Alexandra

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Le poème Alexandra est la seule oeuvre conservée de Lycophron de Chalcis, auteur tragique fameux du monde alexandrin (III° s. avant J.C.). L'auteur y rapporte indirectement les prophéties de Cassandre (alias Alexandra) le jour où son frère Pâris part vers la Grèce pour enlever Hélène. Cette oeuvre est considérée depuis l'Antiquité comme "le poème obscur" par excellence. La traduction proposée par Christophe Cusset et Cédric Chauvin s'efforce de transmettre la complexité du texte.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296204898
Nombre de pages : 197
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ALEXANDRA@
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06241-2
EAN: 9782296062412LYCOPHRON
ALEXANDRA
Texte établi, traduit, présenté et annoté par
Cédric Chauvin et Christophe Cusset
L'HarmattanEtudes grecques
Collection dirigée par Renée-Paule Debaisieux
Domaine Grec antique
Christophe CUSSET, Les Bacchantes de Théocrite, éd., trad. Et
commentaires de l'Idylle 26.
Anne LE BRIS, La mort et les conceptions de l'au-delà en
Grèce ancienne à travers les épigran1mes funéraires.AVANT PROPOS
Le présent volume que nous offrons aujourd'hui à deux voix est le fruit
d'un travail ancien de maîtrise que Cédric Chauvin avait, plein d'inconscience,
accepté de mener sous ma direction, sans doute non moins inconsciente, à
l'Université de Toulouse-Le Mirail au cours de l'année universitaire 1999-2000. Ce
travail se révéla en tout cas aussi passionnant et formateur pour le maître que pour
l'élève et en apprit autant à chacun d'eux, tout en leur faisant nouer une complicité
qui ne s'est pas démentie au fil des années. Depuis la soutenance de ce mémoire en
juin 2000, chacun de nous a mené son chemin, mais toujours en revenant aux
méandres obscurs de l'Alexandra. C'est un peu pour nous défaire d'un sort qu'a dû
nous jeter de loin la fille de Priam que nous nous risquons à produire ce volume qui
s'efforce avant tout de faire sentir et apprécier au lecteur non helléniste
d'aujourd'hui l'envoûtement du texte de Lycophron auquel nous avons
complaisamment succombé. Ce projet d'édition est né presque aussitôt après
l'achèvement du mémoire universitaire de Cédric Chauvin, mais il a tardé à voir le
jour, car nous l'avons laissé en sommeil plusieurs fois, sans jamais oser
l'abandonner tout à fait. Un dernier regain de fureur apollinienne nous conduit tous
les deux à le présenter aujourd'hui, alors même que Lycophron semble revenir à la
mode dans le milieu universitaire ambiant comme le laissent penser les traductions
nouvelles et les études en cours.
Dans ce volume, la traduction est due à Cédric Chauvin, avec les conseils,
propositions et corrections de Christophe Cusset qui s'est chargé de l'établissement
du texte grec, de l'index, de la bibliographie et de la première partie de
l'introduction. Cédric Chauvin est l'auteur des deux parties suivantes de Quant aux notes explicatives, elles sont issues d'un travail commun.INTRODUCTIONI - TEXTE ET CONTEXTES
1. Lycophron, auteur de l'Alexandra
Prenons pour commencer la notice de la Souda, inspirée d'Hesychius, sur
Lycophron :
Lycophron : de Chalcis d'Eubée, fils de Sôclès, mais par adoption, de
Lycos de Rhègion. Érudit et auteur tragique. Il est un des sept que l'on
nomme la Pléiade. Ses tragédies sont Éole, Andromède, Alètès, Le Fils
d'Éole, Éléphènor, Héraclès, les Suppliants, Hippolyte, les Cassandriens,
Laios, Les Marathoniens, Nauplios, Œdipe I et II, L'Orphelin, Penthée, les
Descendants de Pélops, les Alliés, Tèlégonos, Chrysippe. Parmi cela,
Nauplios est une nouvelle version. Il écrivit aussi l'œuvre intitulée
Alexandra, le poème obscur.
Lycophron est en effet le nom connu de l'un des poètes majeurs de l'époque
alexandrine, auteur tragique et membre de la Pléiade alexandrine d'auteurs
tragiques dont la composition est variable selon les sources; mais nous n'avons
conservé de sa production dramatique que quelques titres et les fragments trop peu
nombreux d'un drame satyrique. L'érudition de Lycophron consista surtout à
recueillir, classer et sans doute éditer le texte des auteurs comiques classiques.
C'est en tout cas l'~uvre scientifique qu'il a menée à la Bibliothèque du Musée
d'Alexandrie: il avait même composé dans ce cadre un ouvrage aujourd'hui perdu
Sur la comédie ancienne. Les témoignages anciens le situent ainsi au Ille siècle
avant J.-C. et en font un contemporain de Callimaque, Théocrite ou encore
d'Alexandre d'Étolie. Or c'est à ce même Lycophron qu'on attribue en général,
comme le fait ici la notice de la Souda, la paternité du poème obscur intitulé
Alexandra. Cependant, cette attribution n'est pas sans poser de nombreux
problèmes liés au contenu même du poème.
