Pierre, ou Les nouvelles ligugéennes : roman en vers, poésies / par T. Véron,...

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les principaux libraires (Paris). 1856. 1 vol. (158 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1856
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PIERRE
ou
les Nouvelles Ligugéennes
Poésies par T. VBRON (sco éâiteui à ltii-nte).
1. Ii» Yocntion.
2. Le Manuscrit»
3. L'Exposition universelle.
4. 11 « Crimée.
i
5. Ligtigé.
BSN VENTE
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES DE PARIS.
1856.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
LES LIMBES, 1 voiunie iii-8°.
DU PASSÉ, DU PRÉSENT, DE L'AVENIR DE
L'ART, 1 v. in-16.
LES LIGUGÉENNES, 1 volume in-12.
LES BORDELAISES, 1 volume in-12.
Paris. — Tyi>. Appert cl Vavasseur, pass du Caire, 54.
PIERRE
ou
LES NOUVELLES LIGUGÉENNES.
PILRRE
ou
les Nouvelles Ligugéennes
DKDDIÛH 08H \TSCBO'
Poésies par T. VBRON (SOQ éditeur à lui-même).
1. La Vocation.
19. LO Manuscrit.
'3. L'Exposition universelle.
4. La Grimée. / V '• :> ' •'••
5. Ligugé* -J ! '"'• ■>'
EN VENTE
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES DE PARIS.
1856.
PIERRE
OU
LES NOUVELLES LIGUGÉENNES.
L'auteur a compris, sous ce litre, quelques
comportions en vers faites à Ligugé, eu sur Li-
gugé.
Qu'est-ce donc quo Ligugé?
C'est une petite commune de six cents feux au
plus, à h'it kilomètres de Poitiers. Elle présente
au voyageur qui y passe ou qui y stationne, des
souvenirs historiques développas par la société des
antiquaires do l'ouest. — Nous nous bornerons a
en évoquer quelques uns : — C'est Ligugé que,
saint Martin avait choisi pour sa retraite religieuse,
— it —
après avoir guerroyé en Pannonie ; il reçut dans
cet ermilago la visite d'Hilairo, alors évoque de
Poitiers. -— Afin do sacrer ces pieux souvenirs,
Monseigneur Pie, évoque du diocèse de Poitiers,
vient, grâco à l'active intelligence de M. D ,
desservant de la commune, de faire restaurera
I igugô une chapelle que l'on suppose avoir été
l'emplacement sur lequel saint Martin avait cons-
truit sa cellule d'osier. — Aujourd'hui, Don Gué-
ranger a eu, conjointement avec monseigneur
Pic, l'idée d'acclimater dans ce vallon des moines
de l'ordre des Bénédictins.
C'est encore a Ligugé que Calvin a pu ravitailler
ses forces, et notamment vers les rochers de Pas-
' Lourdin où, Rabelais, habitant de Ligugé, allait
parfois inviter son ami Bouchot procureur, à venir
le visiter.
Aujourd'hui, sous le rapport industriel, Ligugé,
doté de moteurs hydrauliques puissants, est animé
par de fécondes usines qui alimentent, en grande
— III —
partie, les départements do la Vienne et des Deux-
Charente. On y remarque la fabrique do Gluten
granulé, et une ainidonnerie appelée par son progrès
à révolutionner l'ancien système.
L'auteur de cet opuscule a donc voulu bapti-
ser ses impressions du nom de celte petite com-
mune, qui lui a paru posséder de grandes forces
motrices, et qui, sous le point de vue poétique,
a suggéré les rimes suivantes.
(Noie Je l'Editeur.)
A Ligugé.
I.
Parlez, pauvres Ligugéennes l
Rimes de coeur pour mon hameau,
Envolez-vous loin de ses plaines,
Des bords du clain et du coteau ;
Partez avec le héros Pierre
Poè'tc qui doit a tes champs,
Ligugé I la faible lumière
Que Dieu lui fait rendre en ses chants.
II.
Comme Moreau pour sa Voulzie,
Il rêve un brillant avenir
Pour toi, campagne qu'a choisie
Sa muse au pieux souvenir;
Et dans sa mémoire lyrique
Evoquant l'ermite Martin,
Doux vallon I la page historique
Ira jusqu'au Rénédiclin,
Nouvel émigré de Solôme,
A l'appel de don Guérangcr
1.
— VI «—
Qui sentit l'austère poëmç
De ta retraite, Ô Ligugé 1
III.
Tour à tour, le luth et l'épée
Passant aux mains du troubadour,
De l'idylle vers l'épopée
Du cri de guerre au lai d'amour,
Il pourra chanter l'industrie
De l'Occident civilisé,
Couronnera, chère patrie !
Ton noble front cicatrisé...
Il dira les maux de la guerre,
Sa cruelle nécessité
Lecteur, daignez donc suivre Pierre
Dans ses voeux pour l'humanité I...
Ligugé, 1855.
PREMIÈRE PARTIE.
LA VOCATION.
i.
« Eh quoi I j'irais, obscur ambitieux,
« Chercher un nom et par l'Académie
t Faire argenter un luth officieux I...
i Non... non... jamais, par cette épidémie
« Mon pauvre coeur ne sera gangrené...
« En paria de la littérature,
« Loin des sentiers, rêveur abandonné,
t J'irai chercher la sauvage nature...
i Puis, revenant des prés, des monts, des bois
« Où, j'aurai vu Dieu dans les solitudes,
« Je reviendrai prêter l'oreille aux voix
f Des grands foyers, des nobles multitudes.
8 L\ VOCATION.
II.
c Et de ce pas, vers l'Orient.
