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Ballades / Visions infernales / Fond de l'eau / Sacrifice impérial / Rivage / Les Pénitents en maillots roses

De
280 pages
Sous le titre général de Ballades, dernier ouvrage que devait publier Max Jacob de son vivant, aux Éditions René Debresse en 1939, ce volume réunit six recueils de poèmes tirés à peu d'exemplaires et devenus introuvables. Ici se retrouvent les contradictions de l'homme et l'extrême diversité de l'œuvre.
La poésie représente pour Max Jacob la grâce de Dieu – sinon le salut –, une résurrection provisoire.
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couverture
 

MAX JACOB

 

 

BALLADES

 

 

suivi de

 

 

VISIONS INFERNALES

FOND DE L'EAU

SACRIFICE IMPÉRIAL

RIVAGE

LES PÉNITENTS

EN MAILLOTS ROSES

 

 

Préface de Claude Roy

 

 
NRF

 

 

GALLIMARD

NOTE DE L'ÉDITEUR

Sous le titre général de Ballades, dernier recueil que devait publier Max Jacob de son vivant, ce volume réunit six recueils de poèmes tirés à peu d'exemplaires et devenus introuvables.

 

Il y a quelque chose en moi qui demande plus que des accords, fussent-ils faux, plus que des couleurs, fussent-elles désaccordées, et ce n'est ni le sentiment, ni l'intelligence, c'est un besoin de folie harmonieuse, un besoin exquis de vrai lyrisme...

Max Jacob, Art poétique.

 

Cette voix tour à tour qui claironne et qui flûte, qui nasille et violone, l'inénarrable voix qui bouffonne et se moque, imite en les marionnettisant ses voisins la concierge et le boucher, le notable et le grand, puis se brise et murmure, parte pour elle-même, et bourdonne en sourdine, voilée de larmes, mais si elle craint qu'on l'ait surprise, repart en onomatopées railleuses. La voix du Frégoli des oiseaux dans le ciel, bizarre croisement de merle et de cacatoès, de saxon chanteur blanc et de vieux perroquet sarcastique, de pie voleuse de voix et d'alouette ivre de sa légèreté. Ce mélange incessant de Mozart et de Polichinelle, le farceur déchirant, visage de farine dans l'habit à paillettes, qui joue de tous les instruments, passe du violon fait de bric et de broc, avec un boyau de chat et une boîte de cigares, au sublime Stradivarius, le violoneux des rues qui attaque une rengaine en goualante et la termine, prince des violonistes, en adagio.

L'avez-vous reconnu ? Celui-là qui écrit : « La gaîté, surtout la triste, est le feu divin. » Dans les pièces de Shakespeare et des élizabéthains il s'appelle le clown, dans le théâtre sanscrit il s'appelle le bouffon, à la cour des monarques il s'appelle le fou. Il a été bateleur sur le Pont-Neuf, il a été l'ami d'Aristophane en Grèce, il s'est appelé Gautier-Garguille et Georgius, il a été conteur public et faiseur de saillies sur les marchés d'Orient. Dans la distribution de la pièce, d'autres ont choisi, ont reçu, le rôle du Roi, du Guerrier, du Matamore, de l'Ingénue, du Beau. Lui, il a voulu seulement être humblement le Pitre, tout se permettre, et même derrière les crépitements de rires, à l'abri du masque de fards violents, d'être invisible en étant voyant, d'être l'invu clairvoyant, baladin et prophète, moine-guignol et Karagheuz-ermite, idiot du village pas si bête que ça, fou de cour et fou de Dieu, partant du Paradis sur un ton de crécelle, et passant de la crécelle à trois accords de harpe, qu'il brisera net en embouchant soudain une trompette d'enfant.

Qui croit faire l'ange se montre bête. Max est toujours cet ange dont les ailes grincent, et qui fait la bête pour qu'on le croie un homme. Quand il chante la ballade des Grands Siens, ses compagnons du clair de terre, le Grand Albert, Henri Suso « et Joseph de Cupertino – qui volait comme un dirigeable », Ruysbrock surnommé l'Admirable, Paracelse et Jacob Boehm, il range leur cohorte en pyramide sainte, puis se place dans un coin, en singe très modeste :

 

On connaît bien peu ceux qu'on aime

Mais je les comprends assez bien

étant tous ces gens-là moi-même

qui ne suis pourtant qu'un babouin.

