Philippe II, roi d'Espagne / traduit de l'allemand du docteur Reinhold Baumstark, par Godefroid Kurth,...

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Spée-Zelis (Liège). 1877. 1 vol. (VIII-220 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1877
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PHILIPPE II, ROI D'ESPAGNE
@
PHILIPPE II,
ROI D'ESPAGNE
, (/i-RADUIT DE L'ALLEMAND
1
pu liâqTEUR REINHOLD BAUMSTARK
PAR
GODEFROID KURTH,
PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'UNIVERSITÉ DE LIÉGE.
Audiatur et altera pars.
LIEGE
SPÉE-ZELIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR
21 Rue Vinâve-d'Ile 21
1877.
AVANT-PROPOS
DU TRADUCTEUR
J'offre aux lecteurs amis des études historiques
la traduction d'un petit livre, mince de volume,
mais gros de mérites, où ils trouveront, pour la
première fois peut-être, un portrait exact, fidèle
et complet du célèbre champion de la cause catho-
lique au XVIe siècle. Ce roi, en général, n'a ren-
contré que des détracteurs en dehors de son pays :
parmi ceux même que l'évidence des faits a con-
traints, de nos jours, à le laver d'une partie des
accusations absurdes dont il est l'objet, la plupart
ne semblent avoir rempli leur devoir qu'à regret,
et en cherchant à se donner une compensation sur
tous les points où son innocence était moins soli-
VI -
dement établie. A cela, il y a une raison péremp-
toire : c'est que, depuis trois siècles à peu près,
l'opinion publique n'a été faite chez nous que par
les protestants, et que Philippe a été l'ennemi
déclaré du protestantisme. Il n'en pouvait toujours
être ainsi, et c'est d'une terre protestante, c'est de
la savante Allemagne que nous vient aujourd'hui ce
bel ouvrage où, à l'impartialité la plus rigoureuse,
à l'érudition la plus sûre, se joignent tous les
charmes d'une diction que je n'ose me flatter
d'avoir su transporter dans notre langue. Mais,
quelles que puissent être les trahisons du traduc-
teur, on se convaincra facilement de la supériorité
de cet écrit sur tous les autres qui ont traité le
même sujet. Je ne parlerai pas de cette connais-
sance approfondie du génie espagnol, dont l'émi-
nent auteur a déjà donné tant de preuves dans ses
ouvrages précédents , et qui était indispensable
dans un travail comme celui-ci ; je signalerai sur-
tout sa fermeté de jugement, sa netteté de vues, sa
rectitude d'appréciation, qualités que jusqu'ici
aucun historien de Philippe II n'a possédées au
même degré. Nous avons affaire, en M. Baumstark,
non à un détracteur systématique, non à un apo-
VII
logiste intéressé, mais à un juge éclairé, impartial,
indépendant, dont l'intégrité et la compétence ne
sauraient être contestées sérieusement. Je n'ai pas
besoin de dire sous quel jour se présente enfin la
physionomie du roi d'Espagne après le jugement
qu'en porte notre auteur: tout lecteur sincère
souscrira sans aucun doute à ses conclusions, et
distribuera à son héros le blâme et l'éloge dans la
même mesure.
Un mot seulement sur cette traduction. Je me
suis contenté de reproduire l'original le plus fidèle-
ment que j'ai pu, sans y rien ajouter ni rien en
retrancher, sans me permettre aucun changement,
pas même là où, sur des questions de détail, j'ai pu
ne pas me trouver d'accord avec l'auteur. J'ai seule-
ment fait disparaître une demi-douzaine d'allusions
qui, pour des lecteurs français, auraient été inin-
telligibles ou dépourvues d'intérêt ; en somme,
ces suppressions sont insignifiantes et se réduisent
à une vingtaine de lignes tout au plus.
Il me reste à ajouter, pour ma décharge, que j'ai
fait cette traduction à la campagne, pendant les
vacances, et que je n'avais aucun livre sous la main,
de sorte qu'il m'est arrivé de retraduire en français
- viii -
certains documents originaux cités par l'auteur,
sans que je pusse me servir soit du texte espagnol,
soit de la version française qui en existait déjà. J'ai
également dû traduire de la version allemande le
billet d'Élisabeth à M. de Fourquevaux, dont l'original
en français est donné par M. Gachard, dans son
livre intitulé : Don Carlos et Philippe Il, t. II, p. 524.
J'aime à rencontrer ce nom en finissant ces quel-
ques lignes, et à rendre hommage aux vastes travaux
qui l'ont immortalisé. Si le présent ouvrage a été
possible, si le XVIe siècle commence à être mieux
connu, c'est à M. Gachard qu'on le doit avant tous
les autres. M. Baumstark le reconnaît dans le cours
de son écrit, et il sera permis à un écrivain belge
d'exprimer sa juste fierté pour les services que
les savants de son pays ont rendus à la science
historique.
PRÉFACE DE L'AUTEUR.
Combien de questions de la plus haute impor-
tance se présentent à l'esprit, quand on étudie le
règne de Philippe II ! Ceux qui connaissent à fond
le sujet ne croiront-ils pas qu'il y a de la témérité
à traiter une pareille matière dans le cadre restreint
et sous la forme peu savante de ce petit livre?
Et pourtant, dans l'espoir d'être utile h la cause
de la vérité, j'ai écarté ces considérations et
d'autres encore. Je suis d'ailleurs bien éloigné
d'avoir prétendu écrire une histoire du temps de
Philippe II; j'ai simplement voulu tracer un portrait
du personnage. Si j'ai parlé souvent des événements
dont il fut contemporain, c'est parce que mon sujet
2
le réclamait, et non parce que j'en croyais être
l'historien.
Ma seule prétention, c'est que cet écrit puisse
rendre quelque service.
Constance, été de 1874.
REINHOLD BAUMSTARK.
RAISON D'ÊTRE DE CE LIVRE
Une vertueuse horreur s'attachait de temps immé-
morial au nom de Philippe II d'Espagne, dans
l'esprit de tout honnête citoyen de notre nation de
penseurs. Aux yeux d'un public prévenu, le roi
catholique apparaissait comme une gigantesque
araignée au centre d'une toile puissante, dont les
fils ultramontains, noirs ou striés de sang, s'éten-
daient dans toutes les directions. couvrant ce
vaste empire où le soleil, voilé d'épouvante, ne
se couchait jamais. Dans les larges mailles de cette
toile, on voyait pendre les restes sanglants de
ses épouses et de ses enfants immolés, on voyait
palpiter, comme des mouches prisonnières, les
innombrables victimes de sa perfide et sanguinaire
politique d'obscurantin. Et, comme pour donner un
repoussoir éclatant à ce sombre tableau, au-dessus
du champ funèbre où sévissait le vampire ultra-
- 4 -
montain, le démon du Sud, on voyait planer la
virginale Élisabeth d'Angleterre, pareille à un ange
lumineux.
Ces fantasmagories n'étaient pas l'apanage exclusif
des élèves de gymnase ou des garçons de boutique :
on a vu des esprits de premier ordre, des princes
de l'art qui croyaient à ce rêve hideux. Quel homme
fut plus digne du respect et de l'amour de ses con-
citoyens que Frédéric Schiller? Moissonné trop
tôt dans la carrière où son esprit s'éclairait et se
transfigurait graduellement, il ne put voir que
l'aube pâle et naissante de la vérité religieuse. Dans
son drame émouvant de Don Carlos, dans son bril-
lant ouvrage sur la Révolution des Pays-Bas, il a
encensé comme tout le monde les préjugés protes-
tants, véritables idoles de l'opinion vulgaire. Bien
plus, c'est précisément son irrésistible diction, c'est
sa splendide mise en scène qui ont rendu presque
incurables, ces farouches préventions contre le roi
d'Espagne.
Il était réservé à notre siècle de voir s'ouvrir
enfin les archives où, depuis si longtemps, se
cachait une bonne partie au moins de la vérité sur
Philippe II. En Espagne, en Belgique, en Hol-
lande , des chercheurs indépendants , nullement
ultramontains, ont à l'envi déblayé le gigantesque
amas de préjugés sous lequel trois siècles nous
avaient caché la physionomie véritable du fils de
Charles-Quint. On a publié par milliers les docu-
ments originaux de cette époque orageuse et tour-
mentée. Dès longtemps on savait, on soupçonnait
du moins que jamais monarque n'avait travaille
avec un zèle plus infatigable que Philippe II. Mais
depuis que les parties les plus importantes de son
immense correspondance politique ont vu le jour,
ce roi tant calomnié nous apparaît sous des traits
tout nouveaux. C'est ce qu'attestent tous ceux qui.
avec une volonté droite, ont puisé à cette grande
source de renseignements authentiques
Malheureusement, cette rectitude de la volonté
fait défaut bien souvent, non moins qu'une compé-
tence suffisante et une raison ferme et sereine.
Prescott lui-même, le dernier historien important
de Philippe II, dans son ouvrage resté inachevé,
n'a pas toujours su secouer les lourdes chaînes des
vieux préjugés. Il y a quelques années, un autre
Américain et celui-là d'origine espagnole
Gayarré, osait encore présenter au monde le por-
trait complètement faux et défiguré d'un prince
auquel le peuple espagnol a voué plus d'affection
et de fidélité qu'il aucun autre de ses nombreux
souverains.
Je ne ferai donc pas une besogne inutile en m'ef-
forçant de répandre, dans le grand public allemand,
une connaissance plus exacte, une appréciation plus
impartiale de Philippe II. Tel est le but de ce petit
ouvrage, et la raison de la forme succincte que je
lui ai donnée.
- 6 -
Au demeurant, on se tromperait si, de ce que
j'ai dit plus haut, on voulait conclure que j'ai
entrepris une apologie ou même un panégyrique de
Philippe II. Au contraire : mes études prépara-
toires à ce livre m'ont amené à la conviction que
l'on ne peut excuser certains côtés de son carac-
tère, et certaines actions importantes de sa vie.
Mes sympathies personnelles ne me portent pas
Y3YS lui, elles m'en éloigneraient plutôt; mon ima-
gination ne se sent point inspirée par ce sujet. Je
pourrais même dire que, loin d'y travailler avec
goût, avec plaisir, je n'ai pris la plume qu'à regret
et pour obéir à une suggestion de ma conscience.
CHAPITRE Ier.
Enfance du prince royal.
Philippe II fut le seul fils légitime de l'empereur Charles V.
