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Fortunes littéraires de Tristan Corbière

De
236 pages
Si Tristan Corbière fut assez peu disert sur son art et sur lui-même, la critique, elle, a préféré attendre d'être posthume pour se libérer. Il ne s'agit pas ici de critique au sens théorique du terme, plutôt de réception auprès de ses pairs, des lectures de Corbière qu'écrivains et poètes livrèrent à chaud, ou dans l'élaboration de leur oeuvre propre.
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Fortunes littéraires
de Tristan Corbière
Si le poète Corbière fut, en dépit de certaines apparences, assez peu
disert sur son art et sur lui-même, la critique, elle, a préféré attendre
d’être posthume pour se libérer. Tantôt elle a pour lui les yeux de
Chimène, tantôt elle le considère comme le Jocrisse de la pièce. Il
ne s’agira pas ici de critique au sens théorique du terme, plutôt de
réception auprès de ses pairs, d’appréciation d’égal à égal, bref, des
lectures de Corbière qu’écrivains et poètes livrèrent à chaud, ou
dans l’élaboration de leur œuvre propre. C’est en effet au sein de la
création romanesque ou dans le discours critique, au plus intime du
journal littéraire, ou dans le débat ou l’invention poétique, parfois
simplement dans la chronique, que l’on trouvera un tel discours
sur notre mélange adultère de tout. L’œuvre et la fgure de Tristan
sont parfois source d’inspiration, et le prétexte à une création
personnelle. L’acrobate cocasse, le décadent, l’artiste breton, le poète
douloureux, l’ironiste aigu, le réformateur du verbe : chacun de ses
visages interpelle Léautaud, Claudel, Huysmans, Tzara, Verlaine,
bien sûr, et d’autres encore. Mais ces lectures ne dévoilent-elles pas
aussi un certain portrait du peintre, autant que l’esquisse cohérente
du modèle envisagé ?
Sous la direction de
Docteur ès lettres, Samuel Lair a publié Mirbeau et le mythe de la
nature en 2004 aux PuR, Mirbeau l’iconoclaste à L’Harmattan en Samuel LAIR
e2008, Le Curieux xix siècle à L’Harmattan en 2011. Il a dirigé la
publication de Huysmans, Littérature et religion paru aux PuR en
2009. Vice-président de la Société Mirbeau, il travaille actuellement
à l’édition de la Correspondance générale de Gustave Geffroy. Il a Fortunes littéraires
organisé cette rencontre autour de Tristan Corbière en collaboration
avec le Cercle Édouard et Tristan Corbière, à Morlaix.
de Tristan Corbière
Image de couverture : Tristan Corbière, Faune en Bretagne
(titre factice). Détail de l’album Louis Noir, retrouvé par
Benoît Houzé en 2009. Avec l’aimable autorisation des
représentants de feu Mlle Jenny Miller.
ISBN : 978-2-336-00571-3
23 e
Espaces littéraires
Sous la direction de
Fortunes littéraires de Tristan Corbière
Samuel LAIR
Espaces littéraires





FORTUNES LITTÉRAIRES
DE TRISTAN CORBIÈRE


































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-336-00571-3
EAN : 9782336005713Sous la direction de
Samuel LAIR





