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Chronique d'une aventure surréaliste II

De
252 pages
Cette chronique en quatre volumes n'obéit qu'au temps de la poésie. Loin de rendre compte d'une banale activité quotidienne, ces journaux placés délibérément sous le signe ascendant sont comme une vaste plage imaginaire sur laquelle s'inscrivent, à la manière des laisses déposées par la mer, les traces du flux et du reflux des jours et des nuits. Ce long récit permet de croiser des personnes et des thèmes récurrents - Nerval, Hölderlin et les romantiques allemands, André Gaillard, Joë Bousquet, André Breton et les surréalistes qui furent des amis proches de l'auteur.
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C
hronique d’une aventure surréaliste
DU MÊME AUTEUR Introduction à la lecture de Benjamin Péret(Le terrain vague) René Crevel(Seghers, « Poètes d’aujourd’hui ») Carrefour des errances(Éric Losfeld, »Le désordre ») La Voix pronominale(Ellébore) Ah ! vous dirai-je maman !(Ellébore) Bonjour Monsieur Courtot !(Ellébore) Victor Segalen(Henri Veyrier) Le Ferouer(Ellébore) Léautaud(Artefact) Une Épopée sournoise(José Corti) Rivages et mirages d’un promeneur, Gilles Ghez(Galerie Pascal Gabert) Journal imaginaire de mes prisons en ruines(José Corti) L’Obélisque élégiaque(François Bourin) Les Pélicans de Valparaiso(le cherche midi) La Barre d’appui(Manière noire) Je de mots(Bari, Italie, Crav. B.A.Graphis) Les Ménines(le cherche midi)
Ouvrages collectifs Discours(Plasma) Benjamin Péret(Henri Veyrier) Blaise Cendrars(Henri Veyrier) Debenedetti sur l’outre-vif(Ellébore) Du surréalisme et du plaisir(José Corti) Lettres à la cantonade, de Pierre Schumann Audrycourt(Éric Losfeld) André Breton ou le surréalisme,même(L’Âge d’homme) Jean Schuster, Une île à trois coups d’aile(le cherche midi) Jean Bazin, Figures de proie(Le Grand Tamanoir) Jérôme Duwa, 1968, année surréaliste(Imec éditeur)
Traduction en collaboration avec l’auteur La Plaisanterie, de Milan Kundera (Gallimard)
Claude Courtot
Chronique d’une aventure surréaliste
II
L’Harmattan
Illustration de couverture : Gilles Ghez,Aigles mortes, 1978
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56897-6 EAN : 9782296568976
Journal 16
janvier-février 2002
3 janvier Je revois à la télévisionLe Docteur Jivago. Cette bluette m’a fait rêver cette nuit d’une jeune femme que j’étreignais : toujours l’obsession de la jeune fille et du premier amour. J’en suis resté un peu mélancolique toute la journée.
7 janvier Je m’intéresse beaucoup aux jardins de Bomarzo que je compte bien aller visiter en avril à partir de Pérouse où j’ai décidé de passer une se-maine. J’ai lu le roman de Mujica Lainez, un peu long, et le beau texte de Mandiargues. Je voudrais voir quelques photographies. Existe-t-il un ou-vrage illustré sur Bomarzo ? Mes recherches d’aujourd’hui chez le soldeur de la rue Malher – qui m’avait procuré un livre sur Monsu Desiderio – puis à la librairie italienne de la rue Beautreillis, enfin dans la galerie du Musée du Louvre, se sont avérées vaines. En revanche j’ai trouvé un numéro spé-cial de la revueLignes, consacré à Dionys Mascolo. Je lis sescarnetsémotion. Bien des affirmations discutables avec pourtant ; comme celle-ci : « L’une des limites du surréalisme tient sans doute au fait que tous ses fondateurs à peu près auront été des athées de l’athéisme tranquille. Non déicides : cette flamme leur fait défaut d’avoir à tuer à chaque nouvelle aube l’ennemi intime. Après cela la quête du mer-veilleux ne pouvait que manquer de base tragique. D’où tant de merveilles de pacotille chez les suiveurs. » Voilà très précisément ce que j’appelle de la littérature de philosophe ! Comme je parcours tous ces textes théoriques, ces analyses politiques, ces proclamations révolutionnaires, ces tracts, une question surgit : que reste-t-il exactement de Mascolo ? De la poussière politico-philosophique, au mieux un certain éclatmoral– ce qui après tout n’est pas totalement né-gligeable. Je me souviens de Mascolo, à Prague, lors de notre voyage collec-tif de 1968, à l’occasion de l’exposition surréalisteLe Principe de Plaisir: seules l’intéressaient les questions politiques. Peu de sensibilité poétique ! Tout de même, à côté du mystère de Bomarzo, cette raison et cette débauche d’intelligence font pâle figure !
