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De sang et de lumière

De
109 pages

Des poèmes engagés voyagent dans les interstices de l'œuvre romanesque de Laurent Gaudé, dénonçant le sort que les hommes font aux opprimés —  hier esclaves assujettis au commerce triangulaire des pays riches, aujourd’hui migrants économiques et réfugiés en quête d’une introuvable terre d’accueil.


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couverture

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

 

Ces poèmes engagés à l’humanisme ardent, à la sincérité poignante, se sont nourris, pour la plupart, des voyages de Laurent Gaudé. Qu’ils donnent la parole aux opprimés réduits au silence ou ravivent le souvenir des peuples engloutis de l’histoire, qu’ils exaltent l’amour d’une mère ou la fraternité nécessaire, qu’ils évoquent les réfugiés en quête d’une impossible terre d’accueil ou les abominables convois de bois d’ébène des siècles passés, ils sont habités d’une ferveur païenne lumineuse, qui voudrait souffler le vent de l’espérance.

LAURENT GAUDÉ

 

Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta. Son œuvre, traduite dans le monde entier, est publiée par Actes Sud.

 

Illustration de couverture : © Pierre Marie Brisson, tous droits réservés.

Photographie : Pierre Schwartz

 

© ACTES SUD, 2017

ISBN 978-2-330-08040-2

 

© LEMÉAC, 2017

pour la publication en langue française au Canada

ISBN 978-2-7609-1299-1

 

LAURENT GAUDÉ

 

 

De sang

et

de lumière

 

 

poésie

 

 
ACTES SUD
 

Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans des villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.

 

Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité violente des hommes devant la voracité du malheur.

 

Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que des vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils ne disparaissent.

 

Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparaissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.

 

KHORSHAK

 

Les mots sont

Vieux

Comme la souffrance des peuples.

 

Il y a des vies

Entières,

Passées

Sans jamais connaître

Répit

Ni lumière.

 

Harassement de naissance.

Il faut aller chercher de l’eau,

Creuser la terre

Qui ne donnera rien,

N’en peut plus de sécheresse

Et voudrait mourir elle aussi

Ou boire à l’infini.

 

Il faut survivre aux maladies,

De celles qu’on attrape

Dans les rues éventrées des capitales immondes,

De celles qu’on se transmet,

De celles qu’on respire en famille,

Attaché aux jambes d’une mère,

À ses seins,

À ses bras,

La mère

Qui n’en peut plus

Mais se lève chaque matin en attendant de finir.

 

Il faut vendre son corps,

Mulet assommé de travail pour les hommes,

Putain pour les filles

Qui auront à vingt ans

L’air d’en avoir quarante

Et à quarante,

Un avenir de cercueil.

La fièvre les mangera,

Se goinfrera de leurs parties humides,

Démence des muqueuses rongées par le feu.

 

Il faut vivre

Cela s’appelle ainsi.

 

Bataille de crasse contre l’oubli.

 

Il faut tirer sa peine de vie

Chaque jour recommencée.

 

Il n’y a pas de regard sur eux.

Il n’y a que des jours et des nuits qui se succèdent

Et les mots ne savent pas dire cela :

La vieillesse de vingt ans.

 

Les mots ne savent pas

Ou ont renoncé.

 

La colère,

 

Faites qu’elle ne nous quitte pas.

 

Face à l’engloutissement des peuples,

La colère,

Pour ces vies,

Centaines de milliers de vies

Qui n’ont rien, ne vivront rien

Et disparaîtront

Sans que le monde ait seulement remarqué qu’elles étaient nées.

 

Faites place

À la colère.

 

Que les mots puissent la dire.

 

De prière,

Il n’y en aura pas,

Pas de celles que vous connaissez,

De celles que vous chantez,

Bras ouverts, visage tourné vers le ciel,

Et qui ne servent à rien

N’ont jamais servi à rien

Qu’à bercer les arbres.

 

Nous avons désappris à prier.

Les dieux ont été appelés,

Souvenez-vous,

Dans toutes les langues.

Les dieux ont été suppliés,

Genoux au sol,

Murmures glissés dans la peur,

Ou sanglots de détresse,

Les dieux n’ont pas eu pitié.

Ou n’ont pas entendu,

Ou ne comprennent pas les langues que nous parlons

Ont détourné le regard, peut-être,

Et se sont mis à pleurer à leur tour.

Les dieux, peu importe,

Qu’ils soient révoqués.

 

Il n’y aura de prière

Que celle

Que j’invente.

Je la prends du fond des âges.

Je l’embrasse,

Lui murmure ce que j’ai vu.

Il n’y aura de prière

Que celle que je nomme :

Khorshak.

 

Je la veux rauque,

Je la veux épaisse comme les voix anciennes,

Et ample comme les montagnes du début des temps.

Khorshak,

Prière des peuples,

Pour les vies trop vite avalées.

Le temps de naître,

D’avoir faim,

De chercher à vivre

Et puis

Plus rien.

 

Khorshak

Comme les monts mésopotamiens

Où les aigles sourient de n’être pas des hommes.

Comme le silence des villages brûlés après les pogroms.

 

Khorshak

Pour les enfants noyés,

Les grandes léproseries

Et les bidonvilles de prostituées.

 

Khorshak

Prière à aucun dieu,

Aux hommes,

Seuls.

 

Que les engloutis ne soient pas oubliés.

Leur vie ne sera pas sauvée

Mais qu’elles restent dans nos mémoires.

 

Khorshak

Pour vous,

Hommes,

Femmes,

Troupeaux humains,

Blottis,

Écrasés,

Nous vous porterons encore,

Même si cela nous casse le dos.