FORTUNES LITTÉRAIRES
DE TRISTAN CORBIÈRE














Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


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Claude HERZFELD, Gérard de Nerval. L’épanchement du rêve,
2012.
Tommaso MELDOLESI, Textes et poèmes autour de l’accident
ferroviaire de Meudon, 1842. Une poésie de la catastrophe, 2012.
Ygor-Juste NDONG N’NA, La folie des discours identitaires dans
les nouvelles littératures, 2012.
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et le monde noir, 2012.
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Fabrice BONARDI (sous la dir. de), Les Nouvelles Moissons, 2012.
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Anton PAVLOVITCH TCHEKHOV, Correspondant de guerre,
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(1645-1720), 2012.
Victor MONTOYA, Les contes de la mine. Conversation avec le
Tio, Traduit de l’espagnol par Émilie BEAUDET, 2012.
Nathalie AUBERT, Christian Dotremont, La conquête du monde
par l’image, 2012.
Claude FRIOUX, Le Chantier russe. Littérature, société et politique.
Tome 3 : Écrits 1969-1980, 2011
Ricardo ROMERA ROZAS, Jorge Luis Borges et la littérature
française, 2011.
Deborah M. HESS, Palimpsestes dans la poésie. Roubaud, du
Bouchet, etc., 2011. Le Cercle Edouard et Tristan Corbière,
organisateur du colloque
Fortunes littéraires de Tristan Corbière

Anne-Marie Quesseveur
Présidente du Cercle Edouard et Tristan Corbière


Le Cercle Edouard et Tristan Corbière, association "loi de
1901" qui a vu le jour à Morlaix, en 1998, est domicilié à l'hôtel de
ville et a pour raison d'être, comme son nom l'indique, de faire
connaître et de valoriser l'œuvre de Tristan Corbière mais aussi
celle, moins étudiée, de son père Edouard Corbière, marin,
journaliste, armateur, écrivain, considéré comme le "père" du
roman maritime en France.
Le Cercle Corbière est l'héritier et le successeur du Comité
Tristan Corbière qui fut créé en 1993 pour orchestrer les
enombreuses manifestations du 150 anniversaire de la naissance du
poète morlaisien, en 1995, présidé par Jean-Albert Guénégan,
puis dissous en 1997.
De 1999 à 2004, sous la présidence de Marcel Postic,
professeur émérite de l'Université de Nantes, la principale activité
du Cercle fut l'organisation, en partenariat avec la Ville de Morlaix,
des prix littéraires Edouard et Tristan Corbière (prix "adultes" et
prix "jeunes"). Le jury du prix réservé aux adultes était présidé par
le Morlaisien Michel Mohrt, de l'Académie Française, et constitué
d'autres personnalités éminentes ayant également un ancrage local
ou régional : Jean Balcou, professeur émérite à l'Université de
Bretagne Occidentale ; Yves La Prairie, marin, écrivain, membre
de l'Académie de Marine; Jean-Jacques Morvan, peintre officiel de
la Marine et écrivain ; Philippe Le Guillou, inspecteur général de
l'Education Nationale, écrivain. L'animateur et le modérateur du
jury était Marcel Postic, président du Cercle.
À compter de 2005, l'association fut mise en sommeil jusqu'à
sa renaissance en février 2010.
Ouvert à tous, le Cercle a pour objet, selon ses statuts "de
contribuer à entretenir le souvenir d'Edouard et de Tristan Corbière, à étudier
et à faire connaître leur vie et leur œuvre :

-7- 1) en diffusant des livres, …et divers autres documents….
2) en renseignant et en mettant en relation avec la Bibliothèque
municipale patrimoniale de Morlaix « Les Amours Jaunes »
(dépositaire et responsable du fonds Corbière) les personnes menant
des recherches sur Edouard ou Tristan Corbière et les organismes
français ou étrangers qui désirent organiser des expositions, des
colloques et autres manifestations.
3) en organisant ou en participant à toute manifestation célébrant la
mémoire d'Edouard ou de Tristan Corbière ou aidant à la
connaissance de leur vie et leur œuvre".
L'association diffuse plusieurs documents, en autres deux
ouvrages :
- Tristan Corbière en 1995, lire les Amours Jaunes 150
ans après la naissance du poète (publié en 1996, regroupant
essentiellement les textes des conférences de 1995).
- Édouard Corbière, père du roman maritime en
France, Brest 1793 - Morlaix 1875 (catalogue de l'exposition
présentée dans les bibliothèques municipales de Brest et Morlaix
en 1990, accompagné d'une notice biographique et d'une
bibliographie).
Comme il est indiqué dans ses statuts, le Cercle coopère
occasionnellement avec la bibliothèque municipale patrimoniale
de Morlaix "Les Amours jaunes" qui possède un très riche fonds
Corbière. Il entretient aussi, depuis plusieurs années, des relations
avec quelques universitaires français et étrangers (Allemagne,
Grande-Bretagne, Italie) effectuant des travaux ou ayant publié
des ouvrages consacrés à l'œuvre de Tristan Corbière ; il les aide
autant que possible dans leurs recherches, les informant aussi des
événements culturels en lien avec l'objet de leur étude
(publications, conférences, expositions, spectacles, etc.).
L'année 2011 a vu l'émission d'un timbre à l'effigie de Tristan
Corbière qui fut pour notre association une nouvelle occasion de
partenariat ; elle participa au groupe de travail animé par la
bibliothèque municipale et chargé d'organiser le programme des
animations accompagnant la sortie de ce timbre (expositions,
conférences, lectures, etc.), ayant pour titre général "Tristan
Corbière, un poète, un timbre", avec un temps fort les 4, 5 et 6
mars.


