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Don Juan

342 pages
" Je hais l'inconstance : je méprise, je déteste, j'abhorre, je condamne, j'abjure le mortel tellement pétri de vif-argent que son cœur ne peut conserver aucun sentiment permanent. L'amour, l'amour constant a constamment été mon hôte; et pourtant la nuit dernière, dans un bal masqué, je vis la plus jolie créature, fraîchement arrivée de Milan; eh bien ! sa vue me fit éprouver des sensations de scélérat. "Lord Byron
Le mythique Don Juan revisité par le grand écrivain romantique anglais.
Le texte, ironique et épique à la fois, qui inspira Matzneff, Maurois et Patrick Poivre d'Arvor enfin réédité
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L'éditeur remercie Nathalie Greff-Santamaria, Astrid Aschehoug, Lucile Desmoulins, Emilie Bouvard, et Gabriel Matzneff pour sa magnifique Diététique de Lord Byron (La Table Ronde, 1984). Texte établi d'aprés l'édition Victor Lecou, 1847

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche 75016 Paris

ISBN 2-914958-06-4 EAN : 9782914958066 code distributeur: 2-7475-6876-8

Distribution

l'Harmattan

7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

LORD BYRON

DON JUAN ( Tome l )

Traduction

de Benjamin Laroche Lesueur

Préface de Jean-Thomas

~
Éditions du Sandre

MON

DON

JUAN

Par Jean-Thomas

Lesueur

n jour, si ça n'a pas déjà été fait, il faudra dire l'horreur de l'état de préfacier. Prestigieux, docte, mercenaire ou simple frustré de l'écriture, le préfacier est toujours un intrus. Toute préface, si bonne soit elle, est un geste déplacé, un geste de trop. Mais il en est banalement dans les livres comme il en est dans l'existence: tout homme, même bien élevé, commet un jour de ces gestes. Pitié pour ces pages.

U

Et, qui plus est, préfacer Don Juan, préfacer Byron...
mon impudence est sans limites. Des milliers d'œuvres ont célébré, chanté, acclamé, conspué, condamné don Juan. Et l'on voudrait y ajouter quelque chose? Le silence, qui est la discipline des sages, vaudrait peut-être mieux. Le « on parle trop, on écrit trop» du poète est une puissante vérité. Mais qui est l'homme sinon cet égaré qui, dans un double mouvement de lumière et d'orgueil, sait reconnaître une vérité et l'ignorer aussitôt? Décidément, pitié pour ces pages. Le Don Juan qu'on va lire est un singulier don Juan. Tous les Don Juan sont singuliers. Don Juan, mythe sans figure, a pris, prend et prendra tous les visages qu'on voudra lui donner. C'est sa limite et sa grandeur. Celui-ci est byronnien jusqu'à la caricature: fantasque, sentimental, écervelé, sympathique et énervant, pas cynique pour un sou, assez veule, «un peu

5

superficiel» (Chant XI). Quelque chose comme ça : un puceau resté puceau malgré ses conquêtes. . . Le livre qu'on s'apprête à lire dit davantage sur son auteur que sur son héros. Ce don Juan-là, c'est Byron. C'est le don Juan de Byron. Son don Juan. Il est autant de don Juan que d'hommes qui s'interrogent sur lui. Son don Juan, ton don Juan, mon don Juan: tous également faux, également valables. Si l'on me demande mon sentiment profond sur celui-ci, je dirai que je le trouve bien peu donjuanesque. Pourquoi? D'abord parce que Byron a voulu faire une « épopée » ~e mot est de lui), un « tableau », une « chronique» et que rien, selon moi, n'est moins propice à l'épopée que le personnage de don Juan. Il est d'ailleurs temps de lever les voiles et de dire un peu, puisque ces pages sont un abus, qui est mon don Juan. Comme les lois de la nature, mon don Juan est amoral. Donc, pas immoral. Casanova est immoral, Valmont est immoral, le don Juan de Byron est immoral. Ils ont besoin de la société pour bafouer ses règles. La transgression, qui les justifie, a besoin de l'ordre. Le scandale, qui les fait exister, a besoin d'une opinion prête à s'émouvoir. Don Juan, mon don Juan, n'éprouve pas ces besoins. Il est déjà dans l'au-delà de la morale. Quand Stendhal écrit « Se moquer dujuge, n'est-ce pas le premier pas, le premier essai de tout petit don Juan qui débute? », il veut dire que don Juan se moque du juge. Le mien, je crois qu'il s'en moque. La société, l'ordre, l'opinion ne lui sont rien; le plaisir et la jouissance presque rien: l'inespoir lui est tout. Il est l'être transcendant, délivré de tous les espoirs humains, livré aux orgies charnelles par soif d'élévation. « La secrète tentation de don Juan, elle n'est que celle de séduire Dieu» (Jean Cau). Il a vendu son âme. Il est effroyablement pur: l'Ascète noir. Plus d'âme, plus d'espoirs, plus d'illusions: l'humain est presque

6

aboli. Le monstrueux est frôlé. Seule la chair, se sia brutta, se sia bella, la chair faible et triste, ramène don Juan à l'humanité. La chair comme un prétexte, comme un moyen. L'essentiel est d'attraper, de happer un être pour un moment. La branche avant le précipice. Une autre discipline de mon don Juan est le silence. Il agit et se tait. Il séduit, conquiert, renverse, pille, saccage les femmes et s'en va en silence. Ses « aventures» sont sans valeur narrative, et même sans valeur tout court: une répétition de gestes sans espoir. Rien de plus monotone, de plus gris, de moins épique. Casanova, le séducteur amoureux, cet anti-don Juan, cette basse figure du siècle dix-huitième, croit à sa séduction, croit à la chair et oublie de se taire. Il croit à ses aventures et les raconte. Casanova se raconte. Don Juan est raconté. Il y a un peu de sagesse chez mon don Juan, une sagesse noire - comme il existe une magie noire... A l'exemple de Socrate, à l'exemple de Lao-tseu, le sage ne fait pas œuvre. Don Juan ne fait pas œuvre. La sagesse, mieux que des idées, mieux qu'une doctrine, est un récit, une collection d'anecdotes, un poème. Don Juan est une figure de récit, une figure d'anecdote, une figure poétique. Le sage est aussi celui qui toujours avance vers le plus grand dépouillement, la plus grande aridité: l'épure de l'être qui seule mène, si elles existent, aux vérités essentielles. Don Juan, c'est l'absolue solitude du conquérant puni par sa conquête, toujours plus seul parmi les ombres blanches de ses victimes, femmes sans visages, toujours plus nombreuses. Don Juan, mon don Juan, c'est une sagesse qui échoue, c'est la sagesse noire de l'orgueil. Qui est mon don Juan? Le fantasme d'un homme lucide, le fruit sec et stérile d'un homme qui crut un jour au plaisir et qui finalement découvrit qu'il n'y avait rien à gagner parmi les draps froissés du libertinage, pas de mystère, aucune clef,