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Grande amitié entre Mascolo et Blanchot, évoquée ici à travers leur cor-respondance. Je n’ai jamais pu lire Blanchot. Je ne comprends rien à un pareil jargon.
8 janvier J’ai lu dans la journée le livre d’Alain Joubert, reçu ce matin,Le Mouvement dessurréalistes ou le fin mot de l’histoire. Contrairement à mon attente, cela ne m’a pas blessé. Au contraire, le propos est d’une telle haine à l’égard de Jean Schuster, José Pierre, Philippe Audoin, Gérard Legrand, Jean-Claude Silbermann et moi-même, qu’il ne traduit que la paranoïa aiguë de son auteur. L’importance de mon rôle dans la dissolution du groupe est soulignée à plai-sir et j’en suis très fier. Les insultes dont je suis couvert paraissent d’ailleurs contradictoires : tantôt je suis présenté comme un petit bureaucrate étriqué, docile exécuteur des basses œuvres de Schuster le grand Satan, tantôt comme un des cinq grands comploteurs – sbires, séides, etc.. de Schuster – respon-sables de tous les maux ! La thèse est tellement excessive qu’elle aura du mal à se faire prendre au sérieux : Schuster n’a dissous le groupe surréaliste que pour assouvir sa vengeance (laquelle remonterait à un lointain affront poli-tique subi en présence de Breton) à l’égard d’Alain Joubert et de sa compagne Nicole Espagnol, objets de sa « haine invétérée » ! C’est misérable dans le fond comme dans la forme, d’un bout à l’autre. Je ne m’abaisserai pas à répondre à ce libelle ridicule. On ne tire pas sur une ambulance ! Joubert reproche à Schuster et aux cinq d’avoir commis une sorte de putsch, d’avoir pris la direction de la barque surréaliste, après la mort de Breton, alors qu’il fallait selon lui laisser chacun s’exprimer – surtout, semble-t-il, ceux qui d’ordinaire ne disaient rien parce que de toute évi-dence ils n’avaient rien à dire. Lorsque je lis sa relation hargneuse des évé-nements, je me dis que, malgré tous les doutes ou regrets, voire remords, que j’ai pu parfois nourrir sur mon attitude d’alors, j’ai eu totalement rai-son. Il fallait bien en effet se débarrasser d’une bande de minables envieux qui alourdissaient le mouvement. Joubert est parfaitement représentatif de ce courant populiste, auquel succombent toutes les démocraties un jour ou l’autre, au nom duquel il faut d’abord et avant tout donner la parole aux débiles et aux muets. C’était confondre le mouvement surréaliste et une quelconque association caritative de banlieue.
10 janvier Un ancien élève profite d’une carte de vœux pour me rappeler sa bonne note à sa dissertation de Baccalauréat « dissertation sur Malraux que je trou-vais illisible avant l’étude que nous avons faite ». Si mon pouvoir de rendre une œuvre intelligible était tel, je me demande avec inquiétude si j’ai eu raison de m’abstenir, pendant toute ma carrière de professeur, de parler
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à mes élèves du surréalisme, sous prétexte qu’ils devaient le découvrir par eux-mêmes. Certes on n’enseigne pas le surréalisme. Mais n’aurais-je pas dû au moins montrer le chemin ? Il n’y a pas de gloire à laisser les autres dans leur ignorance – voire leur détresse. Après tout, les quelquesactionssurréalistes se voulaient spectaculaires, comme les attentats anarchistes : il s’agissait de réveiller les foules, d’apporter l’étincelle qui allumerait les grands feux lyriques. Je ne sais pas pourquoi j’ai refusé d’agir de la même manière envers mes élèves. Plus exactement j’ai commencé, mais très tar-divement – 2 ou 3 ans avant ma retraite – à porter un début d’incendie dans ma classe. C’était sans doute plus pour me réchauffer moi-même !
