Poèmes rustiques. I. Un vieux paysan des bords de l'Arguenon, par Hippolyte Morvonnais,...

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W. Coquebert (Paris). 1840. In-12, 78 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1840
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IIFILSTI ©1 MSTMaM.
UN VIEUX PAYSAN
Des bords de l'Arguenon.
PARIS.—IMPRIMERIE DE POMMERET ET GUÉTS'OT ,
I',tX «ICNO.V , 2-
A MM, AMËDÉE DUQUES1L ET VICTOR POMIILY,
Mes amis, ce poème, qui est adressé à
l'un de vous, est dédié à l'autre. Au moment
de jeter à tous les vents du ciel celte nou-
velle feuille, ce nouveau parfum que j'ai
voulu prendre aux fleurs, aux arômes des
solitudes, j'aime à me rappeler cette famille
des âmes, dont la Providence a entouré un
pauvre poète, — une voix qui chante et une
âme qui souffre, — un cantique et des lar-
mes. Hélas ! les poètes ont toujours été cela.
Ils chantent parce que Dieu le veut, et ils
pleurent parce que les hommes les y contrai-
gnent. Et ils ne se reposeront que quand
cette harmonie qui est en eux sera dans la
— 6 —
société qu'ils aimeraient tant, si elle voulait
être plus heureuse. Et, pour arriver là, elle
n'a qu'à obéir avec plus d'intelligence à la
voix d'amour en laquelle sont, au fond,
toute la science et toute la vie. Vivre de la
vie de l'âme, c'est s'épandre tout à la fois
en intelligence et en amour ; c'est mettre une
parole dans les larmes : le poète, lui, y
met un chant. Passer de la vie du coeur à
la vie de l'âme, c'est passer de la compassion
à la sympathie, et voilà le progrès appelé avec
de si grands désirs, par la petite famille un
moment rassemblée à la Thêbaïde des grèves.
A. M.
Le Val de l'Àrguenon , mars 1840.
PREFACE.
Dans toute oeuvre de poète il y a un triple sens
selon lequel elle peut être expliquée et critiquée,
comme dans le poète lui-même il y a ce triplé sens
aussi, car il est tout à la fois artiste, poète et mo-
raliste; et il ne peut pas faire qu'il ne soit du plus
au moins ces trois choses, puisque dans toutes créa-
tions poétiques il y aura toujours du plus au moins
la forme qui est l'expression artistique, Y âme qui
est l'expression poétique, et enfin Vidée qui est le
but ou l'expression morale.
Nous avons entendu prétendre et soutenir que
l'art et la poésie étaient une seule et même chose;
alors nous demanderons comment il se fait qu'il y
a des hommes qui sont artistes et qui ne sont pas
poètes. Ainsi, parmi les peintres, il y en a qui ont
le sens pittoresque et qui n'ont pas le sens poé-
tique; c'est-à-dire qu'il y en a qui voient avec
l'oeil du corps et qui ne voient point avec l'oeil de
l'âme. Faites choix d'un paysage ou d'une figure
humaine, et priez deux peintres, l'un artiste et
l'autre poète, de les reproduire. Vous pouvez avoir
deux images d'une parfaite ressemblance avec le
modèle, et qui cependant, lorsque vous les jugez
d'après l'impression produite sur vous, diffèrent
totalement entre elles. C'est que l'un, doué du
sens pittoresque, n'a reproduit que ce qui frappe
les yeux du corps, les formes, les couleurs; tandis
que l'autre, doué du sens poétique, a dégagé
l'âme. L'oeuvre de l'artiste ne laisse en nous qu'une
image; l'oeuvre du poète nous laisse et demeure en
nous avec un sentiment et une idée; l'un n'a
touché que les sens, tandis que l'autre est arrivé à
l'âme, en laquelle ne peut parvenir et demeurer
que ce qui est une expression de l'intelligence et
de l'amour.
