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Place Colette

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314 pages
À l’âge de 9 ans, la narratrice de Place Colette est victime d’une erreur de diagnostic qui la cloue sur un lit d’hôpital, le corps prisonnier d’une coquille de plâtre. Au terme de trois années de calvaire, un professeur finit par découvrir la véritable maladie ; il l’opère et la sauve.
La jeune fille a passé ce temps immobile à découvrir la littérature et les textes classiques. Elle voue une passion sans limite au théâtre. Revenue à la vie, elle tourne autour de la Comédie-Française et de la place Colette. Le jour de ses 13 ans, elle entre dans la loge d’un comédien dont elle est tombée amoureuse. Bien qu’il ait trente ans de plus qu’elle, elle lui propose de devenir son cadeau d’anniversaire.
Ce roman, qui aurait pu s’intituler Détournement de majeur, est l’histoire d’une double initiation, à l’amour charnel et à la passion du théâtre. Écrit à la première personne, il est pourtant aux antipodes de ce que l’on qualifie d’autofiction : le mensonge enveloppé dans une rhétorique de vérité. C’est un « roman-vrai », où l’auteur se cherche et finit par faire tomber le masque.
Nathalie Rheims est écrivain. Place Colette est son dix-septième livre.
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couverture

Nathalie Rheims

Place Colette

 

roman

 

À l’âge de 9 ans, la narratrice de Place Colette est victime d’une erreur de diagnostic qui la cloue sur un lit d’hôpital, le corps prisonnier d’une coquille de plâtre. Au terme de trois années de calvaire, un professeur finit par découvrir la véritable maladie ; il l’opère et la sauve.

La jeune fille a passé ce temps immobile à découvrir la littérature et les textes classiques. Elle voue une passion sans limite au théâtre. Revenue à la vie, elle tourne autour de la Comédie-Française et de la place Colette. Le jour de ses 13 ans, elle entre dans la loge d’un comédien dont elle est tombée amoureuse. Bien qu’il ait trente ans de plus qu’elle, elle lui propose de devenir son cadeau d’anniversaire.

 

Ce roman, qui aurait pu s’intituler Détournement de majeur, est l’histoire d’une double initiation, à l’amour charnel et à la passion du théâtre. Écrit à la première personne, il est pourtant aux antipodes de ce que l’on qualifie d’autofiction : le mensonge enveloppé dans une rhétorique de vérité. C’est un « roman-vrai », où l’auteur se cherche et finit par faire tomber le masque.

 

Nathalie Rheims est écrivain. Place Colette est son dix-septième livre.

 

Photo de couverture : Nathalie Rheims par François Darras (D.R.)

 

Photo : Nathalie Rheims par Philip Conrad 2015 (DR).

 

EAN numérique : 978-2-7561-0922-0

 

EAN livre papier : 9782756109176

 

www.leoscheer.com

DU MÊME AUTEUR

 

L’Un pour l’autre, Galilée, 1999 ; Folio, 2001

Lettre d’une amoureuse morte, Flammarion, 2000 ; Folio, 2002

Les Fleurs du silence, Flammarion, 2001 ; Folio, 2004

L’Ange de la dernière heure, Flammarion, 2002 ; Folio, 2005

Lumière invisible à mes yeux, Éditions Léo Scheer, 2003

Le Rêve de Balthus, Fayard-Léo Scheer, 2004 ; Folio, 2007

Le Cercle de Megiddo, Éditions Léo Scheer, 2005 ; Le Livre de Poche, 2007

L’Ombre des Autres, Éditions Léo Scheer, 2006

Journal intime, Éditions Léo Scheer, 2007

Le Chemin des sortilèges, Éditions Léo Scheer, 2008

Claude, Éditions Léo Scheer, 2009

Car ceci est mon sang, Éditions Léo Scheer, 2010

Le Fantôme du fauteuil 32, Éditions Léo Scheer, 2011

Laisser les cendres s’envoler, Éditions Léo Scheer, 2012 ; J’ai Lu, 2013

Maladie d’amour, Éditions Léo Scheer, 2014.

