Pharisiens ! lettre à M. l'abbé Doellinger / [signé : Louis Duchemin]

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Marteau (Paris). 1872. In-8° , 20 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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PHARISIENS !
LETTRE A M. L'ABBÉ DOELLINGER
PARIS
A LA LIBRAIRIE MARTEAU
Passage Jouffroy, 50 et 52.
1872
PHARISIENS !
LETTRE A M. L'ABBÉ DOELLINGER
PARIS
A LA LIBRAIRIE MARTEAU
Passage Jouffroy, 50 et 52.
1872
Il semblait acquis à la gloire de l'humanité que les pas-
sions mauvaises et cruelles ne pouvaient être engendrées
que par une barbare ignorance : la terrible.guerre de 1870-
1871 vient de prouver au monde que le contraire peut être
vrai. La généreuse nation française a été submergée sous
un effroyable et inattendu débordement de férocité ; la soif
du sang, l'amour du meurtre et de la rapine, la plus sau-
vage brutalité, se sont donné libre carrière dans nos villes
et nos campagnes. N'est-ce pas le comble de l'infamie qu'un
ensemble aussi affreux de passions bestiales ait été soufflé
au coeur de toute une race, puis peu à peu nourri, surex-
cité, enflammé, poussé jusqu'au délire, précisément par les
classes éclairées et dirigeantes, par les savants, les docteurs,
- les poètes, les écrivains ; par tous ceux en un mot auxquels
la nature de leurs travaux devait inspirer l'horreur des
luttes sanglantes, et ce sentiment d'humanité, si profond
et si doux, d'un si pur christianisme, pour, lequel il n'y
a pas de frontières, et qui nous fait envisager les hommes
comme les enfants d'une seule famille, comme de vérita-
bles frères?
Aujourd'hui la lutte est terminée ; les vainqueurs sont au
faîte de leur gloire conquérante ; ils sont repus de notre sang,
gorgés de nos dépouilles, et l'on pouvait espérer que ce
noble sentiment d'humanité allait reprendre quelque force
en leurs âmes... Eh bien, non! Le pharisaïsme des docteurs
teutons n'est pas satisfait encore ; sauf de rares exceptions,
ils ne nous font entendre que les imprécations d'une haine
furieuse, aussi lâche que stupide. La meute des savants
germains tient à nous démontrer qu'après le coup de massue
de la brute, après le coup de pied de l'âne, il restait au lion
blessé une humiliation dernière à subir : je veux parler de
la suprême injure que les chiens vont infliger aux ruines
des palais écroulés.
Thury-Harcourt (Calvados), le 12 février 1872.
A Monsieur le Docteur Doellinger, Recteur magnifique de
l' Université de Munich, Grand-Aumônier de Sa Majesté
Louis II, roi de Bavière.
Monsieur le Grand-Aumônier.
La France a entendu le discours que vous avez prononcé
lors de votre installation en qualité de Recteur Magnifique
de l'Université de Munich, et elle apprécie, comme il con-
vient, le ton de hautaine impartialité et de compassion dé-
daigneuse qu'affecte chacune de vos paroles. Cependant
vous avez fait, au nom de vos compatriotes, à l'ancienne
amitié qui naguères unissait les deux peuples, un appel qui
mérite d'être écouté, et surtout d'être jugé. Un citoyen, très-
' humble et très-inconnu, de la nation vaincue, sous les
yeux duquel est venu tomber, tardivement, un extrait de
votre discours, a senti monter à son front la rougeur du
patriotisme, et il lui a semblé que le plus obscur des fils de
la France avait le droit de demander compte au savant
docteur Doellinger de certaines injures trop facilement
prodiguées à ceux qui sont à terre. Je ne veux en appeler
de vos sentences qu'aux principes immortels du vrai, du
beau et du bien; à vos invectives si peu évangéliques, je ne
veux répondre que par l'Évangile; je ne veux opposera,
vous-même que vous-même ; pour combattre et démasquer
vos sophismes, je n'ai pas besoin d'autres lumières que de
celles de la vérité et de la justice. Les profondeurs de la
science me sont mutiles ; je n'ai qu'à laisser crier les bles-
sures de ma patrie.
Sachez-le, Monsieur le Docteur, les quelques idées très
simples que je vous exposerai sont dans le coeur et sur les
lèvres de tous les Français de 1872, même des plus igno-
rants. Je crois connaître assez exactement les pensées, les
besoins, les croyances, les aspirations de mes compa-
triotes, et j'ai la prétention de proclamer, par ma ré-
ponse à vos accusations, que la France n'est ni si corrom-
pue, ni si dégradée, que les Allemands le croient et le disent.
