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Petit-Cœur

De
180 pages

Dans la petite cour de ce collège provincial, Séverin va languissamment d’arbre en arbre ; il jouit de sa rêverie et du soleil. Octobre : ces chaleurs tardives et délicieuses, où se répandent les dernières flammes de l’été, où vibre déjà le subtil frisson de l’automne. Le léger ciel bleu baigne les maisons ; sa lumière se dore et se volatilise autour des tuyaux noirs qui surmontent les cheminées ; elle pénètre ainsi qu’une blonde fumée le feuillage des acacias.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Jean Viollis

Petit-Cœur

Roman

A ma sœur Aurélie

I

Dans la petite cour de ce collège provincial, Séverin va languissamment d’arbre en arbre ; il jouit de sa rêverie et du soleil. Octobre : ces chaleurs tardives et délicieuses, où se répandent les dernières flammes de l’été, où vibre déjà le subtil frisson de l’automne. Le léger ciel bleu baigne les maisons ; sa lumière se dore et se volatilise autour des tuyaux noirs qui surmontent les cheminées ; elle pénètre ainsi qu’une blonde fumée le feuillage des acacias. Et Séverin s’étonne, avec une mollesse exquise, d’être tout attristé de clartés et d’odeurs.

Il marche, un peu ému de ses douze ans précoces, à la fois heureux et fâché d’être sans pensée, de savoir regarder le beau ciel entre les feuillages, et de sentir parfois à son visage les souffles de parfum qu’exhalent les arbres mourants. Ses camarades, dans la cour, jouent avec tapage. Un petit garçon, dont le visage excité se perle de sueur sous les cheveux roux, court vers lui et crie au passage :

  •  — Petit-Cœur ! Viens-tu jouer au paranquet ?
  •  — Non, merci, c’est trop fatigant.

Aussitôt Séverin pense : « Pourquoi ne pas courir et sauter comme eux ?... » Il Voudrait bien s’amuser avec ses camarades. Il les regarde avec amitié, presque avec envie. Mais il ne sait pas se joindre à eux.

Leurs bonds et leurs cris ne le troublent pas : ils sont mêlés, pour lui, à ce charme ardent de l’heure alourdie. Quatre heures : la chaleur du jour ne s’est pas encore apaisée ; Séverin, dans sa promenade, évite les murs brûlants ; l’air desséché luit sur les vitres des fenêtres ainsi qu’une poussière d’or.

Mais sa mélancolie confuse se précise : « Mon thème... » — Aujourd’hui, tout l’amollit et le porte à la paresse. Il songe à la nécessité de faire son thème tout à l’heure, afin de pouvoir, après souper, aller se promener aux Bouquets : les Bouquets sont un jardin public, où il voit chaque soir une petite fille dont il ignore tout sinon qu’il l’aime... — « Je ferai mon thème à l’étude. » Il est très décidé. Mais un peu d’air vient caresser ses tempes ; et Séverin ferme les yeux : ses incertitudes sont revenues... Quand il reprend sa lente promenade, ce souci pèse encore sur son âme indolente.

Séverin ramasse un caillou lisse et blanc, le fait glisser dans ses mains machinales, se plaît à le sentir fuir et revivre entre ses doigts. Mais une sorte d’oppression accable son coeur ; il s’intéresse au jeu de ce caillou, sans pouvoir y absorber son attention ; il soupire plusieurs fois avec effort.

« Le thème !... » — Séverin lance avec irritation son caillou sur le tronc d’un arbre : une petite plaie verte apparaît, l’enfant sent croître son dépit, il a presque honte ; il pose doucement sa main sur l’écorce meurtrie.

Maintenant il s’arrête, avec un pli douloureux au coin des lèvres, devant le grand mur au plâtre craquelé : il y voit souvent des insectes, et guette si quelque araignée à longues pattes ne va pas sortir d’un trou et courir obliquement avec une allure maladroite. Mais il entend soudain un rire atroce, vide et faux : c’est une vieille dame gâteuse et folle, qui habite la maison contiguë ; parfois elle rit ainsi, agacée. Séverin se sent abîmé de tristesse, malade à pleurer, tandis que les cris de ses camarades redoublent et qu’une odeur de poussière brûlée blesse sa gorge.

Le voilà qui s’éloigne avec dégoût du mur chaud, va vers la pompe et rafraîchit ses mains ; l’eau rejaillit au soleil : Séverin agite ses deux mains, et prend plaisir à faire envoler d’elles mille étincelles détachées.

Mais une cloche sonne, c’est l’heure d’entrer en étude.

« Mon thème... »

Séverin, assis devant son bureau de bois noir, levait la tête et regardait avec malaise les cartes de géographie, vertes et ternes, qui gisaient aux murs de l’étude. Silence ; à peine si l’horloge bat. Le pion maussade feuillette un livre déchiré ; les enfants écrivent lentement, penchés vers la page, ou se reposent sur leur coude ; les plumes vont sur le papier avec un mince grattement ; parfois, un pied qui se déplace râcle le plancher, une toux ennuyée sonne et se perd dans la salle.

Séverin était mécontent de lui-même ; il avait mis son dictionnaire près de lui et ne l’ouvrait pas. Il comprenait que s’il commençait son thème, il parviendrait à le finir ; mais il ne pouvait s’y résoudre. S’occuper du papier, de son porte-plume, du sens des mots, c’était un effort dont ce soir il ne se voyait pas capable. Séverin, petite nature trop frêle, toute de délicatesse et d’élégance, ne sait se résigner à ce qui lui déplaît : il souffre et s’énerve, les yeux pleins de larmes ; il ne vaincra pas sa fierté. Il se souvient avec un orgueil ingénu que ses camarades l’appellent : Petit-Cœur...

La chaleur, que dans la cour il sentait à peine, l’incommodait maintenant et le faisait longuement soupirer. Par la fenêtre ouverte, il vit les toits brillants, les cheminées, et un acacia qui remuait avec douceur ses feuilles pâlies. Aucun bruit ne montait de la petite ville ; à peine si de temps en temps on entendait le roulement étouffé d’une voiture longeant le collège ; un peu de poussière venait alors dépasser la crête du mur. Parfois arrivaient, indistincts, les sanglots secs d’une harpe voisine. Séverin, détournant un peu la tête, aperçut en face de lui, dans la maison opposée, la gâteuse au rire mauvais, qui contemplait avec hébétude le ciel incendié, ouvrait la bouche, et souffrait obscurément d’une soif qu’elle ne savait exprimer.

Il Souleva le battant de son bureau, et là, dans l’ombre, il respira avec ivresse et désespoir une fleur en étoffe, grossièrement parfumée, qu’un dimanche de l’autre année il avait gagnée à un tir forain.

Alors, fermant les yeux, Séverin revit le jardin public et, dans l’odeur molle et vivante des fleurs d’automne et du gazon, sa mystérieuse petite amie. Avec un sourire charmé, il écouta battre son cœur... Ah ! qu’elle lui semblait élégante et fine ! Il l’apercevait, chaque soir, se promenant avec sa bonne ; ils se faisaient des signes dans la nuit, effeuillaient des pétales et s’affligeaient naïvement de leur infortune. Aujourd’hui, pour sortir, Séverin devra chez lui présenter le thème à sa mère, ou mentir. Il presse son front, sans se décider. Il songe trop à son amie ; penser à elle s’impose à lui comme un devoir. Il ne s’attarde pas ainsi à des coquetteries de sensibilité, mais il subit comme une nécessité invincible, et dont il souffre, et qu’il ne peut pas fuir.