11 janvier Émission d’hier soir sur les Cathares : quelle horreur ! Les talibans de l’époque. Je ne conçois pas que certains aient pu, dans le surréalisme, s’intéresser à ces fanatiques. Je n’accepterai décidément jamais toutes ces dérives mystiques, si exaltées soient-elles. Ou bien on n’a rien compris à la poésie, la vraie, qui est fondamentalement athée.
12 janvier Cela fait exactement 39 ans que nous sommes mariés. Un moment d’émotion entre nous deux, au moment où nous nous annonçons cette nouvelle.
15 janvier Je reçois une lettre duMondes’excuse de n’avoir pu publier ma qui réponse à Jean Clair. « Nous regrettons de ne pas pouvoir, malgré leur inté-rêt, publier vos réflexions. Les contraintes de place nous obligent à faire des choix et nous empêchent de publier tous les textes que nous recevons. » Comment ces faux jetons peuvent-ils imaginer une seconde que pareille excuse me satisfasse ? Je me promets de faire une petite introduction à la plaquette que l’Association des amis de Benjamin Péret prépare à ce sujet – j’y travaille beaucoup – dans laquelle je dirai leur fait aux journalistes du Monde, tout en restant correct à l’égard de ces personnages qu’on souhai-terait gifler. Mon ami Norbert, pâtissier autodidacte, très cultivé, passionné de mu-sique et de poésie, ne peut résister à l’envie de me décrire le faisceau poé-tique dans lequel il se trouve pris. Il parle avec une de ses amies de Joyce Mansour dont il se procure les œuvres à la bibliothèque municipale. Cela lui rappelle ce que je dis de Joyce dansLes Ménines. Il se promène aux puces et trouve par hasard le livre de Robert BenayounLe Rire des surréalistes: à la page 55 il voit la photo du café La promenade de Vénus où je suis assis
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près de Joyce. Il a l’airenchantéau sens propre, installé sur un petit nuage merveilleux. Le personnage est très poétique. Émotion contagieuse.
16 janvier Une exposition intéressante au musée PicassoPicasso sous le soleil de Mithra. Je pense évidemment au passage desPélicans de Valparaisooù j’évoque le culte de Mithra à propos du cousin Henri et de son amour malheureux pour cette fille qui mourut si jeune. J’ai toujours lié – pour-quoi ? – le culte de Mithra et du taureau sacrifié au mythe de la jeune fille (et à Nerval). Or je découvre dans cette exposition qu’en 1927, au moment où il peint ces étreintes cruelles où s’affrontent le taureau et le cheval sous le regard de la femme, Picasso, qui a une cinquantaine d’années, est épris de Marie-Thérèse, une jeune fille de 17 ans, à qui il fera un enfant. D’où en 1934-1935 ces dessins du Minotaure aveugle conduit par une fillette. Admirable.
17 janvier Autodafés d’Antonio Saura, à la galerie Lelong. Il s’agit de visages étranges, monstrueux, peints sur l’intérieur de reliures arrachées à des livres ou sur des palettes de peintre. Superbe cette idée que des figures diaboliques surgissent des supports de la peinture ou de l’écriture et nous guettent et nous adressent d’insoutenables sommations. J’ai reçu du Mexique une lettre dans laquelle le peintre Zalathiel dont j’avais visité avec intérêt l’atelier à Mexico, me demande de lui écrire une présentation pour un projet d’exposition qu’il veut faire à Paris. J’accepte volontiers, sans savoir si je serai à la hauteur de l’entreprise, mais le défi m’excite. Je suis évidemment flatté. J’attends sa visite fin mai. D’ici là, il doit m’envoyer une documentation sur l’œuvre qu’il veut exposer.
20 janvier Ce dimanche après-midi je me promène dans le parc du château de Saint-Ouen, non sans évoquer devant les portes fermées du château, quelques beaux dimanches du passé, à l’époque où on donnait des concerts de musique de chambre dans le grand salon. Je jouais Vivaldi, Haendel, Haydn, Mozart... J’éprouvais une angoisse folle, mais je n’avais pas droit à l’erreur : je savais que ma fille Aurélie était présente dans la salle et que je devais montrer l’exemple à l’enfant, afin que plus tard elle puisse prendre ma place au piano – avec un talent infiniment supérieur au mien. Ce qui arriva et dont je ne cesse chaque jour de me féliciter.
22 janvier Superbes fragments de Louis-René des Forêts dans l’ultime ouvrage (posthume)Pas àpas jusqu’au dernierje n’hésite pas à recopier que
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