Petites lettres à la Montagne / par l'abbé Henri Planet

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Librairie des contemporains (Paris). 1870. 1 vol. (268 p.) : pieces limin. ; in-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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PETITES LETTRES
A LA MONTAGNE
PARIS. — IMPR. H. CARION, RUE BONAPARTE, 64.
PETITES LETTRES
A LA MONTAGNE
PAR
L'ABBE HENRI PLANET
PARIS
LIBRAIRIE DES CONTEMPORAINS
13, RUE DE TOURNON.
1870
A SA GRANDEUR
MGR MERMILLOD
EVÊQUE D'HÉBRON
Auxiliaire de Genève
A M. L'ABBE HENRI PLANET
MONSIEUR ET AMI ,
Vous me dédiez l'ouvrage que vous publiez
sous ce titre : Petites Lettres à la Montagne.
Je vous félicite de ce travail ; en présence
des périls que fait courir à l'Europe la question
sociale, il est du devoir de tous de ne pas fuir
ce redoutable problème. Il faut l'aborder avec
intelligence et courage. L'abstention ne peut
qu'aggraver le danger ; la résistance aveugle
hâterait une terrible explosion. Mais il faut
éviter de chimériques illusions. Ne soyons ni
courtisans, ni conspirateurs. Les ouvriers ont
droit à être enseignés sans être flattés ou fla-
gellés-.
Vous avez compris ce devoir. Vos Petites
Lettres, écrites en style sobre, lumineux, at-
trayant, exposent la plaie actuelle ; mais elles
montrent aussi le remède. Qu'elles soient les
bienvenues au foyer du travailleur ! Elles lui
révèlent que dans cette élévation du peuple
il y a un ferment évangélique qui est la justice,
mais elles lui apprennent aussi que la convoi-
tise et la haine, c'est la révolution.
Il y a entre ces deux points de vue toute la
différence qui existe entre le fleuve fécond et
le torrent dévastateur. « Chose étrange ! a dit
un historien, certains peuples perdent souvent
dans la liberté la dignité qu'ils avaient dans
l'esclavage. » La liberté vient de la foi ; toutes
deux disparaissent ensemble.
Vous le dites très-bien dans vos Lettres. Que
Dieu leur donne le succès qu'elles méritent.
Recevez l'expression de mon affectueux dé-
voûment.
GASPARD,
Evêque d'Hébron, auxiliaire
de Genève.
Genève, 1er novembre 1869.
fête de la Toussaint.
PETITES LETTRES
A LA MONTAGNE
I
Ces Petites Lettres ne viennent pas de la
montagne, comme celles du philosophe
genevois; elles y vont.
Nous entendons parler de cette Montagne
politique que les dernières élections géné-
rales ont fait repousser au sein de notre
Parlement français.
1
— 2 —
Personne n'ignore, en effet, qu'il y a
montagne et montagne, et qu'en ce genre,
toutes les merveilles ne sont pas en Suisse.
Les touristes, — les connaisseurs s'en-
tend, — estiment de plus en plus que les
Alpes françaises valent les Alpes helvéti-
ques pour la beauté des sites, l'étendue et
la limpidité des horizons. Rousseau à sa
manière, Tôpffer à la sienne avaient sur-
fait beaucoup, paraît-il, leur orographie
nationale. Töpffer et Rousseau ont fait leur
temps.
Donc, on a découvert que nous sommes,
nous aussi, un pays de montagnes, de pit-
toresques montagnes, un pays fait pour
l'imagination des étrangers et des étu-
diants, un pays qu'il faut visiter, décrire,
chanter, mettre en prose et en vers, en
musique et en images, un pays de va-
cances.
Or, ce que le passé et les révolutions
— 3 —
primitives du globe nous ont légué en fait
de curiosités géologiques n'est rien à côté
de ce que nous offrent le présent et ses ré-
volutions en fait de curiosités sociales.
En politique de môme qu'en géologie,
la montagne se présente comme un mons-
trueux phénomène qui attire par sa mons-
truosité même et qui captive absolument
l'attention.
La science affirme, ou à peu près, que
la formation des Alpes est contemporaine
de l'apparition de l'homme sur la terre.
En vérité, comment ne pas rattacher, par
une touchante analogie, cette donnée scien-
tifique à cette donnée historique qui place
le berceau de l'homme moderne à côté de
la montagne suisse de Rousseau et de la
Montagne française des apôtres de 92!
Pour être de récente éclosion, cette der-
nière n'en est pas moins très-élevée déjà,
— 4 —
et pour être toujours en travail, elle
donne mieux que des souris...