Le Père-Lachaise, jardin des ombres, Michel Lafon, 2014.

 

© Éditions Léo Scheer, 2015

www.leoscheer.com

 

NATHALIE RHEIMS

 

 

PLACE COLETTE

 

 

roman

 

 

Éditions Léo Scheer

 

Pour Angie

 

Je savais, depuis longtemps, par où cela devait commencer, mais j’ignorais quand viendrait le moment d’écrire ce chapitre de ma vie. J’imaginais le jour où, malgré ma gêne, je n’aurais plus le choix ; assignée à regarder en face le déroulement des événements, il me faudrait les raconter, les exposer au grand jour.

À force de se bousculer dans mon esprit, les fictions et les romans vrais, tout a fini par se ressembler. Plus j’avance dans ma vie et dans l’écriture, plus j’ai du mal à distinguer la réalité sous les décombres des simulacres de mon existence. C’est particulièrement évident dès qu’il s’agit de mon corps ou de mes désirs. Pourquoi sont-ils, l’un comme l’autre, aussi absents de ce que je suis capable d’exprimer ?

Je me suis habituée à vivre au milieu de cet état fuyant de ma mémoire, au point d’être parfois surprise de me découvrir, dissimulée derrière un personnage, croyant l’avoir inventé, persuadée qu’il était le fruit de mon imagination.

Je me sens prête, aujourd’hui, à décrire ce qui s’est passé, à rester le nez collé à la vitre le temps nécessaire, à observer ce qui était resté flou durant tant d’années. Je n’ai plus peur, ni de l’opinion des gens à mon sujet, ni, surtout, de ce que je pourrais découvrir, alors que c’était oublié.

Tant qu’il s’agit de souvenirs restés enfermés, que j’ai de la peine à reconnaître, ils ne sont jamais suffisamment précis pour refaire surface dans un livre. Sans le besoin ou l’alibi d’avoir à inscrire sur le papier ce qui a eu lieu, lorsque je tente de me remémorer des scènes, des sensations éprouvées, des choses vues ou qui me sont arrivées, rien ne vient. Sans la présence du stylo au bout de mes doigts, ne m’apparaît qu’un tourbillon indistinct dans lequel j’ai l’impression d’être engloutie.

J’ai cru qu’il s’agissait de honte ou de pudeur, peut-être même d’une tentative de censure. C’était certainement un peu de tout ça, mais j’ai fini par comprendre que c’était aussi une façon de préserver ce qui me semble le plus précieux.

Comment ne pas douter, lorsqu’on devient adulte, des émotions de l’enfant, de la jeune fille que l’on croyait être. Pour y parvenir, il faudrait pouvoir couper le lien, lui rendre sa liberté, l’abandonner à son innocence devenue inaccessible avec les années. Impossible.

Empruntant un autre chemin, je vais essayer de retrouver cette voix qui était la mienne avant qu’elle ne se transforme, cette parole dont j’ai l’impression fausse qu’elle n’a pas changé, qu’elle est toujours la même. Au moment où j’entendrai cette musique à travers les mots, je devinerai que je suis de retour, telle que j’étais. Une fois débarrassée de la gangue protectrice des souvenirs incertains, je saurai clairement comment tout a commencé.

*

C’était un été, celui de mes 12 ans.

En ce début des années 1970, je passais, comme toujours, le mois d’août en Corse, à Saint-Florent. Nous habitions une bergerie acquise par mon père vingt ans plus tôt. Elle était blottie au cœur de la baie, entre le cap Corse et le désert des Agriates, où s’aventuraient les randonneurs qui avaient quitté le chemin des douaniers. Avec le temps, le maquis clairsemé avait laissé place à une végétation luxuriante où les teintes roses des lauriers et des massifs d’hortensias avaient triomphé de l’aridité du sol. Les lauzes recouvraient désormais la terre humide du bord de mer. De ma chambre, j’apercevais, au loin, le port, avec quelques voiliers ancrés à quai, et le village, surplombés par une imposante citadelle génoise.

