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Anthologie de la poésie d'Ouzbékistan Tome 2

117 pages
Cette anthologie, fruit de plusieurs années de recherches, réunit en deux volumes et pour la première fois le meilleur de la poésie d'Ouzbékistan, classique et contemporaine. Elle rend compte de l'influence sur cette poésie de la tradition persane, et de la coexistence actuelle de la culture tadjike et de la culture ouzbeke en Ouzbekistan. Cette anthologie permet à la fois de découvrir un pan méconnu de la littérature mondial et d'approcher l'âme de ce pays.
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Ouvrage publié sous la direction éditoriale de Jacqueline Farmer

Les éditeurs remercient tout particulièrement Marc Bonnel, les membres de l’association Avicenne France, Frantz Grenet, Libby, Julien et Charlie Grenet, Djallal et Mamoura Djamalov, Yury Karev, Johann Uhres, Uzbekistan Airways, Alié Akimova, Khaet Nemat, Philippe Babo, Remy Dor et Catherine Poujol.

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche 75016 Paris

ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE
D’OUZBÉKISTAN
Tome II

Établie, traduite et présentée par Hamid Ismaïlov et Jean-Pierre Balpe avec l’aide de Pahlavon Turgunov, Azam Obidov et Sirojiddin Tolibov.

Éditions du Sandre

EN GUISE DE PRÉFACE,
TRAITÉ SUR LA POÉSIE CONTEMPORAINE D’OUZBÉKISTAN

Par Hamid Ismailov 1. Si nous acceptons l’idée que l’instrument principal de la poésie ouzbèque moderne est la langue ouzbèque, alors il faut d’abord l’examiner en tant que langue agglutinante dont la structure est sujet-objet-verbe. 2. La nature agglutinante de l’ouzbek se manifeste par l’ajout de suffixes à un radical : so’z, so’zdagi, so’zdagilar, so’zdagilarning, etc. (mot, dans le mot, ce qui est dans le mot, ceux qui sont dans le mot, de ceux qui sont dans le mot) 3. Il n’y a ni flexions ni mutations dans les mots qui se développent de façon évolutive et non révolutionnaire : la base fixe, très ancienne, est enrichie de variables différentes. 4. Dans un contexte donné, un mot est complet quand tous les suffixes possibles convenant à ce mot ont été ajoutés. 5. La structure sujet-objet-verbe reprend cette complétude : le sens de la phrase n’est ni clair ni complet avant que le verbe ne la termine. 6. Ce modèle de langue traduit une mentalité équivalente, il est même le modèle de la mentalité ouzbèque.

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7. Aussi la poésie moderne d’Ouzbékistan continue à maintenir les bases de la poésie ouzbèque classique et même de l’ancienne poésie turque, comme son extension linéaire, évolutive. Cela peut-être comparé à la croissance d’un arbre qui pousse et s’étend sans cesse. 8. L’ouzbek est une langue turque et cette notion d’extension permanente de la poésie est perceptible dans les épopées kirghizes ou altaïques qui s’étendent sans fin ; par exemple « Manas » qui comporte plus d’un million de vers. En Ouzbékistan, on trouve de même des poèmes épiques de plusieurs milliers de vers. 9. Cette nature littéraire — donc celle aussi de la poésie moderne d’Ouzbékistan — ne constitue pas une faiblesse mais une spécificité. Cette mentalité, très régulière et méthodique, traverse tous les thèmes, aspects et nuances. Si l’on considère l’ensemble de la poésie d’Ouzbékistan il est presque impossible de trouver un sujet non déjà traité. Il est presque impossible de surprendre un poète ouzbek cultivé par une figure rhétorique, une technique poétique ou un thème inconnu. 10. Au sens strict, à cause de ce continuum, il n’y a pas de poésie moderne d’Ouzbékistan, les poèmes de Navoï ou Mashrab (XVe et XVIe siècles) nourrissent davantage les chansons contemporaines que les poèmes des poètes contemporains ; de plus, techniquement, ces « vieux » poèmes, qui utilisent des approches surréaliste et déconstructivistes, paraissent souvent plus modernes. Une des chansons les plus populaires des cinquante dernières années en témoigne, c’est « Qaro ko’zum » d’Alisher Navoï. 6