 

Écrit-il un poème qui va s'appeler Confession de l'auteur, aussitôt il ajoute : Son portrait en crabe. Quand il se voit en trois personnes, de triplé au miroir du dedans, c'est en évêque, en âne, et libellule, deux animaux pour un seul homme, et le plus minuscule le préféré de tous : « La libellule se pose sur une toute petite herbe courte et se confond avec elle. Silence ! silence. » Lorsque vient enfin la saison maudite, au noir de laquelle mourra le poète, il n'élève pas davantage la voix. Le plus terrible poème qu'on ait peut-être murmuré au temps de l'étoile jaune, c'est Max qui le chuchote en hommage au crapaud s'identifiant à lui : « Il se traîne sur les genoux : il a honte, on dirait...? non ! Il est rhumatisant. Une jambe reste en arrière il la ramène ! Où va-t-il ainsi ? Il sort de l'égout, pauvre clown (...) Heureux crapaud ! tu n'as pas l'étoile jaune. » Au cœur tragique même de la tragédie même, il ne consent que d'être le clown.

Oui, Max Jacob, c'est le clown grandiose, depuis le Bateau-Lavoir où il est le fou de la cour du Prince Picasso, qui ne se doutait pas qu'il serait Roi un jour, et comme les jeunes dauphins des drames de Shakespeare, s'encanaillait encore avec de joyeux drilles et le bon Sir John. (Quand il sera sur le trône, il rira encore à la manière de Max.)

Nous savons bien qu'un clown peut être poétique. Mais comme la grande tradition orale du conteur public, du poète des bazars et des rues s'est ensablée, disparue (en apparence) derrière le flot de l'imprimé, nous sommes tentés d'oublier qu'un poète peut être aussi un clown. Et qu'un clown, ça peut être vous ou moi, nous, le premier venu ou le génie qui grince au vent, la girouette de l'espèce. Les hommes ont trouvé mille et une façons de ruser avec l'inquiétude d'être hommes : le pouvoir de l'argent, l'amour et le voyage, l'image et la musique. Ils ont trouvé aussi la parodie d'eux-mêmes, le rire, la dérision, et ce miroir railleur qui empêche d'être trop suffisant. L'homme est également cette présence trop sérieuse pour qu'on en parte sérieusement : pour qu'elle consente à s'exprimer trop sérieusement.

Max Jacob a écrit toute sa vie ce que d'autres poètes-bouffons, depuis l'origine des sociétés, ont parlé à haute voix. Les Fous plus sages que le sage, les amuseurs plus graves que les graves, les tresseurs de fatrasies et les vielleux de galimatias, les tourneurs de complaintes et les railleurs macaroniques, les imitateurs insolents et les derviches moqueurs, c'est presque toujours dans les marges de la société, dans les « mauvais lieux », de la cour des Miracles au Théâtre de la Foire, du cabaret au music-hall, qu'ils ont tendu le fil du funambule où ils miment, en jouant à trébucher, la démarche des grands, la marche de chacun, et la chute de tous. Max Jacob fait faire son entrée moderne dans les lettres imprimées à une grande tradition orale. Le clown blanc en maillot rose se mue en écrivain. La littérature parlée, ou le livre de colporteur, l'almanach des calembredaines et de satire sociale deviennent la littérature tout court.

Max Jacob fut ce fou qui s'inventa deux garde-fous : le rire du Farfadet et la Foi du charbonnier. S'embrouillant comme le clown russe Popov, dans son numéro admirable de corde raide, mélangeant ses balanciers, faisant des farces avec le goupillon, et prenant son bâton à grelots pour un moulin à prières, faisant des pieds de nez aux anges et enseignant le catéchisme de persévérance aux éphèbes un peu diables. Mais la dissonance est son lieu, la rupture de ton sa constance, et son repos le mouvement perpétuel. Avant d'intituler un recueil de 1925 Les Pénitents en maillots roses, Max Jacob essaie des titres en zigzag d'antithèse, où l'étincelle passe violemment du « sublime » au « burlesque » : Le Confessionnal hanté, Le Clown à l'autel, L'Évêque à la Foire.

 

Je me plains comme la flûte

C'est toujours le même son

Sans répit dans le cresson

Le crapaud donnant son ut

Préférerait le basson.