Un vent très doux et régulier, venu des collines qui entouraient la baie, enveloppait les corps telle une caresse, et les tenait en suspension dans l’air, comme la mer, lorsqu’elle était calme, les faisait flotter, immobiles. Je passais des heures, allongée, à contempler ce paysage, à lire.

Tout prétexte était bon pour échapper à la flopée d’invités qui débarquaient durant deux ou trois jours, une semaine parfois, perturbant ce paradis voué au silence. Avec eux, il se transformait instantanément en salon parisien, sombrant dans les mondanités et les jeux d’influences.

Il y avait deux maisons : la nôtre, dite des enfants, avait été construite l’année de ma naissance. Mon frère, ma sœur et moi y avions chacun une chambre. Les deux bâtiments identiques, construits en pierres sèches du pays, étaient séparés par un petit chemin en dalles d’ardoise asymétriques. Pour un enfant, la distance séparant l’un de l’autre était interminable, alors qu’aujourd’hui, je vois bien qu’une dizaine d’enjambées suffisent pour la parcourir.

Le matin, chacun se levait à sa guise. Le petit déjeuner se prenait sur la terrasse des parents, à l’ombre des canisses recouvertes de lierre et de campanules qui s’enroulaient autour des rondins de châtaignier flotté. Sur la grande table de pierre, il y avait plusieurs sortes de thés, des pots de café, du pain frais ou grillé, du bruccio, des confitures de figues ou d’abricots du jardin, des jus de fruits fraîchement pressés.

L’ensemble générait une langueur qui ne se prêtait à rien de brusque. Dès que j’ouvrais un œil, je sortais discrètement de ma chambre et m’aventurais, à petits pas, essayant d’apercevoir ceux qui, s’étant levés tôt, étaient déjà installés autour de la table. La plupart du temps, à cette seule vision, c’était au-dessus de mes forces, je rebroussais chemin, préférant me recoucher le ventre vide.

J’évitais ainsi tous ces adultes qui me faisaient peur. Ils ne parlaient, au saut du lit, que de littérature, de politique ou de sexe, sans jamais, ne fût-ce qu’un instant, remarquer que j’étais là, sauf pour me dire que mon short en jean était trop court, ou déchiré, que mes cheveux étaient trop longs ou que je mangeais mal.

La littérature, la politique et le sexe, ces sujets dessinaient une frontière invisible, mais infranchissable, avec le monde des grands. C’était surtout le fait d’en parler publiquement qui me semblait incongru. Pour moi, les trois devaient rester cachés, surtout le dernier, et les deux autres, trop complexes, n’auraient su faire l’objet de conversations au réveil.

Mon frère et ma sœur étaient passés de l’autre côté, ils n’étaient plus, à mes yeux, mes semblables et avaient rompu définitivement avec l’enfance. Ils emmenaient toujours des amis de leur âge. Je n’avais pas grand-chose à leur dire. J’aimais mieux rester enfermée dans une solitude rêveuse qui me protégeait de la violence maladroite, propre à l’adolescence, que je sentais chez eux. Par ailleurs, je ne me voyais pas demander à une copine d’école de m’accompagner dans cet endroit. L’angoisse d’avoir à parler à quelqu’un qui aurait partagé ma chambre était un obstacle insurmontable. Si je me sentais loin des adultes, j’étais comme une étrangère avec les camarades de mon âge.

Ma mère avait souhaité nous inscrire à l’école communale, puis au lycée ; de toute façon, je détestais les études et, à choisir, je préférais encore être dans le public que dans ces boîtes payantes où l’on croise tout ce que j’ai toujours fui, ces bourgeois ramenards, ce bétail pour les rallyes, ces soirées pour gens du même milieu à la recherche de beaux partis.