En voici un extrait : Regard noir, pénètre moi, deviens prunelle comme les hommes installe-toi dans le noir de mes yeux.
De la fleur de ton visage, comme en un jardin fleuri, ordonne le parterre du cœur. De la tige de ton corps de femme, comme en un jardin sauvage, celui de l'âme. Sur la jambe de ton cheval, mets le henné de mon cœur sanglant à ton chien, tristement, la chaîne des tendons de ma vie. Si dans les montagnes de l'éloignement, tu peux, comme dans leurs montagnes, les argiliers, trouver l'argile d'où je viens, ô ciel, pétris la pâte. Si tu veux que les cœurs soient au rendez-vous que fixe ton visage fais que, de la tête aux pieds, tes cheveux tombent en tresses serrées car si, dans le toit du jardin le jardinier fait des crochets avec des épines, l'armée des feuillages morts n'en a rien à faire. Amis, voyant la sueur sur leur face, je meurs : lavez-moi de l'eau des fleurs, cousez mon linceul dans leurs feuilles. Et si dans les transports de l'âme, Navoï tu atteins l'harmonie, fais de ta flamme la penne de sa flèche.

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11. Cette comparaison de la poésie ouzbèque à la croissance d’un arbre qui pousse et s’étend sans cesse autorise à considèrer la poésie moderne d’Ouzbékistan à la fois sur le plan du contenu et sur celui de la forme. En ce qui concerne Alisher Navoï, la poésie classique ouzbèque utilise et canonise le modèle universel de cinq poèmes épiques nommés « Khamsa » ou « Cinq poèmes » dont chacun est gouverné par une des valeurs humaines de base : le bien, le beau, la vérité, la santé et le bonheur. Suivant ce modèle, la poésie a été développée en tant que poésie éthique, esthétique, philosophique, pragmatique et hédoniste. Il est facile de classer la poésie moderne d’Ouzbékistan dans une de ces catégories, parfois en ne changeant qu’un détail ou un mot – par les suffixes, tandis que la base demeure la même. Ainsi, par exemple le type pragmatique de la poésie moderne d’Ouzbékistan a rapidement changé durant les derniers douze ans de l’indépendance passant du « glorieux communisme » au « caractère fascinant de la nation ouzbèque », de « l’immortel Lénine » à « l’éternel Tammerlan », du « grand Gorbatchov » au « Très grand Président Karimov ». 12. Un principe poétique fondamental est appelé « nazira » dont le sens est proche de « mimésis », imitation. Ce principe multiplie la poésie moderne d’Ouzbékistan en tous sens. Cette « nazira » peut porter sur le « ma’no » (le sens) ou sur le « lafz » (l’expression). Ces deux approches sont plutôt conservatrices puisqu’elles supposent que l’original soit resté vivant à travers les siècles. Il est donc presque impossible de trouver des aspects matériels, des éléments signalant la modernité, et ce même dans un poème ouzbek moderne. Les concepts que génèrent ces cinq valeurs prévalent et il 8

n’y a pas de type de poème, sinon « engagé », pragmatique, qui permette de déterminer quand il a été écrit.
Je suis venu là où tu m’as oublié J’attends, et si tu t’en souviens, une rivière coule entre nous… Il y a de l’herbe verte sur laquelle nous avons étendu nos poitrines, Naturellement, elle a fleuri encore une fois et peut-être enlevé nos poitrines avec ses fleurs « quelle quantité d’eau a coulé » — dis-tu, je sais mais tu ne sais pas, que l’eau ne coule plus, Parce que la rivière est figée dans son lit. Les époques ne bougent pas, le temps ne passe pas, le vent ne souffle pas, l’arbre ne pousse pas, les oiseaux ne volent pas, le bonheur ne se pose pas Depuis que tu m’as laissé et oublié. Le corps ne sent rien, l’esprit ne rêve pas Je suis venu… et je reste paralysé.