• Fartons, ma muse voyageuse I
• Àh I que no puis-je, en ce moment,
« Aller, d'une ardeur belliqueuse,
« Fusil au poing, près de la Dobruscha,
< Ht, sous les murs en feu do Silistric,
« Offrir mon sabre au grand Orner Pacha
■ Pour m'cnrôler contre la barbarie...
« Là, je pourrais conquérir des lauriers
t Pour ma patrie et mon vieux père !
• Si je tombais sur le champ des guerriers,
« Il recevrait la croix du pauvre Pierre!
III.
Ainsi rêvait, les pieds au fil de l'eau,
Un pâtre brun, aux yeux de flamme.
— Le voyez-vous au versant du coteau
De saint Félix que le pinceau réclame ?
v IV.
Donc, saint Félix, auprès de Ligugé,
Est un coteau de roches grises
LA VOCATION.
,Où vous pourriez, en chasseur engagé,
Ouïr trembler quelques voix indécises...
— Dans les fourrés, à chaque instant,
On voit couler vers la rivière
Des filets d'eau qui vont chaulant,
En serpentant sous la fougère.
Ici, blaireaux, renards, lapins,
Au clair de lune se surveillent,
Cherchant leurs différents butins,
Guettant les braconniers qui veillent.
Là, les chouettes, les hiboux,
La chauve-souris et l'orfraie
Jettent, la nuit, comme des loups,
Des notes dont le coeur s'effraie;
Tandis qu'au bas, dans le vallon,
Bourdonne le bruit d'une usine
Qu'enveloppe, immense ballon,
La brume du clain qui chemine.
Au crépuscule, la vapeur
Variant ses teintes d'albâtre,
• Fume, et, le soir, c'est la rougeur
Qui peint en feu ce beau théâtre.
Mais, toujours, le sombre recher
S'allonge grisâtre et sévère,
Et, si d'en bas, l'on veut chercher
10 LA VOCATION.
L'aspect, on trouve du calvaire -
Le souvenir religieux :
Une croix au sommet s'incline ;
Lorsque vous promenez vos yeux
Plongeant-du haut de la colline
Au panorama radieux,
Vous signalez chaque village...
—Au milieu des grands peupliers,
Les cloches, au long babillage,
De leurs donjons irrégulierd
Annoncent que, hameau mystique,
Ligugé garde sa couleur
De moyen-âge et de gothique ;
Mais, comme un contraste railleur,
Un sifflet narguant ton mystère
Te prouve, Ligugé penseur,
Que le Siècle a vaincu la terre;
Ce sifflet d'un train voyageur
Dit que chez loi l'univers passe.
—En avant donc t marche à grands pas,
Déjà, ton pâtre, dans l'espace,
Cherche la gloire ou le trépas 1
LA VOCATION. Il
V.
Et, sans troubler la rêverie
Du berger Pierre (c'est son nom)
Ecoutons-le donc, je vous prie,
Dans ses pensers sur le canon.
Pour lui, la guerre de Crimée
Est l'heure sainte du progrès...
Grâce aux efforts de notre armée,
Il voit la paix et son congrès...
A chaque nouvelle sanglante
Troublant le silence des champs,
Sa lyre encore toute tremblante
Laisse exhaler de jeunes chants...
Aussi, lisons co crayon sage
Peignant son voeu le plus ardent
De voir l'azur, après l'orage,
Sur l'orient et l'occident.
VI.
Sur la guerre «l'Orient.
L'heure a sonné déjà, la jeune Europe en armes
Se lève pour venger les martyrs Ottomans ;
l'U LA VOCATION.
Sinope en a frémi dans sa cendre, et ses larmes.
Retombent sur nos coeurs, funèbres diamants...
Courage, hommes de bras, de canon et d'épée,
Vous allez triompher de ce tigre du Nord.
Sa sanguinaire astuce, heureusement trompée,
Yeut fondre sur sa proie alors qu'un peuple dorl ;
Mais le lion de France et le léopard veillent,
L'Occident a tiré le glaive du fourreau ;
Naguère ensevelis, les peuples se réveillent,
Et, Lazare nouveaux, sortent de leur tombeau.
Jeune Allemagne unie, au progrès si fidèle,
Levez-vous, refoulez Nicolas jusqu'au Pruth.
L'Orient 1 l'Orient I c'est la sainte croisade
Que le progrès commande, et les coeurs généreux
Veulent enfin guérir noire Europe malade,
Et, de peuples divers en faire un seul heureux.
Harmonie, Unité! vous naîtrez de la guerre
Dont le dernier soupir s'exhale en ce moment.
Bientôt s'accomplira le voeu du grand saint Pierre;
< . ..•• ....
Le fondeur va bientôt, au gré de l'indusirio
LA VOCATION. 13
Et de l'agriculture, embraser vos métaux ;
Et, vous serez bénis lorsque pour la patrie,
Vous créerez des bienfaits et chasserez les maux.
VIL
Il méditait ainsi... déjà, dans la rivière
S'éteignaient les derniers rayons de la lumière
Du soleil de juillet... le paysage encor
S'illuminait des tons de ses blonds reflets d'or.
Mais, l'ombre Rabaissant du haut de la montagne
Descend, grandir, s'étend sur toute la campagne...
La prairie exhalant ses arômes du soir
(Tels sortent les parfums d'un céleste encensoir),
Coquette se revêt de sa tunique blanche,
Et reçoit la rosée en perles qui s'épanche...
C'est que le bal s'apprête au bas de Saint-Félix :
Les elfes, les lutins, les gnomes, les willis,
Les ondincs, surtout la belle Mélusinc
Yont, sur les bords du Ciain, danser près de l'usine.
\h LA VOCATION.
VIII.
Pierre, humant ces odeurs balsamiques des prés,
Ramène ses grands boeufs dont les mufles lustrés
Se grisent à l'encens qui s'échappe des herbes.