Il naquit le 21 mai 4527 dans la vieille ville castillane
de Valladolid. Sa mère était l'impératrice Isabelle, fille
d'Emmanuel-le-Grand, roi de Portugal. Il descendait par
son père des maisons de Bourgogne et d'Autriche, et par
ses deux parents à la fois de Ferdinand et d'Isabelle,
car Jeanne, mère de Charles V, et Marie, grand'mère de
sa femme, étaient toutes les deux. filles des rois catholiques.
Une auréole de gloire, de puissance et de grandeur ter-
restre entoura le berceau de l'enfant impérial. Son entrée
dans ce monde fut saluée avec joie, non seulement par
ses parents, qu'unissait la plus grande tendresse, mais aussi
par toute la loyale nation espagnole, si attachée à ses
souverains. Trente ans auparavant, grâce à la sage et
puissante politique de Ferdinand et d'Isabelle, l'Espagne
était sortie victorieuse des guerres sanglantes du moyen-âge
et d'une lutte huit fois séculaire contre l'islamisme; elle
s'était unifiée et était devenue un grand État. Le sol de la
patrie se trouvait délivré des mécréants qui l'avaient envahi;
la conquête de la plus belle partie de l'Italie, la découverte
- 8 -
du Nouveau-Monde, allaient bientôt augmenter l'éclat et
l'importance de ce royaume.
Depuis 1516, Charles avait saisi avec bonheur et habileté
les rènes de la monarchie espagnole, qui lui était échue en
sa qualité de petit-fils de Ferdinand et d'Isabelle. Il possédait
déjà les riches et florissantes provinces des Pays-Bas, que
lui avait léguées son père Philippe. En 1519, la couronne
impériale d'Allemagne était venue orner son front. Dans
l'entretemps, le Mexique et le Pérou avaient été découverts
et conquis. Jamais encore les empereurs romains eux-mêmes
n'avaient réuni autant de puissance et de gloire que n'en
avait déjà dès cette époque le jeune souverain de l'Es-
pagne.
Ce fut alors qu'au milieu de la joie générale, éclata, comme
un son discordant, la nouvelle de l'emprisonnement du Pape
et du pillage de Rome par les troupes impériales. C'est à tort
qu'on a essayé de faire croire que Charles V avait été de
connivence dans cette action odieuse avec le Connétable de
Bourbon, commandant de son armée. Charles V fit tous ses
efforts pour prouver son innocence ; il interdit immédiate-
ment toutes les réjouissances qui se faisaient à l'occasion du
baptême de son fils. Cette cérémonie religieuse eut lieu le
25 juin 1527. Le prince reçut le prénom de son grand-père
paternel, que les Autrichiens appelaient Philippe-le-Beau et
qui portait en Espagne le titre de Philippe premier.
Philippe n'avait que onze mois, lorsque, d'après les vieilles
coutumes espagnoles, il fut reconnu héritier légitime du
royaume de Castille par les Cortès réunies. Peu après,
Charles V dut quitter l'Espagne pour longtemps. Pendant son
absence, il confia son fils aux soins maternels de l'impératrice
et au dévouement éclairé d'une dame portugaise, Eléonore
Mascarenhas. Lorsque l'empereur revint en Espagne, l'en-
fant avait près de sept ans. Il était arrivé à l'âge où son
éducation devait être réglée conformément au rang élevé
qu'il occuperait un jour.
9
Ce fut à un prêtre plein de piété, Jean Martinez Siliceo,
professeur à l'Université de Salamanque et plus tard car-
dinal et archevêque de Tolède, que l'empereur confia l'édu-
cation scientifique et surtout religieuse de son fils. Jamais
Philippe, depuis les premiers pas de son enfance jusqu'au
seuil de la tombe, ne semble avoir chancelé dans son
attachement à la foi catholique. On le préserva soigneuse-
ment de toute influence dangereuse, et cependant cette pré-
caution était inutile, tant le caractère de l'enfant était sérieux
et austère, et tant il se tournait avec prédilection vers les
choses éternelles. Philippe fit de tels progrès en latin, que
pendant tout le cours de sa vie, il écrivit cette langue avec
correction et élégance. Il ne connut que médiocrement les
langues vivantes, parmi lesquelles il n'aimait que l'espagnole.
Il étudia, avec un goût particulier, les mathématiques et,
l'architecture ; il avait l'esprit juste, mais peu large. Il
apprit à connaître tous les arts plastiques et il en critiquait
les produits avec une entière connaissance de cause.
Le gouverneur de Philippe fut Don Juan Zuniga, descen-
dant d'une ancienne et noble famille castillane. C'élait un
homme de cour, mais en même temps un honnête homme
dans toute la force du terme. Tous ses efforts tendirent à
rendre son élève simple, sérieux et noble; il éloigna avec
précaution tout ce qui aurait pu le porter à la ruse, à la
fausseté ou à la dissimulation. Cependant on remarquait
dès lors dans le jeune prince une tendance à cette lenteur,
à cette indolence corporelle, à ce manque de vivacité qui
devait rester durant toute sa vie un de ses signes distinctifs.
Aussi ne poussa-t-il pas les exercices de chevalerie plus loin
que ne semblait l'exiger à cette époque la dignité royale ;
quant à la chasse, il ne s'y livra jamais que dans l'intérêt de
sa santé. Se connaître et se posséder soi-même , tel fut, dès
l'enfance, l'idéal de Philippe, et son âme était douée de la
manière la plus favorable pour réaliser cet idéal. Sa jeu-
nesse s'écoula sans éclair de génie comme aussi sans les
-10 -
passions impétueuses de cet âge. Il se distingua par une
raison froide et précoce, par un esprit plein de mesure.
Il ne dépassa jamais son horizon borné, mais dans ce cercle
restreint il embrassait toutes choses, et son sens réfléchi
et calme prêtait à sa volonté cette activité infatigable et
cette constance que rien ne pouvait ébranler.
Philippe n'avait que douze ans lorsqu'il eut le malheur
de perdre sa mère. La sage et vertueuse Isabelle, la digne
petite fille de la sainte reine dont elle portait le nom, mou-
rut en 1539. Charles ne se remaria jamais. A partir de ce
moment les jeux de l'enfance cessèrent pour Philippe ; il
se vit entraîné dans la vie sérieuse et dans le tourbillon
des affaires.
De bonne heure il apprit à comprendre son père, à le
respecter et à l'aimer. Il s'efforça de se pénétrer et de
s'inspirer des principes politiques de cet homme qui, mal-
gré des revers passagers, se trouvait toujours à la tête de
l'Europe, grâce à la supériorité de son esprit et à son
infatigable activité. Ces douces relations de père à fils,
Philippe dut plus tard, lorsqu'il fut devenu père lui-même,
en sentir l'absence d'autant plus douloureusement, qu'il
avait mieux appris à les apprécier pendant sa jeunesse.
L'empereur était rassuré sur le compte de son héritier :
accablé par la maladie et dégoûté des hommes, il put de
bonne heure penser à déposer les couronnes terrestres et
leur éclat trompeur. Philippe n'avait que -14 ans, lorsque son
père revint de son entreprise malheureuse contre Alger.
Il lui écrivit alors pour le consoler de ce revers, et il le
fit en des termes si éloquents et si pleins de gravité qu'on
aurait dit un ami écrivant à son ami.
Peu après, Philippe débuta dans la carrière des armes en
marchant contre les Français qui s'étaient jetés sur le Nord
de l'Espagne. Ceux-ci rentrèrent aussitôt dans leur pays
sans avoir tiré l'épée. Néanmoins la conduite du jeune
héritier du trône obtint les applaudissements universels de
11
l'armée et de la nation, et durant tout le cours de sa vie
ces applaudissements ne lui tirent jamais défaut. Au sortir
de cette courte campagne, il reçut les serments des États
d'Aragon, de Catalogne et de Valence dans la réunion des
Certes à Monzon. En 1543, Charles-Quint quitta de nouveau
le pays pour quelques années ; cette fois, il confia le gou-
vernement du royaume à son fils, auquel il adjoignit un
Conseil présidé par le duc d'Albe.
Pendant les années qui suivirent, les liens d'une vive
sympathie entre Philippe et la nation espagnole ne firent
que se resserrer de plus en plus. On prétend à tort, géné-
ralement, que Charles-Quint avait une préférence exclusive
pour les Pays-Bas. Le pays qui, pendant toute sa vie, fut
le plus cher à son cœur, certes ce fut son Espagne, où il
vécut les plus belles années de sa brillante jeunesse, aux
côtés de sa douce et tendre compagne ; où il avait sa
Grenade, ville mystérieuse et enivrante, remplie du charme
de la poésie. Le peuple qu'il aima particulièrement, ce fut ce
peuple espagnol qui lui fut toujours si att.aché,qui ne connut
jamais la trahison ni l'hérésie. Aussi le dernier vœu de l'em-
pereur, accablé des fatigues de la vie, fut-il de mourir au
milieu de cette généreuse nation. Mais Charles-Quint était un
génie universel, plein d'une activité dévorante qui ne laissait
jamais de repos ni à son esprit, ni à son cœur ; son attention,
sa sollicitude, sa surveillance étaient réclamées partout:
aucune préférence marquée ne put s'emparer entièrement
de lui. Il en était autrement de Philippe. Sa naissance et son
éducation en avaient fait un véritable Espagnol- Ses disposi-
tions naturelles et le penchant de son cœur ne manquèrent
pas de donner à sa prédilection pour son pays un caractère
exclusif. Il n'y a peut-être pas dans toute l'histoire un seul
monarque en qui se soit incarné à tel point l'esprit de sa
nation avec toutes ses qualités et tous ses défauts. Déjà vers
ce temps on voyait naître cette haine universelle qui, dans le
siècle suivant, devait animer tout le nord de l'Europe contre
12
l'Espagne. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, dès sa jeunesse,
ce monarque, unanimement aimé et admiré dans sa patrie,
était déjà l'objet des ealomnies et de la haine dans les pays
étrangers.