Je désire que ces pages soient considérées comme le témoi-
gnage d'une voix sincère, sortant du fond des entrailles de
ce peuple, dont le principal crime ne fut, après tout, qu'un
excès de confiance, et qui serait maintenant en bntte à
moins d'injures si, au lieu de s'abandonner à. la poursuite
— 6 —
de nobles, mais décevantes chimères, il avait su se tenir,
comme l'Allemagne, toujours prêt à la guerre, toujours armé
de défiance et de haine.
Puissent ces lignes, inspirées par un ardent amour de la
patrie,- et aussi par le sentiment large et vraiment humain
de généreuse fraternité qui fut, à toutes les époques, l'hon-
neur de toutes les civilisations, provoquer les méditations
de ce docteur savant, de ce pieux chanoine, de cet illustre
Recteur magnifique, de ce Grand-Aumônier dispensateur de
charités royales, qui s'attarde à frapper une nation abattue,
mais dont la voix semble par intervalles déceler le tremble-
ment profond de la conscience ! Tout meurtris que nous
soyons par les oeuvres du malfaisant génie qui préside main-
tenant aux destinées de l'Allemagne, les lointaines pré-
voyances de l'humanité nous défendent de laisser périr les
plus légères semences de future concorde, et nous ordon-
nent de confier à un avenir propice le soin de les faire
éclore, mûrir et fructifier. Malgré tous nos malheurs, nous
avons conservé les longs espoirs et les vastes pensées, car
nous sommes restés, même au milieu des amertumes et des
douleurs inouïes que nous avons subies, vraiment des hommes
et vraiment des chrétiens,
I
L'éternelle vérité se sert souvent du même langage, et ses
maximes sont simples et peu nombreuses. Certains crimes
tombent fatalement sous le coup de certaines sentences.
Vous avez lu, Monsieur le Docteur, la fable touchante de notre
Lafontaine : Le loup et l'agneau. Mais je me persuade que
vous l'avez oubliée, cette fable, et sa moralité. Comment ex-
pliquer, en effet, l'étonnante accusation portée par vous, avec
je ne sais quelle naïveté pédante et cruelle à la fois, contre
la-nation français e, dans cette terrible phrase : « Il semble
que c'est une nécessité pour la France de haïr toujours un
peuple ou un autre. » Pauvre chère patrie, c'est un Alle-
mand qui te jette à la face cette injure et ce mensonge ! Et
cet Allemand, illustre parmi ceux qui t'ont fait connaître à
quel degré de barbarie la haine peut faire descendre un
peuple, c'est un homme de paix, un homme de Dieu, c'est
un haut dignitaire de la science évangélique I
Ainsi, depuis plus d'un demi-siècle, nous avions si bien
arraché de nos coeurs tous les ferments de haine, que, peu
à. peu, nous abandonnant à des illusions sans cesse gran-
dissantes, nous en étions arrivés à ne plus rêver qu'aboli-
tion des douanes, abaissement des frontières, Etats-Unis
d'Europe, fraternité cosmopolite, embrassement universel !
La politique française, oublieuse des anciennes luttes, s'était
subordonnée à la politique d'une ennemie d'autrefois, l'An-
— 7 —
gleterre, et lui livrait, sans compter, ses trésors et ses ar-
mées I Avec un fol enthousiasme, et contre nos intérêts les
plus évidents, nous avons risqué toutes les ingratitudes, qui
ne nous ont pas manqué aux jours de l'infortune. Nous avons
fait la guerre pour des idées. Au prix de notre or et de notre
sang, nous avons ramené l'Italie du fond du tombeau scellé
jadis par la main des empereurs d'Allemagne. Nous avons
largement, et naïvement, ouvert nos coeurs, nos bour-
ses, nos maisons, à tous les citoyens du monde; nous
avons cordialement serré la main de tous les hommes, de
nos ennemis de la veille comme de ceux, hélas ! du lende-
main. C'est à vous, Allemands, que j'en appelle ! Nous
vous avons accueillis, choyés, gâtés, enrichis, admirés.
Quelle affection, quel amour pour la chaste vertu de la
blonde Gretchen ! Quelle estime et quel respect pour la
douce et patriarcale loyauté de Schultz et de Mûller !... Et
aujourd'hui la blonde Gretchen, qui se pare de nos bijoux
volés, et Schultz et Mûller, qui nous ont massacrés après
avoir forcé nos tiroirs et brûlé nos maisons, et M. le Doc-
teur Doellinger, qui se fait officiellement l'écho de leurs
nobles passions,—nous accusent de les haïr ! Au gré de
ces bons Allemands, nous sommes les coupables, les pro-
vocateurs, les hommes de la haine ; pour nous c'est une né-
cessité de haïr \ 0 Pharisiens ! Pharisiens aux mains cou-
vertes de sang, et qui sentez le cadavre comme les vautours
après la curée, ce sont les vaincus, n'est-ce pas, qui sont
les conquérants féroces, les spoliateurs brutaux !...