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aucun lendemain. Jamais de promesses. Mon don Juan, c'est l'expérience définitive d'un défi inutile, une image de l'homme qui s'est cru grand et qui toujours retombe. Il y a loin en apparence entre ces quelques lignes maladroites et trop rapidement tracées et les pages de Byron qu'on va lire. U ne fois encore tous les don Juan sont faux, tous sont valables. Un trait pourtant les réunit et même, pourquoi pas, les justifie: c'est l'anodine remarque de Stendhal pointant le « caractère tout moderne de don Juan ». Oui, don Juan, figure aux mille et trois visages, visages d'angoisses capitales, de fuites vers l'extrémité de tout, de rires acculés face à l'abîme, est fils de la modernité. Mais j'aborde ici un sujet qui mériterait plus qu'une préface et surtout mieux qu'un abuseur...

J-T. L

8

DON JUAN

DijJicile est communia propriè dicere. Horace.

AVANT-PROPOS.

On trouve nombreux néanmoins lecteur

dans les Mémoires sur lord Byron, de M. Moore, relatifs aux circonstances de mettre les plus dans lesquelles successivement;

de les

détails

divers chants de Don Juan parurent qu'il peut être curieux des passages quelques-uns

nous estimons de la

sous les yeux du remarquables

correspondance

de lord Byron à propos de ce poème. d'environ à

19 septembre 1818. - J'ai fini le premier chant ( composé cent quatre-vingts le style de Beppo continuer. nombre octaves).

C'est un ouvrage dans le goût et dans

; le succès de ce dernier poème m'a encouragé

Le nouveau s'appelle Don Juan, et contient un assez grand de plaisanteries
-

sur toutes sortes de sujets. Mais j'ai peur je tenterai l'aventure,

qu'il ne soit

du moins c'est l'avis de ceux qui l'ont lu - trop libre, eu

égard à la chasteté de notre époque. Cependant

en me couvrant du voile de l'anonyme; si cet échantillon ne réussit pas, je m'en tiendrai là. Ce poème est dédié à Southey, en bons vers simples et sauvages,qui rappellent la conduite politique du lauréat. 25 janvier 1819. - Imprimez-le tout entier, à l'exception des vers

sur Castlereagh, puisque je ne suis pas sur les lieux pour lui répondre. que l'on m'a faites; ainsi donc, il est J'ai cédé aux représentations inutile de détailler mes arguments en faveur de mon propre ouvrage et de ma poeshie ; mais je proteste. Si le poème est poétique, il restera; sinon, il sera oublié. Le reste est « cuir et prunelle,» et n'a jamais eu d'influence sur aucun livre pour ou contre. L'insipidité d'une œuvre peut seule l'empêcher de vivre. Quant au cant du jour, je le méprise, comme j'ai toujours fait de tous les autres ridicules fashions, qui, si l'on n'y prenait garde, nous rendraient fardés et enluminés, comme on représente les anciens Bretons. Si l'on admet cette pruderie, il faut mettre sous le boisseau la moitié de l'Arioste, La Fontaine,

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Shakespeare, Beaumont,

Fletcher, Massinger, Ford, tous les écrivains

du règne de Charles II, en un mot, quelque chose de tous ceux qui ont écrit avant Pope, et beaucoup dans Pope lui-même. Lisez-le, ce que personne aujourd'hui ne fait; faites-le, et je vous pardonnerai, quoique l'inévitable conséquence sera que vous devriez brûler à Claudiens à recopier du le l'instant tout ce que j'ai écrit, et tous les misérables jour, excepté Scott et Crabbe. 1er février 1819. - Je n'ai pas encore naturelle, et du découragement commencé

second chant, qui est achevé, et cela, par suite de la paresse qui m'est qu'a produit chez moi le déluge d'eau car je et de lait dans lequel on a noyé le premier chant. Je leur dis tout cela, comme à vous, afin que de votre côté vous le leur répétiez; n'ai rien sous la main. S'ils m'avaient dit que la poésie était mauvaise, je me serais rendu; mais ils conviennent du contraire, et ne me chicanent que sur la moralité. C'est la première d'un honnête fois que j'entends ordinairement ce mot sortir de la bouche homme;

ce sont les fripons qui s'en servent pour masquer leurs projets. Je maintiens que Don Juan est le plus moral de tous les poèmes, et que si le lecteur ne peut pas en découvrir la moralité, c'est sa faute et non pas la mienne. 6 avril 1819. - Vous ne ferez pas des cantiques de mes chants; poème réussira s'il est spirituel (IÙJeIY);s'il est stupide, il échouera; mais je ne consentirai être le meilleur parti; à aucune de vos mutilations, mais je m'ouvrirai que je donne au diable. Si cela vous convient, publiez-le anotrymement, cela sera peutmon chemin bravement envers et contre tous, comme un porc-épic. 12 aotÎt 1819. - Vous avez raison, Gifford raison, Hobhouse tort. Mais, je vous en prie, laissez-moi moi dans le tronc et sur les branches, a raison, Crabbe coupezdans le a a raison, vous avez tous raison, et moi seul ai cette satisfaction; démembrez-moi le

QuarterlY Review, dispersez au loin digecti membra poetae, comme ceux de la femme du lévite; donnez-moi en spectacle aux hommes et aux anges; mais ne me demandez pas de faire des modifications,

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car je ne puis pas: je suis obstiné et paresseux, voilà toute la vérité. Vous me demandez le plan de Dontry Johntry; je n'ai pas de plan, je n'ai pas eu de plan, je vais où j'ai des matériaux. Mais si, comme