N'oublions point cependant que la tradi-
tion profane et la tradition sacrée ont fait
de la montagne un symbole aussi puissant
que vénérable. Composée d'éléments in-
destructibles, dominant la terre avec une
souveraine majesté et paraissant la relier
au ciel, elle se prêtait merveilleusement à
l'allégorie. Les hommes firent un trône de
ce que les prophètes ont appelé l'escabeau
de Dieu, — les princes ne devraient pas
oublier les prophètes, pas même les princes
constitutionnels. Sur ce trône le genre hu-
main fit asseoir tout ce qui domine le
monde, tout ce qui lui inspire la vie et
l'ordre, tout ce qui le soutient, l'honore et
le gouverne : la religion, ses temples, ses
autels et ses oracles, la sagesse, la poésie,
la justice, la gloire. Du Sinaï à l'Hélicon et
— 5 —
au Parnasse, du Liban au Capitale et du
Capitole au Thabor et au Calvaire, l'his-
toire nous montre en un sublime relief
tous les cultes de l'humanité, toutes les
royautés qui ont avili ou relevé son front :
le culte et la royauté de l'homme, le culte
et la royauté du démon, le culte rédemp-
teur et la royauté éternellement répara-
trice du Christ immolé et ressuscité.
Ce symbole de la montagne fut univer-
sel, universelle aussi la vénération dont
on l'entoura.
Sur ce symbole et sur cette vénération
des peuples, les révolutionnaires ont en-
trepris de refaire à leur profit un grand
pèlerinage politique qui tiendra à la fois
du Sinaï, du Capitole, du Thabor et même
du Calvaire ! Il y aura beaucoup d'oracles,
beaucoup de messages sacrés. Cette reli-
gion se verra de loin, sur un sommet ab-
— 6 —
solument vierge de toute superstition et
resplendissant d'une lumière que le monde
n'a pas encore connue. Enfin, ils s'en van-
tent, cette montagne ne sera point de celles
dont Jéhovah a consacré les cimes !
Elle se dressera sur la route des sociétés
modernes pour regarder en face et tenter
d'humilier l'antique et sainte montagne des
révélations divines, la montagne qui s'ap-
pelle de son vrai nom le Christ et où siége
l'Eglise. Mons pinguis, mons coagulatus;
mons in quo beneplacitum est Deo habitare
in eo.
Désormais les peuples, en s'avançant
dans l'avenir, devront forcément passer
dans ces thermopyles étroites de la vé-
rité et de l'erreur, du Christ et de Satan,
comme le peuple juif, en entrant dans la
Terre promise, passa entre les deux mys-
térieuses montagnes de Garizim et d'Hé-
bal.
— 7 —
Sur la première, Dieu avait fait pronon-
cer la bénédiction, sur la seconde la malé-
diction, et à ces deux sommets, à ces deux
paroles prophétiques tenait, pour ainsi
dire, toute la destinée de ce peuple, lui
aussi prophète de tous les autres.
Nous avons en Europe, depuis un siècle
surtout, une montagne de malédiction,
une montagne où retentit le mensonge, où
s'étale le culte des dieux étrangers , où
l'encens et les oracles se prodiguent en
faveur de ce qu'ils appellent l'idée mo-
derne, et qui n'est autre, dans l'intention
de ses prêtres, que la ruine complète et
prochaine de la religion et de la société.
La société et la religion continuent à
s'affirmer sur la montagne de bénédiction
à laquelle l'immutabilité est divinement
promise. Cette promesse nous suffit, mais
elle était nécessaire, car, s'il n'y a pas à
— 8 —
redouter de suprême défaite, il faut s'at-
tendre à de continuelles batailles. Le sort
en est jeté. Le monde devra souffrir et
combattre entre ces deux attractions con-
traires et violentes qui se disputent son
coeur et son esprit; entre la bénédiction
qu'il avait reçue et la malédiction qu'il a
laissé prononcer et s'établir sur sa tête.
Pones benedictionem super montem Garizim,
maledictionem superrnontem Hebal 1.
Cette opposition radicale, pleinement ré-
vélée et visible désormais comme deux
montagnes qui se regardent, est,de l'aveu
de tous, le fait le plus considérable comme
aussi le plus caractéristique de notre épo-
que.
L'illustré évêque auquel nous dédions
ces pages l'a dit un jour avec une grande
éloquence, en exposant aux catholiques
1. Deut., XI, 29.
— 9 —
de Genève, dans une lettre pastorale qui
vaut un livre 1, les éléments nombreux
de la lutte contemporaine, ses origines
anciennes, ses causes profondes, les hai-
nes incomparables qu'elle engendre chez
nos ennemis, et malgré tout cela les es-
pérances invincibles qui restent aux vrais
chrétiens.
" La contradiction, disait-il, ne fut ja-
« mais plus flagrante, jamais la lutte ne
" s'annonça plus grave. Et, remarquez-le
" bien, N. T. C. F., il ne s'agit plus, comme
« aux premiers siècles du christianisme,
" de fermer la porte à l'Eglise et de lui
" interdire l'entrée ; elle a pénétré dans la
« société chrétienne ; elle l'a pétrie de ses
" mains ; elle l'anime encore de sa vie ;
" elle y est chez elle. On veut l'en exclure
« et l'en chasser. "
1. L'Eglise et le siècle, lettre pastorale de S. G. mon-
seigneur l'évêque d'Hébron pour la carême de 1868.
