Chastellart

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Dans ce roman, Gavin Bowd nous montre que la poésie peut "changer la vie" ; du moins, elle fait de la vie de Pierre de Chastellart, poète français et protestant, le séducteur et l'amant d'une nuit de la belle et catholique Marie Stuart. Des bords de la Loire aux contrées sauvages et brumeuses de l'Ecosse, le héros mène sa quête, armé de ses seuls poèmes et de sa seule musique, et suspend un instant dans la splendeur de l'amour un monde qui s'abîme, au nom de Dieu, dans la guerre fratricide.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
Lecture(s) : 189
EAN13 : 9782296239388
Nombre de pages : 132
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Chastellart

Gavin Bawd

Chastellart

L'Harmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10189-0 EAN : 9782296101890

ENVOI

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Le brouillard n'allait pas se lever. Le poids de la puanteur. On entendait les cris de marins dans leur nid de pie, tandis que leurs formes restaient invisibles. Par une chaude journée du mois d'août, la vapeur diffusait la lumière. Les vagues du port de Calais scintillaient avant de mourir devant le navire voisin. Dès qu'on arriverait en Mer du Nord, disait le capitaine, le monde deviendrait plus clair. Deux navires étaient prêts. Ils transportaient une Reine, ses dames d'honneur, un poète et des musiciens. Dans les cales on avait mis des violes, des livres, du vin et de la morue salée. Les cailles conversaient avec les lapins. Il y avait des tableaux parisiens et des arbalètes toutes neuves. De grands canons, noirs et luisants, pleins de poudre, perçaient le brouillard. On avait hissé le drapeau et de grandes voiles se gonflaient de la brise du sud. Il y eut une douce vibration, on quitta le quai. C'était comme si la France avait déjà fait ses adieux. On voyait à peine les bâtiments du port, et les voix des habitants semblaient tellement désincarnées. Marie Stuart regarda du pont. Ses yeux se plissèrent et se mouillèrent du soleil dissous et de la puanteur marine. Son ventre commençait à bouillonner, et, serrant le bois mouillé, elle sentit venir les premières larmes. Derrière elle, on s'agitait. Chastellart, Damville et deux dames d'honneur se penchaient de l'autre côté, gesticulant. La Reine se précipita vers eux. Elle glissa sur une planche mouillée, mais elle réussit à ne pas abîmer sa robe de damas. Une dame d'honneur, Seton, pointa dans le brouillard. Les vagues avaient malmené une barque au bord du havre, sans doute vieille ou mal construite. Car elle prenait l'eau et coulait vite. On pouvait distinguer cinq pêcheurs. Ils faisaient des signes au navire de Marie et demandaient du secours de leur voix barbare.
-

Bien entendu, ils ne savent pas nager, dit Chastellart.

C'est la coutume. Les filles gloussèrent. Maintenant, la barque disparaissait avec son modeste chargement. Les matelots du navire royal poursui7

virent leur chemin vers le large. Quatre des pêcheurs disparurent sous les flots. Un autre battait encore des bras. Il appelait le Seigneur. La Reine le regarda, passionnée. Chastellart admira l'excitation sur sa figure. - Le pauvre homme. Souffrira-t-il? demanda Marie. - Cela ne prendra pas longtemps. Il sera mangé par les crabes, puis recraché sur la plage comme du goémon. - Comme du goémon... Les lèvres livides de Marie esquissèrent un sourire. Un spasme la prit et un bouillon de vomissure lui échappa, s'épanchant dans la mer. Seton et Livingstone se démenèrent pour appliquer un mouchoir de soie sur sa bouche souillée. Le banc de brouillard laissait transparaître vaguement la côte. Mais où étaient la verdure des champs et des bois, les rivages d'or et les belles maisons? On préparait ce départ depuis des mois. Marie serrait contre sa poitrine un sonnet que Ronsard avait composé pour elle. Elle lécha la bile sur ses lèvres et, une main appuyée à son front chaud, l'autre sur l'épaule de Seton, gémit "adieu".

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Chastellart était content de se trouver sur ce navire. Des soldats mélancoliques occupaient l'autre, avec quelques animaux domestiques, et ~es éléments moins savoureux de l'équipage écossais. Beaucoup de protestants boudaient et intriguaient dans leurs tuniques noires. Il était huguenot, lui aussi, mais l'amoureux DamvilJe Jui avait permis de s'approcher de Marie. Elle appréciait son corps et ses vers. Il Je savait. Le brouillard était Join derrière eux, et le soJeil se répandait sur Jes ondes. La coque tanguait, sans qu'il y eût de quoi s'alarmer. Les voiles se gonflaient et les navires avançaient rapidement. Chastellart regarda les crêtes bleues de l'eau, et pensa aux cimes chastes de son Dauphiné. Marie avait abandonné Pétrarque et regardait aussi les vagues. Elle sourit : "Ronsard écrit que J'Ecosse devrait fuir devant moi comme 8

l'île de Délos, pour que je ne l'atteigne jamais. Il ne supporte pas mon absence!" Elle lui tendit le sonnet. Il reconnut l'écriture. Les plis du papier exhalèrent une odeur de chair. Chastellart lui sourit: - On dit que les voyages en mer entre nos deux pays lui ont fait détesté les navires pour le reste de sa vie. - C'est vrai.
-