J’étais seule dans ma chambre, et j’étais bien. Je dévorais des livres empruntés dans la bibliothèque de mon père, Balzac ou Zola. Je ne ratais jamais un épisode de La Dame de Montsoreau à la télévision. Le rôle principal masculin était joué par Nicolas Silberg. C’est sûr, il me faisait bien plus fantasmer que Paul Morand ou Michel Mohrt, dont les moustaches restaient couvertes de miettes de pain grillé jusqu’à l’heure du déjeuner – repas que nous prenions tous ensemble. C’était le moment de bonne conscience de nos parents qui pensaient ainsi consacrer un peu de temps à leur progéniture. Toujours assis en bout de table, nous n’avions guère le droit de parler. Cela m’arrangeait car je n’avais rien à dire. Pourtant, une chose me plaisait, tendre l’oreille, écouter les discussions, et ça, depuis l’enfance. Mon but aurait été, dans ces moments-là, de rétrécir, de devenir si minuscule que plus personne ne se serait aperçu de ma présence. Je compris que je serais plutôt voyeur qu’acteur de ma propre vie.

*

Je ne savais pas quoi faire de cette vie. Elle me pesait autant que mon corps m’encombrait. Je sortais à peine d’une maladie qui m’avait clouée sur un lit durant trois ans. Un mauvais diagnostic posé au départ, des traitements qui ne servaient à rien d’autre qu’à déformer ma silhouette et mes traits à coups d’antidouleur et de cortisone. Mon existence était rythmée par les allers et retours entre notre appartement et l’« Hôpital des enfants malades ». Un carcan de plâtre me prenait depuis le cou jusqu’au bas du dos, ne laissant que mes bras libres de bouger et offrant aux escarres la possibilité de s’immiscer à la base de ma colonne vertébrale.

Face à l’impuissance de la Faculté, ma mère eut le loisir de consulter une foule de psychiatres. Elle les adorait, en était folle. En attendant, à propos de folie, elle préférait opter pour cette idée qui la rassurait : puisqu’aucun des grands spécialistes consultés ne trouvait la cause de mon mal mystérieux, peut-être, se disait-elle, était-ce parce que sa petite dernière était folle, tout bêtement. J’eus de la chance, après d’innombrables entretiens et conseils de famille, qu’ils décident, en chœur, qu’il n’en était rien. Il fallait persévérer et trouver des approches plus originales de la maladie qui m’avait épinglée, tel un papillon au fond d’une boîte.

J’entrevis enfin la lumière. Un professeur anglais, un peu plus malin que les autres, fit l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un ostéome à l’os iliaque. À cette époque de grande révolution des esprits et des mœurs, il n’y avait pas encore de scanner, ni d’IRM. La tumeur osseuse était si bien cachée qu’elle avait échappé à la tomographie.

Il décida de m’opérer, et l’été de mes 12 ans fut le premier où je me sentis revivre, même si mon corps était encore lourd à porter. Tout se mettait à chanter autour de moi. Mes sensations s’accordaient avec cette période aux couleurs acidulées, qui exprimait la libération d’une génération avec laquelle j’apprenais à vibrer. J’étais en train de connaître une véritable résurrection avec les musiques et les paroles de chansons qui déferlaient dans ma tête. « Ce n’est rien, / Tu le sais bien, le temps passe, / Ce n’est rien. »

Je sortais doucement de ma coquille de noix, « et c’[était] très bien ». Pourtant, après plusieurs mois de rééducation pour retrouver la marche et l’équilibre, les séquelles de tous ces médicaments me laissèrent enrobée, sans un muscle, le teint pâle, les traits épaissis par la douleur. Le soleil brutal de ce mois d’août accentuait mes complexes, soulignait mes disgrâces ; mais à qui le dire, à qui confier ce mal-être, alors que tous me manifestaient leur soulagement après cette guérison miraculeuse ? Pas question de me plaindre ; tout faire pour échapper à la plage, au regard des autres, à un éventuel maillot de bain, et quand ma mère me disait, tous les jours, que me baigner me « ferait du bien », je me sentais agressée, comme mordue par un chien.

