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à mon père
Remerciements
Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à ma filleAlbertine Trichonpour sa présence, ses conseils et son aide effective.
Je remercie aussi très chaleureusement mes amis Jacques Jouet,Luce Rudent,Françoise Badou ainsi que ma filleAriane Trichon.
Dessins : ALBERTINE TRICHON
La poésie de Kiki Dimoula
La poésie de Kiki Dimoula a créé une révolution dans l’histoire de la littérature hellénique. Coupée des grands courants lyriques dont Odysseus Elytis (prix Nobel 1979) est le plus célèbre exemple, étrangère à la mystérieuse simplicité de Georges Seferis (prix Nobel 1963), au prosaïsme de Ritsos, mais aussi au sacro-saint symbolisme kavafien pratiqué largement en Grèce, elle paraît isolée, sans précédent. On peut aussi imaginer qu’elle n’aura pas d’épigones. Comme tout véritable styliste, elle ne fera pas école. Ses images inattendues, son vocabulaire truffé de néologismes, ses fantaisies syntaxiques, ses tournures extravagantes, ne pourraient être imités par les poètes autrement qu’en faisant dans le meilleur des cas, du Dimoula.
Dire qu’elle n’a pas de précédent dans un passé de poésie aussi riche que celui de la Grèce semble peut-être excessif. Ce n’est pourtant pas une exagération. Dimoula reste absolument unique dans les lettres grecques et ceci, curieusement, sans marquer de rupture. On peut même prétendre qu’aucune poésie n’a si amplement, si consciemment, embrassé la diachronie linguistique et expressive de la création littéraire grecque depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. De sorte que, lors d’une première approche, un Grec moyennement cultivé n’est ici confronté à aucune sorte d’exotisme. En parcourant ses vers, tout lui paraît familier, proche, il s’y sent chez lui. C’est d’ailleurs là une des raisons pour lesquelles Dimoula est si populaire dans son pays. Pourtant, là où l’on est immergé dans l’élément grec, là où l’on baigne dans sa propre culture, s’élève l’architecture élaborée d’une pensée
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imprévisible, les éclats concrets d’une sensibilité d’écorchée vive, exprimés dans des associations d’images insolites qui amènent le lecteur dans une véritable « terra incognita ».
Il arrive donc que cette pensée poétique, travaillée jusqu’à ce qu’elle devienne une dentelle fine, une structure serrée, un enchevêtrement conceptuel dense, parvient à ne plus appartenir exclusivement à un univers culturel particulier. Sa vibration émotionnelle, sa mélancolie profonde, ses sarcasmes imprévisibles dépassent de beaucoup les contraintes liées à la langue et à la culture du pays, jouissant ainsi d’une autonomie absolue, d’une résonance universelle. La voix du poète devient une parole profondément humaine, errant par le monde, une richesse intense à la portée de tout le monde. Elle peut aussi atteindre n’importe quel lecteur grâce à son attachement aux choses et aux événements les plus ordinaires de la vie. Malgré sa construction souvent labyrinthique et l’enchevêtrement des idées tissées de manière inattendue, son vocabulaire audacieux qui jongle entre l’ancien, le châtié et l’argotique, elle reste incroyablement proche de l’ordinaire et même parfois du trivial. Quelques mots de la rue semés dans son tissu précieux, une vieille formule toute faite à la portée des plus humbles, une citation des Evangiles ou d’un cantique religieux archi-connus et psalmodiés par les vieilles femmes à l’église, servent de clés pour briser l’hermétisme de ses structures et profiter de ses audacieuses associations et envolées imaginatives. Ainsi le lecteur de tout bord, débarrassé de ses préjugés concernant le « poétique » et autres considérations élitistes, seul, nu et poreux, absorbe ses effets divers, s’abandonne à son ironie voluptueuse, se l’approprie, fait corps avec elle.
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Il est évident que toutes les trouvailles de Kiki Dimoula en langue grecque posent problème au traducteur. L’utilisation habile des phrases toutes faites, les proverbes manipulés, les jeux de mots, les libertés étonnantes prises avec la grammaire et la syntaxe n’ont pas toujours un équivalent satisfaisant dans l’expression étrangère. Il y a pourtant dans cette poésie une force entraînante, une émotion sourde, capables de violer l’autre langue, il y a des idées dont les vibrations ébranlent les structures de la pensée, les habitudes langagières, les formules rigides et, passant au-delà des mots, s’imposent à tout traducteur. En tout cas je l’espère vivement. Car j’avoue que tout au long de ce travail je fus douloureusement partagée entre le respect du texte et le pari impossible de faire briller l’éclat de ce tempérament à travers la rigueur rationnelle du français qui a tendance à aplatir toute sorte de saillies considérées comme « lourdes » ou trop exotiques. Je veux croire que j’ai pu « sauver » sinon toutes les singularités, du moins ce qui me paraît essentiel à cette poésie.
Pour ces raisons, je conseille au lecteur d’attaquer le texte directement et sans préambules. Il doit s’y jeter comme dans une mer profonde. Avec confiance, abandon et volupté. Dire mer, ce n’est pas une erreur mais une comparaison évocatrice de la poésie de Dimoula : à cause de sa profondeur, de ses abysses, de ses vaguelettes caressantes et ironiques et de ses ondes qui frappent sans pitié.
Pour ma part, après m’être abandonnée à l’aventure périlleuse de traduire Kiki Dimoula, je cède à la tentation d’ajouter en post-scriptum un certain nombre de considérations comme un acte ultime de dévotion pour la poétesse, priant le lecteur de les parcourir plutôt après avoir fait lui-même l’expérience de sa lecture.
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« Le meilleur dans l’art est ce qui ne s’explique pas », écrit Braque se référant surtout à la peinture. Il entend par là que la chose la plus intéressante dans une œuvre d’art, celle qui nous émeut et nous déstabilise, est celle qui résiste à l’analyse et à l’érudition, sciences qui tendent à disséquer, à démystifier la chose créée. Tandis que cette dernière a une manière de nous être révélée comme le résultat d’une magie, d’une alchimie dont l’impact résonne fortement et mystérieusement en nous.
Voilà pourquoi dans le cas de Dimoula je ne m’attarderai pas à rechercher toutes ses recettes et stratégies. Je refuse également d’entreprendre une étude académique indigne de l’esprit moderne et palpitant de cette création. Même si Dimoula est aujourd’hui une des rares femmes académiciennes, sa poésie est réfractaire à une observation érudite. J’insisterai plutôt sur l’emprise forte et mystérieuse que cette poésie exerce sur mon esprit et sur les moyens par lesquels elle m’appelle et s’impose à moi en m’impliquant dans son intelligence. En somme, je voudrais ici tout simplement donner les raisons essentielles qui m’ont amenée à traduire ces poèmes, moi qui, comme la plupart des gens qui touchent à la littérature, suis égocentrique et passablement concentrée autour de mes propres écrits. C’est parce que l’art de Dimoula comme un vent violent m’a emportée, m’a déracinée, et jusqu’à un certain point m’a imposé silence, tant ses paroles ont assouvi mes propres besoins d’écriture poétique. Et puis, comme il s’agit de poèmes en langue grecque, c’est le pouvoir d’écrire dans cette langue qui m’a été ravi en premier. C’est pour cela que, tout d’abord, je parlerai de cette langue, du grec, même si elle n’est pas directement présente dans ce recueil.
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