La première énigme de l'Alexandra tient donc à l'identité de son auteur et à
ses attaches idéologiques. Selon la Souda, l'auteur de l'Alexandra serait bien ce
Lycophron de Chalcis, fils de Sôclès et fils adoptif de l'historien de Grande Grèce
Lycos de Rhègion. Ce Lycophron aurait fait partie des poètes-grammairiens de la
Bibliothèque d'Alexandrie, où il était actif sous Ptolémée II Philadelphe. Ce
témoignage ne va pas sans poser plusieurs problèmes: la question de la datation de
l'Alexandra fut soulevée par les commentateurs anciens, avant de nourrir les débats
des historiens et des philologues au cours des XIXe et XXe siècles. Une première
difficulté est liée au fait que les vers 1226 à 1235 semblent annoncer la conquête
romaine et le pouvoir dont jouira l'Urbs. À supposer que Lycophron ait
effectivement travaillé à la cour de Ptolémée II Philadelphe, il faut bien sûr tenter
d'expliquer cet éloge de Rome et cet intérêt pour l'émergence de la puissance
romaine. Si certains commentateurs tentent, après Wilamowitz-Mœllendorff,
Momigliano, Holzinger et Ciaceri, de concilier l'ensemble des données dont nous
disposons et soulignent l'intérêt précoce que les Ptolémées semblent avoir porté à
Ill'Occident et à l'histoire italienne, d'autres préfèrent descendre la datation du poème
(ou de certains p-assages) au lIe siècle avant J.C. Certains commentateurs
considèrent, avec Scheer, Braccesi et Stephanie West, que les passages relatifs à la
conquête romaine sont des interpolations postérieures au Ille siècle, tandis que
d'autres (Valeria Lanzara Gigante et Domenico Musti notamment) estiment, après
Niebuhr, Beloch, Ziegler, Lévêque et Andreae, que l'auteur de l'Alexandra vécut au
lIe siècle avant notre ère et qu'il fut confondu, dès l'Antiquité, avec son homonyme
du Ille siècle, qui composait des tragédies à la cour de Ptolémée Philadelphe.
Dans une édition parue en 2005, Gérard Lambin propose une nouvelle
hypothèse qui emprunte un peu aux précédentes et réinterprète d'une
manière les données de l'article de la Souda: d'après lui, le nom de Lycophron
aurait été porté par deux auteurs du Ille siècle. Il propose ainsi de distinguer
Lycophron de Chalcis, le tragique de la cour de Ptolémée II, de l'auteur de
l'Alexandra qui aurait vécu en Grande Grèce et aurait de ce fait été un témoin
privilégié de l'ascension de la puissance romaine. L'hypothèse de G. Lambin prend
appui sur le fait que la notice de la Souda ne se contente pas de nommer le père de
Lycophron (Sôclès), mais l'affuble aussi d'un « père adoptif» qui ne serait autre
que l'historien Lycos de Rhègion. G. Lambin estime que Sôclès est en réalité le
père de Lycophron de Chalcis, tandis que Lycos serait le vrai père de l'auteur de
l'Alexandra qu'il faudrait identifier avec un Lycophron de Rhègion qui aurait été
confondu dès l'Antiquité avec le membre prestigieux de la Pléiade. Cette hypothèse
permet de maintenir le texte dans son intégrité et d'expliquer l'intérêt porté à la
puissance romaine sans problème d'anachronisme. Mais elle offre la difficulté
majeure d'inventer un auteur jusque-là inconnu par la tradition.
2. La forme de l'Alexandra
L'Alexandra est un texte qui rebute et dérange: on l'a déjà beaucoup dit. Il
a été qualifié dès l'Antiquité de poème obscur, Tà UKOTEl vàv TrOt T}J.1Œ, selon
l'article AUKOcJ>pWV de la Souda cité plus haut. Le texte lui-même s'affiche comme
un texte difficile à comprendre: c'est ce qui est dit dans ce qu'on appelle souvent le
prologue et qui présente la suite comme un « indicible cri disparate» (5), une
parole inspirée que, « mâcheuse de laurier, elle phoïbassait du fond de sa gorge»
(6), « de la Sphinge noirâtre imitant la voix» (7) ; il s'agit de paroles « obliques»
(14), « abstrus(es)) (10).
Mais le brouillage principal est peut-être surtout d'ordre générique. Ce
poème est en effet composé de 1474 trimètres iambiques proches de la perfection,
qui sont tous des dodécasyllabes: on n'y rencontre point de substitutions, comme
se plaît à le souligner A. Dain dans sont Traité de métrique grecque 1. Mais
l'Alexandra, malgré sa perfection métrique, pose un problème générique: l'usage
du -trimètre iambique nous invite en effet à regarder du côté de la poésie
dramatique et de la tragédie en particulier; mais le caractère monologique du
discours du serviteur, adressé à un Priam qui n'a une présence que toute théorique
puisque ni il ne pose de questions, ni il ne fait de réponse, oblige à ne pas
1
Paris, 1965 : 72.