Mon unique plaisir était d’accompagner Victoire, la gardienne, au village et, pendant qu’elle faisait les courses, de m’arrêter à la maison de la presse, chez les Scotto, pour acheter des magazines et toutes sortes de bonbons multicolores, que je ramassais avec une petite pelle avant de les enfourner dans du papier kraft.

Certains de ces journaux étaient interdits aux mineurs, c’étaient de petites bandes dessinées, de format carré noir et blanc, au titre évocateur : Jacula ou Spermula. Au moment de me rendre à la caisse, la honte me faisait baisser la tête, je les glissais entre Pif Gadget et Pim Pam Poum. Ça passait sans problème. Soit Mme Scotto ne regardait pas en détail ce qu’elle vendait, soit elle fermait les yeux. Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse.

En possession de ces trésors d’érotisme, je remontais vite à la bergerie m’isoler dans ma chambre, fermant les volets pour me protéger du soleil qui, à cette heure de la matinée, brûlait la peau. Ces minutes volées avant de passer à table étaient des moments de grâce. Mon père restait dans son bureau, écrivant sans se soucier du reste, pendant que les autres, entassés dans le bateau, étaient partis en mer pour nager dans une crique ou barboter, un peu plus loin, dans les eaux turquoise de la plage de Salleccia.

*

Lorsque ce petit monde rentrait de la balade, chacun prenait une douche, pour se dessaler, et s’enduisait de crème afin de mettre en valeur le hâle de son corps sans un poil de cellulite. Ma sœur, déjà mariée, était généralement accompagnée d’une bande d’amis tous plus beaux, plus à l’aise les uns que les autres. Mon frère était flanqué de Charles et Édouard, ses deux lieutenants, de vrais play-boys qui faisaient chavirer les filles. Le soir, ils allaient souvent danser à la Conca d’Oro, immense discothèque à ciel ouvert, perchée dans la montagne, où se frottaient, sans trop pouvoir s’approcher, les touristes et les jeunes beautés autochtones, que l’on n’avait le droit d’admirer qu’à distance.

Quant à moi, je dînais chez les gardiens, devant les Jeux de 20 heures et maître Capello, engloutissant des tonnes de frites avant de me plonger dans mes bandes dessinées ou dans César Birotteau, m’identifiant au personnage de la fille de ce parfumeur, tout en avalant, sans restriction, les fraises Tagada que j’avais rapportées du village.

Il arrivait que mes soirées tranquilles se compliquent, perturbées par des envahisseurs. En plus du fond de sauce que constituaient les nombreux amis de mes parents, j’entendais se pointer les voisins, toujours accompagnés de leurs prestigieux invités, qui passaient l’été à migrer d’une maison à l’autre. Cette peuplade indigène aux allures de bataillon de chevaliers avançait en rangs serrés derrière la bannière des illustres comte et comtesse Paul de Mont-Joie. Ce nom, bien entendu, avait le don de me faire rire. Il pouvait se prononcer de plusieurs manières : avec un accent snob, la langue tapant sur le haut du palais, cela ne donnait pas du tout la même impression que si on l’articulait simplement. De toute façon, avec eux, rien ne pouvait l’être, c’est d’ailleurs ce qui faisait le charme de ces deux figures excentriques, totalement hors du monde et des réalités. Ils ressemblaient à deux momies, la peau parcheminée par des décennies d’exposition au soleil.