Et il a trouvé l'Ecosse tellement dure et déserte. Dans un Ronsard, soupira Marie, a la sensibilité du poète.

poème il dit qu'il n'avait rien à y faire, à part des promenades sur les landes.
-

Chastellart ne savait pas si la Reine voulait l'humilier. - Et moi? Marie se tut et rouvrit son Pétrarque. Chastellart poursuivit:
-

Pierre de Ronsard est en train de réunir ses Œuvres.

Avec ce travail, il prétend ramener le Multiple à l'Unité. - Un jour, vous pourriez être comme lui. Chastellart la quitta et s'assit à tribord, toujours sous le regard de la Reine. Le soleil et le sel lui brûlaient le visage. Il ferma les yeux. Pendant un instant, lui aussi fut le maître de poésie de la Reine. Le dauphin était parti à la chasse et il était assis auprès d'elle, traçant des syllabes et des rimes croisées. Du musc s'évaporait sur ses tempes palpitantes. Ses yeux s'ouvrirent pour rencontrer les siens, qui se réfugièrent dans la brousse d'une page éblouissante. Son esprit acheva une nouvelle ligne. 3 Le jour pâlissait. Vénus était apparue. Chastellart pensa à la bouche de Marie, aux baisers et aux paroles d'amour. La mer était calme, et beaucoup des marins se reposaient, buvaient et chantaient. De la nuit de la cale monta une chanson grivoise. En-dessous, les galériens se cassaient les reins. Le faisan était aussi délicieux que le vin d'Anjou dont ils ne s'avisèrent pas, se léchant doigts et lèvres, qu'il ne restait que pour quelques jours. L'alcool rendit de la couleur aux joues 9

de Marie. Elle héla quelque musicien italien, qui posa ses grêles doigts sur son luth. Chastellart ne pouvait nier la beauté de la musique. Cependant, comme l'homme faisait les yeux doux à sa Reine, il changea d'humeur. Et il s'abstint discrètement d'applaudir. Il faillit vomir, mais se redressant, droit et svelte, il proposa un toast. Le poète déclara: - Nos galères n'ont pas besoin de lanternes pour éclairer leur chemin. Les yeux de cette Reine suffiront pour illuminer la mer de leur splendide feu! Silence. Quelqu'un toussa. Seton regarda la lanterne qui tanguait avec le bateau. Puis Marie sourit, et tout le monde leva un verre. - Très beau. Récitez-nous des vers de Ronsard! La nausée revint. Enfin, il déclama:
C'est une grande Déesse, et qui mérite bien Mes vers, puisqu'elle fait aux hommes tant de bien.

- C'est quoi ça ? s'enquit l'ignare Seton.
-

Hymne de la Mort! dit Marie sèchement.

Puis le luth revint et le sommeil étendit son empIre sur l'équipage. Le ciel nocturne était presque sans nuages, et les nues renvoyaient au monde ses échos. La lune regarda les navires de ses yeux aux lourdes paupières. Chastellart ouvrit sa braguette. La mer de sa vessie se vida sur l'écume. De ses entrailles, la planète de son cul laissa éclater un orage. Il alla se coucher. Marie regardait à travers le hublot de sa cabine. Elle espérait apprendre à aimer l'odeur de la mer. Mais les noms des astres lui échappaient. Elle se dit: - On dit que mon nez ressemble au sceptre de Jupiter. Elle demanda à Seton de lui apporter son miroir. Au fil des années, l'enfance passant, son nez était devenu plus aquilin, jusqu'à ressembler au bec d'un épervier. Et sa chevelure autrefois, elle s'en souvenait, presque rousse, était maintenant indiscutablement noire. Elle modifia l'angle de son reflet. Elle était, l'assurait-on, la plus belle des Reines. 10

-

Où est Chastellart? Il regarde les étoiles et pense à toi!

- Pauvre idiot. Le plafond sembla grincer sous la pression d'un pied. La Reine était toute nue sous sa chemise de soie blanche. Une mauvaise langue avait fait la remarque: "Blanche comme pour le mariage ou pour le deuil". Elle gagna son lit étroit. Seton la quitta. Un mouvement du navire laissa la porte béante. Un garde sortit de son ennui et ne put s'empêcher de regarder le corps royal. La lampe derrière la Reine trahit sa silhouette. Marie le toisa, indignée, puis elle détourna le regard. Seton ferma la porte, fit un reproche au garde, puis partit en courant, les yeux de l'homme épinglés sur son dos. 4 Le navire tanguait, les vagues respiraient, le bois craquait et gémissait dans tout le vaisseau. Marie avait mal au ventre. Elle aurait dû moins boire. Elle se retourna et ses genoux transformèrent la topographie de la couverture. Ses doigts effleurèrent un téton. Elle pensa à Notre-Dame. Ce jour-là, dans la cathédrale drapée de fleurs de lys, elle était vêtue de blanc, comme pour les funérailles du Roi. Dans his rues boueuses de Paris, les carrosses les emmenèrent, virginaux. La couronne lui pesait, mais Ronsard avait écrit qu'elle ressemblait à Vénus. Elle avait mal au cou, mais elle s'avança vers l'autel, grande et fière. Le pauvre François tremblait comme une feuille; cependant, après des années de dévouement, il n'allait pas décevoir son épouse. Un chœur s'éclaircit la gorge puis chanta:
Alba rosis albis nunc insere lilia.

