Condensations

De
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Mon aspect sévère n’est qu’un trompe-l’oeil, une sorte de
cuirasse, un peu comme celle de Don Quichotte, rafistolée
avec du carton. Quelque chose de fragile en somme,
réversible, jamais définitif, toujours à consolider.
C’est pourquoi, lorsqu’il y a un risque d’affrontement, je
fais tout ce qui est en mon pouvoir pour choisir mon terrain.
Ceux de mes ennemis qui prennent le parti de m’écrire,
prennent ainsi un risque inconsidéré. S’ils sont psychologues,
ils cherchent l’affrontement direct, verbal, où je suis plus
vulnérable. Mais dans ce cas, je me dérobe. J’ai retenu la
leçon qu’infligea Koutouzov à Napoléon, à la bataille de
Borodino. Une fois à bonne distance, c’est-à-dire devant la
page blanche, je fais donner les orgues de Staline, et alors,
sauve qui peut…

Publié le : lundi 21 janvier 2013
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EAN13 : 9789999990615
Nombre de pages : 228
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Introduction
Oh, la poésie ! Anastasie ! C’est par ces exclamations teintées d’ironie et de déri-sion amusées que ma grand-mère, que je voyais mal-heureuse, accueillit ma suggestion de s’intéresser à l’art de Dante et de Rimbaud. Ma chère grand-mère exprimait là, à mon grand désap-pointement, l’opinion la plus généralement partagée par le bon peuple de France. Et pourtant. Dieu, le Dieu de sagesse, grand communicateur, n’a-t-il pas recruté ses prophètes parmi les poètes, signalant en cela son grand sens politique, consistant à bien s’en-tourer, lorsque l’on est confronté à la solitude du pouvoir ? Mais à y regarder d’un peu plus près, la réalité est peut-être un peu différente. Dieu, conscient de risquer les mêmes problèmes avec les hommes que moi avec ma grand-mère, n’aurait-il pas choisi de faire passer pour prophètes, des poètes, comme instruments de sa révélation.
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Question de crédibilité. On ne saura, hélas, jamais la vérité. Personnellement, j’opte délibérément pour cette dernière hypothèse que conforte bien des témoignages ainsi que ma propre expérience. Qui, n’a jamais pris la plume, ne peut pas avoir res-senti, avec étonnement et émotion, jusqu’aux larmes parfois, la difficulté de ne pas écrire assez vite, ce qu’un inspirateur mystérieux lui dictait, sans pitié pour les limites de ses capacités sténographiques. Celui-là, non plus, ne peut connaître le trouble qui s’empare de lui en relisant la dictée, non pas en découvrant ses fautes, blessés légers vite rétablis, mais en contemplant cette chose étrange qui s’est écoulée de lui-même et dont il n’avait jamais soupçonné l’existence. Tellement étrange, qu’elle lui paraît étrangère au point qu’il lui faut plu-sieurs jours pour se l’approprier. Le poète, c’est, à la fois, une grosse loupe, ne mégotons pas, un microscope, une lunette astronomique et un instrument de radioscopie. Rien ne lui échappe. Il voit tout, mieux que personne. C’est la raison pour laquelle Platon craint en lui un danger pour la répu-blique, qu’il est peu aimé des idéologues, des théologiens et des philosophes. Ne parlons pas de sa famille. J’allais oublier les éditeurs, peu enclins à se compromettre avec un personnage aussi inconfortable.
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Seules, les âmes transparentes sont ses amis et sont en mesure de percevoir, et d’apprécier, l’authenticité de son propos. Si cette faculté de voyance incommode la société, qui n’aime guère voir ses turpitudes sous le faisceau d’un projecteur peu complaisant, elle ne facilite pas la vie de celui qui en est doué. Il ne doit attendre aucune in-dulgence de cette société ainsi mise à nue. C’est pour-quoi René Char lui conseille«de se joindre au parti de ceux qui, ayant ôté à la souffrance son masque de légitimité, assurent le retour éternel de l’entêté portefaix passeur de justice. » Bref, ici comme ailleurs, l’union fait la force. Il va de soi, que la langue du poète est l’absolu contraire de celle que l’on dit de bois. Elle ne peut se mouvoir enchaînée, ni obéir à des consignes acadé-miques, encore moins subir la dictature de la mode, mais au contraire, se sentir partout chez elle et ne pas hésiter à ouvrir les tiroirs les plus secrets et à enfreindre les tabous les plus endurcis. Il ne suffit donc pas de s’atteler à une entreprise de voyance extralucide en se croyant investi de responsa-bilités cosmiques, il faut disposer d’un langage aux vertus incantatoires adapté à ses ambitions. Contrairement à ce qu’un humoriste malicieux répétait chaque jour sur les ondes d’une radio familière, nous ne vivons plus une époque moderne, mais post-moderne. Depuis Mallarmé, toutes les transgressions ont été commises. Cela a conduit certains de nos contem-porains à confondre la poésie avec les mots croisés ou à
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recopier l’annuaire des pharmaciens, ou celui des no-taires, avec la même onirique et fiévreuse exaltation que Jean écrivant son Apocalypse sur l’île de Pathmos. C’est le propos qui doit dicter la forme et non la forme dicter le propos, jusqu’à lui servir d’alibi, voire même de fin. Le poisson ne saurait se réduire à ses arêtes. Pour ma part, je me préconise l’humour, la tendresse et l’ironie, ingrédients déjà utilisés par Marot et Charles d’Orléans, notamment, pour la fabrication de baumes souverains contre la mélancolie, ce vieux rongeur des âmes, porteur de pestes. Le tragique n’a pas attendu que Nietzsche décrète la mort de Dieu pour faire son entrée dans l’Histoire avec fracas. La Shoah n’a pas non plus marqué la fin de l’Histoire, elle n’en n’est hélas qu’un jalon, témoins, le Vietnam, la Bosnie, la Palestine etc. On ne peut l’igno-rer et se complaire dans des jeux de l’esprit. Il s’est toujours trouvé des hommes libres,qui croyait« celui au ciel, celui qui n’y croyait pas », pour témoigner de la beauté des choses et de la noirceur des âmes. Ceux-là forment la cohorte des ardents, des veilleurs, aboyeurs de toutes sortes, en charge de la mauvaise conscience des hommes et de l’honneur des justes. Que chacun fraie son chemin avec humilité, comme je tente de le faire, et si j’ai été un mauvais sténographe, que Dieu recouvre ma tombe en y déversant des tom-bereaux d’oublis, mais qu’il protège celle que j’aime. 22 novembre 1996
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