Fidèle, le griffon sauvage aux airs superbes,
Chien moutonnier de race et de poil dur et noir,
Cherche dans l'oeil du maître, ainsi qu'en un miroir,
S'il doit presser le pas des bêtes mugissantes ;
Mais, Pierre, encore ému de rimes frémissantes,
Traîne son aiguillon comme un fardeau pesant..
—C'est un sabre, un fusil qu'il voudrait à présenti
Aussi, ses dix-huit ans, pleins de force et de sève,
S'étiolent au hameau d'où s'élance son rêve...
—Est-ce sa place, à lui juvénile ritneur
Qui ne dut qu'à l'amour sa lyre et son malheur?
—Est-ce sa faute à lui, si ta vile incurie,
Obscurantisme ! en fit un valet d'écurie;
Mais, Dieu merci! l'amour veillait sur ce berceau,
Et le pâtre naquit poète en un château.
Or, tandis qu'il y met ses bêles à l'étable,
Esquissons à traits brefs l'enfance regrettable
De notre héros Pierre, et tu verras, lecteur,
Ce que peut de l'amour le souffle créateur.
LA VOCATION. 15
IX.
11 me sembe, pardieu 1 lecteur, qu'en mon audace,
Je laisse échapper : « tu t c'est un lapsus... et, grâce
Pour ce mot familier que la raison proscrit
Du coeur blessé naguère ainsi que de l'esprit ;
Aussi, lui pardonnant sa rime qui voyage,
Peut-être suivrez-vous la brodeuse à l'ouvrage?
X.
Halle-là I dira-t-on, où l'àllez-vous chercher
Ce héros paysan ? un lourdaud, un vacher;
Pouah ! la puanteur nous fait faire grimace...
Nous n'aimons pas les gens qui sortent de leur classe;
On doit chasser le drôle à grands coups de bâton,
Il se permet d'écrire... aussi, dans le canton,
Il fait glauser sur lui... ma foi, monsieur le comte,
Chassez moi ce manant et donnez-lui son compte...
XI.
Tout beau là! mes seigneurs, son maître est moins hautain,
C'est un vrai noble, lui ! Jamais de son dédain
Une salit l'enfant, ce frère de sa fille,
16 LA VOCATION.
Frère de lait (s'entend) ; dans là pauvre famille,
La noble Gabrielle et Pierre, au même sein
Ont aspiré la vie avec le lait pur, sain
De la bonne Marie, et ses mains caressantes
Ont bercé les enfants de races différentes.
Donc, Marie est la mère aimante du berger
Qui vous donne nausée, et ne pouvant changer
Sa vulgaire naissance. Eh bien ! dans la grand' ville
Vous le verrez monter... Sa condition vile
Reviendra, doux regret et souvenir lointain,
Au coeur de Pierre, qui, grand homme, un beau malin,
Sentira quelques pleurs humecter sa paupière,
En songeant au début de son humble carrière.
XII.
Il se souvient déjà, qu'un jour les grandes eaux *■
Emportaient Gabriello au milieu des roseaux;
Il lui sauva la vie, et la jeune comtesse
Sentit, depuis ce temps, qu'une vague tristesse,
En inondant son être, avait troublé son coeur.
Pierre était déjà grand pour elle et, pauvre soeur,
Elle souffrait, hélas 1 du rang, de la naissance,
Empoisonneurs du lait fraternel de l'enfance;
Elle souffrait de voir que celui des amis
LA VOCATION. 17
Que son coeur des premiers avait toujours admis,
Au céleste banquet, communion de l'âme,
S'éloignait d'elle, plus elle devenait femme.
Aussi, parfois, sondant cet abîme sans fond
Qui, plus ils vont grandir, les sépare et confond
Son âme généreuse, une douleur amère
La torture... Elle accuse et son sort et sa mère...
Elle voudrait, bergère, au pied du grand coteau,
Filer auprès de Pierre et garder son troupeau
Que la bure irait bien à sa taille élancée,
Car, elle lui serait à jamais fiancée!...
xiii.
HélasI ton songe est faux, Gabrielle au coeur pur,
Le mal est là, vois-tu, qui,d'un venin impur,
Distille goutte à goutte, orgueilleuse ineptie!
La vanité des rangs que l'aristocratie
Inventa pour mener le monde divisé! ..
XIV.
Nourris donc, châtelaine au front divinisé,
Ces candides regrets et, sublime partage !
A ton frère de lait verse ce doux breuvage
2.
18 LA VOCATION.
De la coupe enchantée où la science en fleur
Au suc de l'ambroisie a mêlé la douleur !
Oui, c'est bien grâce à toi que Piorre le poète
De lauriers mérités bientôt ceindra sa tête.
XV.
Et quoiqu'elle ne pût, dans le jeu familier,
Fraterniser avec son sagace écolier,
Gabrielle dotait Pierre do sa pensée.,
De sa richesse acquise et si bien dépensée.
Noble communion d'esprit ! ces deux cerveaux
S'élargissaient devant les horizons nouveaux
Que la lecture ouvrait aux passions de l'âge.
Plus d'un livre a senti, sur une même page,
Quelques gouttes de pleurs brûler son doux vélin,
Oui, pleurs de châtelaine et larmes de vilain, '
De paysan, de rustre, ont pu, dans leur mélange,
Couler dans l'urne d'or qu'a ciseléo un ange.
Et, ce bon ange, c'est la sainte égalité,
Qui, veillant sans faveur sur notre humanité,
Prodigue au riche, au pauvre, aux palais, aux chaumières,
Le même chaste amour et les mêmes lumières.
C'est cet ange du ciel qui, dans la crèche, un jour,
Déposa Dieu fait homme, esprit, verbe d'amour,
|u VOCATION. 19
Harmonie ou doctrine à jamais calculée,
Pour verser tes bienfaits, ô vierge immaculée !