 

Oui ? Mais donnez-lui un basson, si vous vous laissez bercer, et si lui-même s'abandonne à trop bien chanter, il inventera un couac pour nous (et se) réveiller. La brisure dans la poésie de Max Jacob, c'est comme le choix de la souffrance dans la conduite du masochiste ; une assurance sur le risque, une précaution, me « mithridatisation de la mort » certaine. S'il allait être tenté de se sentir trop assuré de lui-même, ou trop complaisant, Max fait un croche-pied à sa phrase et une grimace à son émotion. Ce roseau se casse lui-même pour n'être pas écrasé par les pas du destin. S'il se laisse aller à la confidence presque plainte, est-on touché, qu'il change brusquement de ton, et a l'air de nous crier : « Je vous ai bien eus, mais c'était pour rire. » L'homme étant me farce que l'Être a faite à l'homme, Max Jacob se fait à lui-même ses propres farces. Celles qu'il décide de faire préviennent du moins celles que Dieu ou le Diable ne manqueraient pas de lui jouer. Le Fou du Roi n'est qu'un serviteur. Mais quand le Fou du Roi se joue des tours à lui-même, il est du moins le Roi de sa propre douleur, et maître de son jeu. Souverain dérisoire. Souverain absolu.

Souverain, oui, cet amuseur angoissé, ce baladin mystique, ce pitre sublime. Souverain absolu de l'absolu du cœur. Car lorsque l'émotion se déploie en lui, comme une voile habitée par le vent, elle est absolument pure, absolument plénière. Elle a été soumise à toutes les épreuves dont les maîtres railleurs du Tao et du Zen accablent leurs disciples, pour en juger l'aloi.

Max Jacob fait des tours, mais c'est pour être sûr de n'avoir jamais de trucs. Il crible son discours de sarcasmes, de quolibets, de farces et de ruptures de ton pour éprouver la résistance de la parole visée. Il chante faux, exprès, pour que jaillisse enfin la plénitude du ton juste. Il mime mille personnages pour que du carrousel des rôles se dessine peu à peu la constance d'une personne, et que de tous les masques se dégage enfin un visage très nu. Lorsque Max nous prend, lui qui toujours se dérobe, se défile et faufile, nous nargue et nous déjoue, retire malicieusement les chaises où l'on allait s'asseoir, les tapis où l'on allait poser le pied, nous sommes pris comme par très peu, déchirés comme une soie, droit, et de part en part. Il riait, boulonnait, cancanait, grimaçait : mais soudain une larme. Elle traverse l'espace, elle emplit le grand vide, elle illumine la nuit noire d'un éclair d'étoile filante inoubliable.

 

Et de la terre aussi tu montes, esprit

et comme un obus blanc tu pousses mes écrits.

 

Mais (bien entendu) le vers suivant va casser les deux précédents :

 

Craquement général du grand universel oignon.

 

Discordance ?

La discordance est ici l'arme secrète d'un cœur en proie au discord. L'esprit de contradiction est la ressource d'une âme enjeu de toutes les contradictions. Le surnaturel est le recours d'une nature si tourmentée qu'elle projette en haut ce qui serait l'inverse pacifié de son bas : un calme parfait :

 

Secouez-moi ! empoignez-moi, et toi terre chasse-moi.

Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie

que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.

Il craque de discordes militaires avec moi-même

Je suis comme une poulie, une voiture de dilemmes

et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.

 

Mais dans le dialogue de l'âme avec Dieu, le mystique mystificateur a toujours vaguement l'air de se demander s'il ne se dupe pas lui-même avec un de ses tours de ventriloque, si ce n'est pas Max qui fait les demandes du pécheur et les réponses du Seigneur : « Vous avez cru voir un ange – Et c'était votre miroir. » La prière du poète dévot et rusé est toujours biaisée de miroirs ambigus :

 

J'attends vos silences, espaces

pour devenir un astre pur

J'attends les traits de votre Face

Mon Dieu dans les miroirs obscurs.

 

Alors, en attendant l'extase pacifiante ou la résurrection des morts glorieux, marchant à cloche-pied entre le trottoir du sacré et le ruisseau du burlesque, Max, chansonnier mystique, grand poète et Impersonnateur de mille personnages, mais d'un seul, le sien, répond à une angoisse par une plaisanterie, à sa faiblesse par la force du sarcasme, et dans l'espoir de pouvoir un jour rire aux anges, il rit à l'homme : à lui, à vous, à nous.