En partant, l'empereur écrivit à son fils une lettre remplie
des exhortations et des conseils les plus paternels concer-
nant sa vie privée et publique ; on y retrouvait l'expérience
consommée et la sagesse pratique de Charles-Quint. Je n'en
citerai que le passage suivant, court mais caractéristique:
« Le duc d'Albe est mon ministre le plus capable et mon
meilleur soldat. Consulte-le surtout dans les questions
militaires, mais cependant ne te confie jamais entièrement à
lui. Ne compte jamais sur un autre que sur toi-même. Les
grands seraient heureux d'acquérir ta faveur pour pouvoir
gouverner le pays par toi : ce serait déjà un malheur pour
toi si on croyait la chose possible. Emploie tout le monde,
mais ne t'appuie sur personne exclusivement. Dans toutes
les vicissitudes de ta fortune, remets ton sort entre les
mains de Dieu. Ce doit être là le premier objet de tes soins. »
Les paroles suivantes nous montrent jusqu'où allait la con-
fiance de l'empereur en son fils : « J'avoue qu'en général,
je suis très-content de ta conduite ; mais comme je voudrais
te voir parfait, je dois te dire qu'il y a encore en toi
beaucoup à améliorer; n'en crois pas ceux qui te diront le
contraire. » Et l'empereur renvoie son fils au seul moyen
de progrès et de perfectionnement moral: au tribunal de la
pénitence.
C'est dans son pays que Philippe cherchait et trouvait de
quoi satisfaire tous les besoins de son cœur ; ses fiançailles
et son mariage en sont la preuve. Charles-Quint aurait bien
voulu le marier avec Marguerite, fille de François Ier, roi de
France. Mais les vœux de Philippe étaient pour une union
avec la maison de Portugal, dont sa mère descendait. Tant
qu'il vécut, son idée dominante fut de réunir un jour
l'Espagne et le Portugal; il la réalisa enfin, et elle fut comme
son testament à la postérité.
–13–
Pendant le mois de décembre -1542, Philippe vit son
souhait s'accomplir ; il fut fiancé à l'infante Marie de Por-
tugal. Les parents de cette princesse étaient le roi Jean III
et Catherine, sœur de Charles-Quint. L'année suivante, en
octobre 4543, la jeune princesse, âgée de 16 ans et n'ayant
donc que cinq mois de moins que Philippe, quitta sa patrie,
qu'elle ne devait plus revoir, car elle mourut en donnant le
jour à son fils. Les Espagnols la reçurent à Salamanque ; le
15 novembre suivant, le mariage avait lieu et les jeunes
époux partaient pour Valladolid. C'est là que le 8 juillet
4545, Marie mit au monde l'infant don Carlos, et peu de
jours après, Philippe vit la mort lui enlever sa douce et
bien-aimée compagne. Il se trouvait veuf à 18 ans.
Dans l'entre-temps, Charles-Quint avait remporté une
victoire sur les protestants d'Allemagne, et il semblait être
arrivé au sommet de la puissance. Il nourrissait encore à
cette époque le projet de placer la couronne impériale sur
la tête de son fils, qui, malgré sa jeunesse, tenait avec tant
d'habileté les rênes du gouvernement en Espagne ; il avait
décidé aussi que Philippe irait faire la connaissance du
peuple des Pays-Bas. Il l'appela donc auprès de lui, et pour
tout le temps que devait durer l'absence de son fils, il confia
le gouvernement de l'Espagne à son neveu Maximilien, fils
de son frère Ferdinand, qui plus tard devint empereur
d'Allemagne, sous le nom de Maximilien II. Il accorda en
même temps à ce jeune prince la main de sa fille Marie.
C'est pendant l'automne de l'année 4548, que Philippe fit
ce premier voyage hors d'Espagne. Il était accompagné
d'une cour brillante. La flotte de l'illustre amiral génois,
André Doria, le conduisit en Italie, où il ceignit l'épce bénie
par le Saint-Père, qui faisait de lui le défenseur de l'Église.
De là, il se dirigea sur les Pays-Bas, où l'empereur devait
revoir son fils, d'enfant devenu homme. Le voyage fut lent;
on mit quatre mois à atteindre Bruxelles, en passant par
Milan, le Tyrol, Munich et le Palatinat.
- u -
Philippe était alors, d'après les portraits que nous ont
laissés de lui tous les écrivains de ce temps-, une figure
vraiment royale et sympathique. Aucune trace de sombre
défiance ou de dissimulation perfide n'attristait cette jeune
et riante physionomie. Il avait les yeux bleus : la barbe et
ies cheveux blonds, le nez légèrement arqué, et la lèvre
inférieure particulière aux Habsbourgs. Son teint était déli-
cat et un peu pâle ; son corps élancé et bien fait. Il
ressemblait beaucoup à son père, mais il était un peu plus
petit, et sa taille était en-dessous de la moyenne. Dès lors,
comme pendant tout le reste de sa vie, il s'habillait avec
une simplicité pleine de noblesse et d'élégance ; toute sa
manière d'être portait le cachet de la dignité royale, dont
il avait à un haut point le sentiment. Il était plus sérieux
qu'on ne l'est d'ordinaire à cet âge, mais pas morose.
Cependant des contemporains perspicaces se demandaient
déjà si Philippe, au point de vue intellectuel, arrivait au
niveau de son père, ou, du moins, s'il s'en approchait. Pour
nous, il n'y a pas de doute, que l'ensemble des talents de
Philippe n'ait été bien au-dessous de ceux de Charles V. En
revanche il cherchait à remplacer par un travail soutenu,
par une activité infatigable, par une fidélité rigoureuse à
ses devoirs, ce qui lui manquait pour la promptitude de la
conception, pour l'agilité de l'esprit, pour la rapidité des
résolutions.
Le voyage de Philippe dans les Pays-Bas n'eut pas d'heu-
reux succès. Une certaine pesanteur d'esprit, dont Philippe
n'avait pas conscience peut-être, mais qui était réelle, et sa
déplorable ignorance de la langue flamande, voilà deux
causes qui peuvent y avoir contribué. Or, dans ce premier
échec, étaient contenus en germe tous les troubles futurs. Le
peuple des Pays-Bas, mobile, avide de jouissance, était
sourdement miné par la Révolution politique et religieuse
il se sentit éloigné par la hauteur castillane du jeune héritier
présomptif, dont les manières paraissaient d'autant plus
- 15 -
désagréables qu'on se rappelait les allures si différentes de
son père. Par contre, c'étaient précisément ces manières
qui, aux yeux des Espagnols, le plaçaient bien au-dessus de
Charles-Quint. Cela dit, il n'est pas besoin d'ajouter qu'il n'y
eut rien de calculé ni d'intentionnel dans la froideur de
Philippe, et que, d'autre part, l'accueil splendide qu'il reçut
dans le pays était plein de la plus parfaite loyauté. Néan-
moins, à travers l'ivresse de ces fêtes, le prince et le peuple
s'aperçurent fort bien qu'ils ne sympathisaient pas d'humeur.
Première et fatale impression qui devait se vérifier d'une
manière funeste plus tard , lorsque des fautes mutuelles
eurent creusé entre eux un abîme infranchissable !
Dès sa jeunesse, Philippe se sentait plus porté vers la
solitude et la tranquillité que vers les fêtes et les plaisirs
bruyants. Si quelquefois il prenait part à des réjouissances,
c'était un sacrifice qu'il faisait aux exigences de la politique.
D'ailleurs sa faible santé lui ordonnait de grands ménage-
ments que, toutefois, ii ne prenait guère lorsqu'il s'agis-
sait de se livrer à des travaux intellectuels. Ce fut donc pour
lui un véritable soulagement, lorsque vers la fin de l'été
looO, il eut terminé son voyage dans les Pays-Bas, et qu'il
se rendit avec son père à la diète impériale d'Augsbourg.
Un nouvel échec y attendait les projets de Charles-Quint
et de son fils. L'empereur essaya vainement de déterminer
son frère Ferdinand, roi des Romains, à abandonner ses
droits à la couronne impériale ; ni Ferdinand ni les princes
de l'empire ne goùtèrent ce projet. Ferdinand ne consentit
pas même à reconnaître Philippe comme son successeur.
Le vœu unanime du peuple était de voir un Allemand et
non pas un Espagnol assis sur le trône impérial.
On a quelque raison de croire que Philippe ressentit
moins de peine que son père de l'insuccès de leur projet.
L'esprit de Charles était encore tout plein de l'ancien rêve
d'un saint empire Romain de nation germanique. Philippe
avait d'autres idées. Il était avant tout ce qu'on peut appe-
-16 -
1er le Souverain absolu d'un État moderne. Il était d'ailleurs
si exclusivement espagnol, si profondément attaché à son
pays, qu'il ne pouvait se l'aire à l'idée d'en être souvent
et longtemps absent. Il avait aussi peu d'ambition propre-
ment dite que son père en avait beaucoup. Trop haute
était à ses yeux la dignité royale qu'il tenait de la Provi-
dence, trop sacrés, ses devoirs de protecteur de l'Église
contre le protestantisme et l'incrédulité, pour qu'il crût
que la poursuite d'un but exclusivement terrestre pût ajouter
de l'éclat au rang suprême.
Loin d'avoir le goût des conquêtes, il n'eut pas même
celui de la guerre. S'il adopta le plan de son père relative-
ment à l'empire, ce fut plutôt par obéissance filiale que
pour suivre son goût particulier.
Il renonça d'autant plus facilement à ce plan qu'il sympa-
thisait encore moins avec les Allemands qu'avec les Fla-
mands. Pour se faire bien venir des princes et du peuple
Allemand, à cette époque, il fallait avant tout bien boire.
Philippe, qui était la sobriété même, essaya cependant de
ce moyen, qui bientôt ne lui inspira qu'horreur et dégoût.
Ne sachant pas l'allemand, il parlait latin avec les grands ;
mais cela ne lui servait que fort peu. Les Espagnols, de
leur côté, préféraient également avoir un roi pour eux
seuls. La puissance de leur pays en Europe et à l'étranger
les avait rendus assez fiers pour dédaigner le lustre de la
couronne impériale.
L'accord fait entre Charles et Ferdinand, d'après lequel
Philippe devait succéder à Ferdinand et Maximilien à
Philippe en qualité de roi des Romains, pouvait dès lors
être regardé comme non avenu. Il sauvait la dignité de
l'empereur, déçu dans ses projets, mais personne ne pensait
à y donner suite.
Philippe attendait avec impatience le jour où il reverrait
son Espagne. Pendant l'été de 1551, il revint par Trente,
où siégeait alors le concile, puis par Gênes ; il aborda à
–d7–
2
Barcelone et reprit avec bonheur les rênes du gouverne-
ment de ce peuple, qui, dans toutes les vicissitudes de sa
fortune, lui demeura toujours dévoué et fidèle.