-8- Le Cercle a conclu l'année consacrée à notre poète en
organisant le colloque intitulé Fortunes littéraires de Tristan
Corbière qui s'est tenu le samedi 24 septembre 2011, au théâtre
de Morlaix, avec l'appui de la mairie et des bibliothèques
municipales, puis en prenant part à la publication du présent
ouvrage, souvenir et prolongement de cette dernière
manifestation.

































-9-






































Tristan Corbière en fond troué d’Arlequin

Samuel Lair


Présentée comme le premier colloque international consacré à
Tristan Corbière, cette journée fut, à plus d’un titre, une
rencontre. Rencontre provoquée entre Tristan et des artistes qui,
pour être ses pairs en poésie, n’en furent pas moins aux antipodes
de sa sensibilité, de ses tendances, de ses conceptions. Rencontre
entre la poésie et la prose de critiques et de romanciers. Rencontre
de la biographie considérable de Jean-Luc Steinmetz, chez Fayard,
qui s’inscrit ici en filigrane de nombre d’interventions. Rencontre,
enfin, entre le texte de cadrage initial de la manifestation, dont le
premier jet lançait les « Fortunes littéraires de Tristan Corbière »,
et un projet qui, amené à croiser la pléthorique activité critique
autour du déjà mythique Album Louis Noir, notamment, était
nécessairement appelé à évoluer.
A mesure que les travaux de chacun prenaient forme, en effet,
l’initiative de départ était par conséquent tenu de bouger. Par
bonheur, l’intitulé initial de notre journée se prêtait assez bien à la
métamorphose. Si l’on désigne en effet par fortune littéraire l’acte de
réception critique d’une œuvre ou d’un écrivain, après tout, qui dit
fortune se met surtout sous l’autorité du hasard et de ses caprices.
Dans le cas de Corbière, le terme entraîne par surcroît par
association d’images ou correspondance sonore la fortune de mer.
Armés de patience, nous avons attendu la fin de journée pour
nous prononcer sur ce point – et même sur ce terrain, nos amis
auditeurs réunis dans le cadre superbe du théâtre à l’italienne de
Morlaix ne furent pas déçus.