Claude Roy.

Ballades  1938

BALLADE DE LA VISITE NOCTURNE

Quel hiver fut celui de 1929 ! Paris était de velours blanc, ses fenêtres en pierre de lune.

 

Cette nuit-là, cette nuit de décembre, je m'éveillai dans la douillette chambre, hôtel Nollet. Je m'éveillai avec les raisons hagardes de la folie, de la folie. Dans la douillette chambre, chaudement, de laine épaisse, à cause du gel, je m'habillai (il était bien deux heures...) avec de bons gants velus et les raisons hagardes de la folie.

 

« Par ce froid, par cette nuit, par cette neige, où donc allez-vous à cette heure ? demandait le veilleur de nuit, à cette heure vous ne trouverez pas de taxi. »« Veilleur de nuit, je vais jusqu'au Cirque du Temple ! » Quel hiver fut celui de 1929. Paris était de velours blanc, ses fenêtres en pierre de lune et chaque rue : ombre et lumière.

 

« Chauffeur transi, conduisez-moi, allez-donc, je vous en prie, boulevard du Temple, au 108. C'était le seul taxi, le seul, courant dans Paris à cette heure et dans la neige non souillée, à cette heure non souillée. Ah ! qu'il avait neigé ! Alors mes yeux de feu, mes yeux d'apparition mystique ont contemplé cette fenêtre, la fenêtre où tu dors parmi les liens de tes parents, où tu dors, moi assis sur la neige d'un banc et ta fenêtre, ta fenêtre en pierre de lune.

 

« C'est-y que vous êtes un somnambule, demanda le chauffeur de taxi, inquiet, car d'un malfaiteur, vous n'en avez point l'air. Sa maison était devant moi, sa maison avec la fenêtre, pareille à toutes les fenêtres : nacre, mica ou pierre de lune ; alors dans un rêve ou dans un sourire, comme un ange descendu exprès pour elle d'un paradis, j'allai toucher cette maison – ôtez vos gants, ôtez vos gants ! – puis la porte de sa maison.

 

O toi qui dors à cet étage parmi les liens de tes parents, sens-tu qu'on touche à ta maison ? Verras-tu dans ton rêve, endormie, celui qui touche à la porte, à cette porte de ta maison. Otez vos gants, ôtez vos gants.

 

Le taxi rama, ramena, presque évanoui de joie, de froid, d'amour, un homme en pleurs, en pleurs de joie, d'amour, de froid, d'amour, un homme en pleurs.

 

Déjà, dit le veilleur de nuit, la nuit presque endormi, le veilleur de nuit de l'Hôtel Nollet. Si c'était un mannequin mécanique, une victime hypnotisée... il monta l'escalier, charmant, étroit, doré de la minuterie... Si c'était moi... ou elle en moi... je ne sais qui c'était : moi ? elle en moi ? Elle, je la voyais le jour et la nuit et non chaque jour et non chaque nuit, elle ne sut rien de cette nuit de décembre, en elle, en moi, de cette visite nocturne vers le mur blanc, vers la porte de chêne, en ce Paris de velours blanc, de pierre de lune, ombre et lumière en chaque rue... ne sut rien de cette visite.

 

Après la mort de mon amour, oh ! de longs mois après, la douleur et la joie d'avoir aimé (t'aimé-je encore ?) après l'obscur charnier des ruptures sanglantes, et morte et mort et toi en moi et moi en toi, et morte et mort, moi que voici et toi là-bas, je te parlai, ô l'angélique, je te parlai de cette visite dans la neige à la porte de ta maison en ce Paris de velours blanc, de pierre de lune, ombre et lumière en chaque rue.

 

« Je savais que vous êtes fou, car tous les médecins vous le diront, les plus vrais fous sont les plus calmes. »

 

Et morte et mort, et toi en moi et moi en toi, et morte et mort, moi que voici, et toi là-bas.

LA MAISON MYSTÉRIEUSE

Amour, ô mer et sans rivage. Ainsi vieillit les volets clos,

ainsi vieillit l'étrange couple : Dame inconnue

est demi-folle. L'homme devint sadique à tête grise.

Silence et vie. Silence et mort.

 

Or si l'on frappe, ne dis mot

Voici des pantoufles de feutre. Pas de servante qui bavarde.

