris, 1853, chez France, quai Malaquais, 15.
1802 LIVRE VI. 45
Toussaint, firent aussi leur soumission le 22 floréal
(12 mai); mais ils n'y avaient consenti qu'en versant
des larmes (1).
XXVIII. Saint-Domingue, à l'exception d'un ou
deux quartiers, les hauteurs de Plaisance et du Limbe,
semblait avoir recouvré la paix. Alors eut dû commen-
cer l'ère de la véritable liberté, qui avait été si souvent
étouffée sous le règne de L'Ouverture. Mais telles n'é-
taient pas les instructions secrètes du général Leclerc.
Il lui était enjoint au contraire de se saisir des princi-
paux hommes de la révolution « QUI AVAIENT OCCUPÉ
DES GRADES SUPÉRIEURS A CELUI DE CHEF DE BATAIL-
LON, DE DÉSARMER LES NOIRS EN LEUR ASSURANT LA
LIBERTÉ CIVILE, ET DE RESTITUER AUX COLONS LEURS
PROPRIÉTÉS (2), » comme si Toussaint ne les leur avait
pas déjà rendues.
Ainsi, le premier consul lui-même nous dévoile sa
politique : la liberté civile! Mais où est la parfaite
égalité, qui est le premier et le plus important des droits,
puisque de son développement découlent tous les autres
droits?
Il y avait même peu à compter sur cette liberté civile.
Le gouvernement consulaire n'avait-il pas déclaré, dans
son exposé sur la situation de la République, qu'il fal-
lait maintenir l'esclavage dans les colonies restituées
(1) Mémoires du général Toussaint-L'Ouverture, Paris, 1853, chez
Pagnerre, libraire, rue de Seine, 18.
(2) Mémoires de Napoléon, vol. IV, p. 265.
3
46 PÉTION ET HAÏTI.
par la paix d'Amiens? Or, si l'esclavage était bon pour
la Martinique et Bourbon, comment ne l'eût-il pas été
pour Saint-Domingue et la Guadeloupe? Pourquoi, en-
traîné par les criailleries des colons (1), n'en aurait-on
pas au moins tenté le rétablissement dans ces deux der-
nières îles? Et ce qui prouve qu'on n'avait pas l'inten-
tion de garantir aux noirs et aux mulâtres cette liberté
civile, c'est que, se laissant aller aux conseils forcenés
des colons (2), on crut, à la réception des premières dé-
pêches de la Guadeloupe et de Saint-Domingue qui an-
nonçaient que l'insurrection lirait à sa fin, devoir re-
placer ces dernières colonies sous le régime antérieur
à 1789 (3).
Que devenait donc l'exclusion de ce même régime
solennellement faite le 1er frimaire (22 novembre 1801)
par le gouvernement, en faveur de ces deux colonies
elles-mêmes ?
XXIX. Quoi qu'il en soit, le bill du rétablissement de
l'esclavage, rédigé avec une merveilleuse adresse, fut dé-
posé au Tribunat, que présidait M. Chabot. Ce fut
M. Adet qui, dans la séance du 29 floréal (19 mai), fit
le rapport sur l'urgence. Or, notez que cet Adet, ancien
ministre de la République aux Etats-Unis, y avait plus
d'une fois déjoué les menées contre-révolutionnaires de
(1) Mémorial de Sainte-Hélène, vol. IV, p. 259.
(2) Rapport du général Dauxion-Lavaysse au président Pétion.
Voyez Mémoires du général Toussaint-L'Ouverture.
(3) Bulletin des Lois, IIIe série, n° 171 à 219, an X.
1802 LIVRE VI. 47
la faction coloniale. Le décret passa à la majorité de
cinquante-quatre voix contre vingt-sept. Renvoyé au
Corps législatif, la discussion s'ouvrit le lendemain
30 floréal (20 mai). Rabaut jeune présidait le servile
sénat. Le premier orateur qui se fit entendre fut celui
du Tribunat, le citoyen Joubert.
Je relate son discours.
« Sans les colonies, la France ne trouverait pas dans la paix
« le moyen de conserver la gloire et le fruit de ses triomphes.
« Non, non, la France ne sera pas réduite à l'état de tri-
« butaire ; nous en attestons la volonté du peuple français,
« la sagesse de ses législateurs et l'énergie de son gouverne-
« ment.
« Ce ne sera pas en vain que vous aurez fait tant et de si
« grands sacrifices pour reconquérir les colonies que nos aïeux
« avaient formées.
« Qu'elles soient pour la métropole ce qu'elles doivent être.
« Mais pour que ses destinées soient remplies, il faut que la
« culture des colonies soit assurée, il faut vaincre la difficulté
« du climat.
« En Europe, la terre est la matière première. Partout des
« bras s'offrent pour elle ; et nous voyons que les hommes qui
« sont voués aux travaux mécaniques de l'agriculture savent
« se rendre dignes d'être comptés au nombre des citoyens.
« Dans les colonies, les bras sont presque tout.
« L'expérience nous apprend quels sont les bras qui seuls
« peuvent être employés à leur culture.
« Elle nous dit quels sont les êtres pour lesquels la liberté
«n'est qu'un fruit empoisonné.
« Détournons nos regards des tableaux que ces idées nous
« appellent. Si les regrets ne peuvent effacer le passé, que
« du moins l'avenir ne lui ressemble pas.
II

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