Nous ne parlerons point du sens artistique et
poétique de cette bucolique chrétienne; nous ne
parlerons que de son sens moral, car tout drame
est une parabole, et le nôtre, quoique peint d'après
une réalité, est cela.
Nous croyons que lu mission de la poésie
— 0 —
est d'aller partout effaçant les antagonismes so-
ciaux qui s'opposent à l'établissement de cette
famille des âmes où l'on s'aimera complètement
les uns les autres, car on se comprendra les uns
les autres; ce qui fera que l'on appliquera aux
souffrances des âmes cette charité que l'on applique
aux souffrances des corps dont elle voit les maux.
Alors, avec l'intelligence, on verra les maux des
âmes, et on les soulagera avec l'amour. Là sera le
règne de Dieu, l'harmonie.
Après la composition, il s'est trouvé que ce
poëme est dirigé contre l'antagonisme du pauvre
et du riche. Que cet antagonisme existe, cela ne
peut être révoqué en doute, et on peut le constater
dans la loi du recrutement, par exemple, loi où le
pauvre est écrasé, tandis que le riche supporte une
lésion dont il s'aperçoit à peine; car, par cette loi
qui prend le fils du pauvre laboureur, le traîne au
milieu de la corruption des villes, et le force à quit-
ter, durantsept années, ses habitudes et son métier,
au moment où ces habitudes fondent une vie probe
et pieuse, et où ce métier achève d'être appris ou
commence à être exercé, par celle loi, qui peut
jeter la solitude et la faim, durant sept ans, dans la
— 10 —
cabane du pauvre, le riche ne souffre que de la pri-
vation de quelques écus. Voilà donc un cas où la loi,
faite par le riche, assimile l'argent aux chagrins du
pauvre, puisqu'elle dit : « Toutes ces souffrances,
la faim, les larmes, valent 1,300 francs, puisque
avec 1,500 francs vous pouvez éviter tout cela. »
Mais voici quelque chose de plus fort, car cela est
atroce. Posons le cas où il y ait une guerre meur-
trière comme celle de ce glorieux temps de l'em-
pire j le pauvre donne son fils qui va se faire
tuer; le riche rachète le sien à prix d'or. Voilà
donc (et ceci doit révolter les plus impassibles),
voilà donc que la loi assimile le sang du pauvre à
l'or du riche. En vérité, l'occurrence arrivant,
nous doutons que, dans l'état actuel des esprits,
les classes pauvres supportent celte iniquité bar-
bare. Par ignorance elles peuvent donner, sans
trop de murmure, les moeurs et une partie de
l'existence de leurs enfants, qui perdent leurs ha-
bitudes et leur science de travail ; mais elles ne se
plieront jamais à ce que l'on fasse de l'or quelque
chose qui soit égal au sang de leurs entrailles.
Encore si la loi faisait tout pour adoucir cet exil
des armées dont on impose la souffrance au pau-
vre ! Mais il n'en est rien, car le jeune conscrit ne
peut communiquer avec ses parents sans s'exposer
parfois à leur retrancher le pain du jour. Les pa-
rents, pour affranchir la lettre qu'ils déposeront
à la poste et qui s'en ira consoler le jeune soldat
avec la parole de la famille, doivent payer 25 cen-
times (à peu près le prix d'une demi-journée de
travail dans nos campagnes bretonnes)} et même,
pareil avantage n'est point accordé au recruté.
De sorte que nous avons vu des lettres de jeunes
soldais qui, portant une taxe de 1 franc 20 cen-
times (prix de deux journées de travail), ne
pouvaient être retirées par leurs parents qui atten-
daient l'heure du soir pour avoir le pain du len-
demain. — Détournons les yeux.