12considérer le poème comme dramatique; en effet l'action liée à la représentation
ici est nulle; tout n!est que récit dans ce poème qui du coup relève de l'épopée par
son contenu et notamment par l'insertion d'une Odyssée en miniature en son centre.
C'est donc une forme purement expérimentale que propose ici Lycophron,
hybride si l'on veut, qui emprunte à la fois à la tragédie et à l'épopée, mais aussi à
l'hymne, au discours oraculaire, à l'art du griphos etc. C'est une forme ouverte
susceptib le d'absorber tout discours, tout contenu, tout type de registre lexical.
3. Alexandra alias Cassandre
Cassandre, ici nommée Alexandra par le serviteur (30), est la fille de Priam
et d'Hécube et a pour frère jumeau Hélénos ; elle est aussi la sœur d'Hector, Pâris,
Troïlos, Laodicè et Polyxène. Elle est douée du don de prophétie qu'elle détient
selon les versions soit depuis sa naissance, soit depuis ses aventures amoureuses
avec Apollon lui-même. Lycophron s'inscrit dans cette seconde lignée qui lui
permet de rappeler qu'Apollon, pour punir Cassandre de s'être dérobée à lui, ne lui
a pas permis d'avoir le don de persuasion.
L'Alexandra de Lycophron est un des rares textes de la littérature mondiale
qui donne une image « complète» du personnage de Cassandre, en évoquant sur
l'axe du temps que déroule la prophétie .aussi bien ses amours contrariées avec
Apollon, son enlèvement par Ajax de Locres, que sa captivité fatale auprès
d'Agamemnon. La fille de Priam, en dépit de son rôle souvent secondaire dans les
intrigues ou les récits, est une figure complexe, constituée de facettes multiples et
contradictoires qui trahissent sinon le manque de cohésion du personnage, du
moins la grande difficulté qu'il y a à l'enfermer dans un rôle unique et un statut
réducteur. Comme nous y autorise ici Lycophron du fait de sa recherche de
l'exhaustivité, il convient de faire une ébauche rapide de cette figure multiple.
L'une des plus anciennes et plus constantes caractéristiques de Cassandre
est sans doute son insigne beauté. Comme le célèbre déjà Homère dans l'Ilïade,
Cassandre est «la plus belle fille de Priam» (TIpLCIJlOlO eV')'aTpwv EL8oS'
àp(aTllV, Kaaaav8pllv2). C'est sans doute cette beauté même qui lui vaut, à la fin
de l'épopée, d'être comparée à Aphrodite: cette image fugitive3 place en même
temps la jeune fille en étroite relation avec le divin. Mais le plus souvent ce n'est
pas avec Aphrodite qu'elle entretient des rapports privilégiés - même si la
comparaison suggère ici l'attraction érotique suscitée par la jeune fille -, c'est
avec son frère Apollon.
Car, le pouvoir de séduction de Cassandre est assez fort pour séduire le fils
de Zeus. Pourtant, Cassandre cherche si peu à jouer de ses atouts physiques qu'elle
n'a de cesse de préserver sa virginité et Apollon lui-même en fait les frais d'une
certaine manière. Toutefois les rapports à Apollon sont complexes car, si
Cassandre parvient à conserver sa virginité face aux avances divines, elle n'en
devient pas moins possédée par le dieu; elle appartient à Apollon, tout en restant
vierge et c'est parce qu'elle reste vierge qu'elle peut appartenir à Apollon. Cette
2 lliade, XIII, 365-366.
,
3 Acppo8[lliade, XXIV, 699 : Kaaaav8pll, LKÉÀllxpvai] Tf1.
13obstination à garder sa virginité fait d'elle une sorte d'Athéna, comme en atteste un
fragment d'Ibycos dans lequel Cassandre, telle Athéna, reçoit le qualificatif de
yX-avKGnTLS'4. C'est encore cette virginité radicale qui fait d'elle une figure
inquiétante et dérangeante : elle semble en effet réunir en elle des données
contradictoires car sa proclamation à rester vierge côtoie le viol qu'elle doit subir
de la part d'Ajax le Locrien5, ainsi que les suspicions de Clytemnestre qui voit en
elle une concubine. d'Agamemnon et une rivale dangereuse. La vierge barbare
semble inspirer de puissants et violents désirs chez ses partenaires masculins qui
succombent à la fascination de cet Autre féminin peu ordinaire, mais sans y trouver
nécessairement de quoi assouvir leur désir.