— 10 —
A ce propos, Monseigneur rappelait très-
heureusement aussi les paroles d'un publi-
ciste " de foi et de mérite ", auxquelles les
circonstances présentes donnent le plus
grand air d'actualité :
" Aujourd'hui la question chrétienne
" est partout et domine tout.
« Plus que jamais, à cette heure, il n'y
" a de combat, il n'y a de luttes, il n'y a de
« controverse, et dans les travaux de l'es-
« prit et dans les labeurs de la politique,
" et même sur les champs de bataille, que
« pour et contre le christianisme.
" Il n'y a qu'un but dans toutes les
« machinations du siècle présent'; il n'y a
" qu'une passion au coeur du parti qui
" mène l'Europe sous des noms et sous
« des voiles divers, sous toutes ces appel--
« lations vagues et banales dont se contente
" si facilement l'esprit superficiel de notre
" siècle. Il s'agit uniquement de savoir si
— 11 —
« l'Europe sera ou ne sera pas chrétienne1."
A la même époque, l'évêque d'Hébron
se faisait entendre à Paris, et dans deux
discours 2 où il serrait de plus près la
question moderne, qui est principalement
la question ouvrière, il proclamait devant
les riches qui étaient là, et en faveur du
peuple, des vérités courageuses qu'il n'est
plus permis de dissimuler ou de taire.
Il disait : " Ce mouvement des
« classes ouvrières nous apparaît comme
" un torrent qui descend des montagnes ;
1. M. F. de Champagny, Les Césars, quatrième édi-
tion, 1868, préface.
2. Premier discours : L'Eglise et les ouvriers au XIXe
siècle, prononcé à Sainte-Clotilde en faveur du Cercle
des Jeunes ouvriers, le dimanche 23 février 1838. —
Second discours : Les Ouvriers au XIXe siècle, en fa-
veur de la Société pour l'amélioration et l'encourage-
ment des publications populaires, prononcé dans la
chapelle de l'Oratoire, le lundi 16 novembre 1868. —
Paris, librairie liturgique-catholique, L. Lesort, rue
de Grenelle-Saint-Germain, 3.
— 12 —
« il peut tout détruire sur son passage,
« semer la ruine dans nos vallées ; mais
« ce doit être l'honneur de la sainte Eglise
« catholique d'aller à ces forces, de leur
« créer des digues , de canaliser ces flots
" impétueux et d'en faire, au XIXe siècle,
" un fleuve puissant et fécond. "
Puis,reprenant, à la fin, dans une rapide
et éloquente conclusion, la solution chré-
tienne qu'il venait d'exposer, Sa Grandeur
ajoutait : « Que l'amour chrétien renverse
« les idées fausses et les répugnances bar-
« bares. L'Evangile vous dira que vous êtes
« frères, OUI, ABSOLUMENT SEMBLABLES, AB-
« SOLUMENT ÉGAUX ; pas une vertu; pas un
« vice, pas un droit qui ne vous soit com-
« mun. Tous, sans exception, vous êtes
« soumis à cette grande loi du travail que
« j'ai proclamée déjà; et vous, riches sur-
« tout, vous ne pouvez la fuir, vous avez
— 13 —
« reçu votre salaire : vous êtes payés d'a-
vance. "
Paris s'émut d'un pareil langage; la
France s'émut aussi et fit un immense
écho à ce cri puissant qu'on a bien appelé
un cri « précurseur. »
II
Il faut prendre le temps comme il est, et
le suffrage universel quand on le donne.
En France, on affirme que le suffrage
universel peut désormais raisonner comme
Descartes et dire, en grand garçon qu'il
est : Je pense, donc je suis.
Ce n'est pas l'avis de tous. Plusieurs
même ne professent à l'endroit du scrutin
d'autre opinion que celle de Talleyrand à
propos de la parole. Ils diraient volontiers :
Si la parole fut donnée à l'homme pour
déguiser sa, pensée, le suffrage est parfois
— 16 —
offert aux nations pour déranger leur es-
prit et embrouiller leurs affaires.
Cette manière de voir ne doit pas être
celle de la Montagne, évidemment
Après tout, qui sait ? en y bien réflé-
chissant, nous n'en répondrions pas.
Pour nous, sans nous expliquer sur le
principe, nous tenons en grande considé-
ration les faits et gestes des électeurs fran-
çais.
Tout récemment, ils ont usé de leurs
droits et remis en scène un parlement de
leur façon. L'on sait même que la volonté
nationale s'étendant sur les eaux politi-
ques, comme la verge de Moïse sur la mer
Rouge, les a passablement divisées. Gou-
vernement d'un côté, tiers parti de l'autre
se sont désagrégés tout à coup, et se regar-
dant comme deux murailles, ont laissé
entre eux un espace vide où la liberté se
proposa de passer à gué. Elle y poussa son
— 17 —
char ; mais les eaux. retombèrent un peu,
détrempèrent le sol et le char s'embourba,
(que M. Bourbeau nous pardonne, nous ne
le visons point.)
