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Élégie estonnienne et autres poèmes

De
112 pages
Son long poème Élégie estonnienne est justement un chant à ce passé au cours duquel le peuple estonien, paysan et artisan, était subjugué, soumis au servage de la glèbe et aux « seigneurs » allemands (...) Dans ce poème, on retrouve une certaine ironie vis-à-vis de l'idée occidentale de « progrès », aussi bien qu'une perception assez critique de l'adaptation de l'Estonie au rythme du progrès matérialiste et aux avatars de la société de consommation, dont la conséquence la plus directe, au sens global, a été la destruction de la nature et encore - comme il le dit lui-même - la « déformation de l'être humain ». (Préface d'Albert Lazaro Tinaut)
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Élégie estonienne et autres poèmes
Élégie estonienne et autres poèmes
Traduit par Françoise Roy et Athanase Vantchev de Thracy, avec Laura Talvet Préface d’Albert Lázaro-Tinaut
Accent tonique  Poésie
Élégie estonienne et autres poèmes
« Accent tonique » Collection dirigée par Nicole Barrière « Accent tonique » est une collection destinée à intensifier et donner force au ton des poètes pour les inscrire dans l’histoire. Dernières parutions TRAMWAY Mourad Kadiri AU RENDEZ-VOUS DES ABSENTS Jean-Pierre Vallotton DANS TA LUMIÈRE Thór Stefánsson ANTHOLOGIE 1960-2012 Fausta Squatriti BINOME BONNI Rosemay Nivar CHÂTEAU ROUGE Armando del Romero UN TOUT AUTRE VERSANT Jacques Herman et Maria Zaki ANA-CHRONIQUES DE LA NUIT ET DU JOUR NOUVELLES Françoise Cohen L’EMBUSCADE Behare Reshat Sahitaj MESSAGES PORTÉS PAR LA FUMÉE Sharif Al-Shafiey TENIR LA TRAINEE D’UN ASTRE Fouad Chardoudi
Jüri TALVETELEGIE ESTONIENNEET AUTRES POEMESTraduit par Françoise Roy et Athanase Vantchev de Thracy, avec Laura Talvet Préface d’Albert Lázaro-TinautL’Harmattan
La traduction de cette anthologie poétique de Jüri Talvet a été possible grâce au soutien de Eesti Kultuurkapital, par le biais d’une bourse « Traducta ». © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09773-2 EAN : 9782343097732
Préface Jüri Talvet, ami et poète, poète et ami Parler d’un ami est toujours une tâche difficile. Si, en plus, cet ami est un poète, il s’agit d’une entreprise qui devient encore plus osée, car on risque de voir d’abord l’ami, et ensuite le poète. Si on ajoute à cela le fait que celui qui écrit ces mots est aussi le traducteur (en espagnol, catalan et italien) de cet ami poète, et qu’il est devenu, donc, l’un de ses lecteurs les plus attentifs, celui-ci se trouve sans doute devant un gros dilemme : dans une certaine mesure, il s’est approprié son œuvre, et son point départ dénotera, inévitablement, un point de vue partiel.  J’ai la grande chance de connaître Jüri Talvet depuis plus de quarante ans, une période largement suffisante pour nous lier d'une amitié fraternelle. En outre, ces années d'amitié ont été marquées par une collaboration intense dans les domaines littéraire et des idées. Cela veut dire que chacun a suivi de près les pas de l’autre, que nous avons partagé de longues heures de conversation, tant de vive voix que par écrit, et que nous avons beaucoup discuté sur l’humain et sur le divin... Cela signifie aussi et c’est cela qui compte le plus, à mon avis que nous nous sommes enrichis réciproquement.  Né à Pärnu, au sud-ouest de l’Estonie, le 17 décembre 1945, Jüri Talvet est devenu dans son pays un intellectuel prestigieux : hispaniste remarquable et professeur de littérature universelle à l’Université de Tartu —où il a fondé le programme des études hispaniques en
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1992, quand son pays a retrouvé l’indépendance qui lui avait été usurpée par l’Union Soviétique en 1940— il a traduit en langue estonienne de nombreuses œuvres fondamentales de la littérature classique et moderne écrites en espagnol. Il a été, en outre, l’éditeur d’une volumineuse anthologie de la poésie américaine (2008) à laquelle il a contribué avec ses versions d’Ezra Pound, E. E. Cummings, John Ashbery et W. S. Merwin, entre autres. Avec la collaboration de sa fille Laura, il a traduit de la langue française des choix de poèmes d’Athanase Vantchev de Thracy (2011) et de Bernard Noël (2013). Son travail académique, soit dans le domaine du comparatisme (il a fondé l’Association estonienne de littérature comparée et la revue Interlitteraria), soit en tant qu'essayiste (il est l’auteur d’innombrables préfaces et prologues) ou conférencier, n’est pas moins notable que son œuvre personnelle et son apport en tant que compilateur.  Jusqu’à présent, Jüri Talvet a publié neuf recueils de poésie :Äratused (« Réveils », 1981),Ambur ja karje(« Le sagittaire et le cri », 1986),Hinge kulg ja kliima üllatused (« Le progrès de l’âme et les surprises climatiques », 1990),Eesti eleegia ja teisi luuletusi(« Élégie estonienne et autres poèmes », 1997),Kas sul viinamarju ka on? (« Tu as aussi du raisin? », 2001), Unest, lumest (« Du rêve, de la neige », 2005),Silmad peksavad une seinu (« Les yeux frappent les murs du sommeil », 2008),Isegi vihmal on hing(« La pluie aussi a une âme », 2010, avec, dans le même volume, des poèmes signés sous le pseudonyme de Jüri Perler :Oo Hamlet, mu vend!, « Ô Hamlet, mon frère ! ») ainsi que la compilation incluant de nouvelles compositions,Eesti eleegia ja teisi