Cette même contradiction du personnage se retrouve dans sa caractéristique
conjointe de prophétesse. Comme telle, elle apparaît en effet à la fois totalement
assujettie au pouvoir d'Apollon, tout en se présentant comme une prophétesse
lucide. Dans l'Iliade par exemple, Cassandre est la première à voir le retour du
corps d'Hector: de cette vision prioritaire qui lui vaut d'être crue par toute la cité
troyenne6, Cassandre évolue vers une vision de type prophétique qu'Homère ne
semb le pas encore connaître. Car Cassandre ne voit pas seulement les choses qui
sont ou les événements qui adviennent, mais elle en distingue l'être même,
l'essence profonde. Cette connaissance profonde lui donne un rapport au temps
particulier et, en rapprochant passé et présent avec une lucidité toute scialytique,
7. C'est Pindare qui est notreelle en retire une connaissance éclairante de l'avenir
premier témoin de ces capacités de vision extralucide et divinatoire en la qualifiant
de J.1âVTLS'8, mais c'est sans doute Eschyle qui les met le plus en lumière dans
l'Agamemnon: après le silence prolongé qui suit son entrée en scène9, Cassandre
prend enfin la parole et le premier mot qu'elle prononce est le nom d'Apollon 10.Le
Chœur souligne d'ailleurs son aptitude à prophétiser qui se porte particulièrement
sur le malheur:
Tu délires, jouet d'un dieu, pour chanter ainsi sur toi-même un chant si
peu enchanteur! Tel le rossignol fauve, jamais las d'appeler: «Itys !
4 « Aux yeux éclatants », cf. Ibycos, fr. 276 Page. Pour Athéna, voir Iliade, I, 206 etc.
5 Ce viol d'Ajax qui n'apparaît pas dans l'épopée homérique n'est peut-être pas un élément fondateur du
mythe; mais il est souvent abordé dans les représentations picturales, qui s'inspirent peut-être de textes
perdus comme l'Iliou persis. Chez Lycophron, ce motif est important et plusieurs fois évoqué, comme il
l'était déjà dans un poème d'Alcée (fr. 298, 16-25 Voigt). S'il n'innove pas, le poète alexandrin redonne
peut-être une nouvelle place à ce viol dans la construction du personnage de Cassandre.
6 Iliade, XXIV, 695-709.
7 Voir Goudot (ed.) 1999 : 21-22.
8 « Devin », cf. Pindare, Pythique XI, 33. Voir Neblung 1997: 12-13.
9 L'entrée en scène a lieu au vers 1035 à l'invitation pressante de Clytemnestre. Cassandre s'obstine un
long moment à ne pas répondre en dépit des injonctions de Clytemnestre et du Chœur (voir les vers
1047, 1053, 1055sqq).
10 Le dieu est invoqué deux fois au vers 1073, puis de nouveau aux vers 1077, 1080, 1085.
14Itys ! » gémit, hélas! en son cœur douloureux, sur une vie trop riche de
douleurs Il.
Tel est bien le destin de Cassandre: elle est l'instrument passif de la voix
divine qu'elle transmet dans une intarissable logorrhée qu'elle ne maîtrise pas et
annonce en toute vérité le destin de chacun, mais elle se retrouve seule à croire à ce
qu'elle dit. Là encore elle est dans une position toute différente des autres qu'elle
informe sans convaincre, tandis qu'elle comprend de manière trop claire son propre
destin. Cet écart de clairvoyance fait d'elle une véritable héroïne tragique qui ne
peut éviter le destin qu'elle sait inéluctable.
Son altérité radicale se mesure aussi à la manière dont elle est régulièrement
perçue par autrui: comme une follel2. Sa parole de vérité n'est pas prise pour telle,
parce qu'elle dérange. Du coup sa prophétie, qui est pourtant toute raison, est
interprétée comme une parole folle et délirante. Tout le monde traite Cassandre de
folle, qu'il s'agisse de Clytemnestre dans l'Agamemnon d'Eschylel3 ou de sa mère
Hécube chez Euripidel4. Elle-même se présente parfois comme une bacchante
délirante et extatique si bien que sa prophétie semble relever d'une double
inspiration à la fois apollinienne et dionysiaque qui la rend encore plus inquiétante.
4. La composition du poème
Il est bon, avant de se lancer dans la lecture de la logorrhée divinatoire de
Cassandre, d'avoir une vue d'ensemble de ces prophéties pour bien comprendre
comment s'articulent entre elles les parties de ce discours qui mettent en relation le
passé mythologique des Troyens et le présent historique du poète (donné bien sûr
dans le texte comme un futur).
« Ouverture» du serviteu r (1-30)
Le serviteur dit à Priam qu'il va lui révéler les prophéties de Cassandre qu'il a
épiée, selon le vœu du roi, durant sa réclusion forcée au moment du départ de son
frère Pâris qui va chercher Hélène en Grèce.