XVI.
Or, Gabrielle prête au jeune campagnard
Des chefs-d'oeuvre puissants de poésie et d'art,
Et vous eussiez pu voir, aux lueurs de l'aurore,
Pierre, qu'un feu sacré déjà brûle et dévore,
Boire à cette liqueur réservée aux élus ».
— Combien de livres forts n'a-1-il pas déjà lus?
Dans les foins odorants, les pailles balsamiques,
Ce bouvier semblerait, des figures bibliques,
Rappeler quelques traits, car, noble intuition !
Il devine en prophète, et sans ambition,
Il creuse les sillons de la haute science
Auprès de ses grands boeufs ruminant en silence ;
Puis, lorsque l'angelus le rappelle au devoir,
Il referme son livre et mène à l'abreuvoir
Son troupeau pacifique, et, quand il le fait paître,
Son esprit inquiet, avide à se repaître
D'antique et de sacré, s'applique à tout moment.
— 0 vous ! Pindare, Homère, et vous pudique amant,
Platon, Socrate, et vous, Euripide et Sophocle,
Comme il vous a sentis, et sur quel noble socle,
20 LA VOCATION.
Il vous dresse à chacun un buste vénéré!
Mais la doctrine pure et le nom adoré
Qui résument pour lui la science infinie,
Divin Christ ! c'est l'amour do ton sacré génie.
Aussi, comme il a pu déjà, fidèle amant,
Savourer ta liqueur, ô Nouveau Testament!
Chaque apôtre, ou prophète, aux grandes voix d'orage,
De leur prosopopée cl de leur sainte image,
Ont expliqué ton verbe, ô nature au front pur !
—A présent, il comprend et le sombre et l'azur
De tes eaux-, reflétant et l'arbre et le nuage...
XVII.
—Organisation malléable à cet âge,
Tu perçois le vrai beau de la Création,
Et sondant ton secret, ô végétation !
De la tige au calice, et depuis la racine,
Ton oeil pressent et voit la sève qui chemine.
O Buffon I Lavoisier, Linnée, et vous Cuvier !
Comme Pierre invoquant votre dieu familier,
Lui demande parfois un grain, une parcelle
De votre feu sacré ! l'électrique étincelle
Embrasant le cerveau de ce pâtre rêveur,
Il le bénit, mon Dieu ! dans la petite fleur;
LA VOCATION. 21
Depuis le chêne altier jusqu'à l'humble bruyère,
11 bénit ta bonté qui fait quo la lumière
Eclaire son grand coeur... aussi, faible instrument,
11 chante le progrès quo tu veux, Dieu clément !
XVIII.
Ce qui frappa chez lui l'aptitude dorée,
C'est le riche filon, c'est la veine sacrée
Que Dieu fait exploiter des profondeurs du ciel,
Aux Élus qu'il dota do nectar et de miel ;
Et c'est à la faveur de ta sollicitude,
Gabrielle, qu'il peut oublier dans l'élude
Les pénibles travaux de sa condition.
Pierre ayant déjà pris la résolution
D'assouplir son langage au rythme, à la cadence,
Explore dans ses vers la firme et l'élégance.
— Te souvient-il qu'un jour; en ses jeunes élans,
Sur tes genoux il mit ses premiers vers brûlants?
Oh 1 qu'il fut fortuné ! ce berger, ton élève,
D'apporter à tes pieds, ce fabliau, ce rêve :
22 LA VOCATION.
XIX.
lit» fosse an Page.
Au bord du Clain, sur la prairie,
Assis à l'ombro d'un bouleau
Sylvain troublé dit à Marie :
« Vois tu, vois-tu tournoyer l'eau?
■ Ecoule donc bien une histoire
« Quo je ne conte pas en vain. .
t Jo la confie a ta mémoire,
« Tu te souviendras de Svlvain. »
Car si demain dans le village,
On ne voit pas à mon chapeau
Le ruban bleu de ton corsage,
J'imiterai Lois le page,
Et descendrai dans son tombeau !
Lois avait seize ans, ma chère,
Un large front, des cheveux noirs ;
Quand il soulevait sa paupière,
Ses youx bleus étaient deux miroirs.
— Or, il advint qu'un jour leur flamme
D'un rayon pénétra le coeur
De blonde haure la grand' dame,
LA VOCATION. 23
La châtelaine du seigneur.
Ah ! si demain, etc.
— Enfant de rien, songer à plaire,
Me diras-tu, quoi, l'osa-t il?
Il devait craindre la colère
Du haut comte de Béaiil.
Pourtant, hélas! l'imprudent page
Aux pieds d'Isaure fut surpris :
Soudain, au château grand tapage,
Yitc, on dresse le pont levis.
Ahl si demain, etc.
< — Holà ! vassaux, que l'on allèle
« Quatre chevaux rongeant leurs moi s,
* Qu'on l'attache et qu'on l'écarlèle ..
« Vouez le traître à mille morts...
« Varlets, piqueux, sonnez la trompe,
« Fermez l'huis à triple tour,
« Liez l'infâme qui me trompe...
t Et qu'on l'enferme dans la tour. »
Ah ! si demain, etc.
Mais le jour baisse et devient terne,
Sur le manoir descend la nuit...
Lois, Isaure à la poterne
Vont tirer les verrous sans uruit,
Puis ils s'échappent dans la plaine,
*)h tA VOCATION.
Le sein palpitant de frayeur ;
Pago amoureux et châtelaine
Se serrent coeur contre coeur.
Ah! si demain, etc.
Sur le gazon, à celte place,
Après maint tour et maint détour,
Isaure choit, Lois l'enlace,
Lui dit gentil propos d'amour.
» Quel bruit, dit-elle, cst-co l'orage?