Philippe donna une nouvelle preuve d'obéissance filiale
et d'abnégation, en se mariant avec la reine Marie d'Angle-
terre. Elle était la seule fille légitime d'Henri VIII et de
la noble et malheureuse Catherine, fille de Ferdinand et
d'Isabelle. En 1553, Marie, âgée alors de 36 ans, se vit,
par la mort de son beau-frère, Edouard VI, appelée au
trône d'Angleterre. Cette reine, faible de santé, privée de
tous les charmes extérieurs, beaucoup plus âgée que son
cousin Philippe, semblait, sous tous les rapports, un parti
peu sortable pour ce jeune prince. Mais à cette union se
rattachaient des plans politiques de la plus vaste portée.
Henri VIII, tout en protestant qu'il voulait demeurer fidèle
aux dogmes catholiques et combattre seulement les préten-
tions politiques du Pape sur son royaume, avait détaché
l'Angleterre de l'unité catholique, et exercé les persécutions
les plus sanglantes contre ses sujets orthodoxes. Sous son
fils Edouard VI, le protestantisme fut tout aussi violent,
mais avec plus de franchise et de dignité. On porta la
main sur les dogmes eux-mêmes ; on organisa légalement
la haute église d'Angleterre. Les choses en étaient là lorsque
Marie Tudor monta sur le trône. Cette princesse était restée
fidèle à la religion de sa mère, malgré les vexations de tout
genre qu'elle avait eues à subir pendant sa jeunesse. La
réconciliation de sa patrie avec Rome devint le seul rêve
de son cœur, le seul but de sa vie. Pour le réaliser, elle
avait besoin de la forte protection d'un homme ; et, comme
Charles-Quint succombait sous le poids de l'âge et des
fatigues, il semblait que nul ne fut plus apte à cette tâche que
le jeune régent d'Espagne.
Marie était une femme d'un grand esprit, et son âme était
richement douée ; sa piété, sa générosité, sa douceur et sa
patience dans les plus rudes épreuves montrent assez qu'elle
- 18 -
-était la digne fille de sa noble mère. Les mesures rigoureuses
qu'elle employa pour la restauration catholique n'étaient
malheureusement que trop conformes à l'esprit de son siècle ;
dans tous les cas elles furent loin d'égaler la sévérité de
celles qui furent appliquées par les prédécesseurs et les
successeurs de Marie. Mais ces prédécesseurs et ces succes-
seurs étaient tous protestants : c'est là la seule raison pour
laquelle on n'est pas encore unanime à en convenir.
Le catholicisme si décidé de Marie était une qualité qui,
aux yeux de Philippe, suffisait à contrebalancer les nombreux
désavantages que présentait cette union projetée par son
père. Quant à Marie, elle accepta avec joie, avec enthousiasme
même, les avances prudentes et discrètes qu'on lui fit dans
ce sens. Elle semble avoir fait trop bon marché de la
résistance de son peuple, qui était facile à prévoir, et ne pas
s'être aperçue qu'une union politique durable ne pourrait
jamais exister entre deux nations aussi différentes que
l'Espagne et l'Angleterre.
En décembre 1553 arriva en Angleterre, la députation
oflicielle chargée par l'empereur de demander la main de
la reine pour son fils : elle était conduite par le célèbre et
infortuné comte d'Egmont. Après quelques pourparlers, on
rédigea un contrat de mariage qui réservait à la reine la
collation des titres, emplois et dignités dans son royaume,
et qui éventuellement réglait, de la manière suivante,
l'ordre de succession au trône : dans le cas ou un fils naîtrait
de l'union projetée, il devait hériter du trône d'Angleterre
ainsi que de la Bourgogne et des Pays-Bas ; si don
Carlos, le fils du premier lit de Philippe, venait à mourir,
l'Espagne et toutes ses possessions devaient revenir égale-
ment au rejeton de ce second mariage. Mais si la reine
mourait avant son époux, Philippe n'avait aucun droit à sa
succession au trône d'Angleterre. Il fut convenu aussi que
Philippe n'engagerait pas l'Angleterre dans une guerre contre
la France, mais que les relations amicales continueraient de
subsister entre ces deux pays.
-19
C'était là, est-il besoin de le dire? un contrat impossible et
absurde, entièrement contraire aux intérêts et aux tendances
des deux nations engagées. Le parti protestant d'Angleterre
y trouva tout d'abord un prétexte longtemps désiré pour se
donner l'air de représenter le sentiment national, et pour
susciter contre le gouvernement de Marie les révoltes les
plus dangereuses. La reine les dompta et, dans cette
circonstance, elle eut l'occasion de montrer au grand jour
son inébranlable courage, lorsque les rebelles s'avancèrent
jusqu'à proximité de la capitale.
Le projet de mariage, néanmoins, ne fut pas abandonné.
En mars 1554, le comte d'Egmont revint en Angleterre pour
faire ratifier le contrat par la reine, et pour représenter
son maître dans la cérémonie des fiançailles. Philippe, qui
jusqu'alors avait laissé son père s'occuper seul de cette
affaire, entra lui-même, à partir de ce moment, en relations
avec sa royale fiancée.
Il s'embarqua pour l'Angleterre, le 12 juillet 1554. Parmi
la nombreuse noblesse qui composait son cortège, Flamands
et Castillans se trouvaient également représentés. Le comte
d'Egmont brillait à côté du duc d'Albe. Sur le sol anglais,
tout comme auparavant dans les Pays-Bas et en Allemagne,
Philippe, avec une abnégation complète, chercha à se con-
former aux mœurs et aux habitudes de ce peuple qui le
recevait. Sa bonne volonté fut remarquée et on lui rendit
justice sous ce rapport ; mais elle n'empêcha pas qu'il ne
restât un étranger en Angleterre.
Il en fut tout autrement dans ses rapports personnels
avec la reine. Marie était sa cousine ; elle connaissait très-
bien la langue castillane ; elle accueillit son fiancé avec un
amour mélangé de respect. Quant à Philippe, il était tout
pénétré de l'idée de reconquérir ce beau royaume d'Angle-
terre à l'Église catholique.
Charles-Quint témoigna toute la joie qu'il ressentit de cette
union, en cédant immédiatement à son fils le royaume de
- 20
Naples et le duché de Milan, afin que Marie n'eût pas à don-
ner sa main à un sujet, mais à un égal, à un souverain digne
d'elle. Ainsi Philippe, Espagnol de corps et d'âme, se voyait,
par une singularité du sort, obligé de faire son entrée sur
la scène de l'histoire comme roi d'Angleterre et de Naples.
Le mariage fut célébré solennellement le 25 juillet 4554,
jour de la fête de l'apôtre saint Jacques, patron de la nation
espagnole.
Les contemporains ne peuvent pas assez louer les ma-
nières engageantes de Philippe, sa prudence, sa prévoyance
et son activité pendant le séjour qu'il fit en Angleterre. Là,
comme plus tard en Espagne, il rechercha la tranquilité et
la solitude autant qu'il put ; mais il mit ses loisirs à profit
pour étudier la politique et la situation intérieuré du
pays : sans s'imposer d'une manière indiscrète, il voulut
ne devoir l'influence à laquelle il avait droit, qu'à la noblesse
et à la sincérité de sa conduite vis-à-vis de la reine. Ses efforts
semblèrent d'abord sur le point d'être couronnés du plus
grand succès. Philippe, dans l'accomplissement public de ses
devoirs religieux, apportait une exactitude minutieuse ; ce
qui faisait dire à un contemporain moins pieux, qu'il était
plus fervent que ne l'exigeait son âge et son état. Ce n'était
d'ailleurs un secret pour personne que les souverains avaient
pour but la restauration catholique. Et néanmoins le peuple
Anglais ne se montra pas tout d'abord hostile au gouverne-
ment. Nous voyons suffisamment par là que le protestan-
tisme, qui avait infecté les classes supérieures et qui depuis
Henri VIII s'était soutenu par les persécutions de tout genre,
n'avait point encore pénétré dans la moelle et dans le sang du
peuple : les masses étaient restées fidèles à la foi de leurs
pères, grâce à laquelle l'Angleterre était devenue si grande
et si puissante.
On peut admettre comme certain qu'un roi catholique, issu
de la nation même. aurait en peu de temps achevé, d'une
manière complète et durable, l'oeuvre de la réconciliation de
son pays avec l'Eglise.
–21–
Par contre, avec les meilleures intentions du monde, un
monarque étranger ne pouvait avoir qu'une influence super-
ficielle et éphémère, d'autant plus que la mort de la reine
était attendue avec impatience par sa belle-sœur Elisabetb,
toute dévorée de haine contre elle et entièrement acquise aux
idées protestantes.
Le légat du Saint-Siège en Angleterre, ce fut le cardinal
Pôle, qui, depuis les persécutions d'Henri VIII, vivait en
exil. C'était un homme qui joignait à un grand esprit et à des
mœurs irréprochables, une singulière profondeur de vues.
Dans toute l'histoire du protestantisme anglais, on ne saurait
trouver une individualité de cette valeur morale. Enfant du
pays, il pouvait mieux que tout autre en apprécier la situa-
tion avec exactitude; et ni les souffrances de l'exil, ni le cruel
supplice de sa mère n'avaient laissé la moindre trace d'amer-
tume dans son âme noble et pure, sans cesse tournée du
côté des choses éternelles.
En novembre 4554, Pole fit son entrée dans le Parlement
anglais. Dans un discours émouvant, où il rappela à l'as-
semblée sa propre destinée, il fit le tableau des troubles
religieux et des souffrances qu'ils causaient à sa patrie. Il la
conjura de renoncer à ses erreurs nouvelles et de se récon-
cilier avec l'Église.
Il apportait du Saint-Siège une concession importante, qui
laissait la propriété des biens d'église à tous ceux qui en
détenaient depuis Henri VIII. La reine, qui aurait mieux
aimé perdre dix royaumes plutôt que d'exposer le salut de son
âme, s'obstinait à vouloir restituer à l'Eglise les biens con-
fisqués au profit de la Couronne. Il aurait été plus politique
de ne pas le faire, d'autant plus que la reine avait cent autres
manières de dédommager l'Eglise, si elle y tenait. Le Saint-
Siège et le cardinal Pôle avaient de très-bons motifs pour
faire cette concession.
La réconciliation solennelle de l'Angleterre avec l'Eglise
eut lieu le 18 novembre. Philippe était assis à la gauche de la
- 22 -
reine, sous le même dais; à droite, mais à une distance
plus grande, se trouvait le Cardinal. Le chancelier Gardi-
ner présenta, au nom des lords et de l'assemblée, une
demande de réconciliation avec le Saint-Siège. Le cardinal
Pole proclama solennellement l'absolution, et bénit l'assem-
blée au nom du Saint-Père. Des courriers furent aussitôt
expédiés avec cette nouvelle dans tous les États catholiques.