Début de la prophétie rapportée de Cassandre:
De l'incendie de Troie à la naissance de Rome (31-1282)
. La première conséquence de l'expédition de Pâris sera la prise de Troie et son
incendie par les Achéens après la première destruction déjà infligée par Héraclès
(31-249).
Il Eschyle, Agamemnon, 1140-1145 (traduction de P. Mazon).
12 Un autre aspect de cette altérité est son statut de barbare dont on pense qu'elle ne comprend pas le
grec: cf. Eschyle, Agamemnon, 1060-1063.
13 Eschyle, Agamemnon, 1064.
14 Euripide, Troyennes, 169, 172, 307.
15Cassandre annonce ses propres tourments à venir lorsqu'elle verra périr Hector,
Troïlos, ses sœurs, Hécube et Priam, et qu'elle sera enlevée par Ajax (250-360).
. Mais en contrepartie de toute cette douleur, de nombreux Achéens ne rentreront
pas chez eux:
la mort d'Ajax est annoncée la première, suivie par celles de
Phœnix, de Calchas, d'Idoménée, de Sthénélos, de Mopsos et
d'Amphilochos (361-446).
d'autres subiront de longues errances qui les conduiront dans des
pays étrangers où il s'établiront. C'est le cas à Chypre de cinq héros:
Teucros, Agapènor, Acamas, Céphée et Praxandre (447-591). Diomède,
lui, s'installera en Italie (592-632), tandis que des Béotiens iront
s'établir dans les Baléares (633-647).
Parmi ces Grecs, le destin d'Ulysse sera particulièrement
éprouvant. Il fait l'objet d'une Odyssée en miniature au centre du
poème, dans laquelle sont repris tous les épisodes homériques des
malheurs odysséens (648-818).
D'autres encore connaîtront un sort funeste: Ménélas, Gouneus,
Prothoos, Eurypylos, Philoctète, Épéios, Nérée, Thoas, Elpénor,
Podaleiros et d'autres Grecs anonymes (819-1089)
. D'autres Achéens rentreront bien chez eux, mais pour leur malheur: Agamemnon
sera tué par Clytemnestre; les Locriens expieront le crime initial d'Ajax; en Crète,
toute la maison d'Idoménée périra (1090-1225).
.En revanche, Énée viendra en Italie et ses descendants assureront la gloire ultime
des Troyens (1226-1282).
Fin de la pr~phétie rapportée de Cassandre:
D'lô à Alexandre: les relations entre l'Europe et l'Asie (1283-1460)
. Cassandre passe alors brusquement aux causes de l'inimitié entre l'Asie et
l'Europe. Elle passe en revue une série d'entreprises malheureuses: les
enlèvements d'Iô et d'Europe, les expéditions des Argonautes et de Thésée, les
guerres de Laomédon, la première destruction de Troie par Héraclès, jusqu'à
l'expédition ultime de Pâris qui cherchera en vain à enlever Hélène. La guerre que
mèneront les Achéens contre Troie sous la houlette d'Agamemnon aura des suites
dans l'histoire, notamment avec Xerxès et Alexandre (1283-1450). Mais Cassandre revient au présent et à la lucidité en constatant la vanité de ses
prophéties qui ne seront pas crues.
« Clôture» du serviteur (1461-1474)
Concluant son rapport circonstancié, le serviteur formule un vœu de salut pour son
pays.
16II - LA TRAGEDIE DE LA REFERENCEl
De mémoire, elles chantent en l'honneur des hommes et des femmes
Du passé, et elles réjouissent les races des mortels.
De tous les hommes elles savent imiter
Les voix et les dialectes; chacun croirait parler lui-même,
Tant leur chant est ajusté avec beauté2.
De quoi nous parlent, dans l'HYlnne homérique à Apollon, ces jeunes
chanteuses de Délos qui, pour avoir prié leur dieu, peuvent dire de mémoire les
faits des hommes et des femmes du passé dans une langue universelle? D'abord de
leur propre évanescence, puisque leur talent mimétique est tel que celui qui les
écoute oublie leur existence et croit parler à leur place; d'une limpidité possible de
la parole, ensuite, puisque tous sans exception comprennent la leur; de l'infmie
pluralité des voix possibles encore, du statut incertain de celle qui les ajuste toutes
entre elles; et d'une mémoire totale apte à convoquer tous les savoirs du passé.
Qu'il évoque pour nous les idées d'une langue anté-babélienne si <J>wvâS" signifie
« langues », ou d'un collage de citations si <J>WVŒS" signifie« voix », qu'il présente
ou non une réflexion du poète homérisant sur son propre art, ce passage nous dit ce
que peut être une parole inspirée par Apollon: une parole limpide où la précarité
de l'identité singulière serait justifiée par le surgissement contrôlé, en son propre
sein, des paroles d'autrui, dans leurs langues singulières, mais aussi avec leur
savoir du passé.