Tony Lumpkin, « l'on me tourmente de la sorte lorsque je suis en
veine,» le poème sera mauvais et je reviendrai au genre sérieux. S'il ne réussit point, je laisserai le sujet où il en est, attendu les égards que l'on doit au public; mais si je le continue, ce sera à ma manière. Vous pouvez aussi bien faire jouer à Hamlet ou à Diggory le rôle d'un fou dans une camisole serrée, qu'empêcher ma bouffonnerie, si mon goût me porte à être bouffon; de pareilles compositions leurs gestes et mes pensées seront gênés. Eh quoi! mais l'âme

absurdes ou à faire pitié, et ridiculement

est dans leur licence même, ou du moins

dans la liberté de cette licence,si l'on veut, et non pas dans l'abus. C'est

comme le jugement du jury et de la pairie, on comme l'habeascorpus, une très belle chose, mais surtout dans la réversion;personne ne veut être jugé, pour avoir le plaisir de prouver qu'il possède ce privilège.
Mais trêve à ces réflexions. Vous attachez trop d'importance ouvrage qui n'a aucune prétention à être un ouvrage à un sérieux. Me

supposez-vous d'autres intentions que d'avoir voulu m'amuser et amuser les autres, - écrire une satire badine avec aussi peu de poésie
que possible? voilà quel a été mon but. - Quant à l'indécence, Prior et de Paulo Purgante devenait bourbier, Guatimozin J. et voyons venir. Si tout cela vous-même dans le comme lisez, je vous prie, dans Boswell,ce que Johnson, le pesant moraliste, dit de

24 août 1819. - Gardez l'anonyme,

sérieux et que vous vous trouvassiez

avouez queje suis l'auteur; je ne reculerai jamais, et si vous je pourrai toujours vous répondre, « Chacun a ses charbons. à son ministre: » Je désire

faites cette déclaration,

avoir été mieux inspiré, mais, dans ce moment-ci, je suis en dehors du monde; mes nerfs sont épuisés, et, je commence à le craindre, je
suis au bout de raison. Les autres particularités qui peuvent fournir des éclaircissements

sur ce poème seront données en notes. On ne peut se faire une

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idée de l'animadversion l'apparition

et de la colère que souleva de toutes parts ni d'éditeur, en un mince in-quarto. regorgea des judicia doctorutll,

des deux premiers chants. Ils furent publiés à Londres en

juillet 1819, sans nom d'auteur nec non aliortltll. Nous trouvons

A l'instant même, la presse périodique

dans les conversations

que M. Kennedy

eut

avec lord Byron à Céphalonie, quelques semaines avant la mort du poète, les paroles suivantes: « Je ne puis concevoir, dit lord Byron, pourquoi opinions l'on a toujours voulu identifier mon caractère et mes avec celles des personnages imaginaires qu'en ma qualité

de poète j'avais droit et liberté de créer. » « - L'on n'aura vous-même personnels. «
-

certainement

pas égard à votre réclamation,»

lui dis-je. « L'on est trop disposé à croire que vous vous êtes peint dans Childe-Harold, Lara, le Giaouret Don Juan, et que ces vos sentiments » répliqua-t-il, « l'on me traite avec une grande complètement. Je prends un et caractères ne sont que les acteurs chargés d'exprimer

En vérité,»

injustice, et l'on n'a jamais agi de cette façon envers aucun poète; même dans Don Juan, j'ai été méconnu homme vicieux, sans principes; je le conduis à travers les rangs de

cette société, dont les dehors brillants cachent des vices secrets; certainement tableaux. » «
-

j'ai affaibli la vérité et adouci les teintes de mes

Cela peut être vrai; »

mais la question est de savoir quels ont

été votre but et vos motifs pour ne peindre que des scènes de vice et de démence. « - Ç'a été d'arracher mensonges monde tel qu'il est. »

le manteau sous lequel la société, à force de

et de dehors, dérobe la vue de ses vices, et de montrer le

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FRAGMENT TROUVÉ SUR LA COUVERTURE DU MANUSCRITDU CHANT PREMIER.
Plût à Dieu que je fusse devenu poussière, comme il n'est que trop vrai que je suis un composé de sentiment! de sang, d'os, de mœlle, de passions et - Alors, du moins, le passé serait passé sans retour,

- et quant à l'avenir. .... - (Mais j'écris ceci en trébuchant, ayant bu avec excès aujourd'hui, si bien qu'il me semble que je marche la tête en bas). Je disais donc.. ... - que l'avenir est une affaire sérieuse, - de sorte que de Seltz! - De grâce, - donnez-moi du vin du Rhin et de l'eau

DÉDICACE

2.

1. Robert Southey, tu es poète, - poète lauréat, et le représentant Il est vrai que tu as fini par passer dans Tu es sans doute avec de toute la race poétique! maintenant,

le camp des tories, ce qui n'est pas rare par le temps qui court. - Et mon épique renégat, que fais-tu? harmonieux, semblables, » II. « Lequel chanter» parfaitement pâté ayant été ouvert, tous les merles se prirent à (cette vieille légende et cette similitude nouvelle sont ici de mise) ; plat succulent, bien digne d'être servi au les lakistes, tant ceux qui sont en place que ceux qui n'y sont plus; nids d'oiseaux à mon sens, aux « vingtquatre merles dans un pâté;

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roi,» ou au régent, grand amateur vrai faucon, il est vrai, empêtré

de semblables

morceaux.

- Et

voilà-t-il pas Coleridge lui-même qui vient de prendre dans son capuchon, mis à expliquer à la nation sa métaphysique! voulût bien nous expliquer son explication 3. III.

sa volée, en - et qui s'est

- Je serais charmé qu'il

Tu sais, Robert, que tu es tant soit peu insolent, dans ton dépit de ne pouvoir primer tous les gazouilleurs d'ici-bas, d'impuissants et rester le efforts tu sur le seul merle du pâté? Il en résulte qu'après

retombes épuisé, comme le poisson volant qui s'abat mourant desséchée ne pouvant te soutenir, tu ne tardes pas a dégringoler.

tillac d'un navire. Tu cherches a voler trop haut, Robert, et ton aile

IV.
Et Wordsworth, un échantillon qui, dans une Excursion passablement si je ne me trompe),
-

longue

(cinq cents pages in-quarto, de l'immense propre a embarrasser la comprendra Babel.

nous a donné ill'affÏrme du

version de son nouveau système, bien

les sages. C'est de la poésie,

moins, - et qui peut passer pour telle pendant la canicule. Celui qui serait à même d'ajouter un nouvel étage à la tour de

v.
Si bien, messieurs, qu'à force de vous isoler de toute compagnie meilleure et de vous borner exclusivement à votre conclave des plus logiques: de que bien Keswick 4,il s'est opéré une mutuelle transfusion et vous êtes arrivés enfin à cette conclusion de vos intelligences,

la poésie n'a des palmes que pour vous. Il y a dans cette idée quelque chose de si étroit, qu'il serait à désirer que vous voulussiez échanger vos lacs contre l'Océan.

VI.
Je ne voudrais pas imiter cette pensée mesquine, ni donner à mon égoïsme l'empreinte d'un vice aussi bas, pour toute la gloire que

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votre conversion

vous a rapportée:

car l'or n'a pas dû être le seul

prix dont elle ait été payée. Vous avez reçu votre salaire: est-ce pour cela que vous avez travaillé? Wordsworth occupe un emplois5 dans l'excise 6.Il faut avouer que vous êtes de grands misérables, - ce qui n'empêche pas que vous ne soyez poètes, et assis sans conteste sur la colline immortelle.