* Me sens, hélas I frémir encor,
« Lois, Loïs, ô mon beau page,
* N'entcnds-tu pas le son du cor?
Ah ! si demain, etc.
« Ciel ! ô mon Dieu I la meule arrive,
« Tous les limiers sont sur nos pas...
« Las ! je suis plus morte que vive,
■ Loïs, ne m'abandonne pas...
« — Jamais, jamais, ô châtelaine I
t Mourir ensemble est bien plus doux
< Que d'assouvir'vengeance et haine
« Dn tyran cruel et jaloux!... >
Ah I si demain, etc.
« Du courage, féale dame !
LA VOCATION. 25
< Enchaîne moi de tes beaux bras...
t — Le Comte vient ; mais, sur mon âme,
« Partout, partout tu me suivras... »
Dans leur délire, au fond de IWie,
Ils s'engloutissent enlacés,
Et, brun Loïs, Isaurc blonde
No sont plus que deux corps glacés.
Et l'on m'a dit dans le village,
Quo chaquo nuit, au bord de l'eau,
Une fée au pâle visage
Jette des fleurs sur son tombeau.
— El toi, .Marie, à ma prière,
Ne veux-tu répondre en ce jour ?
— Ah ! j'ai donné mon coeur à Pierre,
Sylvain, pardonno à mon amour.
— Cruelle, adieu ! ton mariage
Sera troublé comme cette eau,
Je vais trouver Loïs le page.
Il dit, et plonge en son tombeau.
On dit depuis dans le village,
Qu'on voit errer au bord de l'eau
Pauvre Marie au fou langage,
3
26 M VOCATION.
Car elle crie : avec le page
Sylvain m'attend en son tombeau.
XX.
Gabrielle avait vu qu'au fond de la ballade
Pierre se révélait passionné, malade;
Isaure était un voile et, naïf troubadour,
Picrro en chantant Sylvain, chantait son propre amour.
Parfois même, en lisant dans la grotlo auprès d'elle,
A la place d'Isauro il nomma Gabrielle ..
Et, quand le coeur battait aux pauvres jouvenceaux,
Les oiseaux gazouillaient ainsi quo les ruisseaux :
v Aimez-vous, aimez-vous, enfants de la nature,
« Car il n'est sous le ciel ni haut rang, ni roture,
« Dieu nous fit pour aimer à tous le môme coeur,
« Obéissons au Dieu d'amour et de bonheur... ; »
XXI.
Ainsi qu'à Franccsca, qu'à Paolo du Dante,
Cette douce lecture eut sa phase imprudente,
Pleurant, lisant ensemble et, sentant se briser
Leur aveu dans leur âme, un timide baiser
Fut déposé par Pierre au front de son amie.
Mais, hélas i la dislance, un instant endormie,
LA VOCATION. 27
Se réveilla soudain, et lo berger honteux
Rougit de son audace, eut peur de ses aveux 1
La toile ne put pas, longtemps près de la soie,
S'oublier
Adieu donc l'espérance et la joie I
Ce long concert d'amour qui se chante en tout lieu
N'estdonc qu'un vain mirage, un mensonge, ô mon Dieu !
Puisque le même sang qui coule dans leurs veines,
Loin de se réchauffer à l'aimant qui l'entraîne,
Se glace tout à coup et remonte haineux
A sa source... et, pourtant 1 ilsont bu, tous les deux,
Les principes de vie à la même mamelle ..
—Oui, jadis deux enfants, à la bouche jumelle,
Se disputaient le lait nourricier et toujours
Ils jouaient, ils dormaient comme font deux amours.
Eh bien! tout est éteint.... le sang de chaque race,
Aujourd'hui, les divise et les parque en leur classe.
—Rentre donc, châtelaine, auprès de te: vassaux,
Et toi, bouvier honteux, retourne à tes troupeaux.
Si, parfois, de l'amour le sourire l'abuse,
Tremble... ou plutôt crois moi, va, n'aime que la musc!
28 LA VOCATION.
XXII.
— «Pierro ! vous oubliez ma naissance et mon rang!
Avait dit Gabrielle... aussitôt dans son sang,
Pierre sentit rugir cl la haine et l'envie...
— i Pardon, rassurez-vous, madame, pour la vie,
« Je dois fuir malheureux, éviter de vous voir,
« Puisqu'on pauvre insensé, j'oubliai mon devoir. »
XXIII.
« Il tint bon. Dès ce jour, une immense barrière
Sépara ces deux coeurs.. .11 voulut, pauvre Pierre,
Etouffer celte flamme en son foyer ardent ;
H invoqua la muse et chanta, l'imprudent,
Oui, l'imprudent ! car, loin d'éteindre celle flamme,
Il la nourrit, la couve, et consume son âme.
Or, pendant que sa rime, aux plaines, auxprés verts,
Butine tous les tons bigarrés et divers
Que la nature jette à flots dans ses corbeilles,
Poète paysan, imitant les abeilles,
Il voltige, rêveur, dans les jardins fleuris
Qu'une fée a semés d'Allambrahs, de houris,
LA VOCATION. 29
Mais son aile, toujours, vole vers la tourelle
Où son coeur, à jamais, est pris par Gabrielle.
Pauvro enfant ! elle espère, elle veut, à son tour,
Eteindre l'incendie allumé par l'amour...
Quand ce premier baiser, sur le front de la vierge,
Brûle au fond de son âme et, comme un pieux cierge
Eclaire un sanctuaire, un tombeau vénéré,
Ce baiser est pour elle un feu pur et sacré
Qu'elle entretient Vestale, et, malgré sa naissance,
L'amour, en souverain, l'abat sous sa puissance.