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luuletusiÉlégie estonienne et autres poèmes », (« 1981-2012). Il a reçu d’importantes distinctions littéraires dont le Prix Juhan Liiv, en 1997, pour son poème « Armastus » (« L’amour »). Des choix de ses poèmes et certains de ses essais ont été publiés également en anglais, espagnol, italien, roumain et catalan.  Pour ne pas céder à la tentation de la subjectivité, inévitable si je parle du poète ami, ou mieux, de l’ami poète, je citerai ce qu’ont dit d’autres auteurs à son sujet et au sujet de sa poésie. Il avoue lui-même que sa tâche d’intermédiaire dans l’étude et la divulgation de la culture hispanique en Estonie fait que l’esprit espagnol n’est pas complètement absent de sa poésie : « Presque toutes mes tentatives de traduire de la poésie ont eu des effets favorables sur ma propre création poétique, et elles m’ont toujours appris quelque chose : Vicente Aleixandre m'a enseigné l’ampleur ; Salvador Espriu, la subtilité et la densité ; Quevedo et les poètes cubains modernes, la diversité ». Il nie pourtant que sa poésie soit « hispanique jusqu’à la moelle », comme l’a écrit un de ses critiques.  En 1997, lors de son entretien avec le poète et philosophe américain H. L. Hix (qui est également son traducteur en anglais), Jüri Talvet dit que le poète doit rester ouvert au monde, et qu’il ne doit pas être trop sélectif, ni s’attacher excessivement à la sphère esthétique et culturelle : « Hegel avait raison quand il mettait en garde les jeunes poètes contre des aspirations trop philosophiques, contre l’abstraction, dès leurs premières incursions poétiques. Au début, il vaut mieux choisir des images concrètes et sensuelles, et seulement plus tard introduire, petit à petit, des images propres à la philosophie ». Janika Kronberg, l’un des plus prestigieux
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critiques littéraires estoniens, assure que « la validité de ce conseil est évidente dans le parcours poétique de Talvet ».  Dans le contexte de la poésie estonienne, le premier livre de Jüri Talvet semblait « exceptionnellementsensuel, plein de nuances corporelles, et à la fois excessivement statique pour le goût du lecteur nordique », pour reprendre ici les mots de Kronberg. Il s’agissait donc d’une innovation, de quelque chose qui le distinguait de l’expression traditionnelle des autres poètes de son pays du début des années 80, encore soumis aux diktats de Moscou. Son deuxième livre « est encore traversé de désirs de renaissance, de purification et de libération : de la thématique essentiellement amoureuse du livre précédent, on passe à un niveau plus abstrait et philosophique », comme le soutient encore Kronberg.  À mon avis, c’était le début d’une transformation très intéressante de la poétique de Jüri Talvet, non seulement dans sa poésie, mais aussi dans ses essais : la philosophie et l’introspection sont associées en lui à une manière de contempler le monde, la réalité quotidienne, la banalité montante, et en même temps, elles introduisent de l’ironie, voire du sarcasme, deux traits qui sont toujours présents dans ses compositions poétiques.  On trouve un peu de tout cela dans son troisième livre. Je cite toujours Kronberg : « Le poète est obsédé par les imbrications entre le monde matériel et le monde idéal, ses poèmes cherchent à conférer des sens à l’essence de la vie humaine et à la culture par le biais d’images concrètes mais variées. Le titre même de ce recueil se réfère aux métamorphoses historiques et à celles qui se produisent actuellement : le fiasco du système communiste, la réunification de l’Allemagne et la restauration de
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l’indépendance de l’Estonie en sont des exemples […] ». Nous sommes en 1990, et le mot « liberté » résonne instamment, j’ose même dire avec stridence, dans les vers de Jüri Talvet. L’histoire a tourné à l’improviste, surtout pour les peuples qui, après des décennies de soumission, ont récupéré d'un jour à l’autre leurs institutions nationales pour rejoindre, une fois les chaînes brisées, le concert des nations.  À c e t t e p o s i t i o n p h i l o s o p h i q u e , à c e t t e introspection, s’ajoutent dans la poésie de Talvet, soit l’air de rénovation qu’on respire dans son pays, soit les grands changements qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont secoué la société estonienne et l’ont rapprochée de cet Occident présumé libre. Son long poèmeÉlégie estonienneest un chant dédié à ce passé au cours duquel le peuple estonien, paysan et artisan, était subjugué, soumis au servage de la glèbe et aux « seigneurs » allemands que l'on surnommait un peu dédaigneusement les « barons baltes », ceux-ci étant les propriétaires absolus des terres de l’Estonie et de sa voisine, la Lettonie, jusqu’au début ème du XX siècle. Dans ce poème, on retrouve une certaine ironie vis-à-vis de l’idée occidentale de « progrès », aussi bien qu’une perception assez critique de l’adaptation de l’Estonie au rythme du progrès matérialiste et aux avatars de la société de consommation, dont la conséquence la plus directe, au sens global, a été la dévastation de la nature et encore —comme Talvet le dit lui-même— la « déformation de l’être humain ».  Il y a d'ailleurs un autre élément clé qui apparaît d’un coup dans l’œuvre de Jüri Talvet : Marta-Liisa, sa plus jeune fille, née en 1998, qu’on retrouve souvent, depuis lors, dans sa production poétique. Elle est une fille
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