VII.
Que sur vos fronts les lauriers cachent l'impudence, aussi un reste de rougeur vertueuse! vos palmes ni de vos fruits; - Gardez-les: et peut-être - je ne veux ni de possède Moore et

- et quant à la gloire que vous voudriez Scott, Rogers, Campbell,

accaparer ici-bas, la carrière est ouverte à tous, et quiconque le feu sacré peut la parcourir. Crabbe, débattront

avec vous cette question dans la postérité. VIII.

Pour moi, dont la muse va simplement attaquer manque!

à pied, je n'irai pas vous

sur votre cheval ailé. Puisse votre destinée vous accorder, Rappelez-vous qu'un poète ne perd rien pour rendre pleine

quand il lui plaira, la gloire que vous enviez et le talent qui vous justice au mérite de ses confrères, et que se plaindre de l'injustice du présent n'est pas un titre assuré aux éloges de l'avenir.

IX.
Celui qui lègue ses lauriers à la postérité ( et c'est un héritage qu'elle s'empresse rarement de revendiquer) en est presque toujours assez à cet égard lui est plus glorieux la plus grande médiocrement surgir, comme pourvu, Titan, et son témoignage de l'immersion

nuisible qu'utile. Si l'on voit çà et là quelque phénomène de l'Océan,

partie des appelants va - Dieu sait où ! car lui seul peut le savoir.

x.
Si, dans les jours mauvais, Milton, poursuivi par la calomnie, en appelait au temps pour le venger; vengeance, a dévoué à l'exécration si le temps, prenant ses persécuteurs, en main sa et fait du nom

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de Milton l'équivalent de sublime, c'est que, lui, il ne s'était pas renié lui-même dans ses chants; il n'avait pas fait de son talent un crime; après avoir flétri le père, il n'avait pas encensé le fils; mais, ennemi des tyrans, il était mort comme il avait vécu.

XI.
Ah ! si le vieil aveugle, - sortant venait de nouveau, par ses prophéties, de sa tombe, comme Samuel, glacer le sang des rois, ou s'il

pouvait revivre, blanchi par les années et le malheur, avec ses yeux éteints et ses filles sans cœur, - épuisé, - pâle7 - indigent, adorerait-il un sultan? obéira-t-il à l'eunuque intellectuel Castlereagh? XII. Scélérat patelin, au sang glacé, au doucereux de carnage réclamant aux rives d'Albion! visage, il a trempé Puis, sa soif que la tyrannie autre main

ses mains jeunes et délicates dans le sang de l'Irlande! Le plus vulgaire des instruments

un plus vaste théâtre, il est venu s'abreuver

pût choisir, il a tout juste assez de talent pour allonger la chaîne que d'autres ont rivée, et pour présenter prépara. XIII. Orateur, il a pour toute éloquence un fatras si ineffablement, flatteurs n'osent la le poison qu'une

si légitimement

stupide, que ses plus grossiers

louer, et qu'elle n'excite même pas le sourire de ses ennemis, c'està-dire de tous les peuples. Pas une étincelle ne jaillit par mégarde de l'incessant mouvement travail de cette meule d'Ixion, qui tourne et retourne sans fin et d'un perpétuel. XlV. Ouvrier maladroit, même dans son dégoûtant des états à mettre métier, il a beau sous le joug, des toujours, offrant au monde le tableau de tourments

rapetasser et raccommoder, dont ses maîtres s'effraient: pensées à comprimer,

toujours son travail laisse quelque lacune ou un congrès à organiser;

une conspiration

18

-

forgeant des chaînes au genre humain, il confectionne l'esclavage,
forme

remet à neuf les vieux fers. La haine de Dieu et des hommes son salaire.

xv.
Si l'on doit juger de la matière par l'intelligence, énervé jusqu'à la mœlle, cet être inerte et neutre n'a que deux objets en vue: servir et ployer. Il s'imagine que la chaîne qu'il porte peut s'adapter même à des hommes. Ses maîtres nombreux ont en lui un nouvel Eutrope 8 : - aveugle au mérite comme à la liberté, à la sagesse comme à l'esprit; ne craignant rien, - par la raison qu'il n'y a point de sentiment dans la glace. Il n'est pas jusqu'à son courage que la stagnation passer à l'état de vice. n'ait fait

XVI.
De quel côté porter mes regards pour ne point voir ses entraves, car jamais il ne me les fera sentir? - Italie, ton âme romaine, moment réveillée, est retombée mannequin moi.
-

un

abattue sous le mensonge que ce politique a soufflé sur toi 9! Le bruit de tes chaînes et les récentes blessures de l'Irlande trouveront une voix, et parleront pour Il reste encore à l'Europe des esclaves, - des alliés, - des rois,

- des armées, et Southey pour chanter tout cela en pitoyables vers. XVII.
En attendant,
-

baronnet lauréat, - je te dédie ce poème, en langage c'est que,

simple et sans art. Si je ne prêche pas en vers adulateurs, politique; et puis l'apostasie

vois-tu, j'ai gardé mon uniformelO; j'ai encore à faire mon éducation est tellement à la mode, que conserver herculéenne. N'est-il pas vrai, mon sa foi est une tâche véritablement tory, mon ultra-Julien!! ?

Venise, 16 septembre

1818.

19

CHANT PREMIER I.

12.

J'ai besoin d'un héros, besoin fort extraordinaire dans un temps où chaque année, chaque mois, nous en produit un nouveau, jusqu'au moment le siècle s'aperçoit où, son charlatanisme ayant rempli les gazettes, que ce n'est pas le héros véritable. Je me soucie

fort peu du ces gens-là... Je prendrai donc notre vieil ami don Juan.
-

Nous l'avons tous vu, dans la pantomime, envoyé au diable un peu II.

avant que son temps ne fût venu.

FerdinandJ7,

Vernonl3, le bouclier Cumberlandl4, Wolfel5, Hawkel6, le prince GranbylB, Burgoyne 19, KeppeFo, Howe2\ ont fait Wellesley22. Chacun d'eux défile à son de Banqua, tous suivants de la gloire,

parler d'eux dans leur temps, soit en bien, soit en mal, et ont servi d'enseigne comme aujourd'hui tour, comme les monarques et Dumouriez, Courrier. III. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Pétion, Clootz, Danton, célèbres, comme auxquels chacun Joubert, dans

tous enfants d'une même mère23.La France aussi a eu Bonaparte dont le souvenir est consigné, dans le 1\1oniteuret le

Marat, La Fayette, ont été des Français Hoche, Marceau, Lannes, Desaix,

sait. Il en est d'autres encore dont on a gardé le souvenir: Moreau, joindre un grand nombre

on pourrait

d'autres guerriers très remarquables

leur temps, mais dont les noms ne s'adaptent IV.

nullement à mes vers.