— Gabrielle, tu vois, dans ton logique esprit,
Que ton maître est celui que ce grossier habit
Recouvre; et tu sais bien que ce jeune génie
Va s'élancer bientôt par la porte bénie
Qu'ouvrit ton coeur loyal aux nobles sentiments
De ton frère de lait... mais déjà les tourments
S'abattent sur ton pâtre, hélas ! et tout son être
Se consume à ce feu que chez lui tu fis naître.
Son luth qu'il rêvait d'or, n'a que cordes de fer,
Au lieu d'un paradis, il souffre en cet enfer
D'une condition qui fait qu'il se méprise
De rester ignoré.
— Bientôt, une entreprise
Mettra terme à ses maux
il
30 LA VOCATION.
Il trouve le moyen radical et sublime
De noyer sa douleur au fond d'un autre abîme.
XXIV.
Léon, de Gabrielle est le frère énervé.
Intelligence faible et corps tout dépravé,
Il n'a pu, de sa soeur, suivre la noble tâche
De mériter toujours... Il fait honte, il est lâche.
Quand la patrie en deuil appelle chaque enfant,
Ses vingt ans effrayés cherchent un remplaçant.
Il ignore déjà que sa place et son rôle
Sont occupés par Pierre
— Un vacher qui s'enrôle
Pour sauver monseigneur des dangers des combats,
Ah ! c'est tout naturel, et si, sur les grabats, '
Il tombe à l'ambulance ou meurt sous la mitraille,
C'est un héros de plus sur le champ de bataille !
« Et puis, l'on payera le drôle, à son départ:
« Deux sacs d'écus sonnants feront la large part
« Au rustre paysan et que Dieu le bénisse !
• — Quant à moi, noble comte, où serait la justice
« SI j'allais m'exposer ?. . —-
a C'est pain béni! mais nous ! allons donc... ma foi, non.
LA VOCATION. 31
XXV.
Pitié! vous faites mal et vous n'avez pas honte
Do vous montrer ainsi
XXVI.
Pierre qui voit ainsi, qui sent pour votre soeur
Grandir sa passion autant que son malheur,
Veut devenir un homme et chasser l'élégie,
En vouant au progrès sa rustique énergie.
—Gardez donc votre argent, ô hion noble seigneur !
Pierre n'a qu'un mobile : et l'amour et l'honneur !
Et puis, dans un discours
Il a bien entendu : « Vous êtes la noblesse
o Du pays, ô soldats I et, quand il vous blessait,
Ce hochet de l'honneur déjà le rehaussait :
Il avait pu coiffer le beau turban du brave; -
Pierre, grâce au préfet, s'était engagé zouave;
Car, en voulant la guerre, il voulait ses rigueurs,
Et, briller dans les rangs des hardis francs tireurs.
32 LA VOCATION.
Il peut ainsi gagner ou la mort ou la gloire,
Et buriner surtout au fond de ta mémoire
Un grand nom illustré. . .
Puis, au monde meilleur,
T'attendre, Gabrielle, étoile de son coeur.
XXVIÏ.
Notre jeune conscrit déjà pour la milice
Apprête son départ.. ô douloureux calice
Plein d'absinlhe et de fiel ! il n'avaii pas prévu
Que le coeur do sa mère allait être fendu
— Pourrait-elle survivre à sa douleur amère ?...
Il écrivit ses mots : — « Pardonnez, ô ma mère i
• Votre fils a voulu, juste cl reconnaissant,
c De son maître Léon, être le remplaçant.
■ — N'ayez point de chagrin, ô ma mère chérie!
« Je vais vous honorer au nom de la patrie...
t Et, quand vous songerez à votre cher enfant,
« Dites a Gabrielle, ô dites lui souvent,
« Que si je meurs, eh bien ! à mon heure dernière,
i Je bénirai du coeur Gabrielle et ma mère !
LA VOCATION. 33
XXVIII.
Une larme brûlante a signé cet écrit
Qu'il cachèle avti soin au pli d'un manuscrit
Sur lequel il a mis ces mois pour dédicace :
« lierre reconnaissant à Gabrielle!. ... Grâce
* Pour ces faibles essais de lyrisme qu'en vous
« J'ai puisés...— Lisez les, et, quand votrecourroux
• Fera place au pardon, songez qu'un être infime
Pour vous seule a voulu devenir magnanime.
XXIX.
Minuit sonne au beffroi de ton calme clocher,
Ligugé solennel! tout dort.. .seul, un berger,
Le coeur gonflé, les yeux dévorés par les larmes,
T'adresse ses adieux avant d'aller aux armes...
—Sa tête de folie est-elle, hélas I saisie ?
Puisqu'cn pauvre insensé, c'est avec frénésie
Qu'il embrasse ses boeufs, et que l'ami choyé,
Fidèle, son bon chien, à cette heure, effrayé
Des caresses du maître, a, d'un hurlement sombre,
Regretté son départ 5 pas sourds cl dans l'ombre;
3& LA VOCATION.
Puis, n'entendant plus rien, quand tout repose et dort.
La pauvre bête pleure, en hurlant à la mort !...
— Pierre arrive en tremblant auprè3 de la chaumière,
Où, do ses durs travaux se repose sa mère...
— Mais quel troublo a saisi notre jeune conscrit?
Plus il approche et plus il tremble ; en son esprit,
Il ne sent que du vide... hélasI c'est dans son âme.
Que d'un affreux tourment se déroule lo drame...
Quand il est arrivé dans lo petit jardin
Qui touche à la chambrclte et qui, dès le matin,
Appcnd ses liserons au bord de la fenêtre,
L'émotion redouble et fait frémir son être ;
Il trébuche, et s'accoude à la rampe de bois
Qui mène au vieux grenier qu'il gravit tant de fois',
Et, tout près de sa mère endormie en sa couche,
Il croit saisir l'haleine échappant à sa bouche t
Oh 1 qu'il voudrait pouvoir, en fils respectueux,
Sur son front vénérable appliquer ses adieux,
Mais il craint, l'éveillant, de trancher une vie
Qu'un coup si douloureux, si subit, eût ravie t
Et, pour mieux étouffer au calme de la nuit
Son sanglot soulevé qui peut faire du bruit,
LA VOCATION. 35
Il étrcint sous la dent son mouchoir en silence,
Tandis que de son coeur la prière s'élance :
—Adieu, ma pauvre mère 1 espérance, ô mon Dieu!