La parole apollinienne dont il sera question ici, celle de l'Alexandra de
Lycophron, se révèlera bien moins rassurante, quoiqu'elle partage nombre de traits
avec celle des jeunes filles de Délos: entre autres le rêve, grec peut-être,
alexandrin à coup sûr, d'une voix qui les rassemblerait toutes. Lus à rebours sous
l'éclairage de la poésie alexandrine, à contresens uniquement si l'on refuse la
possibilité du contretemps, ces vers peuvent figurer l'achèvement idéal d'une
poétique intertextuelle.
Les textes poétiques alexandrins semb lent en l'occurrence avoir été
construits à l'image de la grande Bibliothèque où les auteurs, qui étaient aussi des
érudits, ont critiqué, classé, fragmenté et à la fois totalisé les textes reçus du passé.
Christophe Cusset, dans La Muse dans la Bibliothèque, a analysé les modalités de
l'écriture intertextuelle chez plusieurs de ces poètes: selon lui
1
Ce texte est la version développée d'une communication présentée à la session de linguistique et
littérature d'Aussois en août 2006.
2
MV1lcra~Eval dv8pwv TE lTaÀalWV i)8È yuvalKwv
V~VOV dEL8oucrlV, 8ÉÀyoucrl 8È cpûÀ' dv8pWlTwv.
TIaVTwv dv8pwlTWV cpwvàS' KaL ~a~~aÀlacrTùv8'
~l~Elcr8' 'lcracrlv' cpaLll 8È KEV aÙToS' ËKacrToS'
cp8ÉYYEcr8" OVTW crcpLVKaÀT1cruvapllPEV dOL8i}.
Hymne homérique à Apollon Délien, 160-164.
17la référence constante aux grandes œuvres du passé ne permet pas
seulement d'assurer une continuité entre l'ancien et le nouveau. Il s'agit
en même temps d'un retour réflexif sur soi qui donne sa force à la notion
de littérature3.
Pour synthétiser, le champ littéraire constitué par les textes reçus du passé permet
de défmir un canon, qui devient le bien propre des poètes alexandrins et leur est
disponible; lorsque s'amuit la voix du poète dans la cité, ils écrivent pour des
pairs possédant les mêmes références culturelles qu'eux; le poème, clos sur
luimême du fait de sa fréquente autoréflexivité, mais ouvert à tous les champs du
savoir qui s'y trouvent sollicités, engage une nouvelle sorte de lisibilité, qui dépend
fondamentalement de l'identification par le lecteur de l'intertexte lui-même. En
somme, il semblerait que les Alexandrins aient étendu et systématisé ce qui était
aux fondements de la poésie de leurs prédécesseurs: Sophie Rabau indique que
selon Gregory Nagy, « la mimèsis est [pour les Anciens] imitation du poète qui a
4déjà configuré le monde ». Attitude fondamentalement nominaliste selon laquelle
pour le poète, alexandrin a fortiori, le réel ne pourrait entrer dans le poème qu'en
tant qu'il aurait déjà été dit par un autre poète.
De quelle manière l'Alexandra de Lycophron est-elle alors alexandrine?
Nous essaierons de voir comment le seul poème qui nous reste de celui qui fut sans
doute le conservateur des comédies à la Bibliothèque à l'époque de Ptolémée5
apparaît par une multiplication des sources et des relais du savoir de
sonénonciatrice, Cassandre alias Alexandra - comme la mise en scène d'une réflexion
peut-être inquiète sur les pratiques poétiques intertextuelles de son temps: leur
légitimation est en effet constamment accompagnée de leur ébranlement.
1. Le travail de la référence chez Lycophron
Ce qu'on peut dire d'abord du poème, c'est qu'il s'agit d'un long
monologue de la taille d'une tragédie, composé de main de maître en trimètres
iambiques à peu près sans substitution. Un serviteur de Priam y parle devant son
maître et à l'instigation, informu lée dans le poème, de ce dernier: car le serviteur a
la charge de garder la tour où Cassandre a été enfermée par son père, de retenir ses
divagations et de les lui rapporter - ce que le serviteur fait, d'une seule traite.
L'obscurité de ce UKOTElVàv 1TOLllfJ-a, de ce « poème obscur », est
traditionnellement interprétée comme l'imitation de ce que serait selon un
Alexandrin une « véritable parole prophétique ». Or, « l'Alexandra peut être
présentée comme une extension des prophéties de la fille de Priam dans
6
l'Agamemnon» : on aurait ici affaire à un premier « carmen sibyllin transposé en
poésie» par Eschyle (à supposer que ce dernier n'imite pas déjà un autre modèle
inconnu de nous), puis ré-exp loité de manière systématique par Lycophron ; il ne
s'agirait alors point de l'invention d'une forme de parole prophétique originale
3
Cusset 1999 : 370.
4
*Rabau 2002 : 31. L'astérisque renvoie à la bibliographie complémentaire en fin d'introduction.
5
À condition de retenir l'identification de notre Lycophron à Lycophron de Chalcis. Sur ces questions,
voir supra p. 11-12.