Il fut un temps où Nelson était pour la Grande-Bretagne de la guerre;

le dieu

il devrait l'être encore, mais le cours des choses a

20

changé:

on ne parle plus de Trafalgar;

ce nom est paisiblement

relégué dans l'urne de notre héros. C'est maintenant l'armée qui est populaire, ce qui n'arrange guère les marins. D'ailleurs le prince a une prédilection spéciale pour le service de terre, sans plus se souvenir de Duncan, Nelson, Howe et Jervis.

v.
De braves guerriers vivaient avant Agamemnon; il y en a eu d'autres depuis. Il s'est trouvé des hommes vaillants et sages comme lui, sans lui ressembler en tout; mais ils n'ont point brillé dans les pages du poète, et c'est pourquoi on les a oubliés. - Je ne fais le procès à personne, convienne mais, dans le siècle actuel, je ne trouve aucun héros qui à mon poème (je veux dire à mon nouveau poème). Ainsi

donc, comme je l'ai dit, je prendrai mon ami don Juan. VI. La plupart des poètes épiques se jettent dès l'abord in medias res; Horace en fait la grande route de l'épopée. Puis, quand cela vous il vous fait ce récit assis auprès de sa couple. convient, votre héros raconte ce qui a précédé; par voie d'épisode, après diner, commodément maîtresse, dans quelque charmant

séjour, tel qu'un palais, un jardin,

le paradis, ou une grotte, qui sert de taverne à l'heureux VII.

C'est la méthode ordinaire, mais ce n'est pas la mienne. J'ai pour habitude de commencer par le commencement: la régularité de mon plan m'interdit toute divagation, comme une faute capitale; et dût mon premier vers me coûter une heure à filer, je débuterai par vous dire quelque chose du père de don Juan, et aussi de sa mère, si vous le voulez bien.

VIII.
Il était né à Séville, cité agréable, célèbre par ses oranges et ses

femmes.

-

Il faut plaindre celui qui ne l'a pas vue; le proverbe le dit,
de

- et je suis tout à fait de son avis. Il n'y a pas dans toute l'Espagne

21

ville plus jolie, à l'exception

peut-être de Cadix;

- mais bientôt vous

pourrez en juger:

-

les parents de don Juan habitaient sur les bords IX.

du fleuve, du noble fleuve appelé Guadalquivir.

Son père avait nom José, - don José, comme de raison ; c'était un véritable hidalgo, sans une goutte de sang israélite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus gothiques gentilshommes de l'Espagne; jamais meilleur cavalier ne monta à cheval, ou, une fois notre héros, - mais c'est ce que nous verrons par la suite. - Hé

en selle, ne descendit la garde, que José, qui engendra lequel engendra... bien, donc, pour reprendre,

X.
Sa mère était une femme savante, versée dans la connaissance toutes les sciences connues, ou qui ont un nom dans les langues de la chrétienté; ses vertus n'avaient d'égal que de

son esprit, si bien qu'à la voir ainsi exceller dans tout ce qu'elle faisait, les gens les plus habiles étaient tout honteux devant elle, et les gens de bien ne pouvaient s'empêcher d'éprouver XI. C'était une mine que sa mémoire. Elle savait par cœur tout Caldéron, et la plus grande partie de Lapé, en sorte que si un acteur venait à oublier son rôle, elle pouvait lui servir de souffleur; la science de Feinagle 24 eût été pour elle une science inutile; elle l'eût obligé à fermer boutique; mémoire comparable - jamais il n'eût pu réussir à créer une à celle qui ornait le cerveau de dona Inez. XII. Les mathématiques étaient sa science de prédilection; son esprit sa vertu à une secrète envie.

la plus noble, la magnanimité; l'esprit) était de l'attique pur;

(elle visait parfois

dans ses discours sérieux, elle portait

l'obscurité jusqu'au sublime; enfin elle était en toute chose ce qu'on peut appeler un prodige: - sa robe du matin était de basin; elle

mettait, le soir, une robe de soie, ou, dans l'été, de mousseline, autres étoffes qu'il serait trop long d'énumérer. XIII. Elle savait le latin, - je veux dire l'oraison Dominicale;

et

en fait de

grec,

-

elle savait l'alphabet, - j'en ai la presque certitude; elle lisait
ne parlât pas très étaient des quant à l'espagnol, elle y donnait peu d'attention; était obscure; ses pensées comme si elle eût cru que le

par-ci par-là quelques romans français, quoiqu'elle bien cette langue; du moins théorèmes, sa conversation

ses paroles un problème,

mystère dût les ennoblir. XlV. Elle avait du goût pour l'anglais et l'hébreu, et trouvait de l'analogie entre ces deux langues; des livres sacrés; elle le prouvait par je ne sais quelles citations mais je laisse ces preuves à ceux qui les ont vues. Il

est une remarque toutefois que je lui ai entendu faire, et sur laquelle chacun est libre d'avoir l'opinion qu'il lui plaira: « c'est que le mot hébreu qui signifie)£- suis 25, est toujours employé en anglais comme sujet du verbe damner 26. »

Xv.
Il est des femmes qui savent faire usage de leur langue; un cours académique un sermon, un directeur expert vivant; sur son front une homélie; elle était dans chacun de ses yeux il y avait elle était pour elle-même

sur tous les cas, comme le défunt et regretté 27, ce commentateur sir Samuel Romilly des lois, cet Aristarque du dont le suicide a été une sorte d'anomalie; - nouvel

gouvernement,

et triste exemple que « tout est vanité. » - (Le jury a rendu à son égard un verdict d'insanie. ) XVI. Enfin, c'était une arithmétique ambulante; on eût cru voir marcher les « Nouvelles de miss Edgeworth,» fraîchement déballées28, ou les livres de mistriss Trimmer sur l'éducation 29, ou

23

« l'Épouse de Cœleb 30 »à la recherche des amants; elle-même personnifiée,

c'était la morale ;

où même l'envie ne pouvait rien reprendre

elle laissait aux autres femmes les défauts de son sexe; elle n'en avait pas un seul, - ce qui est le pire de tous. XVII. Oh ! elle était parfaite au-delà de toute comparaison! sainte moderne qu'on pût mettre en parallèle avec elle; à toutes les tentations son poste; tellement supérieure mouvements d'Harrison. pas une elle était

du malin esprit, que son ses moindres en vertus,

ange gardien avait fini par abandonner Rien ne pouvait,

étaient aussi réguliers que ceux des meilleures pendules sur la terre, la surpasser ô Macassar 31 ! XVIII.