Malgré tout, ce vote eut une significa-
tion et il reste. La France, interrogée sur
sa pensée politique, a dit alors : Ma pensée
est que je dois être libre.
Ajoutons qu'on s'y attendait.
Ce n'est pas cependant que le jury d'exa-
men n'eût beaucoup spéculé sur la jeu-
nesse du candidat, sur sa timidité natu-
relle, sur son inexpérience de la vie pu-
blique. Il cherchait manifestement à fati-
guer son esprit pour faire échouer sa ré-
ponse. Bien n'y a fait. Le pays a prouvé
qu'il n'est plus un enfant; il reste jeune,
mais il est mûr ; il a conquis des certi-
tudes, il sait les affirmer, il a franchi les
premiers degrés de l'initiation politique,
il aspire enfin à passer maître dans l'ordre
— 18 —
de ses destinées , parce qu'il est suffisam-
ment maître de lui.
Voilà ce que le pays a voulu dire par
son vote.
Les élections du 24 mai nous avaient
révélé déjà cet excellent résultat, celles du
7 juin l'ont confirmé. Au second tour, en
effet, la France et surtout Paris avaient à se
prononcer catégoriquement sur une ques-
tion de justice, d'honneur, de bon sens. Les
circonstances faisaient un appel suprême
à la pensée intime, à la conscience des
électeurs. En apportant dans l'urne l'ex-
pression de cette pensée et le mot de leur
conscience , les électeurs ont fait une dé-
claration dont la lucidité est singulière-
ment fortifiée par la réflexion.
Le pouvoir personnel est donc con-
damné, parce qu'il est désormais sans
raison. Saura-t-il le comprendre?
— 19 —
C'est douteux. Si le pouvoir personnel
est sans raison, il prétend n'être pas sans
excuse et il en est à plaider la circonstance
atténuante. La circonstance atténuante, on
la connaît, c'est le parti radical avec toutes
ses menaces.
Ce parti est rentré en scène avec du
bruit, il pose pour la terreur. Il arrive à la
Chambre et débouche dans la rue. Des po-
pularités à surprise et des attroupements
à effet ont paru rattacher 1869 à 1848 et
aux dates légendaires de notre révolution.
Le radicalisme a au moins passé dans la
langue, c'est déjà un mot, un mot très-
enflé même. On prétend sérieusement qu'il
s'y trouve autre chose que la puissante
respiration de M. Gambetta, les gestes de
M. Ferry, la littérature et les volumes
de M. Bancel, autre chose même que la
médecine du docteur Raspail qui doit pour
le sûr agiter et gonfler tous les tissus,
— 20 —
même celui des mots. C'est donc qu'il y
aurait quelque chose.
Du reste, voyez, ajoute-t-on, le radi-
calisme, c'est Paris, c'est Lyon, c'est
Marseille. Le radicalisme, c'est l' éternelle
revendication et l' éternel devenir. Le ra-
dicalisme, c'est une majesté, la plus in-
traitable de toutes, la seule qui reste et
avec laquelle toutes les autres auront à
compter. Le radicalisme vient avec des
souvenirs et les plus grands de l'histoire ;
il est de plus, pour les beaux esprits, un vrai
poëme. Et quel poëme ! En Italie, la Rome
antique et son immortelle république, puis
Rienzi, Mazzini; en Allemagne, Jean Huss
et Luther; en France, la Convention. Le
radicalisme a des patriarches. — Oui, il
a même des mythes — les mythes qui
sont la force, des religions ! — Le mythe,
c'est M. Raspail; le patriarche, M. Raspail.
Il a encore des revenants, toujours M. Ras-
— 21 —
pail. — Avec ses patriarches, ses mythes,
ses revenants, le radicalisme tient le passé.
Il s'empare de l'avenir avec Rochefort!
En vérité, c'est trop. Pour toutes ces rai-
sons mêmes qui semblent le préparer et
l'instituer en France, nous avouons fran-
chement ne point prendre au sérieux en
politique le radicalisme français. Il ne sau-
rait être, comme nous l'avons vu, qu'une
catilinaire de cabaret, une marseillaise
affadie, une rangée de lampions rouges sur
la corniche des bureaux d'un Rappel quel-
conque., et futur !
On a dit : la France n'est radicale en
rien.
Voilà le vrai !
III
En deux mots :
Le parti radical est impuissant comme
organisation politique.
Mais, il faut le reconnaître, le parti ra-
dical est très-actif comme démoralisation
sociale.
Cette distinction est fort importante.
Politiquement impuissant, le radicalisme
ne saurait autoriser le gouvernement à
nous mettre tous au pain sec, en fait de
liberté, sous le beau prétexte de corriger
les intempérants.