Philippe et Marie se réjouissaient du triomphe de la cause
catholique, et l'empereur Charles-Quint se sentait fier d'avoir
provoqué lui-même cette alliance, dont les suites se mon-
traient si brillantes.
On commit à cette occasion, la même faute que nous
retrouvons souvent dans les pages de l'histoire de l'Eglise.
L'âme catholique, toute remplie de l'idée du règne de Dieu
sur la terre, est trop facilement inclinée à admettre comme
une réalité durable, un résultat passager amené par un
concours fortuit de circonstances propices, ou par la piété
et le dévouement de quelques personnes isolées. C'est là
une erreur familière aux âmes pieuses; c'est l'erreur qu'on
commit aussi en Angleterre. Pour beaucoup de membres du
Parlement anglais, l'acte solennel du 18 novembre 1554
n'avait été qu'une vaine cérémonie; la plupart d'entre eux
n'étaient que des sépulcres blanchis, des hommesde proie et
de luxure, des hypocrites vulgaires. Les meilleurs éléments
religieux se trouvaient dans les basses classes du peuple. Le
gouvernement ne sut pas s'attacher celles-ci, ni s'appuyer
sur elles pour soumettre à jamais une aristocratie dégé-
nérée ; il ne fut pas à la hauteur de cette tâche que
Cromwell reprit plus tard, mais dans un sens tout-à-fait
opposé.
C'est à tort, paraît-il, qu'on a cherche à retrouver l'in-
fluence de Philippe dans les persécutions qui, malheureuse-
ment, suivirent la restauration catholique, tout en restant
de beaucoup en deçà des atrocités d'Henri VIII. Le moine
de Castro, qui était alors le confesseur de Philippe, se
-23 -
prononça ouvertement et énergiquement contre toutes les
mesures rétroactives; le cardinal Pole n'était pas davantage
l'homme des bûchers ; et la Reine Marie n'était pas capable
de prendre des mesures de ce genre contre les conseils de
Philippe et du cardinal.
Les excitations aux mesures de rigueur, l'appel au bûcher
paraissent plutôt être l'oeuvre des autorités anglaises, et
Dieu sait les pitoyables raisons d'intérêt particulier qui les y
auront poussées. Le nombre des victimes de cette persécu-
tion s'élève à environ 279, et ce n'est déjà que trop.
Cependant la plupart d'entre elles n'eurent à souffrir que
ce qu'elles avaient fait souffrir aux autres dans une propor-
tion bien plus forte, et la mémoire d'Henri VIII reste chargée
d'atrocités cent fois plus grandes.
Marie vit bientôt s'évanouir tout espoir de postérité. Elle
fut trompée également dans son désir de voir son époux
bien-aimé reconnu roi d'Angleterre: le Parlement et la
nation opposèrent une vigoureuse résistance à ce vœu. La
douleur plus cruelle encore d'une longue séparation vint
bientôt s'ajouter à ces dures déceptions. En 1555, vers la fin
de l'été, Philippe fut rappelé à Bruxelles par son père, qui était
décidé à déposer ses couronnes et à consacrer le reste de
sa vie à Dieu et au salut de son âme ; les préparatifs qu'il
faisait depuis deux ans pour l'exécution de ce plan appro-
<chaient de leur fin.
Si l'on ne veut pas se placer au point de vue du croyant
catholique, c'est en vain qu'on essayera de comprendre les
motifs qui portèrent l'empereur Charles-Quint à prendre cette
résolution. Ses récentes tribulations, la goutte, la mélancolie,
d'aucuns même disent une maladie mentale, en un mot,
toutes les raisons possibles sont invoquées pour rendre
compte d'une détermination que toutes ces circonstances
réunies ne parviennent pas à expliquer complètement. Maints
autres rois et empereurs ont eu des attaques de mélancolie
ou d'hypocondrie, ce qui ne les a pas empêchés de rester sur
- 24-
le trône jusqu'à ce que la mort leur fermât les yeux. Charles-
Quint aurait pu faire de même : d'autant plus qu'il avait le
bonheur de posséder un fils, un héritier, qui, sur toutes les
questions politiques et religieuses, ne faisait qu'un cœur et
qu'une âme avec lui.
L'abdication de Charles-Quint fut, avant tout, le fruit d'une
pensée religieuse, d'un besoin qu'il éprouvait de se rappro-
cher de Dieu.
Sans aucun doute, la crainte de succomber sous le poids
des souffrances corporelles, et de ne plus pouvoir remplir les
devoirs que lui imposait sa haute dignité, fut pour quelque
chose dans sa résolution. Mais, dans le fond de son âme,
brûlait le désir d'être arraché aux passions et aux orages
du monde, au milieu desquels le plus juste tombe tous les
jours, pour être seul avec Dieu. Au moment le plus brillant
de sa glorieuse carrière, ce désir infini avait déjà visité le
grand empereur. Déjà en d535, au retour de son heureuse
expédition contre Tunis, il avait pensé sérieusement, c'est
lui-même qui le dit, à déposer ses couronnes. C'est ainsi
qu'après de calmes et mûres réflexions, le plus puissant
souverain du XVIe siècle se déchargea tranquillement et
graduellement de toutes les grandeurs de la terre. Le
22 octobre 1555, il transmit à son fils le titre de grand-
maître de l'ordre de la Toison d'Or ; le 25 du même mois,
dans une réunion solennelle, devant les représentants réunis
des dix-sept provinces, il lui abandonna aussi le gouver-
nement des Pays-Bas. Appuyé d'une main sur sa canne, de
l'autre sur l'épaule de Guillaume d'Orange, qui devait devenir
le mortel ennemi de son fils, l'empereur fit ses adieux à
son peuple en des termes émus et saisissants. Puis, se
tournant vers son fils, il lui parla ainsi : « Si ces vastes
« pays dont tu es le maître à présent t'étaient échus
« par héritage, tu serais tenu de m'en être singulièrement
« reconnaissant ; mais combien ne dois-tu pas l'être davan-
« tage, puisqu'ils sont un libre présent de ton père encore
as
« vivant? Mais, quelque grande que soit ta dette, je la croirai
« acquittée si tu remplis bien tes devoirs envers tes sujets.
« Règne sur eux de manière qu'ils n'aient jamais à blâmer
« l'acte que je fais aujourd'hui, mais qu'au contraire ils le
« bénissent. Continue comme tu as commencé. Crains Dieu !
« vis selon la vertu et observe les lois ; mais, avant tout,
« sauvegarde les intérêts de la religion. Et puisse le Tout-
« Puissant te donner un fils auquel, lorsqu'un jour tu seras
« vieux et accablé des fatigues de la vie, tu puisses remettre
« tes royaumes avec la même sécurité que je te confie
« aujourd'hui les Pays Jas. »
Profondément ému, Philippe voulut se jeter aux pieds de
son père, mais celui-ci le serra dans ses bras au milieu des
sanglots de toute rassemblée. Ensuite, épuisé par cette scène
dramatique,Charles retomba sur son siège royal en s'écriant :
« Que la bénédiction de Dieu soit avec vous ! »
Qui eût pu prévoir, à cette heure solennelle, l'indicible mi-
sère, les flots de larmes, les fleuves de sang qui peu d'années
après devaient séparer ce roi et ce peuple? Et pourtant, une
discordance des plus accentuées succéda aussitôt à ce mo-
ment d'émotion sincère. Philippe ne sut trouver que quel-
ques paroles en français pour exprimer à l'assemblée son
regret de ne pas pouvoir l'entretenir dans la langue du pays.
Il fit parler en son nom l'évêque d'Arras, Antoine Perrenot,
cardinal de Granvelle, fils de l'éminent ministre de Charles-
Quin. Granvelle s'acquitta de sa tâche avec toute la sagacité
de l'homme d'Etat accompli. Mais il ne pouvait faire l'impos-
sible; malgré tout son talent, la fâcheuse réalité subsistait;
le nouveau maître n'était pas, comme l'ancien, en état de
parler au peuple en sa langue.
Pourquoi Charles-Quint n'avait-il pas fait apprendre à son
fils le flamand ou le français, ou les deux langues à la fois?
Lui-même savait l'une et l'autre !
Enfin, le 16 janvier 1556, à Bruxelles, en présence des
membres de la noblesse espagnole, Charles-Quint abdiqua
- 26 -
en faveur de son fils, les couronnes de Castille et d'Aragon
avec toutes leurs dépendances. C'était la monarchie espa-
gnole tout entière qu'il lui léguait. Quant à la couronne
impériale, elle ne passa que plus tard à son frère Ferdinand.
Charles-Quint se trouvait encore en guerre avec la France ;
mais, le S février de l'année suivante, on signa un armistice
de cinq ans sur la base du statu quo. Charles-Quint s'em-
barqua le 15 septembre pour sa chère Espagne, où il allait
mourir dans le cloître de Saint-Yust. Philippe demeura
seul et abandonné à lui-même sur le théâtre mouvant de
l'histoire.
"te
CHAPITRE II.
Premières années de royauté.
Philippe avait 29 ans lorsqu'il monta sur le trône d'Es-
pagne. C'était dès lors un homme entièrement mûr et forme,
tout concentré en lui-même, et ayant des principes inébran-
lables. Sa manière d'envisager le monde et la vie resta
toujours la même. Elle se résumait dans cette conviction que,
roi chrétien, il tenait sa couronne de Dieu, et que la
protection de l'Église était par conséquent le premier de
ses devoirs. Il aurait cent fois mieux aimé n'être pas roi,
que de régner sur des hérétiques: et il s'est assez souvent
prononcé là-dessus, pendant sa vie, pour qu'on l'en puisse
croire. Il n'avait pas le moindre penchant à la cruauté ni aux
mesures violentes. Il aimait le repos, et les douceurs de la
vie domestique étaient celles qu'il appréciait le plus. Aussi
les quatre princesses qu'il épousa successivement eurent-
elles pour lui l'amour le plus tendre en même temps que le
respect le plus profond. Mais dès qu'il s'agissait de ce qu'il
regardait comme le plus grand et le plus sacré de ses
devoirs, alors il savait cacher les côtés les plus doux de son
caractère, et étouffer les mouvements les plus humains de
son cœur.