Maintenant comment faire disparaître cet anta-
gonisme du pauvre et du riche, lutte d'intérêt où
chacune des parties cherche à duper l'autre? En
faisant éclore là, ce qui est partout l'élément
d'harmonie morale, l'âme, c'est-à-dire quelque
chose qui soit tout à la fois intelligence et amour,
et qui aperçoive ces merveilleux rapports que Dieu
a établis entre le pauvre et le riche, et dans les-
quels le pauvre est certes revêtu d'une toute autre
— 12 —
dignité que le riche 3 c;tr si le riche nourritje corps
du pauvre, le pauvre, lui, nourrit l'âme du ri-
che en lui donnant occasion de faire la charité, qui
est la pitié s'épanchant en sacrifices, et en lui en-
seignant la résignation et la piété forte au milieu
de souffrances qui ne peuvent atteindre l'homme
opulent. Du moins, dans beaucoup de nos campa-
gnes bretonnes, ces rapports se sont conservés;
à s'est réfugiée la piété qui peut seule régénérer
le monde.
Que les relations du riche et du pauvre soient
comprises de la sorte (et ainsi l'enseigne Bossuet),
tout aussitôt nous verrons naître là aussi cette fa-
mille des âmes que nous poursuivons de tous nos
voeux, et dont l'èclosion marquera qu'à l'ère de
morcellement et d'antagonisme va succéder enfin
l'ère d'association et d'harmonie.
Le Val de l'Arguenon, mars 1840 (Bretagne).
PREMIÈRE PARTIE,
L'INFIRMIER DES AMES.
1.
Coeur sincère, esprit plein de puissance et d'amour,
Qui mainte fois d'un mot as ramené le jour
Dans mon âme où souvent flottent tant de nuages,
Car tu sais si je suis accessible aux orages ;
Candide amant du beau, je me veux aujourd'hui
Reposer dans ton âme, y calmer mon ennui,
Mon ennui qui n'est point comme l'ennui du monde,
Mais l'ennui du poète, où le veuvage abonde.
L'ennui du monde au loin cherche l'éclat des jeux,
Croyant trouver la paix dans le trouble orageux;
Le mien n'est point cela : cherchant les solitudes,
Il ne trouve que là les saintes quiétudes.
_ n _
il se plaît aux abords des flots de l'Océan,
Là, des soucis de l'homme il voit tout le néant ;
La nature me parle, et le simple cantique
M'élève, par la foi, dans le monde mystique.
J'aime,—tu me connais,—mon Wopdsworth à la main,
A voir le pauvre assis sous l'arbre du chemin,
La cabane en ruine, au désert de la lande,
Et les oiseaux des mers qui nous viennent par bande.
Je te conte cela. Tu m'écoutes et dis :
« Va dans ta solitude : aime ton paradis. »
— Car tu comprends la ville et sa splendeur de reine
Ainsi que la campagne avec sa paix sereine.
Tu comprends toute chose où se brise le coeur;
Et combien, pour certains, la faute a de douceur;
Et qu'il est difficile à l'âme faible et nue
De ne point s'en aller vague comme la nue.
Tu comprends tout cela ; moi, je sais bien pourquoi :
C'est que beaucoup d'amour, mon fidèle, est en toi :
Celui qui n'aime pas comprend peu sans nul doute ;
Et l'ordre de son être est en pleine déroute.
Voilà pourquoi le Maître a dit que, dans sa loi,
Le tout était d'aimer le prochain comme soi,
— 15 —
Et Dieu par-dessus tout : car pour l'àme ravie,
Aimer Dieu, c'est aimer tout en esprit de vie.
II.
Tel je te crois, ami, car tel je t'ai trouvé.
Quand par la mort croula mon bonheur achevé,
Tu vins à mon manoir au bord sonnant des lames;
Tu t'assis près de moi, cher infirmier des âmes.
Tu me parlas de Dieu : moi, j'étais résigné :
Tournant contre le ciel mon visage indigné,
Peut-être aurais-je, au cri de ma sombre torture,
Maudit le dieu d'amour de ma belle nature,
Si tu ne m'avais pas aimé comme cela.
