Charles Reznikoff une poétique du témoignage

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Le poète américain Charles Reznikoff (1894 -1976) pose très tôt les jalons d'une écriture poétique liée au témoignage. A travers une analyse des écrits rassemblés sous le titre de Testimony de 1934 aux recueils posthumes de 1978 et 1979 - Testimony : The United States (1885 - 1915) : Recitative -, cet ouvrage entremêle une réflexion sur le lyrisme dans son rapport vis-à-vis de l'esthétique moderniste et les enjeux propres de l'écriture dite du "récitatif".
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296462120
Nombre de pages : 320
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Charles Reznikoff Une poétique du témoignage
L'Aire AnglophoneCollection dirigée par Serge Ricard Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites “anglo-saxonnes” donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américain-es et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie — sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité. Dernières parutions Emma RENAUD,Mary Beale (1633-1699). Première femme peintre professionnelle en Grande-Bretagne, 2010. Timothy WHITTON,Ken « le rouge » et la Mairie de Londres. DuGreater London Council à laGreater London Authority,2010.Dominique MAILLARD,Première vague d’immigration chinoise en Californie, 1849-1949, 2009. Suzanne FRAYSSE,Les voix du silence. La lettre écarlate et les récits d’esclaves, 2009. Anne NICOLLE-BLAYA,L’Ordre d’Orange en Ulster. Commémorations d’une histoire protestante, 2009. C. DELAHAYE et S. RICARD (dir.),La Grande Guerre et le combat féministe, 2009. Annie OUSSET-KRIEF,Yidn ale brider. Immigration et solidarité, 2009. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.),Les Etats-Unis entre uni- et multilatéralisme de Woodrow Wilson à George W. Bush, 2008. e Jacques LAMOUREUX,siècle anglais, le temps desLe XVIII paradoxes, 2008. Pierre VAYDAT,Robert Vansittart (1881-1957). Une lucidité scandaleuse au Foreign Office, 2008.
Fiona McMahon Charles Reznikoff Une poétique du témoignage L’HARMATTAN
Textes cités : © 2011 David Bodansky, The Estate of Charles Reznikoff. © 1997, 2005 David R. Godine Black Sparrow Books. © 1984 National Poetry Foundation,Charles Reznikoff : Man and Poet. © 1999 Charles Bernstein,My Way : Speeches and Poems, University of Chicago Press. © 1980 La Délirante,Défense de la poésie, trad. de l’anglais par F. El-Étr. © 2001 P.O.L., Emmanuel Hocquard,ma haie. © L'HAR M ATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54996-8 EAN : 9782296549968
Remerciements Mes remerciements vont d’abord à Madame le Professeur Christine Savinel pour sa confiance et ses précieux conseils au fil du temps. Au personnel de la Bibliothèque nationale de France ; à Mme Linda Claassen, à Monsieur Bradley Westbrook et à Monsieur Rob Melton de la Mandeville Special Collections Library de l’Université de Californie à San Diego, dont la collaboration m’a permis de consulter les manuscrits de Charles Reznikoff. À l’équipe du groupe de rechercheTexte, Image, Langage de l’Université de Bourgogne (Dijon) pour son soutien. À Monsieur David Bodansky et à Black Sparrow Books pour la générosité de leur contribution à la réalisation de ce livre. À mes amis et collègues pour la qualité de leur réflexion et leurs encouragements : Philippe Clémenceau, Brigitte Riéra, Michael Davidson, Hélène Aji, Antonia Rigaud et Stephen Brown. En hommage à mes parents, Anne et Eugene McMahon.
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Liste des abréviations
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Manuscrits Charles Reznikoff, Mandeville Department of Special Collections, Archive for New Poetry, Université de Californie à San Diego, California, U.S.A. Manuscrits Carl Rakosi,Mandeville Department of Special Collections, Archive for New Poetry, Université de Californie à San Diego, California, U.S.A. The Poems of Charles Reznikoff : 1918-1975. éd. Seamus Cooney. Boston : A Black Sparrow Book, David R. Godine, Publisher, 2005. Poems 1918-1975 : The Complete Poems of Charles Reznikoff. éd. Seamus Cooney. Santa Rosa, CA : Black Sparrow Press, 1989. Selected Letters of Charles Reznikoff 1917-1976. éd. Milton Hindus. Santa Rosa, CA : Black Sparrow Press, 1997. Testimony : The United States (1885-1915) : Recitative. Vol. I & II. éd. Seamus Cooney. Santa Barbara, CA : Black Sparrow Press, 1978, 1979. Charles Reznikoff : Man and Poet. éd. Milton Hindus. Orono, Maine: University of Maine at Orono, 1984.