Réception de Corbière
La lecture de ces actes apprendra au néophyte et peut-être au
chercheur que Corbière n’eut pas l’heur de plaire à tous ses
confrères fondés en poésie, pour reprendre le beau mot d’Apollinaire.
Loin s’en faut. La représentation d’un certain schéma mental, la
qualité d’une présence au monde, l’image d’une dissociation de
l’action et de la création, interdisaient naturellement à Claudel
d’inclure Corbière et sa poésie dans la sphère de ses adhésions
-11- artistiques (Marie-Victoire Nantet) ; l’homme Corbière fait
résistance, voire obstacle à une lecture distante ou même pacifiée
de l’œuvre. Le grief de Mendès à l’endroit de Corbière (Arnaud
Vareille) est plus surprenant a priori - ne serait-ce que parce que
Mendès figure en cette famille d’artistes décriés par Claudel au
même titre que Corbière ! en vertu de son intempérance à
concilier vie créatrice et existence sociale. Tout sacrifier sur l’autel
de la poésie nuit, paradoxalement, à la pureté d’un art qui doit
désormais se plier aux exigences d’un public médiocre, s’il veut
survivre.
Or Mendès, loin de considérer Corbière comme l’un des
siens, - cependant qu’en un certain sens, l’esthétique symboliste
était suffisamment plastique pour considérer Les Amours jaunes
comme annonciatrice d’une nouvelle forme poétique - reproche à
l’œuvre de ce dernier l’abâtardissement dont Claudel, quelques
décennies plus tard créditera le même Mendès !
L’exigence critique à tenir sur la poétique de Corbière un
discours organisé et constructif n’étouffe pas les commentateurs,
ses contemporains. À défaut de témoigner de préventions, ni sans
faire preuve d’esprit partisan, ces analystes tiennent à distance une
œuvre dont la valeur s’impose à eux, mais dont la portée réelle ou
les spécificités formelles leur sont encore cachées par l’absence de
recul temporel. Ses pairs ne sont pas plus à l’aise, et
s’accommodent mal du sens à donner à une œuvre déroutante, en
avance sur son temps, qui déconcerte par son audace. On
composera avec cette cacosémie (Herzfeld) en invoquant l’exercice
d’une critique antérieure, au risque de colporter à l’envi
d’identiques clichés et de récurrents poncifs, en citant
copieusement les exégèses précédentes, en un chapelet de
commentaires citant les commentaires (Samuel Lair) : démarche
qui non seulement fait son deuil d’une lecture de première main,
mais par surcroît, condamne à opérer des coupes sombres dans
une œuvre dont les moirures interdisent une interprétation
exagérément sélective - Verlaine, d’entrée de jeu, lance l’image
d’un Breton bretonnant, qu’endossera contre toute attente Huysmans
à travers le soulignement du versant maritime de l’œuvre. Ou bien
la critique se complaît paresseusement à considérer l’inquiétante
étrangeté de Corbière comme une entité artistique enkystée dans
le corps familier des références poétiques qui balisent un horizon
partagé des lecteurs : « l’aphasie guette alors le discours critique. »
-12- (Arnaud Vareille). A contrario de ce silence, le commentateur
s’abandonne parfois à une « pléthore de métaphores » (Arnaud
Vareille); ou bien le lecteur se laisse gagner par l’intuition d’un
emboîtement de voix polyphoniques, Mendès citant Gourmont
citant Laforgue citant Corbière (Arnaud Vareille), ad libitum…
Jean-Luc Steinmetz évoque le travail de seconde main que peut
devenir, à l’occasion, l’écriture d’une biographie de Corbière,
« sorte d’otoscopie de ses poèmes, voire des commentaires de ses
poèmes » ; et Doriane Bier souligne d’abondance les lapsus de
lecture commis par le compositeur Udine se penchant sur les titres
des pièces poétiques de Corbière, mâle pour mal – la richesse
sémantique d’une telle tournure n’échappe pas au sagace Claude
Herzfeld- , petite mort pour petit mort, même si, dans l’ensemble, les
compositeurs ont su éviter la méprise, le malentendu qui les
guettaient en la matière : « ils risquaient d’être d’autant plus séduits
par la « musicalité » de cette section (id est : « Rondels ») que le
reste de l’œuvre de Corbière était jugé dissonante et criarde »,
d’après Doriane Bier.