A se voir tant aimé mon coeur se consola
Pieusement ainsi qu'un chrétien se console;
Tu parlas : tu m'aimais; je crus à ta parole.
C'est ainsi que partout je découvre reflet
De la bonté du ciel; et tu m'es un bienfait
Bien précieux à moi, fragile créature,
Tu ramènes mon âme à la saine droiture.
Quelque chose du prêtre est en toi, mon ami ;
Ce zèle, dans ton coeur, jamais n'est endormi;
Dans tes forts entretiens je puise le courage ;
Et je ne te suis pas un ingrat labourage ;
— 16 —
Tu me contes tes maux, mon frère; et je le vois
Tant de paix sur le front, tant d'ordre dans la voix,
Que je baisse les yeux devant ton harmonie.
Du Dieu qui sait les coeurs cette paix est bénie,
Car elle n'est qu'un voile aux yeux des imprudents ;
Le calme est au dehors, les troubles au dedans.
Tu sais que le dégoût est une maladie
Qui peut des plus parfaits fausser la mélodie ,
Et qui se communique aux faibles comme moi ;
Tu retiens ton discours, toujours maître de toi.
Je ne suis pas ainsi ; c'est bien là ma faiblesse ;
Je répands mon discours ainsi que l'arbre laisse
S'envoler son feuillage aux coups des aquilons ;
Je vais contant mes deuils aux sources des vallons,
A la vague des mers qui murmure aux rivages :
Aucun de mes rochers n'ignore mes veuvages.
Je le dis à l'oiseau qui me fuit en effroi ;
A toi surtout, mon frère, et c'est cruel à moi ;
Car enfin je devrais te dérober mes peines,
Ou, du moins, ne te pas avec mes plaintes vaines
Affliger si souvent, toi si plein de pitié
Pour le moindre des deuils que souffre l'amitié ;
Toi qui me dis si bien le mot qui me console,
Je devrais ménager celte sainte parole ;
Car en la demandant je fatigue ton coeur,
Kt je puis du chrétien abattre la vigueur.
El bien souvent encor sur quoi roule ma plainte?
Sur un root innocent dont mon âme est atteinte ;
Sur un égard d'ami qui me fut refusé ;
Sur un voeu de renom dont je fus abusé ;
Et quand je vais contant ces souffrances futiles
A ta bonne amitié, les mots les plus utiles
Au triste abattement du pauvre sensitif
Ainsi qu'un baume d'or calment mon coeur plaintif.
Tu me dis ce qu'est l'homme, et que tout, dans la vie,
Est mobile et trompeur, et que l'âme asservie
Aux caprices flottants de mille passions,
A toute heure du jour, change d'émotions ;
Qu'il faut prendre la terre avec tous ses nuages.
D'autres fois tu disais que j'avais sur mes plages,
Et dans mes soirs passés à chanter prés des mers,
Des consolations aux maux les plus amers ;
Que pour moi la nature était comme une amante,
Et qu'en livrant mon hymne à la brise embaumante
Qui se parfume au thym des caps battus des flots,
J'y laissais la moitié de mes vagues sanglots ;
Que sentir la nature avec sa poésie
Comme je la sentais, était une ambroisie
Qui récréait la force et faisait que toujours
y^^Qiii^H^ous les yeux de suaves amours.
— 18 —
Alors je reposais mon front sur ta poitrine ;
Et là, pour un moment, mourait ma voix chagrine.
Je disais : « Je suis bien , frère, je te bénis ;
Tes discours sont vraiment en douceur infinis. »
—Et, d'ailleurs, je voyais que mon destin sur terre
N'était point le destin d'une âme solitaire;
Que j'avais une femme amante de mes vers,
Qui, comme moi, sentait le beau de l'univers,
Poussait aux actions ma mystique indolence,
De l'harmonie en moi redressait la balance;
Et, posant mon enfant dans mes bras paternels,
M'apprenait la prière et les voeux éternels.