Nos voisins m’intriguaient au plus haut point et participaient, à leur manière, à l’éveil de mes sens et de mes rêveries. Ils auraient pu être les héros, certes un peu vieillissants, de mes journaux illustrés. Le comte aimait les très jeunes filles, toujours prêt, s’il en croisait une dans les chemins creux, à tendre les bras, comme un aveugle, afin de lui caresser par inadvertance les seins. La comtesse, de son côté, avait un penchant pour les éphèbes rustiques, les marins, mais elle ne dédaignait pas s’intéresser aussi à certains jeunes écrivains. La palette de ses goûts était plus large et plus variée que celle de son époux.

C’est elle qui avait vendu à mon père le terrain de notre bergerie, très probablement pour l’avoir, lui aussi, sous la main. Personne n’aurait eu l’idée d’en parler, mais chacun savait qu’ils étaient ensemble de façon presque officielle. Le couple qu’ils formaient obéissait à une vieille tradition héritée des libertins du XVIIIe siècle, remise au goût du jour, de génération en génération. Il se murmurait que, déjà, dans les années 1920, leurs parents organisaient des festivités mémorables dont le retentissement international avait contribué à promouvoir l’image du Paris des Années folles. Il y avait dans le bureau de mon père un album à l’italienne gainé de cuir rouge où étaient collées des photographies. On y voyait des femmes aux seins nus, montées sur les épaules de leur cavalier, entourées de grappes d’hommes dans leur déguisement de bal costumé, se pressant autour d’elles pour tripoter telle partie de leur corps offert à la multitude. Nul doute qu’il s’agissait de ces fêtes, devenues célèbres, où se mélangeaient l’aristocratie, la grande bourgeoisie et le peuple, et qu’on désignait comme des orgies rappelant la Rome décadente. Même si je ne comprenais pas bien ce que cela pouvait signifier, même si l’idée, encore bien abstraite pour moi, m’attirait et faisait écho à mes lectures secrètes, je préférais me tenir le plus possible à distance de cet honorable voisinage.

Il faut dire que les occupants de l’immense maison construite dans le plus pur style des années 1960, à base de murs en crépi, et qu’on appelait par dérision Le Château, profitaient de cette proximité géographique pour faire peser sur nous une domination quasi familiale et un peu féodale. Il existait des liens que je préférais ignorer et qu’en cuisine, le personnel résumait par cette formule : « Chez ces gens-là, tout le monde couche avec tout le monde ! » Et d’ajouter : « C’est d’ailleurs pour ça qu’on dit “une femme du monde” ! » Raison de plus pour m’en méfier. Ces gens-là connaissaient la terre entière et des histoires sur le Tout-Paris. Je me sentais toujours mal à l’aise avec eux, car, à en croire leur façon de me saluer comme une cousine de province, j’étais bien trop insignifiante à leurs yeux pour éveiller l’attention. En fait, ça me convenait, sauf quand mon père me faisait chercher d’urgence, me sommant de venir au salon dire bonsoir. C’était en fin de soirée, je les trouvais tous confinés sur les canapés. Malgré les moustiquaires donnant sur la terrasse, l’odeur des cigares me sautait à la gorge. Il flottait au-dessus des appliques une sorte d’épais brouillard. Sujette à des crises d’asthme, je prenais ce prétexte, après avoir rapidement salué tout le monde, pour retourner au plus vite dans ma chambre.

C’est étrange comme la dissolution des mœurs qui caractérisait ce moment de l’histoire, dominée par l’injonction de « jouir sans entraves », n’avait pas le même sens que cette vieille décadence. Entre la version bariolée et joyeuse de la jeunesse aux chemises à fleurs et aux pantalons pattes d’éléphant, et celle, grise et hypocrite, de cette génération enracinée et enfermée dans un autre temps, qui ne laissait rien paraître derrière la rigidité des corps et des esprits, quel contraste ! Vu de loin, ça se ressemblait, une orgie reste une orgie, mais ils étaient aux antipodes les uns des autres.

Malgré la lueur de la lune, on y voyait mal et j’avais peur, j’allumais ma lampe de poche pour traverser le chemin, en priant pour que mon frère ne soit pas caché derrière un buisson et surgisse en hurlant « Belphégor ! » car je tombais alors instantanément dans les pommes.