Amour, ô mer et sans rivage, vas-tu pourtant me prendre tout ?

Ambition, l'honneur et service au monde que je ne sais quitter.

Cache-toi derrière ces rideaux ! Que jamais tu ne les soulève !

et si l'on frappe, ne dis mot.

 

Amour, ô mer et sans rivage ! silence et mort ! silence et vie !

sois auprès de moi, mon amie dont rien ne peut me désunir.

L'église où le prêtre marie ne fera souche de nos branches.

Sois auprès de moi, mon amie ; mon amour n'aura pas de fin

et si l'on frappe ne dis mot.

Amour, ô mer et sans rivage, le dieu de l'amour est amer,

il t'aura fait ma prisonnière. Or si l'on frappe ne dis mot.

 

Chanteuse aimée d'un fonctionnaire, non, la loi ne peut nous unir

ni te déprendre, ma carrière. Reste la déesse enfermée !

qu'aux rues jamais tu ne paraisses. Et si l'on frappe ne dis mot.

Monde contre amour est ligué et l'officiel baratterait

l'amour où tu m'es dévolue. S'il y pourchassait, comment vivre ?

 

Amour, ô mer et sans rivage.

Amour et monde qui de vous

pourtant ne voudrait prendre tout ?

Ces rideaux, oh ne les soulève ! et si l'on frappe ne dis mot.

Tu ne chanteras plus ! ne chante qu'à l'aide muette de l'amour.

Hélas ! ne chante et si l'on frappe, et si l'on frappe ne dis mot.

Voici des pantoufles de feutre ! Pas de servante qui bavarde.

Moi j'achèterai ce qu'il faut pour te servir et pour tes aises

 

Amour, ô mer et sans rivage.

Ainsi vieillit, les volets clos,

ainsi vieillit l'étrange couple : dame inconnue

est demi folle. L'homme au dehors

devint sadique à tête grise. Silence et vie,

silence et mort !

Une nuit partit en berline

 

vers l'hôpital pour y mourir

la dame ignorée demi folle

la dame une nuit en berline. L'homme

– ah ! si l'on frappe ne dis mot –

ne parle jamais de ses maux.

BERTHE LA SERVANTE

Celui qui forgera la bague de nos noces

c'est Thomas de la grotte, le ferreur de chevaux

malgré qu'il est sorcier.

Je veux mettre aux doigts blancs de votre belle main

l'anneau d'or tiède encor du marteau de l'enclume.

« Monsieur le comte, je ne suis qu'une servante,

la servante du bar, du bar de cet hôtel !

– O Berthe ! si j'en juge par cette belle main

Diane vous êtes, métamorphosée en bonne.

Je vous ferai comtesse et je deviendrai dieu ! »

*

Monde ! Monde ! pour moi tu n'es que pacotille !

Le lendemain des noces je l'ai trouvée défunte,

défunte dans mes bras.

Monde ! Monde ! pour moi tout n'est que pacotille

puisque je l'ai perdue le lendemain des noces.

Venez ! le forgeron, le ferreur de chevaux,

prenez-moi le moulage de son bras, de sa main

car je veux le garder, garder sur mon bureau.

Surtout n'oubliez pas, ô ferreur de chevaux,

de lui passer au doigt l'anneau de mariage

et faites-le rougir au feu

pour qu'il s'enfonce dans le plâtre

comme il est dans mon cœur.

Seule la haine pourrait égaler mon amour

pour cette morte.

ATTENTE AU GUICHET DE LA POSTE

A me voir si vieux j'ai peur, j'ai peur des reproches du passé. La jeunesse a versé le vin qu'il te faut boire. Or ce vin était la beauté : c'est la hideur qu'il te faut boire. Est-ce de moi que vous vous moquez, brave peuple dont je suis épris : c'est la moquerie qu'il me faut boire.

 

Devant un guichet de la Poste j'ai rencontré un mercier malade : « Ce n'est pas les excès du foie qu'il me faut boire mais ceux de ma cervelle. Comprenez que l'âme travaille. A ma santé en veut mon âme ; et c'est la lie qu'il me faut boire. »

 

Devant le guichet de la Poste est une vieille servante bretonne : « Je suis une pauvre ignorante qui ne sait pas signer son nom : pour le respect que j'ai des sciences, passez devant moi, vous messieurs. Je suis une pauvre ignorante qui ne sait pas signer son nom. »

 

Derrière le guichet de la Poste, M. le receveur disait : « Je ne paierai pas le mandat si vous ne pouvez le signer ! » – « Vieille bretonne de mon pays laissez-moi vous tenir la main. »« Non, monsieur ! dit le receveur ! non, monsieur, ça n'est pas permis ! » Le mercier dont l'âme travaille (à sa santé en veut son âme) ce monsieur mercier s'est moqué. C'est le mercier qu'il me faut boire.