6
Cusset 2002-2003 : 142
18définie par Lycophron lui-même, ni encore moins de l'imitation de ce que serait
réellement la parole de Cassandre, ou au moins celle d'une prophétesse inspirée
comme la Sibylle. Ce qui fonde l'hypothèse de Christophe Cusset, c'est la
systématisation par Lycophron du « brouillage de la distinction entre les espèces,
de la généralisation de l'application de la métaphore, de l'instabilité de la
métaphore et de sa polysémie possible [qui chez Eschyle] empêchent la clarté du
discours7 ». On le voit donc au moins pour l'instant au niveau du fonctionnement
général de la parole de Cassandre, si Eschyle en est bien le modèle: le travail de
Lycophron met en œuvre l'hypothèse de Gregory Nagy, et constitue déjà, ne
seraitce que dans cette mesure, un travail intertextuel. En tant que tel, il ne dépare pas
dans le champ poétique alexandrin. Mais le travail sur les textes du passé se
limitet-il à cet emprunt à Eschyle d'une forme possible du discours prophétique? Sans
doute pas, car le texte de Lycophron et la matière même de ce que profère
Cassandre se donnent comme un véritab le tissu de savoirs textuels hérités du passé.
Nous parlons de « savoirs textuels hérités» en général, car le travail de
Lycophron engage un champ plus vaste que celui de la seule intertextualité
littéraire. La référence dans l'Alexandra peut en effet être d'ordre proprement
littéraire, mythologique ou religieux, historique, géographique, ethnologique, ou
encore linguistique... Lycophron sollicite tous les domaines du savoir, ce qui
implique en retour son homogénéité, sans que soit accordé de privilège aux seuls
discours poétiques. On pourrait parler d'inter-discursivité, si depuis Marc Angenot8
le terme n'était pas connoté du côté de la sociologie de la littérature. Nous nous
cantonnerons donc aux termes d'intertextualité au sens large (coprésence et
hypertextualité, textes littéraires ou non) et de référence9 (convocation et
exploitation d'un savoir d' origine textuelle).
Les vers 273-279 sont exemplaires de cette pratique de la référence:
Dans le cratère de Bacchos il plongera, pleuré
Par les nymphes qui aiment l'eau claire du Béphyre
Et la guette leïbèthrienne qui surplombe Pimpléïa,
qui, appréhendant le sort,Lui le marchand de cadavre
Supportera d'endosser une tunique femelle sur son corps
En touchant les résonances d'une navette devant un métier,
Et le dernier sur la terre des ennemis de poser le pied.
Les vers précédents réécrivaient le passage du chant XXIV de l'Iliade qui décrit les
négociations d'Achille (le « marchand de cadavre») et de Priam autour du corps
d'Hector: « il », au vers 273, renvoie donc à Achille, et notre passage à ses propres
funérailles. Le « cratère» est une urne funéraire donnée par Héphaïstos à
Dionysos, appelé ici Bacchos (Od., XXIV, 71-79), puis à Thétis par celui-ci (Il.,
VI, 130-140) et enfin à Achille. Cette première référence est mythologique, et sa
source, pour Lycophron, est peut-être directement Homère: l'urne funéraire dont il
7
Cusset 2002-2003 : ibid.
8
*Rabau 2002 : 73.
9
Nous élargissons alors le sens du mot « référence» chez Antoine Compagnon qui ne l'emploie que
lorsque « un texte renvoie à un autre mais sans le citer explicitement, [et qu'] il donne en revanche
l'origine de ce renvoi» (*Rabau 2002 : 18).
19est question n'est en tout cas, du moins pour nous, précisément identifiable que par
le recours croisé à deux passages des deux poèmes homériques. Suit une allusion
aux pleurs des Muses sur la mort d'Achille: la source est à nouveau l'Odyssée
(XXIV, 60-61), mais les Muses ne sont évoquées que par le recours à la périphrase
des vers 274-275, à savoir comme des nymphes macédoniennes, car le Béphyre est
un fleuve qui s'écoule de l'Olympe, tandis que Leibèthres et Pimpléïa sont deux
localités montagneuses proches de l'Olympe. On trouve ces informations chez
Callimaque (Hymne IV, 7), mais on peut supposer une source commune aux deux
poètes, par exemple un géographe. La suite rappelle deux événements de la vie
d'Achille qui veulent montrer sa pleutrerie: à cause d'un oracle qui prédisait la
mort de son fils à Troie, Thétis cacha Achille à la cour de Lycomède, à Scyros, le
déguisant en jeune fille pour qu'il ne parte pas faire la guerre - mais Ulysse l'y
découvrit. On lit une autre version de ce récit chez Apollodore (III, 13, 8). Enfm, le
vers 279 fait allusion à un oracle qui prédisait la mort au premier Grec qui
toucherait le sol troyen: ce fut bien le sort de Protésilas (dont il sera question au
vers 530), alors qu'Achille débarqua, lui, le dernier. On le voit, références
mythologiques, poétiques et géographiques sont bien ici mêlées par l'écriture
érudite de Lycophron.