Pahlavon Turgunov 13. Pour éviter ce piège, et tout en demeurant ouzbek, je peux proposer un autre symbole de la « modernité modérément récente » de la langue ouzbèque en la comparant à un Rubik cube, qui, tout en subissant de multiples transformations de surface, fonctionne sur un axe central immuable, et peut parvenir à une perfection achevée. Dans la continuité de la poésie moderne d’Ouzbékistan (si nous appelons ainsi celle du vingtième 9

siècle) on peut prendre n’importe lequel des qualifiants et, sur cette base, proposer une histoire de la poésie. J’ai ainsi sélectionné un jour des poèmes — sur le thème du cœur — des principaux poètes ouzbeks de chaque décennie du vingtième siècle et, comme dans un hologramme, essayé de voir l’image du développement complet de la poésie soviétique d’Ouzbékistan. J’ai d’abord établi un paradigme comparatif pour la forme ouzbèque classique du ghazal qui normalement s’établit sur cinq éléments : le sujet (amoureux ou poète), l’objet (Dieu, la femme aimée), leur relation (généralement la séparation), et le rejet des forces du mal qui aident ou contrecarrent cette relation. Ainsi dans les années 20, période où la conscience ouzbèque s’affrontait encore à la révolution bolchévique, mais où les forces en présence étaient inégales, dans les textes d’un poète comme Chulpon, le contenu du poème se déplace de l’amour à la liberté. Le cœur de Chulpon est séparé du « moi » et de la liberté. Dans sa passion pour la liberté, le cœur désire renverser l’ordre établi de la même façon que le thorax constitue à la fois une protection et une prison pour le cœur. Chulpon aboutit à des doutes et des questions, plutôt qu’à des réponses. Dans les années 30, les poèmes d’Hamid Alimjan remplacent « moi » par « nous » et le cœur individuel devient un cœur collectif. Le poème affirme : « il y a de l’amour dans tous les cœurs, mais sa nature nous est obscure ». Ainsi se traduisaient les débuts du socialisme dans la conscience ouzbèque. Dans les années 40, Gafur Gulyam, poète majeur de l’époque, écrivit le poème « Plume et raison » dans lequel le cœur devient une plume et va dans la tombe. À cette

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époque, les poètes ouzbeks n’avaient le choix qu’entre la vie et la mort. Gafur Gulyam choisit les deux, sur le chemin de la mort il mit son cœur dans la tombe, mais en route il fit de son stylo une hampe de drapeau. Le cœur meurt, la langue continue ses exercices creux. Dans les années 50, le cœur chez Maksud Sheykhzade n’est plus qu’une feuille de papier servant à faire allégeance au communisme, à Staline et à la mère patrie. Le poème devient ainsi pleinement « national par la forme et socialiste par le contenu ». Mais dans les années 60, dans les poèmes d’Abdulla Aripov et d’Erkin Vahidov le cœur est comparé à l’océan, ce qui traduit un retour à la nature des choses. Bien que le « moi » n’ait pas encore trouvé sa forme, la conscience nationale revient vers sa terre, liée à sa langue maternelle, fière de ses ancêtres et de son histoire. Dans les années 70 et 80, le cycle est achevé par des poètes comme Rauf Parfi et Muhammad Solih. Ce qui les différencie des décades précédentes est l’affirmation suivante : nous n’avons pas à changer les données du monde mais à établir l’unité, l’égalité entre une personne et son cœur, donc à retrouver la liberté perdue afin de rendre les mondes intérieurs et extérieurs transparents et compatibles. Il est possible, dans la poésie ouzbèque, d’analyser un autre substantif, « cheveu » ou « jalousie », je suis sûr d’obtenir les mêmes conclusions en ce qui concerne la figure d’ensemble. Car c’est ainsi que fonctionne le Rubik cube de la poésie moderne d’Ouzbékistan. 14. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu ni qu’il n’y aura pas en elle de révolution, mais son histoire montre qu’elles

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