Fiction et critique
Mais le témoin qui passe d’une œuvre l’autre procède plus
volontiers d’une vraie initiative littéraire, organisant à l’occasion
une authentique structure de mise en abyme textuelle. L’écriture
romanesque se nourrit de l’art poétique. S’il est légitime de trouver
dans À rebours de Huysmans les germes de l’empoisonnement
ontologique du héros de Wilde, Dorian Gray, alors il est juste
d’envisager que la contamination par ce poisonous yellow book passe
par l’influence vénéneuse exercée en amont par la lecture des
Amours jaunes sur des Esseintes (Antonio Viselli). Corbière
figurerait une sorte de témoin poétique actif entre le symbolisme
Outre Manche, et la modernité française. Les dettes contractées à
l’endroit de Corbière sont nombreuses, leur aspect plastique
mérite d’être relevé.
Peut-être faut-il pour en rendre compte tâcher de s’affranchir
des rigidités et des pesanteurs du langage articulé, envisager les
potentialités d’une langue plus ductile et désentravée, la musique,
qui s’écarte des risques d’une desséchante paraphrase et exploite
naturellement les richesses de sa proximité à la poésie ; peut-être
faut-il sortir de l’hexagone et franchir les limites du code de la
langue française dépourvu de souplesse pour trouver certain
-13- matériau linguistique primitif, certain lyrisme transversal, chez les
âmes d’élite douloureuses. Ezra Pound considère Tristan Corbière
comme « sans doute le plus poignant depuis Villon » ; T.S.Eliot
s’approprie le style et les formes, jusqu’à une sensibilité Corbière,
destinés à informer ses vers français et à lui permettre de « sonder
sa propre poétique » (Antonio Viselli) ; le chercheur Michael
Pakenham reste discret sur l’affection vraie qu’il voue à Corbière,
silence qui laisse entrevoir l’enracinement de son goût pour la
poésie du Morlaisien.
Car il est un fait que la poésie de Corbière, bien que
malmenée, disloquée, bousculée, ou parce que malmenée, renvoie
le lecteur créateur à sa réflexion sur sa propre pratique artistique.
Cet effet de miroir, ces jeux de spécularité, sont même l’un des
motifs du sentiment de proximité du poète à lui-même, et à son
lecteur. On en voudra pour preuve le ton éminemment personnel
adopté par certaines communications. Le témoignage de Fabienne
Lechanu, romancière, en constitue une illustration significative.
Recherchées et explicites, ou involontaires et cachées, les
influences de Corbière sont sur elle de divers ordres, mais toujours
prégnantes car s’immisçant dans les différents niveaux du texte
romanesque converti en une sorte de palimpseste : intertexte
sensible, citations cachées, emprunts linguistiques, voire signes
surgissant dans l’itinéraire de l’auteur. Antonio Viselli pointe déjà
une influence biographique de cet ordre sous la forme d’une
rencontre Huysmans-Corbière en l’espèce de l’actrice - comme
autant de rencontres récurrentes de l’existence. Selon Éric David,
dans certains silences d’Auguste Dupouy à l’endroit de Corbière, il
faut comprendre que « certaines parties de l’œuvre touchaient
quelque chose de trop sensible pour en évoquer le détail ».
« Taciturne et inexprimée », selon le vers de Segalen, la parole des
douloureux personnages romanesques de Dupouy partage plus
d’un trait commun à la poésie sarcastique et tendre du poète
morlaisien. Là encore, le jeu des non-dits s’avère singulièrement
éloquent, comme si le texte corbiérien avait cette facilité à révéler
la dimension d’ombre d’un artiste qui traverse avec familiarité son
œuvre. Non-dit qui passe même dans le discours critique :
commentant la place de Corbière dans la poésie de la seconde
moitié du XIXe, le poète et romancier Catulle Mendès opère par
sélection, tri et occultation de certaines données critiques en
fonction de sa propre sensibilité à la poétique corbiérienne,
-14- oblitérant sciemment la portée de la richesse interprétative de ceux
qui le précèdent dans la réception du Breton (Arnaud Vareille). La
lecture de Corbière paraît se prêter volontiers au soulignement des
partis pris mais aussi du lien singulier que sa poésie entretient avec
le discours, ou plutôt la forme, romanesque. C’est Élodie Gébleux
qui va le plus loin, invoquant une poésie hantée par une forme
narrative fantôme, « véritable récit absent dont Roscoff serait
simplement la trace ». Rien n’y manque, même pas les indices d’un
roman familial ouvert, et refermé, par Édouard. Ne serait-ce que
sur le mode indirect, cette rencontre laisse affleurer de façon
neuve la perméabilité de genres qui s’interpénètrent dès qu’il s’agit
d’évoquer l’art de Corbière, non plus seulement habité par les
exigences cumulées de la peinture et de la poésie, mais relevant
aussi à la fois de la prose et du vers, irriguant la critique littéraire et
la composition musicale, aiguillonnant et nourrissant l’imaginaire
des romanciers.