*

Les jours d’été devenaient de plus en plus courts et ma mélancolie de plus en plus prégnante. Je ne voyais pas ce que j’allais faire de cette vie que je pensais perdue et qui me retombait sur les bras. Tous ces mois alitée m’avaient coupée du monde. Celui que j’avais retrouvé, que j’avais cru ne jamais revoir, me semblait si bavard et futile. J’y étais déjà tellement étrangère. Ma phobie de l’école s’était imposée très tôt. Dès le cours préparatoire, rester assise, être obligée de jouer, dessiner, chanter en compagnie des autres m’angoissait. Je crois que, petite fille, je n’aimais pas cet état débile qu’on appelle l’enfance.

Je trouvais que tout sonnait faux, je ne comprenais pas pourquoi il fallait jouer à être innocente, alors que j’avais le sentiment d’être adulte, en décalage perpétuel avec les images qui m’entouraient. Je n’écoutais que de la musique classique, les idoles du moment étaient les Poppys qui braillaient « Non, non, rien n’a changé ». Impossible, alors que j’étais libre désormais, de faire une chose que je n’aurais pas choisie, imposée par un monde que je rejetais. Il fallait que je ruse, que je me planque sous les traits ingrats de l’adolescente que je n’étais pas encore pour y échapper.

J’optai pour le masque de l’obéissance, « Oui papa, oui maman ». Non, je n’avais aucune envie d’aller à cette sempiternelle soirée chez les voisins, toujours à l’abri des regards, à l’ombre du phare, plus loin sur le chemin des douaniers. « Ça te ferait plaisir que je vienne avec vous ? Oui, oui, alors je viens. Oui, oui, je m’habillerai comme il faut. » Je mettrai ma jupe de coton rose et mon chemisier à fleurs dans lesquels je me trouve encore plus ingrate. Oui, j’attacherai mes cheveux, même si, sans arrêt, tu me cites en exemple la fille des voisins. Elle, si bien élevée, si brillante à l’école, mais qui s’empresse, en douce, d’aller rouler des pelles à des jeunes cons dans les rallyes. Mais oui, je sais, elle fera une grande carrière, épousera un prince charmant et aura de beaux enfants. Moi, des enfants, je n’en voulais pas, il y avait eu une rupture entre nous. Je l’ai tout de suite su ; mais silence. Ils auraient largement le temps de s’en apercevoir.

Alors on empruntait le chemin qui longeait la côte, pour arriver chez eux au soleil couchant. Mon père marchait trop vite, accélérant sans doute le pas au rythme de ses désirs. Je me tordais les pieds sur les cailloux, courant derrière lui, perdant mes espadrilles, je sentais les gouttes de sueur qui dégoulinaient entre mes seins naissants et pourtant déjà trop lourds ; j’imaginais les réactions du comte, s’il avait vu ça. Mon front ruisselait et je savais que lorsque nous arriverions à l’heure de l’apéritif, tout ce beau monde serait là à nous attendre sous le figuier, dans des chemises indiennes et des pantalons blancs, dessinant parfaitement leurs silhouettes de gens à l’abri de la fureur du monde.

Encore une fois, j’aurais l’air d’une pauvre chose. La maîtresse de maison, qui était aussi celle de mon père, me regarderait une fois de plus d’un air consterné et lui dirait à l’oreille que, décidément, il fallait faire quelque chose, car je ne ressemblais à rien. La jeune et future comtesse de Mont-Joie me regarderait avec son air hypocrite, je finirais en bout de table entre deux cousins libidineux qui me parleraient de leurs études à Cambridge et de leurs matchs de polo.

Il y aurait du poisson et des légumes, parce que ça ne fait pas grossir. Je serrerais les poings, attendant que le temps s’écoule, avec des envies débridées de tarte aux pommes, qu’avec un peu de chance, je trouverais au retour, dans le réfrigérateur de Victoire.