28-
Avec ces convictions et ces principes, Philippe se trouvait
d'avance l'ennemi juré du protestantisme. Il ne pouvait pas,
lui qui était lancé dans toutes les luttes de son orageuse
époque, envisager la réforme à un point de vue purement
doctrinal, comme fait celui qui, dans son manuel, contemple
à vol d'oiseau l'histoire du monde entier. Pour lui, le protes-
tantisme était un fait essentiellement révolutionnaire dans
son principe et dans ses résultats, dont le triomphe devait
aboutir fatalement à la destruction du christianisme positif, à
l'anéantissement de toute vérité révélée. Or, à ses yeux,
l'Etat et la société étaient eux-mêmes basés sur la religion.
Ces principes, tous les catholiques seront toujours tenus
d'y souscrire, aujourd'hui et demain, comme au temps de
Philippe II. Et si ce dernier en concluait qu'il fallait faire une
guerre mortelle au protestantisme, qui donc lui donnera
tort?
Philippe II avait donc pleinement raison quant aux prin-
cipes qu'il professait, quant au but qu'il poursuivait. Mais il
n'en fut pas toujours de même lorsqu'il s'agissait d'appliquer
ces principes aux cas particuliers, et d'employer les moyens
nécessaires pour atteindre le but. Nous verrons que c'est
plus tard seulement qu'il commit ses principales erreurs
dans ce sens.
Tout d'abord, une chose est manifeste: c'est que la
politique de Philippe, quoique dans les traits généraux elle
fùt d'accord avec celle de son père, s'en écarta cependant,
d'une manière essentielle, sur des points importants.
Charles-Quint avait beaucoup fait la guerre, mais, si l'on
peut ainsi parler, par intermittences, et en s'éparpillant un
peu partout. Il avait combattu en personne dans toutes les
parties de l'Europe, et même en Afrique ; sa vie n'avait été
qu'une course incessante d'un champ de bataille à l'autre.
Dans son infatigable activité, c'est à peine s'il accordait
quelques heures au sommeil le plus nécessaire. Et toutefois,
malgré tant de labeurs, il n'était point parvenu à une véritable
–29–
unité d'action politique, ni à un résultat durable de toutes
ses entreprises.
Dès le commencement de son règne, Philippe prit une
autre ligne de conduite. Sa résolution était bien arrêtée :
retourner le plus tôt possible en Espagne, y demeurer le
plus longtemps qu'il pourrait, et de là, appuyé sur un peuple
foncièrement catholique et sur toutes les ressources d'une
politique supérieure, évitant toute guerre inutile, combattre
le développement ultérieur du protestantisme. Philippe a subi
des revers nombreux et éclatants ; mais, en somme, il a
réalisé le programme de sa vie avec talent, avec bonheur
même.
Comme par un jeu du sort, dont il souffrit sans doute, la
première guerre de ce roi, la première entreprise par
laquelle il se fit connaître à l'Europe, ce fut une guerre
contre le Saint-Siège. En voici l'origine.
La puissance exorbitante de Philippe donnait de l'in-
quiétude à tous les autres souverains. Philippe était roi
d'Espagne, de Naples, de Sicile, duc de Milan ; il possédait
les Pays-Bas, il était l'époux de la reine d'Angleterre, il
dominait sur tout le Nouveau-Monde, et sur de vastes
colonies en Asie et en Afrique. Sa flotte régnait sur toutes
les mers ; et, depuis Ferdinand-le-Calholique, son armée
avait la réputation d'être invincible. Il était le maître absolu
de la plus grande monarchie qui ait jamais existé sur terre :
tout tremblait devant lui.
Le Pape surtout était préoccupé de cette prépondérance
excessive. De tout temps, le Saint-Siège, qu'il en eût cons-
cience ou non, fut le défenseur de la vraie liberté ici-bas.
Comme individus, les Papes sont sujets à toutes les fai-
blesses, à toutes les défaillances, à toutes les fautes mêmes
qui sont l'apanage de notre nature humaine. Mais la mission
providentielle de la papauté, même sur le terrain de la poli-
tique, ne peut être entravée dans sa marche par les fautes
de quelques-uns de ses représentants, pas plus que par les
- 30 -
attaques furieuses de ses ennemis les plus redoutables.
Quelle que fût, l'identité apparente des intérêts du Saint-
Siège avec ceux de Philippe, le Pape devait se défier de
l'omnipotence espagnole. Et c'est ce que le St-Siége com-
prit, au commencement comme à la fin du règne de ce roi.
Lorsque Philippe monta sur le trône, la tiare pontificale
ornait le front de Paul IV. Le fondateur de l'ordre des
Théatins joignait à un brillant talent, à une instruction
profonde, une grande sévérité de mœurs et des habitudes
ascétiques. Esprit singulièrement cultivé, nature éminem-
ment contemplative, ardent surtout dans la lutte contre
l'hérésie, Paul IV était sous tous les rapports une indivi-
dualité puissante. Aussi, lorsqu'en 1555, à l'âge de 79 ans,
il fut élevé au souverain pontificat, tout ce qu'il y avait
de mauvais à Rome trembla devant le redoutable vieillard.
Au point de vue politique, Paul IV était Italien avant tout.
Dans sa pensée, la grandeur et la liberté de sa patrie était
inséparables de l'indépendance et du prestige de la papauté.
Il y a dans cette manière de voir, une justesse incontestable:
les vains efforts de l'Italie moderne pour chercher sa gloire
et sa puissance au détriment de la papauté et sans elle,
nous le montrent assez. La domination espagnole à Naples
n'était, aux yeux de Paul IV, qu'une insupportable usurpa-
tion étrangère, et il se dit que le premier devoir de sa poli-
tique était de revendiquer les droits suzerains de la papauté
sur ce royaume. Dès lors, l'alliance française s'imposait
comme un moyen indispensable. La France, alors encore en
guerre avec l'Espagne, prêta l'oreille aux ouvertures du
Pape, et, dès le 17 décembre 1555, on signait un traité
d'alliance, en vue d'une guerre qui devait rendre Naples à
la France, sous la suzeraineté du Souverain-Pontife; les
deux alliés devaient fournir chacun un contingent déterminé
en troupes et en argent.
Certes , de la part de Paul IV, une telle politique était
justifiable à bien des points de vue ; de la part de la France,
31
au contraire, elle était odieuse et déloyale. Peu de semaines
après la conclusion de ce traité avec le Pape, le gouverne-
ment français signait la. trève de cinq ans avec l'Espagne,
bien résolu à la violer aussitôt que possible. Et en effet,
pendant l'été de 1556 , les négociations entre Henri II et
Paul IV étaient reprises, et celui-ci recevait un accroissement
de territoire assez important par la cession d'une partie du
royaume de Naples. La passion du souverain pontife contre
l'Espagne était parvenue à un si haut degré d'irritation, qu'il
ne prononça pas une parole de blâme contre l'alliance fran-
çaise avec le sultan Soliman.
A partir de ce moment, Paul IV se montra ouvertement
hostile à Philippe Il. Se fondant sur le non-payement du tribut
que le roi lui devait du chef du royaume de Naples, il ouvrit
contre lui un procès qui se termina par un jugement formel.
En vertu de ce jugement, Philippe était déclaré déchu du
royaume de Naples, et le Pape faisait en même temps des
préparatifs de guerre qu'il ne prenait pas la peine de
déguiser.
Philippe savait bien que l'homme à qui il avait affaire ne
se laisserait influencer ni par les conseils, ni par les prières,
ni par les menaces. Plein de respect pour le Saint-Siège, il ne
pouvait cependant pas renoncer au brillant héritage de
Ferdinand-le-Catholique. Il arma donc de son côté, et il eut
la bonne fortune de rencontrer l'homme qu'il lui fallait pour
conduire cette guerre.Cet homme, c'était Ferdinand Alvarez
de Tolède, duc d'Àlbe, alors dans toute la force de l'âge,
puisqu'il n'avait qi;e 49 ans. Le rôle cruel qu'il joua plus
tard dans les Pays-Bas a laissé de cet homme un souvenir
sinistre dans les annales de l'histoire, et l'on ne saurait penser
à dissimuler où à atténuer d'aucune manière tout le mal dont
il fut cause. Mais encore faut-il savoir quel était le mobile de
tant d'actions qu'on ne peut assez déplorer. Or, il est incon-
testable que dans tout ce qu'il fit, il n'agit qu'avec le senti-
ment d'un rigoureux devoir militaire et politique. Le duc
- 32-
d'Albe était le type accompli de cet ancien esprit espagnol
qui avait fait la grandeur de la monarchie castillane pendant
sa lutte séculaire contre les Maures, qui respire si puissam-
ment dans le Romancero du Cid et dans les vieilles tragédies
de la nation, et à qui rien n'est comparable sinon l'antique
esprit romain aux beaux jours de la République, alors que
les mœurs étaient pures et austères. On n'a jamais marchan-
dé l'admiration à cet esprit patriotique, partout où on ne le
trouve pas uni au catholicisme ! Le devoir d'obéissance et
de fidélité au roi et à la patrie, c'était là l'étoile polaire qui
guidait le duc d'Albe dans toute sa conduite; c'était là la
froide règle à laquelle cette volonté de fer conformait toutes
ses actions. Il ne connaissait pas la pitié : il fallait ou plier, ou
être anéanti. Les puissants de la terre n'ont jamais fait autre-
ment ; ils font encore de même aujourd'hui. La politique et
la guerre sont, de leur nature, deux métiers implacables ;
mais ceux qui les pratiquent n'agissent pas toujours dans
des intentions aussi pures et aussi désintéressées que le duc
d'Albe. Dans son extrême vieillesse, sur le lit d'agonie, d'où
il envisageait la mort avec une sereine tranquillité, il se
rendit ce témoignage que sa conduite dans les Pays-Bas ne
lui causait aucun remords, et qu'il s'y était soigneusement
gardé de tout péché mortel.
C'est cet homme puissant, incontestablement le premier
général de son époque, qui se trouvait à la tête du gouver-
nement espagnol de Naples. Il était d'accord avec son souve-
rain sur ce principe, qu'il fallait maintenir intacts les droits
et la grandeur de l'Espagne, et il était décidé à remplir avec
énergie et rapidité la mission qu'il avait reçue dans ce but.
Cependant, Philippe ne se contenta pas de nommer son
général, et de se confier à la justice de sa cause. Dans cette
guerre contre le chef de la chrétienté, il tâcha autant que
possible de garder une attitude correcte au point de vue
théologique et canonique : il soumit à l'examen d'une com-
mission composée de théologiens et de juristes les questions
33-
5
en litige entre lui et le Pape. Après que cette commission
se fut prononcée dans un sens favorable au roi, les événe-
ments ne tardèrent pas à se dérouler.