Poète maudit ?
Pourtant, c’est sans doute là l’un des motifs de l’usure, ou de
la rupture avec l’œuvre et l’homme Corbière, que ce stéréotype
desséchant du poète maudit. Sans conteste, Corbière appartient
résolument à son temps, et aussi bien doit-on lire son œuvre sans
la dissocier artificiellement d’une époque qui vit fleurir le théâtre
de boulevard et les mélodies de caf’conc’ (Arnaud Vareille); ceci
pour son versant parisien. Le pan breton, lui, se construit à
l’épreuve d’une contestation du maître Hugo, qui « en a lus
mourir », tandis que dans Les Amours jaunes « prime l’immédiat
lorsque le poète le juxtapose à la littérature d’antan » (Antonio
Viselli).
Cette contemporanéité doit par conséquent nous rendre
l’œuvre proche, et faire de son auteur, un frère. Concernant son
inscription en un moment, sa matérialité presque, son exigence
d’expérience, les quelques vers choisis portés en épigraphe des
communications ne nous trompent pas - mais le poète même ne
sacrifiait-il pas déjà à cette mode (Claude Herzfeld) ? On relira
systématiquement ces phrases liminaires portées par plusieurs
intervenants, et signées respectivement Corbière lui-même (Élodie
Gébleux), Apollinaire (Benoît Houzé), Alain-Fournier (Claude
Herzfeld), Wilde (Antonio Viselli), Gustave Kahn (Samuel Lair) :
-15- la matérialité du geste poétique est là pour nous rappeler que le
poète Prométhée a besoin d’un contact constant au réel, à la
chose, à ça, fût-il d’une « admirable âcreté » selon l’auteur du Grand
Meaulnes, ou d’une belle « brutalité » d’après le compositeur Rudolf
Escher. Échange du poème et de l’image où « se rejoue
profondément quelque chose de l’esthétique corbiérienne »
(Élodie Gébleux). Épaisseur de la matière, pleins et creux, vides et
reliefs, l’Album Noir est un volume. Les synesthésies conviennent à
un homme de mer qui connaît d’expérience ses violences, et dont
les connaissances maritimes outrepassent effectivement les
quelques bords tirés au large de Roscoff. L’oeuvre de Tristan, sa
part la plus noble, peut-être, s’origine à la source de ce thème de la
mer, qui, loin de n’être qu’un motif littéraire, fait de lui un poète
marin, comme le suggère Auguste Dupouy, et non pas un poète
terrestre déguisé à l’instar de Rimbaud. De ces deux poètes,
qu’adaptera en musique Rudolf Escher, c’est Corbière qui ralliera
les suffrages les plus significatifs aux yeux du compositeur - en
vertu de « son imaginaire maritime » (Doriane Bier). Le génie
s’inscrit avant tout en un temps, en un lieu, et celui de Corbière,
tout maudit qu’il fût, selon l’oracle de Verlaine, ne déroge pas à la
règle, et ne relève en rien d’une culture hors sol. « Corbière est le
poète du langage familier », proclame à bon droit Michael
Pakenham. « S’il est un cas où œuvre et vie sont indissociables,
c’est bien à propos de Corbière qui voit en ses poèmes une
certaine façon d’exister ou de subsister, faute de mieux. »
revendique Jean-Luc Steinmetz, réhabilitant par là l’importance du
travail biographique autour de Corbière. Et plus loin, « Il n’est pas
en suspension dans l’air, comme Socrate dans ses Nuées d’après
Aristophane. » Éric David lui emboîte le pas : « Pourquoi entrer
par l’intelligence dans une chose dans laquelle je suis ». Claude
Herzfeld identifie une inscription bachelardienne dans l’imaginaire
de la matière, une sorte de rêverie fondamentale dépassant les
contradictions qui bousculent la raison. Élodie Gébleux conforte
cette hypothèse, en pointant « l’inscription explicite dans la réalité
d’un lieu, comme dans la vie du poète et de ses amis ». Mais le
malentendu a la vie dure. C’est par exemple Claudel qui inscrit
cette dialectique dans la radicalité la plus vive, Claudel pour qui
Mallarmé incarne le naufrage du contingent échouant à accéder au
rang d’absolu poétique. Eût-il considéré différemment Tristan
-16- Corbière, autrement qu’un possible passeur de cette adhésion à
l’idée d’un divorce avec la vie ? Vraisemblablement non. Lui eût-il
même concédé ne fût-ce que ce courage de l’abandon ? C’est tout
aussi improbable. En développant ce dialogue claudélien de
l’artiste maudit-maudissant face à l’alternative d’un art qui se suffit
à lui-même, nul doute qu’on approche là l’un des aspects peu
abordés de l’œuvre de Tristan Corbière, son rapport à la
spiritualité. Et Éric David de toucher peut-être, de façon
transversale, à une réelle affinité, au corps défendant de Claudel,
en soulignant le vers boiteux de Corbière, et le pas claudiquant de
certains personnages de Dupouy : est-il motif claudélien plus
prégnant ?
Non que les indices d’une quête hors la vie, ou les signes
compulsifs d’une aspiration régressive n’émaillent l’œuvre : force
poétique de la figure de l’aveugle (Élodie Gébleux), éloquence du
silence (Éric David), surdité de l’instance destinataire et plongée
morbide dans un sommeil à la fonction ambiguë (Doriane Bier)
nous disent quelque chose d’une poétique de l’abandon qui n’est
pas que rhétorique chez Tristan. Mais il semble aussi que ces
éléments dessinent les contours d’un mythe orphique qui irrigue la
poésie corbiérienne, même si la thèse d’une métempsycose de
l’homme en chien, d’un gentleman dog, formulée par Michael
Pakenham, demeure étrangement isolée malgré sa symbolique
résolument expressive.