— 24 —
Moralement pervers, et par suite très-
dangereux pour l'ordre public, il oblige
les honnêtes gens, les chrétiens et surtout
l'Église et même le gouvernement à dé-
masquer sans cesse le désordre de ses idées
et de sa conduite, à faire tomber son in-
fluence en ruinant son crédit.
La Révolution a force gens qui dé-
clament beaucoup, parfois ils ne décla-
ment pas mal. Les masses, encore naïves,
se montrent sensibles à ces émotions scé-
niques. Puis, grâce au progrès moderne,
elles sont suffisamment couturées de vi-
laines blessures où le vinaigre des haran-
gues mord comme la braise. Ces grands
comédiens le savent. Ils paraissent donc
convaincus. Entre eux et les masses re-
muées il se fait une cohésion tenace qui
s'entretient de la fourberie des uns et de
la sottise des autres. Là, pas d'idées, tou-
jours des transports. Cela réussit, quoi
— 25 -
d'étonnant? Il y a quinze siècles, ces
hordes aveugles qui suivaient à travers
l'Europe d'autres révolutionnaires bien
autrement célèbres que les nôtres, avaient-
elles des idées ? Non. Elles étaient lancées,
voilà tout; lancées par Genseric ou Attila,
lancées surtout par les bardes et les trou-
badours. Bardes et troubadours chantaient
sur tous les tons de courir sus à l'empire.
Les hordes flairaient. Rome comme la
meute flaire le sang chaud. On affamait
les chiens, il suffisait de les rompre.
Point de Genseric, point d'Attila dans la
démocratie des Deux-Mondes, mais des
troubadours, — pauvres troubadours ! Ils
s'essaient aussi à lancer le peuple. Nous
avions déjà le troubadour Pelletan,le trou-
badour J. Simon ; le dernier champ de mai,
nous a donné le troubadour Bancel, les
troubadours Gambetta, Ferry, etc, et avec
eux pas mal de jolies chansons.
2
— 26 —
Eh bien ! il s'agit de rompre ce charme
de la poésie et de la haine révolutionnaire,
— ici, c'est la haine qui fait toute la poésie
et encore est-ce de la haine de contrefa-
çon au service de sentiments qui ne va-
lent pas mieux.
IV
Insistons sur la nullité politique du parti
radical.
Ailleurs qu'en France, c'est autre chose
que la nullité, nous le reconnaissons.
En Allemagne, en Suisse, en Italie, en
Grèce, sur les flancs de l'empire ottoman
et dans les entrailles de la Russie, oui,
c'est autre chose. Il y a là une doctrine,
une volonté servie par des passions et des
chefs sérieusement dressés à leur rôle.
Dans ces conditions le radicalisme tra-
vaille, il lutte, peut-être il triomphera.
— 28 —
Mais la France le repousse par tout ce
qu'elle est. Quelques audacieux n'entraîne-
ront pas invinciblement la masse, et
même certaines influences épidémiques
d'un effet plus général, venues des fron-
tières et se répandant sur le pays n'attein-
draient pas cette vitalité puissante et ce
tempérament régulier que nous ont faits
quatorze siècles de civilisation chrétienne,
Le radicalisme va bien aux pays héréti-
ques, schismatiques et apostats, aux pays
travaillés et affaiblis par les révolutions
religieuses, qui sont les plus gravés, et par
Ia longue habitude des désordres de l'âme,
qui sont les plus grands. Ils ont le plus,
comment n'auraient-ils pas le moins ?
Quant à nous, Dieu merci, notre tradi-
tion chrétienne encore puissante, notre
bon sens, pourquoi ne pas dire notre es-
prit? et ces crimes mêmes de notre révo-
lution dont l'horreur nous pèse, tout cela
— 29 —
nous arrête et nous devient une garantie
de notre absence de complicité sérieuse
dans les conspirations qui cherchent à en-
lacer l'Europe. Puis la France n'est pas
un pays d'aventures, son esprit est posi-
tif, il domine les individus et la famille,
il éloigne les masses de ces entreprises
ténébreuses, de ces coups à fond, de ces
folies, de ces immoralités épouvantables
qui ruinent la fortune et l'honneur et qui
font surgir, comme seul moyen de les ré-
parer, les rêves sinistres du radicalisme.
Non, nous n'en sommes pas là.
Voyez à Paris. Il y a eu des émeutes,
était-ce sérieux? Comme agitation, peut-
être , comme émeute, non. C'était beau-
coup moins la furie française que la fan-
taisie française. En tous cas, y avait-il
une idée politique, des convictions, des
résolutions? Non; mille fois non. Il n'y
avait rien de cela ; il n'y avait même pas
2.
— 30 —
de drapeau, pas de cocardes; il y avait
quoi? Hélas! oui, de l'argent blanc
dans les poches des gamins !
D'après le Réveil, " il y avait eu, disait-
on, de l'argent distribué " et il ajoutait :
« Il faut qu'on sache qui l'a donné, qui
l'a reçu. — " Nous sommes de ceux, pré-
tendait à son tour le Constitutionnel, qui
croient que la lumière doit se faire sur les
troubles de ces derniers jours, et nous
sommes convaincu qu'elle se fera, » —
C'est certainement entre le Réveil et le
Constitutionnel que le débat devait se cir-
conscrire et se clore.