L'histoire militaire du règne de Philippe ne rentre pas
dans le cadre de ce récit : je ne raconterai donc pas plus
cette guerre que toutes les autres qui suivront. Je me con-
tenterai d'en indiquer les résultats chaque fois qu'ils seront
de quelque importance pour mon sujet, qui consiste dans
une étude sur la vie et le caractère de Philippe II.
Une lutte de ce genre répugnait de la manière la plus
complète à ce monarque. Rarement prince commença la
guerre avec une résolution plus ferme de signer la paix
aussitôt que possible. Aussi, quoiqu'il eût été victorieux
pendant toute la campagne de 1556, le général espagnol,
déjà arrivé devant les portes de la Ville-Éternelle, signa-t-il une
trêve dont les conditions étaient des plus avantageuses pour
les vaincus, puis il se relira sur Naples. Il était maniteste
que l'Espagne voulait laisser le temps de la réflexion à ses
adversaires et leur bâtir un pont d'or.
Mais l'opiniâtreté du vieux pontife méritait une plus rude
leçon. Il appela en Italie une armée française. Celle-ci, placée
sous les ordres du duc de Guise, l'homme le plus remar-
quable et le plus brillant que possédât la France, atteignit,
après une marche longue et pénible, les Etats de l'Église, et
recommença la guerre contre le royaume de Naples. La
résistance héroïque opposée au général français par la petite
garnison de la ville de Civitella lui fit perdre son temps à un
siège inutile, pendant que le duc d'Albe augmentait et réor-
garnisait merveilleusement l'effectif de son armée. Le duc de
Guise se vit obligé par lui de lever le siège de Civitella,
d'évacuer le royaume de Naples sans coup férir, et de se
replier sur Rome. Sa retraite, il est vrai, peut être considérée
comme un chef-d'œuvre de tactique défensive. Bientôt le
duc d'Albe put épouvanter la Ville Éternelle elle-même par
une attaque simulée. Les Romains demandèrent hautement
- 34 -
la paix au Souverain-Pontife. En même temps, celui-ci se
voyait privé de l'appui égoïste et précaire de la France.
Pendant qu'en Italie les affaires prenaient lentement la
tournure la plus favorable à ses intérêts, Philippe, sur
d'autres théâtres, remportait les succès les plus rapides et
les plus éclatants sur les Français. Il en sera question plus
loin, mais il faut savoir, dès maintenant, que le roi Henri II,
vaincu à la bataille de Saint-Quentin, envoya au duc de Guise
l'ordre formel de revenir en France. Ce n'est pas sans raison
qu'au prince français qui prenait congé de lui, le Pape répon-
dait par ces paroles écrasantes, qu'il avait fait bien peu pour
son roi, moins encore pour l'Église, absolument rien pour
sa propre gloire.
Abandonné par son allié, Paul IV se vit dans la dure
nécessité de se reconnaître vaincu. Philippe II, du point de
vue supérieur où il s'était placé, chercha à faciliter de son
mieux au Souverain-Pontife, cette démarche humiliante.
On peut dire que ces deux guerres contre Rome et contre la
France, il ne les avait faites qu'à contre-cœur : son plus
sincère désir était de ramener ses adversaires à la raison,
et de combiner ses efforts avec les leurs contre l'ennemi
commun, le protestantisme et la révolution. Dans cette vue
vraiment élevée, et obéissant à de profondes convictions
religieuses , Philippe poussa l'abnégation jusqu'aux plus
extrêmes limites dans ses négociations avec le Pape, en
qui il ne cessait de vénérer le vicaini de Jésus-Christ.
L'armée espagnole, victorieuse, évacua les États de l'Église,
et laissa la retraite entièrement libre aux troupes françaises.
Le duc d'Albe fit une expiation publique pour avoir porté les
armes contre le Saint-Siège. L'Espagne, à la vérité, conserva
le royaume de Naples ; mais, sous tous les rapports essen-
tiels, la politique de Paul IV resta debout. Ce traité de paix
n'obtint pas l'assentiment du solitaire de Saint-Yust. Et c'est
ici qu'on peut apprécier assez exactement la différence
entre la politique toute dynastique du vieil empereur et
35
celle de son fils, essentiellement catholique. Dans tous les
préparatifs de cette guerre, le Pape avait agi avec tant de
précipitation et de passion à la fois, et ses alliés avaient opéré
d'une manière si pitoyable, qu'on aurait pu s'attendre à leur
voir infliger les humiliations les plus amères après leur
défaite. Philippe ne pensa pas un instant à traiter ainsi le
chef de l'Église : il combattait pour des idées, et si. dans sa
longue carrière, il ne fit pas constamment le bien, du moins
il le voulut toujours.
Cette même année 1557, qui vit conclure la paix avec Rome,
fut aussi le théâtre d'événements qui devaient exercer une
influence décisive sur les rapports avec la France. Ce pays
avait à supporter à cette époque, comme si souvent depuis,
les conséquences d'une politique frivole et perverse à la fois.
Alors que la nécessité et la raison exigeaient l'union de toutes
les forces catholiques, une guerre franco-espagnole était
dénuée de sens. Si la France était en droit de combattre la
prépondérance exclusive de l'Espagne sur l'Europe, à coup
sûr, cette vue politique devait être subordonnée aux intérêts
généraux de la chrétienté. Henri II, d'ailleurs, n'était pas
l'homme qu'il fallait pour une telle entreprise. Lui aussi, il
n'avait eu qu'à se louer des égards et de la générosité de
Philippe, et il est ridicule de ne voir que de la lâcheté dans
cette conduite longanime du roi d'Espagne. Un souverain à
qui obéissait presque la moitié du globe pouvait choisir
n'importe quel système politique et militaire, sans être obligé,
pour cela, d'exposer sa propre personne plus qu'il ne lui
convenait. Mais, dans tous les cas, les égards et la générosité
n'étaient de mise que si, avant tout, l'ennemi était humilié.
Tout ce que Philippe fit dans ce but est irréprochable, et le
succès couronna ses travaux. Seulement on vit, dès lors, se
manifester cette détresse financière qui accompagna, dans
toute sa vie, le plus riche monarque de l'Europe. Philippe,
comme en général tous ses contemporains, manquait des
connaissances économiques les plus indispensables.
36-
Tant que dura son séjour en Flandre, il resta en rapports
ininterrompus, non-seulement avec sa femme, la reine Marie,
mais encore avec le gouvernement anglais, dont les affaires
continuaient à l'occuper; et l'idée maîtresse de sa politique,
ce fut de se procurer l'appui de l'Angleterre pour dompter la
France. Au printemps de 1557, il se rendit lui-même dans
cette île, pour aplanir les difficultés qui s'y élevaient contre
ses projets. L'intérêt le plus manifeste et le plus pressant de
la France aurait consisté à enlever à l'Angleterre le moindre
prétexte à une déclaration de guerre. Au lieu de cela,
Henri II toléra tous les complots et tous les projets de révolte
qui se tramaient dans son pays contre la reine Marie. Aussi
une rupture formelle éclata-t-elle bientôt, et Philippe fut
obligé de retourner dans les Pays-Bas, où l'appelaient les
événements de la guerre. Il se sépara donc pour la dernière
fois de Marie, qui, de plus en plus malade, s'acheminait ra-
piduinent vers le tombeau. Ce fut avec douleur, mais en
même temps avec une résignation complète, avec un amour
et une vénération sans bornes, que la reine vit partir son
royal époux. Elle n'espérait plus le revoir encore, mais, du
fond du cœur, elle souscrivait à tout ce qu'il voulait et à tout
ce qu'il faisait.
Philippe, qui eut à diriger tous les préparatifs de la lutte,
déploya, dans cette besogne, le zèle exemplaire qui le carac-
térisa toujours Il avait, à la tête de ses troupes , Emmanuel
Philibert, duc de Savoie, que les Français avaient chassé de
son duché, et il pouvait compter non-seulement sur le
remarquable talent militaire de ce prince, mais encore sur
l'intérêt personnel qu'il avait à faire la guerre. La cam-
pagne s'ouvrit par le siège de Saint-Quentin, ville de la
frontière septentrionale de la France : l'armée française, sous
les ordres du connétable Anne de Montmorency, s'avança
pour délivrer cette ville. Le généralissime espagnol en profita
pour attaquer l'ennemi d'une manière rapide et énergique.
Ce fut le 10 avril 1557, jour de la fête de saint Laurent, que
37-
les troupes des Pays-Bas, ayant à leur tête le comte d'Egmont,
se jetèrent avec impétuosité sur les Français. Au fort de la
mêlée, le duc de Savoie lança sur l'ennemi tout ce qui lui
restait de forces disponibles ; l'armée française fut taillée en
pièces et le connétable tomba aux mains des Espagnols.
Après ce désastre, le duc de Guise, rappelé par sa
patrie menacée, se décida à quitter l'Italie, et ainsi l'on
peut dire que dans les champs de Saint-Quentin ce ne fut pas
seulement Henri II, mais Paul IV lui-même qui fut vaincu.
Cette victoire avait ouvert aux Espagnols le chemin de
Paris, etl'on raconte que, du fond de sa retraite, Charles-Quint
regretta amèrement qu'on ne marchât pas en avant. Mais
Philippe ne partageait pas les rancunes traditionnelles de son
père contre la France ; les entreprises hasardeuses lui répu-
gnaient ; il n'ambitionnait pas les conquêtes, il n'aspirait qu'à
une prompte paix qui le mît en état de se livrer à la mission
principale de sa vie. C'est seulement au lendemain de ce com-
bat, dont le résultat avait été si rapide, qu'il parut sur le champ
de bataille,et encore ne fut-ce que pour modérer l'ardeur entre-
prenante de ses généraux. Au lieu de pénétrer à travers tous
les dangers, au milieu d'un pays ennemi, il voulut que l'on
terminât d'abord le siège de Saint-Quentin. La ville tomba le
27 août. On sait les horribles cruautés qui accompagnaient
toutes les guerres de cette époque : les traitements infligés
aux villes prises d'assaut sont impossibles à décrire Philippe
et ceci est un trait distinctif de sa nature fit tout ce
qui était en son pouvoir pour diminuer les atrocités du
triomphe. Il défendit, sous peine de mort, toute violence
contre les vieillards, les femmes, les enfants, les prêtres, et
en général contre toutes les personnes incapables de se
défendre. Il prit les reliques de saint Quentin sous sa protec-
tion particulière, ainsi que toute une troupe de malheureux
qui étaient venus chercher un refuge auprès de sa personne.