Préface En 1918 parut à compte d’auteur un recueil intitulé Rhythms. L’auteur, Charles Reznikoff, est alors vendeur auprès de grands magasins new yorkais pour le compte de son père, fabricant de chapeaux. À ses débuts, on découvre ainsi le jeune poète, né à Brooklyn en 1894, à la lisière de sa vie d’écrivain mais gagné par l’incertitude de la posture double dans laquelle il se tient. Avant sa vingt-quatrième année et la parution de ce premier recueil, le parcours de Reznikoff révèle les différentes étapes de son expérience d’apprentissage qui résistent à la vocation d’écrire avant de lui céder le pas. Il y a d’abord l’univers de son enfance où se décline la myriade de métiers issus de l’industrie textile vers laquelle se dirige sa famille dès leur entrée aux États-Unis, ayant fui les pogroms russes quelques années avant sa naissance. Pourtant la perspective des études supérieures pour cet élève brillant l’éloigne assez tôt des horizons artisanaux et commerciaux de ses parents, Sarah et Nathan Reznikoff. Dès 16 ans, Reznikoff entame des études de journalisme à l’Université du Missouri avant de leur préférer l’année suivante des études de droit à l’Université de New York. Inscrit dès 1916, à l’âge de vingt-deux ans, au barreau de l’État de New York, Reznikoff décide de privilégier son désir d’écrire et abandonne aussitôt la profession d’avocat. Peu après, en 1918, l’horizon du poète semble se resserrer à mesure que s’accomplit sa formation d’officier de réserve du 1 ROTCà l’Université Columbia. La guerre sera terminée avant ce programme, mais la perspective d’être appelé à rejoindre les forces américaines en France prête une nouvelle urgence à l’activité d’écrire. Le poète sera fidèle à ce choix sa vie durant. En effet, lorsqu’il renonce par la suite aux opportunités que lui offrent les affaires familiales, c’est vers l’écriture qu’il se tourne immanquablement pour rémunérer la vie économe qui sera la sienne jusqu’à sa mort en 1976. C’est en partie à son activité de rédacteur pourCorpus Juris, une encyclopédie juridique, qu’il consacre ces efforts, à partir de
1  Alors qu’il est déclaré peu apte au service suite à l’examen oculaire qu’on lui fait passer en tant que conscrit, Reznikoff participe en 1918 à la formation proposée au sein de son université par leReserve Officers’ Training Corps, une organisation militaire chargée de la formation des officiers de réserve des forces armées des États-Unis.
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2 1928 jusqu’au milieu des année trente. Marie Syrkin, qu’il épousa en 1930, se souvient de l’esprit méticuleux du poète qu’elle 3 découvre chez le correcteur, lorsque Reznikoff la rejoint au milieu des années cinquante àTheJewish Frontier, la revue sioniste de gauche qu’elle dirigea à New York. Aux côtés de ces fonctions, Reznikoff quitta New York pendant une courte période à la fin des années trente pour les studios de Paramount et de Metro-Goldwyn-Mayer où il devait assister son ami, Albert Lewin, producteur de cinéma. Le roman autobiographiqueThe Manner “Music”, publié en 1977, un an après sa mort, qui éclaire cette parenthèse holywoodienne, met en perspective la difficulté de ce choix de renoncement et d’indépendance, en révélant la solitude d’un poète dont l’œuvre ne connaîtra qu’un public restreint. De son vivant, Reznikoff occupa une place discrète dans la sphère littéraire américaine, recourant souvent à l’édition à compte d’auteur, tel l’exemple deRhythms(1918). Une brève collaboration avec les poètes de The Objectivist Press — George Oppen, Louis Zukofsky, Carl Rakosi, Ezra Pound et William Carlos Williams — aboutit également à quatre parutions de recueils au cours des années trente. Cependant, outre le soutien des éditeurs new yorkais Samuel Roth (à qui revient la parution du recueilPoemsen 1920) et Charles Boni (qui publia en 1930 le premier roman de Charles Reznikoff,By the Waters of Manhattan), le début d’une plus grande reconnaissance ne lui vint qu’ à partir des années soixante. À cette période, un intérêt nouveau pour les poètes connus sous le nom d’ « objectivistes » se traduisit par des invitations à des lectures de poésie, ainsi que par les deux seuls prix littéraires de sa carrière : en 1963, le prix Kovner, attribué par leJewish Book Council of America et en 1971, le prix Morton Dauwen Zabel, parrainé par leNational Institute of Arts and Letters. Cette période est marquée également par la parution de deux recueils publiés
2  Dans une lettre à Albert et Mildred Lewin datée du 17 juin 1928, Reznikoff écrit au sujet de son emploi chez l’éditeur duCorpus Juris, l’American Law Book Company: « I am still working for the law book people—and hope to keep at it. Of course, the work is indoors and there is no physical exercise, but it is a good mental drill and $50—a week » (SL, p. 61). 3  Voir « Charles: A Memoir »inCharles Reznikoff : Man and Poet. Ed. Milton Hindus, p. 54 : « Few poets were ready to sacrifice the lines and adjectives his counsel recommended. However, he proof-read the material and pasted the dummy with a degree of precision unfamiliar to our printer accustomed to more haphazard preparation. »