hormis ton « huile incomparable,»

Elle était parfaite;

mais, Hélas!

la perfection

est insipide dans et de

ce monde pervers, où nos premiers parents ne durent leur premier baiser qu'à leur exil de ce paradis, séjour de paix, d'innocence félicité (je serais curieux de savoir à quoi ils employaient était, allait cueillant des fruits divers sans la permission XIX. C'était un mortel d'un caractère insouciant, n'ayant pas grand goût pour la science ou pour les savants; il aimait à aller partout où bon lui semblait, sans se soucier de ce que sa femme pourrait en penser. Le monde, qui, comme c'est l'usage, prend un malin plaisir aux dissensions d'un royaume ou d'une famille, disait tout bas qu'il quelques-uns lui en donnaient deux; mais il avait une maîtresse; les douze

heures de la journée). Par ce motif, don José, en vrai fils d' Eve qu'il de sa moitié.

n'en faut qu'une pour mettre la discorde dans un ménage. XX. Or, dona Inez, avec tout son mérite, avait une haute opinion de ses bonnes qualités; mari néglige: il faut la patience d'un saint à femme que son était une sainte par sa moralité, il est bien vrai qu'Inez

24

mais elle avait un diable de caractère; l'embarras, elle ne s'en faisait faute.

elle mêlait parfois des fictions

aux réalités, et quand elle pouvait jeter son seigneur et maître dans

XXI.
C'était chose facile avec un homme souvent en faute et jamais sur ses gardes; et puis, les plus circonspects ont beau faire, il ya dans la vie des moments, des heures, des jours d'abandon, où il suffirait d'un coup d'éventail pour vous assommer; et les dames frappent quelquefois excessivement fort; l'éventail se transforme en glaive dans leur main, et il serait difficile d'en dire la raison.

XXII.
Les jeunes sans éducation, finissent filles savantes ont grand tort d'épouser scientifique; des gens élevés, je ne ou des hommes d'une
-

qui, bien que parfaitement conversation sur ce chapitre;

par se fatiguer

crois pas devoir en dire davantage

je suis bon

homme, je suis garçon; mais
intellectuelles, dites-Ie-nous pas vos maîtres?

vous, qui êtes mariés à des beautés
ces dames ne sont-elles

franchement,

XXIII.
Don José et sa femme avaient parfois ce que personne cherchaient j'abhorre ne pouvait deviner; à le savoir; querelle. Pourquoi? c'est bien des gens cependant

mais ce n'était ni leur affaire ni la mienne; les affaires de mes amis, n'ayant

la curiosité, c'est un vice si bas! mais s'il est au monde une en propre. XXIV.

chose où j'excelle, c'est d'arranger point de soucis domestiques

Je crus donc, dans la meilleure intention du monde, devoir intervenir; mais mon zèle officieux fut assez mal accueilli; je crois que les deux époux avaient le diable au corps; moment, il me fut impossible il est vrai que leur concierge car, à dater de ce de trouver l'un ou l'autre au logis; m'a avoué depuis... - mais n'importe;

25

ce qu'il y eut de pire pour moi dans cette affaire, c'est qu'un jour, dans l'escalier, le petit Juan m'arrosa ménagères. à l'improviste d'un seau d'eaux

xxv.
C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa naissance, véritable singe malfaisant; ses parents raffolaient de ce turbulent marmot, et c'était le seul point sur lequel ils étaient d'accord; le fouetter d'importance à la maison, pour lui apprendre XXVI. Don José et dona Inez menaient fort malheureuse, désirant, l'autre; cependant, ils observaient convenances de la vie conjugale; domestiques; mésintelligence mais le feu, longtemps depuis quelque temps une vie aux yeux du monde toutes les toute leur conduite était celle aucun signe de divisions étouffé, éclata à la /in, et leur au lieu de se à vivre. disputer, ils eussent mieux fait d'envoyer le petit drôle à l'école, ou de

non le divorce, mais la mort l'un de

de gens comme il faut. Ils ne donnaient devint un fait incontestable;

XXVII.
Car Inez /it venir des apothicaires prouver que son mari était fou; lucides, elle décida ensuite quand ou lui demanda explication, et des médecins, et essaya de mais, comme il avait des intervalles que t'icieux. Cependant,

qu'il n'était

ses preuves, on ne put obtenir d'elle aucune ce qui ne laissa pas que

si ce n'est que dans ce qu'elle avait fait elle avait été mue

par son devoir envers Dieu et les hommes; de paraître fort singulier. XXVIII.

Elle tenait un registre où elle inscrivait toutes les fautes de son mari; elle ouvrit même certaines malles contenant des livres et des lettres dont on pourrait tirer parti dans l'occasion; du reste, elle était appuyée par tout Séville, sans compter sa vieille grand'mère (qui radotait) ; les témoins de ses dires allèrent partout les répétant, et se

26

constituèrent,

de leur chef, avocats, inquisiteurs

et juges, les uns pour

s'amuser, d'autres pour servir de vieilles rancunes.

XXIX.
Et puis, cette femme douce et bonne supportait l'héroïque avec tant de résolution de sérénité les malheurs de son époux! à l'instar de ces dames spartiates

qui voyaient tuer leurs maris, et prenaient

n'en plus parler, - elle entendait sans s'émouvoir toutes les calomnies déversées sur lui, et contemplait ses tortures avec un calme si sublime, que tout le monde s'écriait: « Quelle magnanimité! XXX. Cette patience de nos amis, quand le monde se déchaîne contre nous, est, sans contredit, de la philosophie; de passer pour magnanime, et puis il est fort agréable surtout lorsque, chemin faisant, nous en »

venons à nos fins. Une telle conduite ne rentre pas dans ce que les légistes appellent « malus animus; »certes, la vengeance en personne n'est point une vertu, mais est-ce ma faute à moi, si les autres vous font du mal ? XXXI. Si nos dissentiments avec l'addition traditionnelle; par le contraste, science profite d'excellents remettent sur le tapis de vieilles histoires on ne peut m'en blâmer; sont de notoriété puis la sont fait ressortir notre gloire - les scandales morts - Ces histoires

d'un ou deux mensonges, d'ailleurs leur résurrection et c'est justement de cette exhumation:

ce n'est la faute de personne.

ce que nous désirions;

sujets de dissection.

