Pierres tombales

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L o "cette chaleur discrète vous emplit la bouche lorsque vous prononcez son nom en apparence si ordinaire".
Cette saveur, Ibrahim et Melissa la partagent. Et ils parlent.
A travers ce récité, aussi bref qu'attachant, criât par l'une des nouvelles voix de la littérature de l'Ex-Yougoslavie, il faut bien comprendre qu'ici-bas siègent nos vies : douces, courtes, violentes.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296330603
Nombre de pages : 96
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P IERRES T OMBALES

PIERRES TOMBALES est le premier volume de la collection l’Ecarlate, dirigée par Jérôme Martin.

Les éditions l’Ecarlate ont également publié : Georges Bataille : Dictionnaire critique Brigitte Fontaine : La Limonade bleue Alain Marc : Ecrire le cri (Sade, Bataille, Maïakovski…) Bernard Noël : L’Espace du désir Jean Zay : Chroniques du grenier

Pour tout renseignement, écrire à : l’Ecarlate librairie Les Temps Modernes 57, rue Notre-Dame de Recouvrance, 45000 Orléans

Merci à Bénédicte Bigard, Fabrice Guenier, Thierry Malherbe

Première édition : MEJTAS, by Sarajevo Publishing ISBN : 2-7475-4883-X © L’Harmattan, 2003

Enver Puska

Pierres Tombales

Récit traduit du bosniaque par Nicole Philip-Dizdarevic

L’Harmattan

1.
Il y a des milliers d'années mes semblables, mes frères, ont eux aussi été témoins d'indescriptibles tragédies. De temps à autre, le mal gronde au cœur de l’homme, hurle de toutes ses forces, ne laissant rien ni personne indifférent ; ni la terre qu'il foule, l'herbe, les arbres, le nouveau-né, la pierre, le ciel ; il délire au point que je crains également pour l’espoir. Le silence aussi, je voudrais le transformer en un langage, un avertissement, mais l'espèce humaine se refuse à l'entendre. Je veux parler de l'expérience de ceux qui, au-dessus de mon ciel pétrifié, ont fait récemment leurs adieux aux êtres qui nous ressemblent, au monde des vivants. Je pourrais vous parler d'une infinité de choses ; le silence séculaire m'a révélé des mystères que le cœur humain ne peut atteindre. Je pourrais vous dévoiler le secret de ce parcours que vous appelez la mort, je pourrais vous décrire ce mystère en détail, je le pourrais, mais ne veux ni vous décourager, ni vous tromper sur la légèreté de ce parcours, de cette mort. Vous appartenez au monde des vivants et c'est à vous de découvrir la raison de votre passage sur terre, moi je vous attendrai patiemment, jusqu'à ce que vous soyez las. Entraîné à ressembler à ce que vous appelez le nonvivre, je suis le témoin vivant de vos futilités et de vos craintes, mais lové dans le silence, je suis aussi éloigné de vous que le sont vos pensées sur ce qu’apporte la mort, sur ce qu'est cette inconnue à laquelle vous vous trouvez mêlés dès la naissance. Je ne suis pas, comme vous, né de cette union que vous appelez l’amour, mon existence n’a
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rien à voir avec les émotions ou les sentiments. J'ai parfois l'impression qu'il y a dans mes froides entrailles plus de chaleur et de compréhension que chez ceux qui se permettent de dire, à propos d'un autre, qu'il a “un cœur de pierre”. Je suis longtemps resté muet, beaucoup plus longtemps qu'il n'y a d'années dans vos calendriers, mais ai été blessé par le cri de votre indifférence, celle qui permet parfois à l’humanité de céder la place aux forces de l'obscur. Je parlerai de cette époque, de la Bosnie au cours de ces journées, de Sarajevo, de ceux qui agonisaient dans ce cauchemar d’amour et de défi, de terreur et d'impuissance, de vanité et d'espoir. Je parlerai à travers les gémissements des morts, vous dévoilerai le secret de la paix à venir, ou de l'infini ? Si je vous décrivais le poids de leurs corps sur le mien, les émotions que ces corps, tel un fardeau, exprimaient encore dans le souffle de l’adieu, je le ferais en peu de mots. Aussi m'efforcerai-je, avec la verve propre à l'homme, le silence propre à l'homme, de parler de façon à être compris par le simple mortel, par le pécheur, par l'impie, être compris par l’homme.

2.
Tu te réveilles, ton regard est enchaîné, figé. C'est en vain que tu voudrais, de nouveau, baisser les yeux. Le tranchant de ta propre futilité t'irrite le gosier, t'entaille la gorge. Pas la moindre bribe de courage, pas même assez pour avoir peur de mourir, envie de vivre.
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LA GUERRE ? Voilà précisément ce qui est arrivé, la mélodie d'un chant de coucou, le rythme d'un cœur palpitant, celui d'une souris affolée. C'est pourquoi je vais vous parler de gens ordinaires, d'agonisants, car le plus difficile, alors, c’était de demeurer un homme.

3.
Ibrahim Kundak se faisait de nombreuses illusions sur la guerre, comme tant d’autres qui ne l'ont pas connue, mais il avait sur eux un avantage, son destin était de la comprendre. Il a appris à ôter la vie aux autres, à tuer pour survivre, a ravivé son bestial instinct de conservation, sans savoir qu'il était tapi en lui et que le grondement de la guerre n'avait fait que l'éveiller.

A.
Un visage sur l’écran. Puissant. Dire ce que l'on veut, ne pas voir la terreur de ceux qui t'écoutent. Puissance ! Sur l'écran, le visage parle, il prononce les mots dont il a embelli ses rêves, des mots qui ressemblent à des mensonges, plus perfides encore que les mensonges euxmêmes. Donc, sur l'écran, le visage parle.

4.
Sinan Cuk, estimant que rien n'était dû au hasard, croyait au destin, et la mort, se jouant de lui, a voulu qu’il meurt d’une balle perdue, tirée au hasard. Il n’avait pas fini ses études, n'avait pas accompli son destin –
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