Album Noir, Amours jaunes
Synesthésies, risquions-nous plus haut. Benoît Houzé
discerne « deux fils tissés dans la trame du jaune : l’aller-retour
entre le corps du recueil et son titre et l’appropriation du jaune
symbole social ». Un tel questionnement renvoie à l’interrogation
relative aux Amours jaunes, titre antipoétique, à rebours de titre, qui
fait fonctionner un horizon de lecture fort prosaïque, sans doute
situé « du côté du cabaret et du chant populaire » (Doriane Bier).
A poisonous yellow book. Certes, sur un plan obvie, « l’adjectif,
insolite, fait allusion à un cocuage » (Claude Herzfeld), à l’amour
déçu, au jaune cocu, au rire amer. À la couleur jaune s’associerait
le « déploiement dans le passif », ainsi que certaines proximités
sémantiques. Benoît Houzé décèle bien dans l’œuvre la quête d’un
dépassement du jaune dans le vert, et l’ambiguïté foncière de ce
-17- dernier. Toujours est-il que les tons purs se fondent en une palette
corbiérienne plus complexe, flirtant avec les tons baudelairiens. Le
vert s’origine bien sûr dans la sensibilité native du poète imprégné
du vert paradis des amours enfantines. Il n’y a pas jusqu’au mode
parodique qui révèle ce chevauchement des tons : « Serait-ce à dire
que la rose jaune est la vraie fleur ? » (Claude Herzfeld). Feuilletant
l’Album Noir, Élodie Gébleux risque avec bonheur une
« méditation poétique sur le glauque », sans réduire la réalité d’une
« dimension olfactive ». Face à ce croisement des sens, les
compositeurs ne s’y trompent pas, qui prennent l’initiative de
jouer des équivalences formelles, plastiques, colorées, afin de
susciter la force incantatoire de toute poésie : Rondel devient, sous
la plume d’Udine, « Il fait noir » (Doriane Bier). En définitive,
Album Noir comme Amours jaunes, le volume corbiérien remotive
l’acception sensitive du mot texte, tissu et canevas. C’est dire si à
notre homme va comme une seconde peau cet habit d’Arlequin,
défroque plus vraie que nature.





