Les gardiens du Château nous ramèneraient en Jeep sur la route défoncée par les crevasses et les bosses des pistes du désert. Ma mère m’accueillerait en me demandant évasivement comment ça s’était passé. Pour ne pas venir avec nous, elle aurait pris le prétexte de terribles migraines. Je lui répondrais : « Très bien », adoptant le ton le plus neutre alors que je me sentirais au fond du trou, sans aucun moyen d’en sortir.

*

Aux premiers rayons du soleil, je fus réveillée par des rires. Mon frère et ses deux copains revenaient de la Conca d’Oro, visiblement éméchés. Nos deux chambres n’étaient séparées que par une porte. J’avais, heureusement, pris soin de la fermer à clé. Je me levai, collai mon oreille à la paroi.

Ils se racontaient leurs prouesses nocturnes et, à part les mots joints-pipes-pouffiasses, le reste était impossible à décrypter. Je me dis que décidément, ces mecs ne valaient pas grand-chose, même s’ils étaient plutôt sympas, plus gentils avec moi que ne l’était ma sœur aînée, qui, la plupart du temps, me traitait comme un avorton ; mais avec leurs histoires de gonzesses et d’exploits sportifs, nous n’avions rien à partager. Ce que j’avais en tête, à qui aurais-je pu le confier ? Au bout d’un moment, il n’y eut plus de bruit, j’entrouvris la porte avec précaution ; ils dormaient, écroulés sur leurs lits respectifs, comme des soldats revenus d’une expédition bien arrosée.

Après un tour dans la salle de bains, je m’aventurai sur le petit chemin de pierres. Au milieu du gué, je me hissai sur la pointe des pieds, tentant d’apercevoir si quelqu’un s’était déjà installé sur la terrasse. Il n’y avait que ma mère dans son peignoir de bain bleu azur, allongée sur un transat. À peine le temps de me verser une tasse de thé, qu’elle me demanda des détails sur le dîner chez les voisins. J’avais compris très tôt, sans que l’on ait besoin de me l’expliquer, que moins j’en dirais, mieux je me porterais.

Je maintins, coûte que coûte, cette ligne de conduite héroïque, prête à garder le silence, même sous la torture, essayant de lui en dire le minimum. Je me contentai donc de faire de cette soirée un récit aussi succinct que possible. C’est alors qu’elle se mit à insister à propos de la comtesse. L’interrogatoire devenait serré. Je m’en sortis par une pirouette en restant sur le portrait psychologique de sa rivale, auquel je savais qu’elle ne saurait résister. Je lui répondis, l’air détaché, qu’elle était toujours aussi froide et hautaine. Cela faisait tellement plaisir à ma mère de l’entendre et comme, en plus, c’était vrai, je n’irais pas en enfer. Cette simple réflexion, à peine critique, à l’égard de notre chère voisine, eut le don de mettre ma mère de bonne humeur. Elle en profita pour m’annoncer l’arrivée, en fin de matinée, d’une invitée surprise et pas des moindres, puisqu’il s’agissait de Dalida.

— Dalida ! La chanteuse ?

— Oui, me répondit-elle, sur un ton à la fois modeste et triomphant, Dalida en personne.

J’appris, par la même occasion, que ce mythe vivant adorait la Corse. Elle était en vacances à Porto Vecchio, débarquerait vers onze heures par bateau en compagnie d’un ami. Cela changerait des barbons immortels de l’Académie.

Les volets des trois chambres donnant sur la terrasse s’ouvrirent les uns après les autres, signe que les invités n’allaient pas tarder à arriver. J’aperçus, au milieu de la baie, mon père qui revenait de sa longue nage matinale et, pour une fois, au lieu de filer dans ma chambre comme une souris, je décidai de rester pour en savoir plus sur l’arrivée mystérieuse et inattendue de celle qui chantait « Darla Dirladada ».

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