L'éternité des voeux, frère, c'est là tout l'homme;
Et qui n'a point cela se livre à tout vent, comme
La feuille quand revient l'automne pluvieux :
C'est un but nécessaire aux jeunes comme aux vieux.
Ma vie était alors une vie innocente ;
La beauté de la terre était toujours présente
A mes regards pieux, car je voyais alors
Tout à travers l'amour et ses divins transports.
III.
Cependant tu souffrais ta passion secrète,
Et des mois me venaient trouver dans ma retraite,.
— 19 —
Qui, sous un demi-voile, atteignaient mes esprits ;
Et, craignant de blesser, tu comprimais tes cris.
J'aurais voulu trouver le miel de ta parole;
Mais c'eût été vraiment une espérance folle
De vouloir égaler ton sentiment parfait':
Mon incomplet langage allait mal à l'effet.
Trop de moi se montrait dans ma voix sympathique ;
Je me le répétais à mon foyer antique
Avec la femme pure et l'enfant au berceau,
Lorsque la causerie épanchait son ruisseau.
Je n'entrais pas assez dans l'ûrne de ton âme;
J'aurais voulu toucher avec un doigt de femme
Ton coeur où des douleurs la corde avait gémi ;
J'étais trop moi, mais pas assez toi, mon ami.
IV.
Voilà pourquoi ma voix était moins que la tienne
Pleine de ces trésors que veut lame chrétienne ;
Ce que je te disais ne me contentait pas,
Car je ne savais point apaiser tes combats.
Mais Dieu, dans leur néant, frappa ces deuils internes;
Il me fil un désert dépeuplé de citernes,
— 20 —
El cela, tout à coup : mes bocages riants
Perdirent dans ces jours leurs feuillages brillants.
Je m'en allai cherchant ma fontaine d'eau vive,
Mais elle était tarie ; et ma grève plaintive
Ne me répondait plus que par des bruits de flots
Qu'on eût dit des sanglots mêlés à des sanglots.
La mort était partout, la mort et le veuvage !
Elle était dans la ronce agitée au rivage,
Dans le petit oiseau du jardin villageois,
Dans le jonc de la lande et la mousse des bois.
La mort était partout ; mais surtout, ô mon frère,
Son désert s'était fait sous mon toit funéraire.
Adieu le pur esprit des belles visions !
La terre n'avait plus pour moi d'illusions.
Ma femme n'était plus, la blanche châtelaine !
Tu suivis son cercueil cheminant par la plaine,
Vers l'église rustique, en un pays boisé :
Je demandais beaucoup ; rien ne fut refusé.
Je dis, et lu fis tout. Tu plantas sur la tombe
Deux rameaux secs en croix. A l'heure où le jour tombe
(Nous étions en hiver), l'humide vent du soir
Y frémit, m'a-l-on dit, comme un beau chant d'espoir,
— 21 —
Il n'avait point le son des brises pluvieuses ;
Mais on eût dit un bruit de prières pieuses,
Pieuses comme en font les purs esprits d'amour.
Tout fat mélodieux en ce déclin de jour.
Et le ciel était triste ; et la vague au rivage
Jetait, le long des caps, une voix de veuvage.
Et moi, je l'écoutais dans mes salons déserts ;
Toi, tu calmais mon deuil coulant à flots amers.
Et quand vint le matin , l'oiseau dans la toiture
Se réveilla marquant cette heure où la nature
Sort de l'ombre des nuits avec un chant d'amour ;
Et moi, naguère aussi je saluais le jour.
Je disais à l'aurore : « Oh ! que ta voix est douce ! »
— Je disais au ruisseau qui coule sur la mousse :
« Ton flot limpide est moins limpideque mon coeur. »
— J'appelais en chantant toute étoile ma soeur.
« Et maintenant, mon Dieu, vous voulûtes ma peine !