XXXII.
Une réconciliation avait été tentée par leurs amis, puis par leurs les choses (il serait difficile de parents, qui n'avaient fait qu'empirer occasion;

dire à qui des parents ou des amis il vaut mieux recourir en pareille - je ne puis dire grand' chose ni des uns ni des autres). Les mais on gens de loi faisaient leur possible pour amener un divorce;

27

venait à peine de payer les premiers que, malheureusement,

frais de justice des deux parts,

don José mourut.

XXXIII.
Il mourut; pu recueillir (quoiqu'ils circonspection), et c'est bien des juristes dommage, car, d'après dans ce que j'ai cette matière et de ce fut les plus experts

missent dans leurs paroles beaucoup

d'obscurité

sa mort vint gâter une cause charmante; avec éclat. XXXIV

aussi une grande perte pour la sensibilité du public, qui, en cette occasion, s'était manifestée

Mais quoi! domestiques prêtre l'autre; son averSlOn.

il mourut, congédiés;

emportant

dans sa tombe la sensibilité du

public et les honoraires

des gens de loi; sa. maison fut vendue, ses un juif prit l'une de ses deux maîtresses, un

- du moins on le dit. - D'après ce que m'ont affirmé

les médecins, il mourut d'une fièvre tierce lente, et laissa sa veuve à XXXV Cependant José était un galant homme; je puis le dire, moi qui

l'ai parfaitement connu; je ne reviendrai donc plus sur le chapitre de ses faiblesses; d'ailleurs nous en avons à peu près épuisé le catalogue: si de temps à autre ses passions dépassèrent les limites de la discrétion et furent moins paisibles que celles de Numa (aussi c'est qu'il avait été mal élevé, et était né bilieux.

nommé Pompilius),

XXXVI.
Quels qu'aient été ses mérites ou ses torts de l'infortuné soumis à bien des épreuves. Avouons-le, de bien à personne, mutilés: seul, assis à son foyer désert, alternative entouré avait été - puisque cela ne peut faire des débris de ses pénates

- ce fut un moment cruel que celui qui le trouva

on n'avait laissé à sa sensibilité ou à son orgueil d'autre que la mort ou la cour ecclésiastique 32.- Il prit donc le parti de mourir.

28

XXXVII.
il était décédé intestat, Juan se vit l'unique héritier d'un procès en chancellerie 33, de maisons et de terres que, dans le cours d'une longue minorité, des mains capables sauraient mettre à profit. La tutelle fut tout entière confiée à Inez; ce qui était juste et conforme au vœu de la nature; un fils unique, élevé par une mère veuve, est toujours beaucoup mieux élevé qu'un autre. Comme

XXXVIII.
La plus sage des femmes, comme aussi des veuves, elle résolut de faire de Juan un véritable prodige, digne en tout point de sa haute naissance (son père était de Castille et sa mère d'Aragon) ; elle voulut qu'il possédât tous les talents d'un chevalier, dans l'hypothèse où notre seigneur le roi ferait de nouveau la guerre. Il apprit donc à monter à cheval, à faire des armes, à manier un fusil, à escalader urne forteresse - ou un couvent de nonnes.

XXXIX.
Mais ce que dona Inez désirait par-dessus s'assurait strictement Juan; chaque jour par elle-même, savants professeurs tout, ce dont elle fût en présence de tous les

qu'elle lui donnait, c'est que son éducation beaucoup

morale. Elle s'occupait

de ses études, toutes

lui étaient soumises au préalable: j'en excepte pourtant

arts, sciences, on enseignait tout à

l'histoire naturelle. XL.

Les langues, en particulier les langues mortes; les sciences, surtout les sciences abstraites; susceptibles étUdes; d'une les arts, spécialement pratique, ceux qui sont le moins la base de ses de lui toute lecture un application devinrent

mais on eut grand soin d'écarter de l'espèce;

peu libre, tout ce qui pouvait faire allusion, de près ou de loin, à la propagation et cela, pour éviter qu'il ne devint vicieux. XLI. Ce qui embarrassait parfois dans ses études classiques, c'étaient

29

les indécentes pantalons de vertes mythologie.

amours de ces dieux et de ces déesses qui firent tant jamais ni ses vénérables et excusaient pédagogues essuyaient parfois la

de bruit dans les premiers âges du monde, et ne portèrent ni corsets; réprimandes,

du mieux qu'ils pouvaient

leur Énéide, leur Ifiade et leur 04Jssée; car dona Inez redoutait

XLII.
Ovide est un maUVaIS sujet, comme morale d'Anacréon est encore pire; peine un poème décent; le prouvent ses vers; la à dans Catulle, on trouverait de Longin, qui prétend pourtant

je ne crois pas que l'Ode de Sapho soit d'un qu'il

fort bon exemple, malgré l'opinion

n'existe pas d'hymne où le sublime s'élève sur de plus larges ailes; mais les chants de Virgile sont purs, à l'exception horrible églogue qui commence XLIII. L'irréligion de Lucrèce est une nourriture trop forte pour de jeunes estomacs; quoique Juvénal eût un but louable, je ne puis m'empêcher de croire qu'il eut tort de pouss(':r, dans ses vers, la et puis, quelle personne nauséabondes XLIV. Juan les lut dans la meilleure édition, expurgée par des malnS savantes. Ces gens-là écartent judicieusement du regard de l'écolier tout ce qui pourrait blesser des yeux chastes; mais, craignant de trop défigurer par cette omission leur barde modeste, et déplorant vivement cette mutilation, ils ont soin de réunir tous les passages XLV. Là, au lieu d'être éparpillés rassemblés en masse; dans les pages du livre, on les a rangés en ordre de bataille, au lieu de les laisser ils se présentent, supprimés dans un appendix34 qui, par le fait, tient lieu d'index. de Martial? bien élevée franchise jusqu'à la grossièreté; peut se plaire aux épigrammes de cette par «Forttlosumpastor CO!J'don))

aux regards de la jeunesse ingénue, jusqu'à ce qu'un censeur moins rigide les renvoie en leurs niches respectives,

30

se regardant d'indécence

l'un l'autre comme les statues d'un jardin, et avec plus encore. XLVI.

Il Y avait aussi un missel (c'était le missel de la famille), orné comme le sont les anciens livres de messe; celui-ci était enluminé des dessins les plus grotesques; comment ceux qui voyaient sur la marge toutes ces figures se caressant pouvaient fixer leurs regards sur le texte et prier, c'est ce qui dépasse les limites de mon intelligence - mais la mère de don Juan gardait ce livre pour elle, et en donnait un autre à son fils. ;

XLVII.
On lui faisait des sermons; et la vie des saints occupaient il en lisait aussi parfois; ses loisirs. Aguerri les homélies à la lecture de

Jérôme et de Chrysostôme, de pareilles études ne lui étaient point pénibles; mais, pour apprendre à acquérir et conserver la foi, aucun de ceux que je viens de citer n'est comparable à saint Augustin, qui, dans ses confessions charmantes, fait envier à ses lecteurs ses transgressions.