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conjointement par la maison d’édition New Directions et la San Francisco Review :By the Waters of Manhattan, Selected Verse(1962) etTestimony : The United States (1885-1890) : Recitative(1965). Deux ans avant la mort du poète débuta enfin une série de sept publications sous l’impulsion de John Martin, fondateur de la maison d’édition californienne, Black Sparrow Press. Cette série fut confiée à Seamus Cooney, l’éditeur de Black Sparrow Press, qui entama une collaboration avec Reznikoff dont la teneur sera à nouveau confirmée en 2005 avec une réédition de l’ensemble des poèmes chez Black SparrowBooks. Dans cette même série parut à titre posthume et en deux volumes l’intégralité de l’œuvre majeure,Testimony : The United States (1885-1915) : Recitative. À l’image de cette oeuvre, il se décline dans l’écriture reznikoffienne une relation fragile qu’organise l’inscription du poétique dans le récit du témoin. Mais aussi à l’image de l’homme, dont le parcours lui offre l’expérience de la dualité, l’écriture poétique venant à côtoyer l’écriture juridique. C’est ce à quoi participe l’avènement du vocabulaire lyrique, induit par le récitatif, pour traduire le témoignage présenté sous des auspices nationaux et circonscrit par une période historique donnée. Mais on pourrait supposer qu'il s'agit également d'une relation nécessaire pour le poète américain, soucieux d'offrir l'image du pays qu'il a appris à tant scruter, d'abord comme apprenti journaliste et ensuite formé par ses études de droit. À travers l’héritage familial enfin on voit s’esquisser l’impératif du témoignage. Bien que né aux États-Unis, le poète semble arborer dans son écriture les traits de l’étranger, critique et curieux devant un nouveau paysage national et culturel. Suivant les itinéraires d’immigrés juifs qui ont fui la persécution et la pauvreté en Russie, la famille de Reznikoff est arrivée aux États-Unis à la fin du dix-neuvième siècle. Cet héritage fait de lui le témoin d’une première génération d'américains qui découvre l'Amérique au tournant du vingtième siècle. À travers cette exploration s’inscrit la dimension religieuse de l’héritage familial, dont Reznikoff, juif non pratiquant, reprend les fils pour les rattacher à ses nombreuses activités d’écrivain — romancier, traducteur, biographe, historien ou poète. Lorsqu’il cite Rashi, le prophète juif médiéval, on devine chez Reznikoff la multiplicité des chemins parcourus par l’écriture et par l’écrivain :
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RASHI. Jacob is like the stars That rise to their station, Which the winds cannot blow away, No clouds extinguish. But we become names upon gravestones and upon books; Our desire for the Law an inheritance Among our grandsons. It was good to labour, and after labour It is good to rest. (An "Objectivists" Anthology91) Au revers de la mortalité s’offre la permanence de la loi dictée par l’Ancien Testament et la promesse de sa transmission, à chaque génération. À la double inscription de l’écriture dans la lignée testamentaire et familiale apparaît enfin l’image du poète séculaire dans son milieu social. On entrevoit dans cet emprunt à Rashi l’expression d’une éthique formée à partir d’un réseau d’influences bibliques et juridiques qui viendront se confirmer au long d’une vie de labeur. D’emblée chez cet observateur inlassable de la société américaine on identifie les contextes familial, culturel, social et national à celui qui se délimite par le témoignage. Éléments formateurs chez le poète, ils deviennent indissociables dorénavant dans la construction d'un nouveau langage poétique. Dans cette rencontre se profilent à la fois l'ensemble et le détail du paysage national. Car si le récitatif s'inscrit dans la lignée de la poésie américaine où on voit promettre, telle chez Walt Whitman, une vision élargie des États-Unis, Reznikoff y parvient en revisitant le symbolisme du leitmotiv national. Aux 'feuilles d'herbe' de 1855 se substituent les feuilles parcourues dans les volumes de jurisprudence que le poète nous invite à lire à notre tour, au gré des rythmes de son récitatif. Ainsi la poésie renvoie non pas tant une image idéalisée et collective du peuple américain que la trace de l'individu scellée par la parole ordinaire de son témoignage dans le document juridique. La métaphore est à lire dans la construction qui se propose d'envisager le récitatif comme une écriture du témoignage, en amont de laquelle les vers du récitant laissent place aux phrases du témoin. De même, la mélodie vocale chez le poète répond à celle qui est consignée par milliers dans les annales de droit américain. Afin de s'approprier la cadence révélée par le témoignage, le récitatif s'appuie sur le vaste corps que représentent les volumes de jurisprudence. Ainsi la vision du pays rencontrée dans l'œuvre de Whitman revêt une forme chez Reznikoff qui peut se dire également démocratique et
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