« Mais je n'ai plus que deuil pour l'eau delà fontaine,
« Pour l'herbe de la dune et le flot du rocher,
« Et pour le roitelet qui toujours vient nicher
« Auprès des peupliers dans la cour de la ferme :
« Et de ce deuil, hélas ! quel peut être le terme ? »
Or en parlant ainsi, mon frère, j'oubliais
Le monde d'au-delà ; mon Dieu , je le fuyais;
Je ne voyais plus rien ; ainsi fait l'infortune ;
La foi facilement eût pu rn'étre importune.
Il fallait m'attaquer dans mes secrets penchants ;
Et ton discours, ami, ressemblait à mes chants.
Tu me dis : « Entends-tu la terre qui s'éveille ?
« Elle sort du sépulcre, éclatante merveille;
« Sous le chaume, entends-tu le chant du roitelet,
« Et, dans le val-du-bois, ce bruit qui tant nous plaît,
« Ce bruit de la fontaine et du Ilot au rivage,
« Et du vent au marais solitaire et sauvage? »
Et je te dis : « Ami, ce bruit n'est point le bruit
« Du roitelet qui chante au sortir de la nuit ;
« Du rouge-gorge , au bois, c'est la chanson aimée,
« Car lui seul en hiver chante dans la ramée. »
— Et tu sentis alors que mon esprit distrait
Obéissait d'amour à son penchant secret ;
Et que, dans cette étude où se complaît mon âme ,
Poète, je devais trouver comme une femme.
Et tu te dis : « Vraiment je fus bien guidé là ! »
Ce que tu devais faire alors se dévoila
A ta vive amitié : tu devais me conduire
Prés des ruisseaux déserts où la brise soupire.
V.
Pour parler à toute âme et calmer les douleurs,
Le ciel a mille voix : là , c'est avec les fleurs
Qui décorent l'autel où se rend le village;
Cette autre veut ouïr un vieillard chargé d'âge.
Ceux-ci pour trouver Dieu disent le chapelet,
D'autres ont la science, et leur esprit se plaît
A se révéler Dieu dans la force des choses :
Ils vont cherchant partout le génie et les causes.
.Te suis un peu cela, mais dans un autre sens;
Je me range parmi les hommes innocents
Qui vont interrogeant les eaux et les bQcagcs,
Et nous enseignent Dieu dans de simples langages.
La nature est ma mère ; et je lui conte tout ;
Je dépose en son sein ma peine et mon dégoût ;
Et, dans ce même sein , je puise les eaux vives
Qui font chanter mon âme et verdoyer mes rives.
VI.
Tu le compris, mon frère, et m'adressas ces mots :
'« Voici l'aube qui rend la vie aux gais oiseaux ,
« Aux bois qui vont, en mai, reprendre leur parure ;
« Tout renaît chaque jour dans toute la nature.
« Le héron se réveille aux cimes des grands bois
« Qui bordent le rivage où le fleuve (une voix
« Majestueuse et vaste au sein des solitudes),
« Jette aux esprits pensifs les belles quiétudes.
t< Les hameaux ont repris leur fumée et leurs bruits ;
« Et le loup se retire en ses sombres réduits,
« Aux lieux où les forêts, n'ont que sentes perdues.
« Langage tout charmant aux âmes suspendues !
« L'ombre fuit. — Si la foi ne peut nous abuser,
« Quand nous aurons reçu le suprême baiser,
« Nous ne dormirons point dans une nuit sans terme ;
« Et ce mystique espoir rassure le moins ferme.
« Une aurore viendra nous tirer du tombeau.
« Ainsi qu'au jour tombé succède un jour nouveau ;
« Ainsi que tous ces bruits , charmes de la nature,
« Le chant du roitelet sous la pauvre toiture,
« Les feuillages du bois, l'eau vermeille des mers ,
« Retrouvent au matin leurs plus divins concerts;
« Ainsi nous reprendrons une nouvelle vie :
« Aux promesses de Dieu mon âme se confie. »
L'enfant, prés du foyer, quand il s'endort au soir,
Entend chanter sa mère et croit aux chants d'espoir:
Il croit voir les vallons que lui promet la femme,
El les carrosses d'or, et la grève où la lame
Jette des diamants aux flancs des nefs d'azur. —
Or tu me fis, mon frère , un sommeil aussi pur.