La jeunesse a versé le vin qu'il me faut boire. Or ce vin était la beauté ; c'est la hideur qu'il me faut boire. Est-ce de moi que tu te moques, ô mercier du Temps du mépris ? c'est ta moquerie qu'il me faut boire, et vieille bretonne aussi.

BALLADE HISTORIQUE

De loin venue est la seconde reine,

la blanche et blonde, du roi Philippe deux

Le roi soudain devient comme une hyène,

car de son fils il voit briller les yeux :

« Peuples sachez que Carlos est un traître,

or je sais tout par espion du Brabant.

Juges, la preuve en est dans cette lettre.

Emmenez-le soldats, et vous, trabans. »

 

De loin venue est la seconde reine.

 

Dupes ou non qu'ils soient des calomnies

prouvant trop bien que Carlos a trahi,

rois de l'Europe et princes cardinaux

demandent grâce en leur comédie vaine.

« Laissez la vie au royal jouvenceau,

disent le pape et la diplomatie »

car chacun sait la raison de sa peine.

 

De loin venue est la seconde reine.

 

Quel droit la reine a de sollicitude ?

les père et fils silencieux et rudes

prévoient la fin de cette vendetta,

Puissants de cœur ils ont leur plénitude

il n'est personne entre ces deux cobras.

« Emmenez-la : sa chambre est sa prison.

De ses tapis je veux qu'on la dénude.

Et que l'observe à haine le planton. »

 

De loin venue est la seconde reine.

POUR T'AVOIR AIMÉE JUSQU'AU SACRILÈGE (Deux rivaux)

Carnaval de joie et non pour chacun, ah mon Amata ! et non pour chacune. Vous vous traînerez jusqu'au cimetière ; vous y pleurerez les heures du jour, vous y pleurerez près du mur de lierre. Ah ! mon Amata ! ta corne de gui ; les perles du gui vont au cimetière. Carnaval de joie et non pour chacune. Ah ! mon Amata ! et non pour chacun.

 

Moqueur le drap noir, bénitier moqueur, moqueur le curé, moqueur le bedeau ; le faux mort visé a sa ressemblance : « Apprenez tous deux le De Profundis ! » Carnaval de joie, carnaval de haine ; Gille fait le curé, Janet le bedeau : « Vous n'oublierez pas la cloche et le cierge ! Haine est au non mort, rival abhorré. »

 

Voici deux surplis pour Janet et Gille ! cagoules noires sont aux quatre porteurs. Voici la vêture et puis la chasuble ! voici la chasuble et la croix d'argent. Sur moi le drap noir et dans ma doublure fichez-moi son nom d'un poignard d'acteur. Proche de mon cœur, tracez-moi son nom ; peignez chaque lettre avec du vrai sang. Carnaval de joie, carnaval de haine ! carnaval de joie et non pour chacune, ah ! mon Amata ! et non pour chacun.

 

Ira, noir et blanc, brancard vers l'église. Halte à ta maison, rival envoûté. Halte à sa maison pour le Dies Iræ ! Gille est le curé, Janet le bedeau. « Que vous, mes amis, teniez bien le rôle ! tenez bien le rôle et je vous paierai. Et je vous paierai ce soir d'une oie grasse dans un long dîner qui coûtera cher. Vous avez bien tout : drap, cierge et la cloche » ? Carnaval de joie et non pour chacun, ah, mon Amata ! et non pour chacune.

 

On les vit ainsi aux quais de la ville, carnaval de joie et non pour chacun. Aboyants faubourgs, bernez la victime, riez des porteurs et des surplis blancs. On le vit ainsi aux murs de la ville, le crâne couché, fiancé de la mort ; et puis sur les marches de leur église, diacres bouffons, fiancés de la mort parmi les flâneurs. Carnaval de joie, carnaval des morts, nul ne chante plus : la nuit tombe vite : le vent qui se lève est un vent brûlant. Masques assemblés aux pieds de l'église, le peuple penché sur l'affreux miracle.