On n'en a plus reparlé !
Ne le dissimulons point toutefois, le ra-
dicalisme a bien un rôle en politique, un
rôle de dupe ou de compère, un rôle très-
funeste. De lui-même il n'a que l'incapa-
cité politique, mais il sert admirablement
les habiletés du pouvoir, par les prétextes
— 31 —
qu'il lui donne pour rester absolu. Sous ce
rapport il est dangereux, très-dangereux
pour l'avenir de nos libertés. C'est un in-
strument d'Etat, une réclame à l'usage du
despotisme. Aussi toute la tactique du des-
potisme consiste à abuser assez du gou-
vernement personnel pour qu'il soit tou-
jours nécessaire de le maintenir contre
certaines réactions bruyantes qui paraly-
sent les réactions calmes et réfléchies de
la conscience publique. On a dit que le
despotisme se ruinait par ses excès, il est
malheureusement vrai de dire aussi que
ses excès mêmes le soutiennent long-
temps.
Le despotisme le sait, et il se sert de sa
science.
Que fait-il?
Autant que possible, il abaisse les âmes.
A force de les pousser au ruisseau, un
certain nombre y fait naufrage. Puis, lasses
— 32 —
de cette fange , quelques-unes essaient
d'en sortir, mais souillées? horribles, in-
supportables à elles-mêmes , faites pour
épouvanter les oisifs et les curieux du ri-
vage. Drapées d'un haillon et d'une ha-
rangue, elles demandent vengeance; et se
font à grand bruit mandataires respon-
sables de toutes les victimes. De danger
réel, il n'y en a pas pour le gouvernement.
La démoralisation qu'il a propagée a tout
prévu. Elle gâte les âmes pour leur ino-
culer la fièvre de l'impatience, mais elle
les gâte assez pour que cette impatience
soit lâche, et ses convulsions à la fois
ignobles et risibles.
Abaisser ! c'est l'art de l'absolutisme,
son art suprême, son art dans la politique
intérieure et dans la politique extérieure.
Oui, le gouvernement a constamment
procédé, par une stratégie révolutionnaire,
au maintien et à la splendeur de son pou-
— 33 —
voir césarien. Dans cette manoeuvre le
radicalisme a servi de base d'opérations.
Les premières libertés qu'il a plu an
gouvernement de nous accorder étaient de
pures flatteries à l'adresse de la Révolu-
tion, libertés hypocrites, matérialistes, li-
bertés de chair et de sang : la liberté d'ac-
croître la honte et le poids du corps,
la liberté d'emprisonner l'âme, la liberté
de tuer sa foi, son énergie, ses divines in-
quiétudes. Ces libertés-là ont engendré
des malheureux qui voudraient se venger
et des pourris qui ne le pourront jamais.
Nous en avons eu d'autres après, mais
tardives et grevées de tant de réserves
qu'elles ne sont guère plus estimables.
Elles donnent à l'esprit public la tentation
de s'irriter plutôt que le moyen de se sa-
tisfaire, et en le poussant à s'irriter, elles
le rejettent infailliblement sous les coups
— 34 —
de la répression et des jalousies du pou-
voir.
A-t-on fait autre chose à l'extérieur que
de soutenir le pouvoir absolu au moyeu
des manoeuvres et des flatteries révolu-
tionnaires? Là encore, le radicalisme n'a-
t-il pas été d'un secours merveilleux ?
En Italie, en Allemagne et ailleurs, ce
chauvinisme populaire qui s'est appelé
le droit des nationalités a-t-il fait autre
chose que servir le goût de ces souverains
dont l'appétit vient en mangeant ? Là aussi,
s'adressant aux masses, on a parlé d'ac-
croissement de bien-être, de travail et de
fortune, de facilité commerciale et indus-
trielle, de richesse publique, d'états forts
et glorieux. La démocratie, caressée par
l'éloquence des diplomates,
Ouvrant un large bec, laissa tomber sa proie,
c'est à dire les vieux droits, l'antique
— 35 —
justice, cette sagesse traditionnelle des
peuples qui liaient encore les monarques.
De ces dépouilles opimes de l'honneur et
de la liberté des nations, les princes firent
festins et litière ; en échange, ils envoyèrent
en abondance des impôts écrasants, les
projets militaires, les lois sur le contin-
gent et la transformation des armées de
terre et de mer. Partout du soc de la char-
rue on a fait des baïonnettes.
Nous ne saurions trop le répéter, le pé-
ril que nous suscite le radicalisme est là ;
il est dans ce secours, irréfléchi peut-être,
qu'il donne au pouvoir personnel par ses
naïvetés et ses faiblesses.
C'est donc sur ce point que doivent por-
ter l'intelligence et la fermeté des hommes
politiques, des vrais libéraux, de ceux que
la France acclame d'un bout à l'autre et
en qui elle met une si honorable con-
fiance.