Tes paroles tombaient dans mon âme apaisée
Comme tombent, au soir, les gouttes de rosée
Dans les pacages morts où les troupeaux n'ont pas
Une touffe de jonc verdoyant sous leur pas ;
Le vaneau même a fui la plage désolée ;
Quelqu'alouclte, errant sur la terre pelée,
A peine chante encore, au retour du matin ,
Et sous l'ardent soleil bientôt sa voix s'éteint.
Mais le ciel donne-t-il la pluie au marécage,
Alors tout reverdit ; la joie est au bocage
Où chantent les tarins tant que dure le jour.
Le vaneau s'en revient et gémit alentour
De la hutte du pâtre où bientôt la fumée
Vient repeupler aussi la bruyère embaumée.
Le pâtre sur le seuil regarde ses troupeaux;
Il écoute l'abeille ; et, voyant aux coteaux
Les moissonneurs pousser leur tâche longue et rude,
L'homme s'agenouillant bénit la solitude.
A ta voix , mon ami, tout revint près de moi,
Et les rêves riants et la robuste foi ;
Le passé s'éveilla comme un présent céleste :
Tu fis beaucoup , mon frère, et le ciel fit le reste.
VII.
Donc, quels que soient les jours que te gardent les cieux,
Songe à moi : je te suis un trésor précieux,
Non pour ce que je vaux , je vaux si peu de chose,
Mais tu me consolas ; et mon front se repose
Encor sur ton coeur dans ce doux souvenir;
Et ceci doit toujours charmer ton avenir.
Moi, j'ai recours à toi pour rafraîchir mon àme ;
Toi, tu m'aimes, vois-tu, presqu'ainsi qu'une femme
Aime le faible enfant de son plus tendre amour :
La nuit m'envahissait, tu me donnas le jour.
Tu m'aimes pour cela : Dieu te puisse, mon frère ,
Toi qui me consolas, consoler et distraire!
VIII.
Depuis ce temps, partout mon coeur porte tes traits,
Dans les détours perdus du sentier des forêts,
Sur la pointe des caps où je songe et je prie,
Partout, et surtout près du tombeau de Marie.
Un penser m'est-il doux lorsque j'erre le soir,
Dans la lande et les bois, quand je me vais asseoir
Dans la baie isolée où les pêcheurs attendent
Le flux des flots bruyants ; là, toujours mes voeux tendent
A l'avoir près de moi pour verser dans ton coeur
Tout ce que ce penser a pour moi de douceur.
DEUXIÈME PARTIE.
NAUFRAGE.
L'autre jour, fatigue des langueurs de la terre,
Je pensai que le vent du rocher solitaire
Relèverait mon âme, et que je pourrais bien
Trouver sur la colline un rêve aérien.
Je m'acheminai donc par le sentier sauvage ;
Et d'abord de la mer je quittai le rivage;
Au fossé du chemin l'ajonc était fleuri.
J'avais mis sous mon b.ras un poète chéri :
Je me promène ainsi, c'est ma douce manière :
Je m'assieds à l'abri d'un arbre ou d'une pierre,
Et devant l'Océan qui murmure à mes pieds
Je lis ; ou de mes vers les sons multipliés
Eveillent les échos de la côte déserte ;
Ou bien, comme l'abeille en une lande verte.
— ÔO —
Ils s'en vont picorant sur les ajoncs en fleurs ;
Et j'ai dans leur murmure un miel pour mes douleurs.
Je cheminais rêveur aux abords d'un village;
Un élégant château, caché dans le feuillage,
Apparut à mes yeux; je m'arrêtai devant.