 

Ce mardi neigeux, la haine d'un homme. Mépris pour mépris, victoire de Dieu. A la peau greffa le poignard comique, la lame enfonça jusque dans le cœur. Et cinq jours durant pendant la semaine, et Gille et Janet, frissonnant passaient, farceurs de ce drame, Oignonnet, Lature, tous vilains mouraient, Borel et Matthieu. Ah ! mon Amata ! sur leurs douces portes, le vent chaud frappa le Dies Iræ. Et cinq jours durant, juste à la même heure, s'éteignait un autre et sauf le dernier qui parvint à grâce par de saintes messes et par la prière, et par la prière et par le remords.

 

Carnaval de joie et non pour chacune, ah mon Amata et non pour chacun. Parce qu'on t'aime jusqu'au sacrilège, vers le cimetière tu te traîneras et là tous les jours près du mur de lierre, là tu pleureras celui qui t'aima, celui qui t'aima jusqu'au sacrilège. Carnaval des morts, vindicte et blasphème, carnaval des morts, carnaval de joie.

LE SOLDAT QUI DISAIT : « JE SAIS MENER UN TRAIN »

I

Au travers de la neige arrêté, le train ! C'était le Grand Fouilleur de neige : aval amont la Sibérie ! s'était-il de faim et de froid arrêté, le train fouilleur épuisé de faim et de froid.

 

De faim las étaient les deux cambusiers du charbon et du feu las et du tender. Est déserté par les deux traîtres cambusiers, le train sans maître. Las de la faim, las ! l'arrêt sans maître.

 

« Trahison ! » dit le Commandant allant de portière à poignée, allant de wagon à wagon, aux flancs d'airain, au marchepied du grand Perceur de neige : « Pour suppléer deux déserteurs qui de vous sait mener le train arrêté dans la neige ? » aval amont la Sibérie.

 

Aval amont la Sibérie c'était le train à tric à trac : « Pour suppléer aux déserteurs... » Soldats dormaient tout au travers, tous ivres parmi les bidons vides et les cuirs. Sauf un soldat tous étaient ivres : « Commandant ! je suis un bon chauffeur et je pourrai mener le train. »

 

Le train charbon : « Commandant ! Je suis bon chauffeur ! » Ainsi reprit-il son chemin, le train, chemin fouilleur de neige. Ainsi veut-il que sa ferveur, ferveur de cœur, tue les ténèbres, insatiable d'action perfide. Lui !

II

A tric à trac, un peu plus vite et vite il voit dans son ardeur le fleuve aux glaçons denses, le train ! Le train sans un arrêt, sans un ! comme un éclair, et chaud qui passe, un peu plus vite, un peu ! le train éteint les villes, ville et l'horizon qui tourne bas, le train ! la neige historiée de villages, sans un arrêt, sans un ! A tric à trac, dans son ardeur, un peu plus vite et vite et chaud.

 

De faim, de froid, la nuit, les nuits, le jour, les jours, la nuit, sans un arrêt, sans un ! Les gens qui l'attendaient depuis des jours aux gares – dans son ardeur, un peu plus vite et vite ! les gens vers la ferraille transpirante, ivre, se levaient les jours, la nuit, suppliants, étonnés. A tric à trac, aval amont la Sibérie et les lacs de la faim, fleuves de froid : étonnés de cette folie : sans un arrêt, sans un !

 

« Lui ! je voudrais l'atteindre, le menteur de la chauffe qui sait mener un train ! un train ! » Un peu plus vite et vite et chaud. Le commandant disait, gourd de laine, bestial de froid : « Dans ce vent froid j'ai peur, j'ai peur de perdre mon haleine ! » Aux plis d'airain du grand fouilleur de neige, le train ! Le commandant de wagons à wagons, bronchant sur les poignées, les marchepieds, le vent, le commandant ! dans son ardeur, un peu plus vite et vite et froid.

III

« Par ta ferveur veux-tu, veux-tu ? précipiter la mort, la mort ? en lutte avec le Terme, en lutte, en lutte avec les Dieux ; ainsi par ta ferveur veux-tu, veux-tu tuer les ténèbres, insatiable d'action perfide, toi ! » A tric à trac, de faim, de froid dans ton ardeur un peu plus vite et vite et chaud.