— 36
Nous disons l'intelligence pour bien sai-
sir la situation, et la fermeté pour ne se
laisser jamais surprendre à la tentation
des idées, et des partis extrêmes. Soyons
vrais, et la vérité nous délivrera. La liberté
est un fruit de la vérité, de toute vérité, et
par conséquent la liberté politique ne
saurait être qu'un fruit de la vérité poli-
tique. En politique aussi, craignons l'at-
trait du fruit défendu et les saveurs de
l'hérésie.
Certains hommes ; de ceux que nous
allons voir pour la première fois à l'oeuvre,
ont un penchant connu à s'écarter de cette
sagesse des idées vraies. On a voulu des
jeunes (nous ne les confondons pas tous
avec les radicaux qui, pour la plupart, sont
vieux) pour servir la cause de la libérté,
soit. Mais que du moins ils se souviennent
de leur condition, et que, respectant leurs
aïeux naturels et encore vivants, ils ne
— 37 —
mettent point au service de leur mandat
une parole et une conduite trop jeunes.
Point d'intempérance, point de confusion
de langues dans cette pénible reconstruc-
tion de l'édifice des libertés publiques.
Arrière le radicalisme qui les pousse et
auquel quelques-uns ont eu l'imprudence
de donner des gages.
Sous ce rapport, les anciens, dont les
jeunes ne devront mépriser ni les exemples
ni le voisinage, ont donné déjà, par leur
attitude en face du scrutin, une leçon de
fermeté et de dignité qu'il faudra prendre
au sérieux.
M. Thiers non-seulement n'a rien sa-
crifié aux réclamations violentes du radi-
calisme des clubs, mais il a hautement
condamné ces violences comme dange-
reuses et d'une tactique inhabile dans
l'oeuvre de la revendication. Il ne s'est
présenté qu'avec ses convictions et son
3
— 38 —
expérience, et ce sont cette conviction et
cette expérience que le vote a consacrées.
M. Jules Favre a été cligne aussi vis-à-
vis de la popularité qui lui faussait com-
pagnie , cependant moins digne que
M. Thiers. Nous regrettons qu'au dernier
moment il ait cru bien faire de ramener à
lui cette popularité par des concessions
dangereuses et même coupables. La mau-
vaise humeur du suffrage universel dans
la circonscription de M. Jules Favre et ses
réticences à son endroit voulaient dire deux
choses : que M. Jules Favre en politique
tenait à l'ordre, et qu'en morale, il était
spiritualiste. Sur ce dernier point, il avait
risqué en pleine chambre une éloquente
profession, de foi que ses trop jeunes adhé-
rents avaient notée de cléricale et dont ils
se proposaient de le faire souvenir. Le
maître consentit à recevoir la leçon de
l'élève. Le 4 juin, dans une réunion privée
— 39 —
il tint à dire qu'il était absolument libre-
penseur et il le prouva séance tenante par
une méchanceté grave à l'adresse de l'E-
glise, du Pape et de la campagne ro-
maine.
Restons dans l'intelligence de la situa-
tion vraie et dans la fermeté des résolu-
tions qu'elle comporte. Il faut créer la
vérité politique en France, la répandre à
profusion et de cette vérité connue sortira
une solide liberté.
En somme, espérons-le, le pays va re-
prendre sa marche et se remettre aux af-
faires avec la certitude d'arriver à la pleine
jouissance de sa vie politique. Cette certi-
tude lui vient de lui-même. La France
sera libre parce que, interrogée sur sa con-
viction, elle a dit : Oui, je veux la. liberté.
Quand on nous offrit le livre sibyllin
de la Constitution de 1852, on nous avait
bien affirmé qu'il contenait le secret des
— 40 —
grandeurs futures de la France. C'était
vrai, mais pour une autre raison que celle
que pouvait penser l'oracle. Cette constitu-
tion était fort antique. — M. Troplong
l'aurait pu dire — et de plus, mystérieuse
comme un parchemin de Delphes. Là pour-
tant n'était pas sa valeur prophétique.
Mais elle donnait dans le suffrage de tous
une issue à la pensée publique. Tout d'a-
bord cela ne disait pas grand'chose et pro-
duisit encore moins; on le vit aux pre-
mières expériences, mais cela s'est éclairci
et dilaté peu à peu. Cela a été d'abord le
suffrage de 1852, puis le suffrage de 1857,
puis celui de 1863, enfin celui de 1869.
A chaque fois que, l'élection faite, on
brûlait les bulletins de vote, Tarquin — je
ne le prends pas pour un nom d'homme —
croyait brûler une page importune du
livre des destins et retournait, plus con-
vaincu que jamais, à l'obstination de sa
— 41 —
volonté absolue. Mais, à la fin, ce même
gouvernement ne put moins faire que
d'accepter l'oracle, c'est à dire la volonté
générale et ses lumineuses manifestations.
