Carte de la Cour

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Découvrez le poème "Carte de la Cour" écrit par Pierre LE MOYNE (1602-1671). "Carte de la Cour" de LE MOYNE est un poème classique extrait du recueil Lettres morales et poétiques. Vous pouvez le télécharger et l’imprimer au format PDF grâce à YouScribe.
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Publié le : lundi 30 juin 2014
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Carte de la Cour

(Lettre IV)

[...] L'Artifice à l'entrée avecque l'Imposture
Loge dans un château d'étrange architecture.
Là, de la cime au fondement,
Tout porte à faux, tout se dément.
En vain la face en est éclatante et pompeuse,
Son éclat éblouit, et sa pompe est trompeuse.
Partout le feint s'y voit, pour le vrai supposé ;
Pierres, marbres, métaux, tout est là déguisé ;
Et tout ce qui se fait ailleurs par la nature
Est là l'effet de la peinture.

Les hôtes de ce logement,
Raffinés en déguisement,
Autant de fois y changent de visage
Qu'ils y changent de personnage ;
Et les grands comme les petits,
Toujours masqués et toujours travestis,
Dans le plus sérieux des hautes affaires,
Comédiens jurés, perpétuels faussaires,
Depuis le front jusques au coeur
Ne sont que plâtre et que couleur.

Ainsi publiquement on y fait marchandise
De masques plus menteurs qu'il n'en vient de Venise ;
On y tient de pleins cabinets
De fausse bienveillance et de plus faux bienfaits ;
Et comme tout s'y dit, tout s'y voit en figure,
La voix même a là sa teinture ;
Et jusques au moindre regard
Rien ne s'y fait qu'avecque fard.

Les professeurs en alchimie
Tiennent là leur académie ;
La nation des bateleurs,
La communauté des mouleurs,
Les vendeurs de pommade et les faiseurs de plâtre,
Les tailleurs d'habits de théâtre
Et tous les corps des charlatans
Habitèrent là tout le temps.

Pour vous faire fuir ce lieu de tromperie,
Il vous suffira, Télerie,
D'apprendre que la bonne foi
Du véritable honneur fait le plus pur aloi ;
Que le plus doux concert, la plus juste harmonie
Est celle de la langue avec l'esprit unie ;
Que de la souveraine et divine beauté,
Le premier trait nous vient avec la vérité ;
Que le mensonge est une tache
Que nulle pommade ne cache ;
Et que la piperie est de l'art des valets
Et des joueurs de gobelets.

La folle Vanité, d'enflure toujours pleine,
Toujours vide de sens, loge après dans la plaine.
Le vent règne en toute saison
Haut et bas dans cette maison.
Mille girouettes dorées,
A tourner toujours préparées,
D'un bruit aigre et confus qui suit leur mouvement
Font retentir le bâtiment.
Il ne s'y voit ni base, ni colonne
Qui ne soit creuse et ne résonne.
Tous les marbres, pour peu qu'on y porte la main,
Se font ouir comme ailleurs fait l'airain.
Il n'est pas jusqu'aux troncs, il n'est pas jusqu'aux roches
Qui n'y soient ou tambours, ou cloches ;
Le plus bas souffle y devient haute voix ;
L'herbe est langue aux jardins, la feuille l'est aux bois ;
Et les salons, les chambres, les portiques,
En paroles, non moins qu'en couleurs, magnifiques,
Par l'importun babil de leurs divers échos
En chassent bien loin le repos.

Tandis que tant de bruits les têtes étourdissent,
De fumées à longs traits les cerveaux se remplissent ;
Elles se font avecque de l'encens
Tantôt plus fort, tantôt plus doux aux sens ;
On ne voit là que cassolettes
Pleines d'esprits d'oeillets, d'extraits de violettes ;
On n'y voit que sachets farcis
De gomme d'Arabie et de poudres de prix ;
Matières à nourrir les fumeuses migraines
Des têtes vuides et malsaines.

Il s'y voit des jardins qui semblent des tableaux
Tant le vert en est gai, tant les fruits en sont beaux ;
Mais tout ce fruit, toute cette verdure
N'est que tromperie et enflure ;
La montre du vert décevant
Se change sous le premier vent,
Et le fruit imposteur, aussitôt qu'on y touche,
Devient cendre en la main, et soufre dans la bouche.
[...]

Vous êtes appelée à cette éternité
Où chaque âme a sa cour, comme sa royauté,
Où les moindres lueurs, dont les saints se couronnent,
Effacent le soleil, et les astres étonnent.
Tournez donc là vos soins, portez là votre coeur,
Ne perdez pas pour l'ombre d'une fleur,
Pour l'imposture d'un atome,
La jouissance d'un royaume.

Surtout, pour vous garder sans attache à la Cour,
Ayez toujours les yeux sur votre dernier jour ;
Souvenez-vous que dans ce court espace
Où l'image du monde passe,
L'herbe qu'une heure fait fleurir,
Une autre heure la fait mourir.
Le nuage doré qu'un vent propice élève,
Un autre vent l'obscurcit et le crève ;
Et le vaisseau contre un roc échoué,
Après avoir sur les vagues joué,
Devient lui-même de l'orage
Le jouet après son naufrage.
[...]

Ainsi par la raison et la foi gouvernée,
Et dans les droits sentiers de la vertu menée,
Suivant toujours le plan que je viens de tracer,
Vous pourrez sans péril et sûrement passer
De l'ombre et des couleurs d'une Cour temporelle
Aux solides grandeurs d'une Cour éternelle.

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