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage!...
Ceux que nous avons sauvés jadis nous ont trahis ou
abandonnés, ceux que nous avons enrichis nous ont pillés,
ceux-là enfin qui furent les élus de nos tendresses nous ont
incendiés ou fusillés !... et, par la bouche d'un prêtre, ils
nous assènent cette ironique et odieuse parole : Vous êtes
nés pour la haine ! Ah! M. le Docteur, n'est-il donc pas vrai
que depuis soixante ans, — je me trompe, depuis des siècles,
— l'Allemagne élevait ses petits enfants dans l'horreur du
nom français ? N'est-il pas vrai que votre langue possède
deux mots qui signifient ennemi héréditaire, et que dans vos
discours, dans vos journaux, dans vos écoles, et jusques dans
vos temples et dans vos églises, ces deux mots sont en-
core à l'heure qu'il est sans cesse accolés au nom de Fran-
çais ? N'est-ce pas la haine et la fourberie germaniques qui
ont inventé contre nous une formidable Sainte-Vëhme de
l'espionnage, et transformé en une armée de traîtres cette
multitude de jeunes hommes qui vivaient de notre vie et
s'enrichissaient de nos bienfaits ? Il n'est pas aujourd'hui
un homme intelligent et quelque peu éclaire qui ne soit ab-
olument certain que la véritable provocation à l'atroce
guerre que vous nous avez faite est bien réellement et sé-
rieusement venue de la cauteleuse et haineuse politique
— 8 —
prussienne : les preuves sont là, devant vos yeux, et en
abondance. Vous êtes maintenant dans le secret des dieux ;
vous apprendrai-je que le complot des Hohenzollern est par-
faitement démasqué? le monde civilisé sait que si l'habile et
peu scrupuleux prince de Bismark a entrepris et consommé
la violente annexion de vos frères d'Alsace et de Lorraine, ce
n'est pas seulement pour assurer l'asservissement du peuple
allemand sous le caporalisme prussien et sous la tyrannie—
pour vous cruelle, mais désormais fatale — d'une aristocra-
tie féodale et militaire. Non ! le but supérieur de cet auda-
cieux et funeste personnage, c'est de tenir sans cesse la race
germanique en éveil, c'est de pouvoir agiter sans relâche
devant ses yeux le sanglant fantôme de la vengeance fran-
çaise, c'est de l'enchaîner par la complicité du crime à la
plus féroce des politiques, et d'attiser sans trêve dans les
coeurs allemands les feux d'une haine d'autant plus inextin-
guible qu'elle sera décuplée par le remords du passé et la
terreur de l'avenir. — Est-ce donc là une oeuvre d'amour,
ou n'est-ce pas plutôt une infernale conception du délire
même de la haine?
Que signifie donc cette invective insensée contre vos vic-
times ? Voulez-vous enflammer encore l'ignorance et la sau-
vagerie des bourreaux? Avouez, monsieur le Docteur, que
cette triste phrase n'est que mensonge ! Monsieur le Grand-
Aumônier, votre homélie sue le fiel et la guerre ! Vous vou-
lez, dites-vous, reprendre avec la France l'échange des ri-
chesses intellectuelles ! et votre QUALITÉ DE VAINQUEURS
(encore une phrase en vérité fort évangélique!) vous PERMET
de reconnaître l'existence d'une ancienne et indestructible
sympathie entre l'Allemagne et la France. Singulière audace
et logique non moins extraordinaire ! Vous ne nous accor-
dez que le funeste privilège de savoir haïr, et vous réclamez
en même temps le bénéfice de notre vieille et indestructible
sympathie !
Hélas I non, monsieur le Docteur, et sans doute ce fut la
véritable cause de notre faiblesse..., nous ne savons pas
haïr !,Nous savons encore croire, aimer, et mourir,mais nous
ne savons pas haïr! votre injure nous atteint en plein coeur :
Dieu, l'histoire, l'univers entier, sont nos témoins : jamais
la France n'a ressenti la haine ! Nos revers sont inouïs,
et peut-être nous feront-ils connaître ce noir sentiment des
âmes vigoureuses ; mais alors vous conviendrez que le secret
que nous aurons dérobé fut précisément le vôtre ; et si
quelque jour un tel reproche peut justement nous atteindre,
■n'oubliez pas que vous avez à jamais perdu le droit de nous
l'adresser. La vérité, c'est que la haine nous pèse, c'est que
nous avons hâte de la secouer comme l'on rejette un fardeau
pénible et honteux. Et sans doute vos diplomates ont droit
et raison d'espérer qu'il nous sera toujours impossible de la
cultiver silencieusement, comme vous l'avez fait vous-
mêmes, pendant soixante années d'hypocrisie.

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