Il lui reste à l'accepter franchement.
Mais ce qui est plus sérieux que la vie
politique, c'est la vie morale d'un peuple.
Sous ce rapport, on ne saurait le nier, la
France a grandement à gémir des théories
et des menées du parti radical. Toutefois,
on ne pardonne pas au gouvernement d'hé-
siter à mettre sa confiance dans les forces
saines et intelligentes du pays pour com-
battre le péril social et le repousser. Qu'il
soit sincère avec nous et avec la liberté, et
quant aux vilaines idées et aux mauvaises
passions, qu'il se contente de ne les point
servir.
Ce sera suffisant. Le reste est l'affaire
des gens de bien et surtout des hommes
de foi.
V
Quand une nouvelle législature s'as-
semble au sortir du scrutin qui l'a con-
fectionnée, elle commence par un grand
acte qu'on appelle la vérification des pou-
voirs. C'est la première épreuve du re-
présentant de la nation ; au fond, elle est
très-légère. Peu de candidats échouent de-
vant les bureaux de la Chambre après
avoir triomphé devant le bureau munici-
pal. Mais cette épreuve qui est courte est
insuffisante aussi. L'opinion, le pays gar-
44 —
dent le droit de faire leur vérification et de
fournir un supplément à cette première
discussion. Naturellement chacun reprend
l'examen par le côté qui l'intéresse et s'oc-
cupe à trouver la proportion entre le man-
dataire et les obligations qui résultent de
son mandat ou de ses engagements solen-
nels.
Sous ce rapport les radicaux se créent
de grandes difficultés. Quand on veut tout
détruire pour tout redresser, quand on
veut réformer la société, la pensée pu-
blique, le gouvernement, la richesse, la
religion, la justice, la philosophie et les
lois, la science et les arts, la police et la
prison, il faut arriver à la Chambre et à la
tribune, avec le scrutin d'abord, c'est évi-
dent, mais avec beaucoup d'autres choses.
Bref, leur nom est irréconciliables et leur
point de départ un projet complet de béa-
titude sociale. Irréconciliables avec le ciel
— 45 —
et avec l'empire, ils se donnent pour très-
compatissants envers tout ce qui est bas
et souffreteux. A eux les pauvres et les op-
primés ; à eux le peuple, l'ouvrier, l'ou-
vrière, l'enfant de huit ans — spécialité de
M. J. Simon, — le canut de la Croix-Rousse
et le mineur de la Loire ; à eux les rigueurs
du capital et les injustices du salaire ; à
eux le pain noir et le lit de paille ; à eux les
estomacs vides, les bras desséchés et le
linge en guenilles... à eux le monde, ils
vont le refaire On accourt ! mais,
chose singulière, on leur apporte plus de
misères qu'ils n'en soupçonnaient et des
plaintes plus sérieuses qu'ils n'auraient
pensé !
— Tenez, tenez, leur dit-on, voici bien
ce que vous demandez : le vieux meuble
et la vaisselle fêlée, nos bras noirs de
coups et nos visages pâles de faim, les li-
vrets que demande le patron et les comptes
3.
— 46 —
que présente le boulanger, que de choses
à revoir déjà, notre député !-Voulez-vous
bien faire les choses ? ne vous arrêtez pas
là. Mieux nourris, mieux logés, nous tien-
drions cela pour un commencement, mais
il faudrait toujours travailler et obéir,
c'est un mauvais arrangement de la na-
ture, très-mauvais même ; que ce soit fini.
Puis, pour tout vous dire; nous sentons, un
peu plus loin que l'estomac, certaines souf-
frances pour lesquelles l'estomac même
ne peut rien : des pensées et des senti-
ments qui se remuent bien fort, un coeur
qui cherché la paix, des larmes qui nous
remplissent et qui, voudraient couler pour
laisser un peu de place à la joie de l'âme :
occupez-vous de cela. — Nous vous ap-
portons des choses plus lourdes encore,
des fautes, des remords, quelques bons
désirs toujours vaincus par la passion
et des ruines anciennes, où la passion se
— 47 —
loge et se retranche avec des fureurs im-
placables. Puisque vous voulez tout gué-
rir, permettez-nous de tout avouer : Oui,
nous avons une âme et des péchés dans
cette âme; nous avons aussi des espé-
rances; l'espérance nous attire, le péché
nous retient, permettez-nous de vous ap-
porter cette âme, ces espérances, ces pé-
chés et môme le premier de tous, le péché
originel.
C'est de cela qu'il s'agit, oui, bien, et les
radicaux le sauraient comme nous, pour
peu qu'ils voulussent prêter l'oreille aux
douleurs qu'ils prétendent détruire. Mais
non, ils préfèrent jeter au peuple la pâtée
des illusions et des chimères socialistes,
et, à la faveur du délire qu'elles engen-
drent, employer le peuple à démolir de
ses propres mains le refuge que la Provi-
dence lui avait largement ouvert contre les
fatigues du corps et les tempêtes de l'âme.

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