Je regardai le parc, et j'écoutai le vent
Agiter les rosiers de la belle terrasse.
Les lilas tout autour se jouaient avec grâce.
Quelques cygnes flottaient sur le gothique étang.
Au flanc des vieilles tours le Itère tremblotant
Reflétait du soleil la lumière sereine.
Les troupeaux au bercail revenaient de la plaine ;
Tout était vie et joie ; aux fossés du château,
A travers les glaïeuls, errait la poule d'eau.
Et je me dis : Cet homme est heureux sur la terre
Qui peut se retirer-sous ce toit solitaire
Avec les livres saints, les poètes aimés,
Et répandre l'aumône aux chaumes enfumés.
Sommes-nous en été, sa vie est fraîche et pure ;
Pour rêver, pour penser, pour goûter la nature,
Il appelle Virgile, Homère, Bernardin.
Dés le réveil du jour il est dans son jardin;
Et, lorsque du soleil la chaleur est trop forte,
Il lit près de la source et, le soir, à sa porle.
— 31 —
Combien d'hommes, hélas ! enviraient ce destin !
Pour moi, j'en connais mille; et le rêve incertain
De quiconque se livre aux chants de la sirène,
Dont le poète a fait pour son âme une reine,
Va toujours se créant un lieu tel aux déserts;
Quelque manoir gothique entouré d'arbres verts ,
Où, dans l'automne, il puisse, avec mélancolie,
Touler le vieux feuillage et mener sa folie
Au bruit du vent plaintif dans les grands châtaigniers.
Son loisir passe, aux bois, à suivre les ramiers,
A regarder sauter l'écureuil dans les branches ;
A voir couler la source, ou quelques vaches blanches
Errer dans la prairie entre les noirs rameaux ;
A saisir, vers le soir, les rumeurs des hameaux ,
Ou bien encor la voix de la cloche bénie
Qui le dimanche au loin répand son harmonie.
Tandis que tout se mêle à la voix de l'airain,
Bruit des vents et des eaux et chant du pèlerin
Qui s'en va cheminant vers la sainte chapelle,
II goûte un plaisir chaste et qu'en vain rame appelle
Dans les grandes cités où l'on entend partout
Se plaindre tant de coeurs dans un amer dégoût.
De ce chûteau vraiment l'heureux propriétaire
Doit goûter ce bonheur, le plus grand de la terre.
Et j'écoulais ainsi mon chant méditatif;
Tout à coup prés de moi j'entends un son plaintif.
Et je vois l'homme heureux , mailie de ces richesses,
Qui le long de l'étang s'avance avec tristesses.
Il appuyait son bras sur le bras d'un ami.
Il ne me voyait pas ; son pied mal affermi
S'arrêta prés des eaux sous deux cimes fleuries.
Il promena les yeux sur les belles prairies,
Sourit amèrement, et Gt, dans ce discours,
Une longue élégie au déclin de ses jours :
« Mon ami, je m'en vais où s'en vont loutes choses,
« Où s'en iront bientôt ces feuilles et ces roses ,
« Lorsque nous reviendra l'octobre pluvietfx ;
« Je vais mêler mes os aux os de mes aïeux.
« Poussière que je suis, je retombe en poussière;
« Tout ce qui dans mon corps n'eut que vertu grossière
« S'affaisse dans la poudre ; et ce qui fut plus pur
« S'en ira, sais-jc, moi, peut-être en cet azur,
« Et rejoindra ce feu, source de toute vie,
« Selon ce qu'on enseigne en la philosophie.
« Il faudra donc quitter tous ces lieux enchanteurs,
« Et, triste pèlerin, descendre des hauteurs
« D'où mon oeil s'égarait sur le beau paysage,
« Dans la nuit où s'en vont l'imprudent et le sage.
« Mais quelle est celle nuit ? Serait-ce le néant?
« Ou bien me dois-jc aller perdre dans l'océan

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