C'était donc en quelque sorte inscrire l'Alexandra de Lycophron dans la
norme alexandrine que de
lui reconnaître comme seul intérêt de nous fournir une mine inépuisable
de précisions érudites sur maints cultes et légendes.
C'était ainsi, selon Pierre Lévêque (1955 : 55), que la considérait la tradition,
philo logique en particulier, qui ne cherchait pas à définir une véritable singularité
ni même un jeu avec la norme. Or chaque pratique de la référence, chaque travail
intertextuel a sa spécificité, et nous allons essayer de préciser comment fonctionne
l'Alexandra à cet égard.
2. La figuration métatextuelle du travail de la référence dans l'Alexandra
Lycophron se contente-t-il d'appliquer la norme alexandrine d'une poésie de
la référence, ou réfléchit-il au sein même de son texte sur cette pratique? Le regard
critique, car sélectif, sur les textes hérités, regard distancié qui fonde la réécriture,
n'implique-t-il par contrecoup chez le poète une plus grande réflexion sur sa propre
pratique, réflexion qui pourra alors même prendre forme dans la matière de
œuvre intertextuelle ? On voit d'abord aisément combien la voix d'Alexandra estl'
peu fondée en autorité: la locutrice n'est pas nommée par son nom véritable; les
nombreux rapprochements possibles entre elle et le serviteur, qui n'a pas de
caractère propre, la contaminent de son anonymat et de son statut de pure instance
de transmission:
20Alexandra n'est que parole proférée et son évanescence physique ne peut
pas être signifiée de façon plus sensible que par le recours au discours
10.rapporté
On peut alors, à ce stade au moins, dire que dans le cadre d'une écriture de la
référence, les voix du poème fonctionnent essentiellement comme les relais d'un
savoir reçu et voué à être transmis.
Lycophron aurait-il trouvé dans la figure de Cassandre, qui ne fait que
vocaliser une parole plus haute, l'analogon partiel de son propre travail poétique?
En d'autres termes, il serait sans doute de peu d'utilité d'étudier hors contexte le
travail intertextuel de Lycophron : car ce travail n'a véritablement de sens que dans
le cadre précis d'une mise en scène de la parole de Cassandre, dont il faut donc
étudier précisément la caractérisation. On a souvent commenté le prologue que dit
le serviteur avant sa répétition des propos d'Alexandra, en y lisant une
caractérisation à valeur métatextuelle de la parole de cette dernière, voire de la
poétique de Lycophron : les critiques y identifient en général une réflexion autour
de l'obscurité prophétique. Nous y reviendrons à notre tour, dans le cadre de notre
questionnement sur la pratique de la référence.
Dès le début de son poème, Lycophron se démontre maître en ambiguïté.
Les vers 3-4, en effet, engagent la compréhension de œuvre entière:l'
où yap ~GUXO~ KOp~
EÀUGE XPT}Gf.HJJV, w~ TTPLV, at6Àov GTOJ.1a.
Ces deux vers sont d'emblée lisibles de plusieurs façons. Selon la lecture
traditionnelle et la plus prudente, la « bouche» (GTOJ.1a) est celle de la jeune fille,
EÀUGE (<<libéra») a pour complément d'objet second XPT}GJ.1WV (<<oracles») et la
négation où porte sur i1GUXO~ (<< tranquille») : on peut alors traduire « car ta fille
ne resta pas tranquille quand elle libéra des oracles, comme jadis, sa bouche
changeante ». Cela revient à dire, soit qu'Alexandra fut en d'autres occasions
capable de prophétiser calmement, soit que comme à chaque fois elle se comporte
de manière pour le moins agitée - la forme torturée du poème est en tout cas
annoncée. Selon une autre lecture, où porte sur EÀUGEet la « bouche» n'est pas
celle d'Alexandra mais celle des « oracles» - ainsi, Gérard Lambin traduit « c'est
que la demoiselle n'a pas, tranquille, libéré comme avant la bouche changeante des
oracles}). Cette proposition est radicalement différente, car elle comprend
qu'Alexandra fait autre chose que prophétiser comme « on » l'a fait jusqu'à elle;
selon le critiquell, « il paraît impossible d'expliquer l'obscurité du poème par son
caractère oraculaire », car il s'agirait plutôt d'une « poétique de la parole»
singulière et déjà moderne. Maintenir ici l'ambiguïté permettrait au moins de
montrer que Lycophron laisse dès l'ouverture du poème le statut de la parole
d'Alexandra en position d'indétermination, et nous engage donc à essayer
d'identifier la source de son savoir: on a généralement tendance à considérer
qu'Apollon constitue à lui seul cette source du savoir prophétique de Cassandre,
10
Cusset 2002-2003 : 153.
Il
Lambin 2005 : 216.
21

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