Tu reverras ton fils, adieu, ma mère...
Adieu !
XXX.
Il s'éloigne tremblant et va sous la tonnelle
Où sculpte, écrit, parfois, la noble Gabrielle ; -
Il y vient déposer son premier manuscrit,
A celte même place où, généreux esprit,
La comtesse a Voulu que ton intelligence
Pierre ! pût recevoir le fiât lux de la science.
XXXI.
Châtelaine, demain, pour charmer ton réveil,
Sous l'odorant berceau bouclier du soleil,
Tu pourras, en lisant ces pensers et ces rimes,
Regretter ton héros courant aux champs sublimes.,
il te crie, en partant, des entrailles du coeur :
■ Noble comtesse, adieu, jereviendrai vainqueur! «
Sd LA VdCATIOtf.
XXXII.
Son manuscrit laissé sous une herbe humectée
Des pleurs de la rosée à celte heure apportée
Par A polio Phoebc, dont le disque d'argent
Jette sa teinte pâle au front du firmament,
Pierre quitte ces lieux témoins do son enfance.
Son coeur mâle est tout fier de vouer à la France
Son bras cl son cerveau qu'il espère agrandir.
XXXIII.
—En avant ! en avant! demain, lu vas partir
!'our Paris où, déjà, l'ordre et la disciplino
T'appellent pour apprendre une ingrate doctrine,
Un savoir malfaisant, un génie infernal:
L'art de donner la mort cl d'enfanter le mal!
—Mais, penseur, tu sais bien que celle triste ornière
Sera bientôt comblée, et que l'hcuro dernière
Des combils a sonné. . que l'extrême soupir
De la guerre s'exhale et qu'il faut en finir...
—Aussi, vaillant soldat, c'est sur la barbarie
Que lu veux agiter, de la grande patrie
LA VOCATION. 87
Le drapeau généreux, dans l'espoir que la paix
Doit réunir l'Europe en un vaste congrès.
— Alors, tout palpitant d'espérance et de gloire,
En traversant les bois par la nuit calme et noire,
Voyageur, lu jetas aux échos, avec art,
Cet hymne vénéré, nommé : Chant du départ,
Et, de ton coeur en feu, véritable fournaise,
Sortit, à pleins poumons, l'air de la Marseillaise.
Et l'on a dit plus tard, volontaire engagé,
Que sur l'aile des vents, courant à Ligugé,
Ton air patriotique, adieu d'un long voyage,
Emut tous les échos sensibles du village.
FIN DR LA PnRMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE.
LE MANUSCRIT,
i.
Ce que Pierre a prévu, se passe en ce moment :
Le comte ouvre sa lettre et lit son dévouement.
* Noble enfant, s'écrie-t-il, essuyant quelques larmes,
<< Va, tu réussiras dans le métier des armes !
« — Ma fille, prenez soin de sa mère et, toujours,
i Veillez sur ses besoins, conservez ses vieux jours.
■ Ménagez la nouvelle, allez à la chaumière,
« Et vous êtes bénie au nom de son fils Pierre.
II.
Gabrielle a suivi le conseil paternel :
Chez sa bonne nourrice, ô regret éternel !
/lO LE MANUSCRIT.
Elle vient et, déjà, tu la vois, Gabrielle!
Filant assise auprès du puits, sur la margelle :
A ses pieds est son chien, tandis que broute en paix
Une vache attachée autour d'un tronc épais.
Mais, dans ton oeil d'artiste, à ce tableau champêtre
Tu crains de jeter l'ombre, et l'effroi chez cet être
Si cher, qui l'allaita petite, en ton berceau ;
Tu crains de l'attrister co primitif tableau
Où la vieille Marie, en fileuso paisible,
Te semble une figure empruntée à la bible,
Une sainte attendant ta venue, ô Seigneur!...
— Hélas! comment pouvoir annoncer ce malheur?.
Déjà la vieille, accortc, en te voyant, apprête
Un déjeuner frugal où tout rit, et te fêle:
— Vite, elle va chercher une jatte au buffet,
Revient, presse le pis de la vache et le lait
Jaillit nacré, limpide, en la tasse fumante;
Elle t'offre des fruits, empressée, avenante,
Pendant que tout allègre, un vieil ami content,
Fineau frétille, aboie, et te lèche en sautant.
v
LE MANUSCRIT. Al
III.
— O calme heureux des champs! ô douceurs de l'Idylle !
Soyez bénis, Horace, Ovide et vous Virgile!...
Mais pourquoi le clairon trouble-t-il vos sillons;
Pourquoi ce bruit d'acier des mouvants bataillons,
Eteint-il vos concerts en vos verles retraites
Symphonistes ailés, rossignols et fauvettes?
Hélas ! c'est que le mal est toujours le plus fort
Et vient trancher la vie avec sa faulx de mort!..
IV.
Gabrielle ne put qu'embrasser sa nourrice
Et lui dire en voilant un large sacrifice :
— i Bonne Marie I allons, du courage; je veux
< Que vous soyez ma mère, et pour combler les voeux
« De votre fils qui part et remplit un message,
a Près de moi venez vivre... attendant d'un voyage
« Le retour du bon Pierre !
Elle avait dit ces mots...
Et la joie a fait place aux larmes, aux sanglots,
h.