Après Saint-Quentin, les villes de la frontière tombèrent,
l'une après l'autre, aux mains de Philippe, mais, obligé à des
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précautions de plus en plus grandes, à cause des dissentiments
qui avaient éclaté entre ses troupes allemandes, anglaises
et espagnoles, le roi se hâta de conclure la paix sans pousser
plus loin ses succès.
C'était une conduite habile. Son alliance avec l'Angleterre,
les victoires du duc d'Albe en Italie, et l'éclatant triomphe de
Saint-Quentin avaient disposé l'opinion publique de l'Europe
en faveur du jeune monarque espagnol. Sa réputation d'es-
prit sérieux et réfléchi, la haute idée qu'on se faisait de sa
connaissance des affaires, enfin la gloire que lui avait value le
bonheur de ses armes, furent si solidement établies à partir
de cette époque, que les rudes coups dont le destin le frappa
pendant ses dernières années, ne purent plus les ébranler.
Philippe avait bien pressenti l'importance qu'aurait pour lui le
résultat de ses premiers efforts ; aussi n'est-ce pas sans raison
que, d'après une tradition d'une authenticité incertaine, il fit
vœu, le jour de la Saint-Laurent, de construire le gigantesque
monument de l'Escurial, cloître, palais et tombeau à la fois.
Sous l'impulsion du duc de Guise, le patriotisme français
fit tous ses efforts pour réparer les pertes récentes; dès
le printemps, une nouvelle armée était sur pied. Le duc,
qui se montra toujours plus grand dans les revers que dans
la prospérité, réussit, pendant l'hiver, à s'emparer de Calais
par un heureux coup de main. La chute de cette ville, que
les Anglais possédaient depuis des siècles, n'avait pu être
conjurée par Philippe II; c'est en vain qu'il avait averti les
Anglais et qu'il leur avait offert une garnison espagnole. Ce
fut un coup mortel pour la malheureuse reine Marie. Et
pendant qu'elle s'inclinait vers le tombeau, la défiance et les
soupçons précurseurs d'une inimitié prochaine, ne cessaient
de grandir en Angleterre contre Philippe. D'un autre côté, la
reprise de Calais avait puissamment enflammé le sentiment
national de la France, et le maréchal de Thermes put bientôt
sortir de cette ville pour envahir la Flandre. Mais, attaqué
par le comte d'Egmont à Gravelines, il subit une nouvelle
- 39 -
défaite, aussi sanglante que celle de Saint-Quentin. Le gros
de l'armée française, placé sous les ordres du duc de Guise,
était resté inlaci cependant, et, sous les yeux de leurs mo-
narques respectifs, les deux ennemis s'avancèrent l'un contre
l'autre pour une lutte suprême.
Mais les intentions pacifiques de Philippe devenaient de
plus en plus évidentes. Après ces deux brillantes victoires, il
croyait avoir assez fait pour l'honneur de ses armes. Conti-
nuer cette lutte fratricide entre deux nations catholiques,
dont les intérêts étaient en somme les mêmes, alors
que l'esprit révolutionnaire bouleversait toutes les classes
en France et répandait déjà ses semences empoisonnées
dans la fidèle Espagne, cela lui semblait une politique
absurde, insensée. Au demeurant, sa détresse financière n'était
pas moindre que celle de son ennemi, et dès lors la paix
s'imposait à lui comme la mesure la plus utile et la plus
raisonnable.
Les négociateurs de cette paix furent, pour la France, le
connétable de Montmorency et le cardinal de Lorraine, frère
du duc de Guise ; du côté de l'Espagne, le duc d'Albe, le
prince d'Orange, rompu dès sa jeunesse aux affaires poli-
tiques, et le cardinal de Granvelle. L'été s'était écoulé sans
nouvelle effusion de sang ; l'automne s'ouvrit avec l'espoir
d'une paix presque assurée.
Sur ces entrefaites, la reine Marie d'Angleterre mourut
le 17 novembre 1558. Sa sœur Élisabeth lui succéda sans
opposition. C'était une femme d'un grand talent et d'une
puissante volonté ; mais, entièrement dénuée de convictions
religieuses et de qualités morales, elle formait un vivant
contraste avec la piété, la vertu et la noblesse de Marie. Son
intérêt personnel était l'unique objet de ses préoccupations,
et, à l'attitude qu'elle prit bientôt, l'esprit perspicace de
Philippe devina en elle une ennemie irréconciliable. L'Église
catholique ne pouvait pas reconnaître les droits de suc-
cession d'Elisabeth, puisqu'elle était née des relations adul-
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tères de Henri VIII avec Anne Boleyn, pendant que ce prince
était uni par un mariage légitime à Catherine d'Aragon. Mais,
Élisabeth écartée, c'est Marie Stuart, reine d'Écosse, qui
devait être regardée comme la souveraine légitime de l'An-
gleterre, car elle descendait d'une sœur de Henri VIII et elle
était la plus proche parente de la reine Marie. Mais elle était
placée entièrement sous l'influence de ses deux oncles, le
duc de Guise et le cardinal de Lorraine ; elle était fiancée
à l'héritier présomptif de la couronne de France : à ce
double titre, les Anglais ne voyaient en elle que l'instrument
d'une domination étrangère, et Élisabeth pouvait se vanter
avec raison d'avoir derrière elle tout le peuple britannique.
Philippe venait de perdre à la fois une épouse dévouée
et une alliée précieuse : il n'en était qua plus disposé à faire
la paix. On peut dire que les négociations en vue d'amener
un mariage entre lui et Elisabeth, n'étaient guère plus
sérieuses de sa part que de celle de la reine. Élisabeth ne
cherchait qu'un moyen d'amuser son puissant adversaire,
jusqu'au jour où elle se sentirait libre d'agir, et c'est dans
ce but qu'elle lui faisait entrevoir l'éventualité d'une union
avec elle ; Philippe, de son côté, semble avoir été guidé dans
sa démarche par l'espoir de conserver à la foi catholique la
reine d'Angleterre et son peuple. Mais bientôt Élisabeth jeta
son masque et sanctionna les résolutions prises par son
Parlement, qui avaient pour but d'exterminer la religion
catholique en Angleterre.
Enfin, la paix fut signée en avril 1559, à Cateau-Cambresis,
et Philippe se vit délivré d'un double fardeau : une guerre
contre nature avec la France, une union non moins mons-
trueuse avec Élisabeth. La rupture entre elle et lui était
déjà si accentuée qu'elle préféra renoncer à la possession de
Calais plutôt que de combattre encore à ses côtés. C'était en
effet, pour elle, une véritable renonciation que la clause en
vertu de laquelle Calais devait rentrer endéans huit ans au
pouvoir des Anglais, dans le cas que la France ne préférerait
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pas leur payer à cette époque une somme de 500,000 cou-
ronnes.
Pour l'Espagne, le traité de paix avec la France était tout-
à-fait avantageux et honorable. Le duc de Savoie était réin-
tégré dans son patrimoine ; les conquêtes de Philippe au
Nord de la France étaient, à son grand profit, échangées
contre la totalité de celles que les Français avaient faites en
Italie et dans les Pays-Bas. La France perdait en un jour
tout ce qu'elle avait gagné pendant les dernières années de
Charles-Quint.
Conformément à l'esprit du temps, un mariage devait
couronner cette œuvre de pacification : c'était celui de don
Carlos avec Elisabeth de Valois, la jeune et aimable fille de
Henri II. Mais les diplomates français préférèrent unir le roi
d'Espagne lui-même à leur princesse, et comme il ne pouvait
plus être question de l'autre Elisabeth, Philippe oilVit sa
main à la fiancée de quinze ans. Il n'était nullement alors,
comme Schiller nous le représente, sur le retour de l'âge ; il
n'avait guère que trente deux ans. Les fêtes qui furent données
à l'occasion des fiançailles, et où le duc d'Albe représenta
son maître, coûtèrent la vie au père de la princesse. Joû-
tant dans un tournoi avec le comte de Montgommery,
il fut blessé à la tête par un éclat de sa lance ; le 9 juin 1559,
il était mort. Son débile fils, François II, le suivit bientôt
dans la tombe, et les destinées de la France tombèrent aux
mains de Catherine de Médicis, veuve de Henri II, et tutrice
de son fils mineur Charles IX. Charles-Quint était mort le
21 septembre 1558, au couvent de Saint-Yust. Ainsi, en peu
de mois, la face du monde s'était pour ainsi dire changée
en Allemagne, en Angleterre, en France et en Espagne : dans
tous ces pays les personnages principaux avaient disparu ,
et d'autres étaient entrés en scène.
Philippe aspirait à rentrer en Espagne. Il était débarrassé
de la position gênante et équivoque qu'il avait eue en Angle-
terre, il ne se sentait pas chez lui dans les Pays-Bas, il
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avait réglé avec honneur et profit sa situation vis-à-vis de
l'Italie et de la France, enfin, il était libre de tout attache
à l'empire d'Allemagne. De tout son cœur il désirait revoir
le peuple et le pays auquel il appartenait d'une manière si
complète. C'est là seulement, se disait-il, qu'il pourrait
remplir sa mission historique, et commencer son rôle de
champion du catholicisme et d'ennemi de la révolution. Tout
ce qu'il avait fait jusqu'à présent n'était à ses yeux que
le point de départ d'entreprises plus importantes.
CHAPITRE III.
Le Père et le Fils.
C'est avec la plus grande impatience que l'Espagne suppor-
tait les suites inévitables de la longue absence de son roi.
La régente Jeanne, sœur cadette de Philippe, ne cessait de
lui envoyer message sur message. Aussi, dès que la nouvelle
gouvernante des Pays-Bas, Marguerite de Parme, fille natu-
relle de Charles-Quint, et son ministre, le cardinal de
Granvelle, eurent pris possession de leur charge, Philippe
s'embarqua pour l'Espagne, le 25 août 1559, et, le 8 septembre
suivant, il remit le pied sur le sol de la péninsule qu'il ne
devait plus quitter désormais.
A Valladolid, sa capitale et son lieu de naissance, il revit
Carlos, son fils unique, après une séparation de cinq ans. Il
le retrouva dans une santé chétive et dévoré de fièvre.
La joie que lui avait causée la naissance de cet héritier du
trône avait été mêlée d'amertume par la mort de la mère,
l'épouse chère au cœur du roi.
Après ce douloureux événement, Philippe s'était retiré
pendant trois semaines dans un cloître, luttant avec lui-
même pour maîtriser sa douleur. L'enfant, orphelin de
naissance, montra, dès sa plus tendre jeunesse, un naturel

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