XLVIII.
Ce livre était pareillement interdit au petit Juan; - je ne puis dire qu'en cela sa mère ait eu tort, s'il est vrai que cette éducation-là soit la bonne. Elle le perdait à peine un instant de vue ; les femmesqui la servaient étaient vieilles; si elle en prenait une nouvelle, on c'est du vivant de son époux. - J'en pouvait être assuré d'avance que c'était un prodige de laideur; à quoi elle n'avait jamais manqué recommande autant à toutes les femmes mariées. XLIX. Le jeune Juan croissait en grâce et en sainteté; enfant charmant; figure du monde; à onze, il promettait il s'appliquait à six ans, c'était un

d'avoir un jour la plus jolie

à ses études, faisait des progrès, et

tout semblait annoncer

qu'il était sur la vraie route du ciel, car une

31

moitié de son temps se passait à l'église, l'autre dans la société de ses professeurs, de son confesseur et de sa mère. L. Je disais donc qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze, c'était un beau garçon des plus tranquilles; il avait eu une enfance un peu récalcitrante; mais il avait fini par s'apprivoiser au milieu d'eux, et ils n'avaient pas travaillé en vain à amortir son naturel: tout l'annonçait du moins, et sa mère faisait remarquer avec joie combien son jeune philosophe était déjà sage, calme et appliqué. LI. J'avais à cet égard des doutes, peut-être en al-Je encore; mals ce n'est pas le moment de m'expliquer sur ce point. J'ai beaucoup connu son père; j'ai quelque tact à juger des caractères; - mais il serait injuste de conclure du père au fils, soit en bien, soit en mal. Sa femme et lui étaient un couple mal assorti; médisance, - je proteste contre même en plaisantant. LI!. Pour moi, je ne dis rien, - rien; - mais je dis seulement, - et j'ai - mais j'abhorre la toute parole désobligeante, fût-ce

mes raisons pour cela, - que, si j'avais un fils unique à élever (et je remercie Dieu de n'en point avoir), ce n'est pas avec dona Inez que je l'enfermerais pour apprendre son catéchisme. Non, - non, - je l'enverrais de bonne heure au collège, car c'est là que j'ai appris ce que Je saIs. LIlI. Car là on apprend, - je ne prétends pas me faire gloire de ce que j'y ai appris; - je passerai donc là-dessus, aussi bien que sur le grec que j'ai oublié depuis; je disais donc qu'on y apprend... - mais verbum sat; il me semble qu'en même temps j'y ai puisé, comme tout le monde, certaines connaissances... élever son fils.
-

n'importe,

-

je n'ai jamais été marié;

-

mais je crois pouvoir affirmer que ce n'est pas ainsi qu'on doit faire

32

uv.
Le jeune Juan était alors dans sa seizième année, grand, beau, un peu fluet, mais bien fait; vif comme un page, quoique un peu moins espiègle; tout le monde, excepté sa mère, le regardait presque comme un homme; en sa présence, s'empêcher de plus atroce. LV. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes choisies pour leur qui lui est sagesse et leur dévotion, était dona Julia. Dire seulement qu'elle était belle, ce serait donner une faible idée des charmes nombreux sa ceinture, à Cupidon sotte et rebattue). étaient aussi naturels que le parfum à la fleur, le sel à l'Océan, à Vénus son arc (mais cette dernière comparaison de crier; mais s'il arrivait à quelqu'un de le dire elle entrait en fureur et se mordait les lèvres pour

car la précocité était, à ses yeux, ce qu'il y avait

LVI.
La noire prunelle de son œil oriental s'accordait mauresque espagnol; parmi d'autres trisaïeule. LVII. Elle épousa un hidalgo dont j'ai oublié la généalogie, et qui transmit à sa postérité un sang moins noble que celui qu'il avait reçu: ses parents virent ce mariage avec déplaisir; car les membres de la famille étaient si pointilleux leurs tantes et leurs nièces; en la multipliant. sur le chapitre de la noblesse, qu'ils ne se mariaient qu'entre eux, et épousaient leurs cousines - et jusqu'à mauvaise habitude, qui détériore l'espèce (il faut dire, en passant, et vous savez qu'en Espagne avec son origine un péché). en Afrique, sa que son sang n'était pas tout c'est presque

Quand tomba Grenade la fière, quand Boabdil s'enfuit en pleurant, les ancêtres restèrent de dona Julia, les uns passèrent en Espagne; c'est ce dernier parti qu'adopta

33

LVIII.
Ce croisement beaucoup païen renouvela la race, gâta le sang, mais améliora car de la souche la plus laide qu'il y eût dans la la chair;

vieille Espagne, sortit une branche aussi belle que fraîche: les garçons cessèrent d'être courtauds, les filles d'être plus qu'ordinaires; mais je dois rapporter un bruit qui courait, quelque envie que j'eusse de le taire: on dit que la grand'mère d'enfants de dona Julia donna à son mari plus de l'amour que de fruits légitimes.

LIX.
Quoi qu'il en soit, la race continua de s'améliorer d'une génération à l'autre, jusqu'à ce qu'elle se résuma en un fils unique qui ne laissa qu'une seule fille; on devine que cette fille n'est autre que Julia, dont j'aurai beaucoup à parler; âgée de vingt-trois ans. elle était mariée, charmante, chaste, et

LX.
Ses yeux (j'ai toujours demi voilée; surtout; singulièrement aimé les beaux yeux) étaient grands et noirs. Quand flamboyait une expression elle se taisait, leur flamme était à

mais dès qu'elle parlait, à travers leur douce hypocrisie de fierté plutôt que de colère, d'amour

quelque chose s'y montrait qui n'était pas le désir, mais qui

eût pu le devenir si son âme ne l'eût réprimé à propos. LXI. Sa chevelure brillante ornait un front blanc et lisse où rayonnait l'intelligence; empourprée et transparentes son sourcil ressemblait à l'arc-en-ciel de l'éclat de la jeunesse, montaient ; sur sa joue tout parfois de soudaines

lueurs, comme si l'éclair eût couru dans ses veines.

En vérité, sa grâce et son air avaient quelque chose de peu commun;

sa taille était haute. - Je déteste les femmes trapues.
LXII. Elle était mariée depuis quelques années à un homme de cinquante ans; ces maris-là foisonnent; et pourtant je suis d'opinion qu'au

34