42 LE MANUSCRIT.
Car, la pauvre Marie a compris, clairvoyante,
Qu'elle perd son enfant... la mère, défaillante,
Ne peut se soutenir... et s'écrie en pleurant:
i Pourquoi m'avez vous pris, mon Dieu! ce cher enfant?.
Affaissée et tremblante elle marche et chancelle
En prenant pour soutien le bras de Gabrielle,
Qui l'entoure de soins, la conduit au manoir
Où chacun la rassure et lui dit : bon espoir !
Heureusement, le temps, baume qui cicatrise
La plaie et la douleur, a guéri celte crise,
Et, Pierre prévoyant, s'épanche affectueux
A l'amie, & la mère, enfant respectueux,
En rompant la distance; et la vapeur qui vole
Leur apporte son coeur écrit dans sa parole.
V.
Mais, ô quelle surprisel un matin, au jardin,
Gabrielle s'assied sur le banc, et sa main
A froissé, sous sa rqbe cl la molle verdure,
Le manuscrit qu'elle ouvre et, déjà, sa lecture
Dévore ces essais lyriques du berger
Que son amour de l'art voulut encjiira^'r.
LE MANUSCRIT. Û3
Elle suit pièce à pièce, à chaque fantaisie,
Les progrès qu'a cherchés l'élève en poésie,
Voyant, lectrice avide, en ces sujets divers,
La pensée et l'amour qui créèrent ces vers.
(L&3 NMWLL&d y$W)@iBNrM8
Ou Poésies intimes de Pierre.
Les deux muses*
I.
LA MUSE OU MONDE.
O ! quoique tu ne sois sylphide,
Ma muse habitante des champs,
Prends ton vol de ta thébaïde, .
Porto à Paris ces faibles chants.
Va dire au malheureux qui pleure :
« Le bonheur fuit l'ambition. »
Mais, si son vol do feu l'effleure,
Plains-lo ce nouvel Ixion t
Meurtri sur sa roue, ou sa claie,
Son génie, en proie aux douleurs,
Fera de son coeur une plaie,
De ses yeux la source des pleurs.
Qu'il soit savant, peintre ou poète,
Ou qu'il joue un rôle en l'Etat,
Il doit, sur sa vaillante tête,
LE MANUSCRIT. US
Coiffer le casque du soldat.
Toujours, sur le champ de bataille,
Sa pensée à la coite d'or,
Bravant l'envie, autre mitraille,
Poursuivra son vol de condor ;
Ne craignant ni balle, ni flèche,
S'cnveloppant de son drapeau,
Il ne mourra que sur la brèche ;
La gloire ornera son tombeau.
IL
LA MUSE DES CHAMPS.
Mais, la gloire! celte fumée,
Ne vaut pas autant de tourments :
Reste auprès de ta bien-aimée,
Le bonheur n'est qu'aux vrais amants.
Rappelle-toi Chloé, Lydie,
Aux regards, aux fronts langoureux,
Faisant jaillir la mélodie
Au grand luth d'Horace amoureux.
Choisis donc un Tibur plein d'ombre
Où les chênes soient toujours verts,
Et, loin du monde où le coeur sombre,
/|G LE MANUSCRIT.
Remplis d'amour tes jeunes vers.
Ah ! souviens-toi que la Voulzie
Nous aurait conservé Moreau,
Si sa nomade poésie
N'avait abandonné Sureau.
O toi ! rêveur, sois donc plus sage !
Au vallon d'arbres ombragé,
A la nature rends hommage,
Inspire-toi dans Ligugé.
Saint Martin a Ligugé.
LÉGENDE.
Esprit souffrant, coeur affligé,
Aine malade où douleur gronde,
Yenez chercher à Ligugé
Un port tranquille, loin du mondo.
Au milieu des fleurs et des fruits,
Le Clain rêveur coule et murmure.
On entend, les tours et les nuits,
L'orchestre ailé de la nature.
C'est la vallée où saint Martin,
Las du service militaire,
LE MANUSCRIT. 47
Vint chercher un meilleur destin,
Honteux du crime de la guerre.
Martin avait donc médité
Que, faux honneur et faux courage,
La guerre, pour l'humanité,
Est le fléau le plus sauvage.
Or, accusé de lâcheté
Et de déserter la carrière,
Il s'élance avec fermeté
Un des premiers sous la bannière.
Obtenant, réhabilité,
Pour prix du sang de sa victoire,
Un grand trésor : la liberté !
Il va chercher une autre gloire...
Pour lui, l'amour seul du prochain
Efface toute barbarie ;
Sa famille est le genre humain,
Le monde entier est sa patrie.
En chevauchant, le beau guerrier
Voit un pauvre pris de froidure :
Halte ! et pendant que son coursier
Flaire la triste créature,
Du glaive il coupe son manteau,
Qui laisse briller sa cuirasse,
Puis du drap il coupe un lambeau
48 LE MANUSCRIT.
Au pauvre nu que le froid glace.
Comme le bon Samaritain,
Plus loin il guérit la blessure
D'un malade que, de sa main,'
Il mène au pas sur sa monture;
Et, vers un gîte au prompt secours,
Il dit : Soignez bien votre frère ;
Dieu bénit l'âtre et les longs jours
De qui soulage la misère.
Sandale aux pieds et le dos ceint
De peau de chèvre pour chlamyde,
A Ligugé, le nouveau saint
Fixa sa belle thébaïdc ;
Avec des joncs et de l'osier
Entrelacés sur des platanes,
Le chèvrefeuille et le rosier
Se transformèrent en cabanes.
Et là, tout plein d'humilité,
Dans le jeûne et dans la prière,
Il enseigna l'égalité
Et les devoirs du frère au frère.
Près de l'ermite généreux,
Accoururent des coeurs d'élite;
Sa doctrine fit des heureux
Et gagna plus d'un prosélyte.

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