Devant la cathédrale, le rebut de la ville attendait les largesses. Marie et son entourage prirent leur tour pour semer quelques pièces d'argent. Les pauvres grognèrent et hurlèrent Il

dans la boue. On tint une pièce de monnaie comme une trophée, puis on chercha un coin obscur où la caresser. Les carrosses partirent en direction du Louvre. François semblait danser si lestement avec sa mère. II avait pour elle une affection presque chamelle, et ne lui marchait jamais sur les pieds. Tandis que Marie aimait les bras virils de son père. Quand la danse fut finie, des cris de joie accueillirent l'arrivée des bateaux. Ils flottèrent sur la salle de bal. Leurs voiles d'argent semblaient se gonfler au vent. François lui prit la main et ils s'embarquèrent. Au bord du lit de noces, ils s'étaient regardés. François jeta un ceil stupide sur son corps puis avisa le plancher. Marie, elle aussi, avait regardé son corps et pensé au poème de du Bellay:
Ce n 'est pas sans propos qu'en vous le Ciel a mis Tant de beauté d'esprit et de beauté de face, Tant de royal honneur et de royale grâce, Et que plus que cela vous est encore promis.

Ils s'étaient enfin glissés sous les draps. Les doigts longs et fins de Marie commencèrent à explorer sous la chemise de François. Ses cuisses étaient glauques et sans poils, dépourvues de la douceur des siennes. Elle toucha un pénis minuscule, à peine gonflé, puis, en-dessous, quelque chose de ridé, plus plat et glabre qu'elle ne s'y attendait. Cette nuit, elle s'était serrée contre cette forme faible et irrégulière, jusqu'à ce que les frottements lui fassent mal. Mais le lendemain, les dames d'honneur jetaient un regard déçu sur les pollutions nocturnes. Il était tard, elle avait besoin de dormir. Elle toucha les poils duveteux entre ses cuisses, ses lèvres. Marie se dit:
-

Mon pays.

L'oreille de François suppurait sur le coussin. Des scalpels s'agitaient autour de l'affection. Mais son corps gonflé ne faisait que suinter, hurler et se fendre comme un fruit pourri. Près d'elle, le bois grinçait avec insistance. A ses plaintes s'ajoutaient des cris qui auraient pu être ceux d'un garçon ou d'une fille, qui s'achevèrent en gémissement de damné. 12

5 Il faisait encore beau. Les deux navires filaient rapidement vers la côte est de l'Angleterre. Les marins accomplissaient leurs tâches, des mouettes curieuses se perchaient sur le gréement, les galériens suivaient un bon rythme. L'idée d'arriver fit frissonner Marie et son entourage. Chastellart entendait des chants dans la chambre de Marie. Avec ses dames d'honneur et le prêtre, elle célébrait la messe. Comme d'habitude, Brantôme les surveillait. Mais Chastellart se tenait loin de ces chants de sirène. Même Damville lui avait dit: - La Reine est belle, mais elle devrait être plus prudente dans son royaume. Le poète acquiesça, puis pensa aux lèvres qui débitaient les mots latins de l'idolâtrie. A sa poitrine malmenée par les hymnes.
-

Quand fera-t-on la guerre?

La franchise de la question fit rire Damville. Si Chastellart espionnait le Comte de Montmorency, c'était l'espion le plus incompétent du monde. Il répondit à son ami hérétique:
-

Mon père ne voit pas de raisons d'agir. Catherine de

Médicis déteste les Guise... et Marie. On peut trouver un accord. Mais un organisme ne peut supporter le poison indéfiniment. Heureusement, la messe était terminée, et Marie revint sur le pont. Elle était habillée de noir. Les jeunes nobles la rejoignirent. Ils reprirent leur place pour se divertir au soleil. Il y avait des limites à la quantité de Du Bellay qu'on pouvait lire en une seule journée. Marie était arrivée à Contre les envieux poètes, mais son mal au ventre et le soleil lui firent lever les yeux. - Je ne sais pas comment vous pouvez lire des choses pareilles, dit Chastellart. Marie pensa aux vers des noces:
- Joachim maîtrise indubitablement les grands genres. Cette phrase bien tournée sembla plaire à la Reine. Mais il était

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