Petites gens qui auraient pu devenir destin,

Familles entières qui n’ont connu que l’appétit sans fin

Et le harcèlement des jours.

 

L’humanité devient de plus en plus lourde au fil des siècles,

Khorshak,

Je dis le chant sans dieu,

Je le glisse en terre.

 

Je dis,

Juste cela :

Vous avez été

Même trop vite,

Même pas assez,

Vous avez été.

 

Je dis,

Khorshak

 

Le dernier don

À celui qui n’a rien :

 

Le poème

 

Pour que toutes les vies

Soient comptées.

 

2015

 

LE CHANT DES SEPT TOURS

I

 

Il y a cet arbre sur la terre d’Afrique,

À quelques pas de la grève,

Qui sait, depuis longtemps, ce qu’est le goût du sang.

Il y a cet arbre,

D’une immobilité souveraine,

Que vous regardez.

C’est un colosse

Qui a traversé les siècles.

Les guerres ne l’ont pas déraciné,

Le temps ne l’a pas asséché.

Vous le trouvez beau,

Mais vous vous trompez.

Lui, comme tous les autres, choisis çà et là, le long de la côte, pour leur circonférence et leurs branches majestueuses,

Sont des arbres de l’oubli.

Approchez-vous.

Quelque chose manquera si vous ne vous arrêtez pas.

Quelque chose fera défaut si vous ne vous asseyez pas à ses pieds.

Déjà, il vous paraît plus laid, et vous avez raison.

Asseyez-vous.

Le vent tourne.

Un sifflement nouveau court à ras de terre,

Vous avez peur

Mais votre curiosité est piquée et vous restez là où vous êtes.

Regardez encore,

La terre frémit sous vos pieds,

Des ombres apparaissent et s’effacent avant que vous ayez pu les héler.

Elles hésitent, reculent.

Des gémissements montent des pierres qui jalonnent le chemin.

Écoutez,

Tout bruisse et se tord comme si le vent voulait accoucher d’êtres de chair.

Et puis une silhouette, enfin, apparaît,

La voyez-vous ?

Elle est plus nette que les autres.

Elle se dirige vers vous,

Lentement.

Ne bougez pas.

Elle traîne des pieds,

Épuisée,

Les chairs en sang.

C’est un homme,

Regardez-le bien,

D’autres viennent derrière lui,

L’arbre, à tous, leur a mangé la mémoire.

Depuis, ils claudiquent, grognent, cherchent la langue dans laquelle ils parlaient, ne se souviennent plus et gémissent à nouveau.

Et puis, enfin, un d’entre eux frappe le tronc,

Geste lent comme la rage des pierres,

Et dans l’air du soir,

Les étoiles tombent

Et les souvenirs aussi.

II

 

Combien de fois, dans combien de villages,

La scène,

Bien rodée comme un spectacle de foire

À faire saigner le ciel d’avoir regardé.

Ils venaient en colonne,

Mains liées, tirés par le Blanc.

Arrivés à quelques pas de l’arbre,

On les libérait et ce soulagement des poignets les faisait sourire juste avant le fouet.

Car il y avait toujours le fouet.

Je le vois,

Dans l’air vibrant de chaleur,

Celui-là comme tant d’autres avant lui.

On lui dit d’avancer.

Il se méfie.

On insiste, on frappe.

Il approche de l’arbre,

Tête basse.

Regardez-le.

Il hésite,

Rechigne,

On dirait qu’il en a peur…

“Bougre de Nègre.”

C’est ce que dit l’homme qui le tire par la chaîne,

Sourire aux dents.

“Tu vas avancer, bourricot !”

Il se tourne à la cantonade,

Fait spectacle devant les autres Blancs qui rigolent avec lui

– Faconde carnassière de l’homme qui tient la laisse,

“Regardez comme il a peur,

Veut pas y aller, le bourricot !”

Alors il frappe,

Et vraiment cette fois

Parce que la plaisanterie a assez duré,

Parce qu’il fait chaud et qu’il a hâte de pouvoir se mettre à l’abri,

Parasite indolent qui s’assomme de liqueur sous le ciel d’Afrique en rêvant à la pluie fine des petits matins de France.

Il le frappe,

“Hue, le Nègre, dépêche-toi”,

Coup de poing massue

Sur les épaules,

Les oreilles

Ou claquement de fouet

Qui cisaille les cuisses.

Il le frappe.

L’homme se résout à avancer.

“Tourne.”

La voix résonne mais il ne bouge pas.

“Tourne”

Et le fouet claque.

L’homme asservi se résigne,

Il sait qu’il va devoir le faire.

Il sait qu’il ne pourra pas se soustraire à cet ordre.

“Tourne,

Comme tes frères ont tourné avant toi,

Comme ton peuple tout entier,

Tourne”,

Il abdique,

Le fouet lui a balafré le dos,

Il est à bout de forces,

Alors il tourne,

Comme des milliers d’autres avant lui,

Femmes et hommes apeurés, volés à leur village,

Séparés les uns des autres, livrés à des tribus ennemies,

Rachetés, passés de mains en mains.

“Tourne.”

Tout le peuple d’Afrique entend cette voix et se met à gémir.

Les Blancs sourient, eux,

Ils sont fiers de l’idée qu’ils ont eue.

La mélancolie finissait par coûter cher.

Les esclaves se suicidaient par centaines

Et les nuits de calculs, ils frémissaient en découvrant le manque à gagner.

“Tourne.”

Ils rient maintenant, en attendant que la cérémonie s’achève.

Ils n’en reviennent pas de la crédulité des Nègres.

L’arbre de l’oubli,