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D'une craie qui s'efface

De
93 pages
Ce qui importe à l'auteur ici ce n'est pas de se mettre en valeur, mais de permettre au poème de surgir. Les mots ne seront justes, personnels, que s'ils sont d'abord ceux que réclame cette mise au monde. Un livre d'initiation. Tous les poèmes sont des mises en question comme si aucune de nos définitions ne suffisait : qu'est-ce que la nuit ? Qu'est-ce qu'un chemin ou un rivage ? Et tous simultanément sont des actes de naissance qui font de la fragilité même une force.
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LE LIVRE DES COMMENCEMENTS DE MATHIEU HILFIGER

Cette voix qui doit être pleinement la nôtre, qui doit être aussi bien plus que la nôtre, il lui faudra toute une vie, une œuvre entière, pour se découvrir et s’offrir, comprendre qu’elle a moins à s’affirmer qu’à aimanter en elle comme autour d’elle, et cependant il arrive qu’elle soit présente dès le premier livre : immédiatement on y apprécie l’exigence qui sans cesse l’oblige à ne rien tenir pour acquis, à n’avoir d’assurance qu’en avançant d’une page à l’autre ou plutôt d’un seuil à l’autre. C’est ainsi que m’apparaît la voix de Mathieu Hilfiger à travers D’une Craie qui s’efface précédé de Reflets et Disgrâce, le livre par lequel il se fait connaître, sa discrétion n’a d’égal que son obstination.

Trop souvent les premiers livres n’évitent guère le danger de la complaisance : ou bien leurs auteurs ne font que s’épancher ou bien ils accumulent les images, ils se préfèrent et ils s’enferment. Ce qui importe à Mathieu Hilfiger, ce n’est pas de se mettre en valeur, mais de permettre au poème de surgir. Les mots ne seront justes, personnels, que s’ils sont d’abord ceux que réclame cette mise au monde. Le poème n’est pas plus, en principe, un autoportrait que le récit direct d’une expérience, mais, bien sûr, Mathieu Hilfiger n’a pas à
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refuser d’évoquer les émotions qui ont été les siennes, les drames, les rencontres. Et certains lieux se devinent grâce à quelques indices. Pourquoi en dire davantage ? Ce n’est qu’ainsi que le poème grandit, il prend en charge ce que l’on pensait connaître pour le dilater, pour le rendre au mystère.

Chaque poème a été mené à bien, qui appelle une suite. Mathieu Hilfiger nous donne à lire, non pas un recueil juxtaposant des textes venus au gré du hasard, mais tout un livre dont il convient de saluer à la fois l’unité et le mouvement, lesquels sont inséparables. Certains de ces poèmes, découverts dans une revue, m’avaient frappé par leur densité, cet éclat comme de pierres taillées, mais en fait ils n’ont trouvé leur sens que dans les ensembles où ils ont pris place, rigoureusement, par exemple ces trois parties de longueur presque égale pour Reflets et Disgrâce, puis pour D’une Craie qui s’efface, établissant un espace d’échos ou de correspondances, de vibrations communes. Cet ordre n’a pas été dégagé après coup (ce serait artificiel), il n’a pas non plus été préconçu (comment serait-ce possible lorsqu’il s’agit de poèmes ?) : d’année en année – Mathieu Hilfiger a pris soin d’indiquer les dates –, dans l’élan et dans la vigilance, le livre a été longuement élaboré, porté. C’était la condition nécessaire pour qu’il soit ce que dès l’origine il voulait être, un livre d’initiation.

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Fréquemment,ici,lesverssontbrefs,denombreux intervalles les ponctuent : les poèmes ne vont que pour se rompre, semble-t-il, pour déjà reprendre. « La roue tourne, et c’est une manière de foi / que préserve le désir. » Tous sont des mises en question comme si aucune de nos définitions ne suffisait, qu’est-ce que la nuit ? qu’estce qu’un chemin ou un rivage ? et tous simultanément sont des actes de naissance qui font de la fragilité même une force. La poésie préfère aux certitudes l’errance, mais elle y puise les ressources de la confiance. Aucun poème de Mathieu Hilfiger qui ne constate loyalement combien nous sommes entravés ou meurtris, aucun qui ne se dresse et ne défie, en tremblant, l’opacité : la voix qui dit « l’exil », qui l’éprouve en sa profondeur, appelle également « royaume », elle respire au large, c’est une « voix d’enfant ».

Avec Mathieu Hilfiger les commencements sont perpétuels.

PIERRE DHAINAUT

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