-18-







1 – RÉCEPTION, INFLUENCES, HÉRITAGES





























































1À propos d’une biographie


Samuel Lair - Parmi les « poètes maudits » qu’il vous a été donné
de côtoyer à travers essais et biographies, Tristan Corbière
occupe-t-il une place singulière ? Que nous dit sa poésie encore
aujourd’hui ?
Jean-Luc Steinmetz – Lorsque j’ai pris connaissance des
« poètes maudits », vers l’âge de seize ans, en 1955-56, j’avoue que
j’ignorais le livre de Verlaine publié en 1884 sous ce titre et qui
concerne Rimbaud, Mallarmé et l’auteur des Amours jaunes. Il fut
enrichi, comme vous le savez, en 1888, par un deuxième opuscule
contenant des notices sur Marceline Desbordes-Valmore, Villiers
de l’Isle-Adam et le pauvre Lélian (Paul Verlaine lui-même). En
réalité, j’étais séduit, comme beaucoup d’autres, par cette
expression marquée d’une vague métaphysique impliquant une
destinée. Et comme depuis le XIXème siècle, la fonction poétique
impliquait les plus grands risques, parmi lesquels la misère et la
folie (loin des poètes officiels que, rarement, adolescent, on
admire), j’ai subi l’attraction de cette malédiction programmée qui
ornait d’un sacre négatif l’exercice du poème et son expérience
vécue. Le premier à m’avoir retenu et dont, par la suite, j’ai réédité
les œuvres, était Pétrus Borel Le Lycanthrope. J’ai toujours aimé
sa singularité, son humour noir et l’âpre guignon qui le poursuivit
jusqu’à sa dernière heure. Je n’ai rencontré l’œuvre de Corbière
que plus tard, quelques années après sa réédition en 1953 chez
Gallimard, dans la collection Blanche, par les soins d’Yves-Gérard
Le Dantec. Je dois dire que ce fut une révélation, non pas décisive
(il y avait Rimbaud, Apollinaire). Mais jusque là je n’avais pas
ressenti un tel degré de vie dans un poème (Villon excepté). La
crudité de Corbière, son masochisme, sa douleur existentielle, ses
mots à double sens, l’imposèrent à moi comme le plus singulier
des écrivains de l’époque (avec Jarry), et le fait qu’il n’ait connu
presque personne dans le domaine des Lettres, qu’il ait développé
son œuvre dans une lointaine province, ne fit qu’ajouter à
l’emprise qu’il exerça sur moi. Je le voyais sans descendance.
D’emblée je le considérai comme inimitable et lui conférai une
originalité absolue. À l’heure actuelle, sa poésie produit encore un

1 Jean-Luc Steinmetz, Tristan Corbière, Une vie à peu-près, Fayard, 2011.
-21- tel effet. On ressent son intense pouvoir d’attraction dès que l’on
entre en contact avec elle et cependant on ne lui imagine pas de
suite, faute, sans doute, de la moindre expression théorique qui la
justifierait – ce qui n’est pas le cas de Rimbaud, par exemple
(« Lettre du voyant »). Corbière, certes, développe une conception
de la poésie, mais en acte, dans l’acte même de son écriture ; et la
meilleure réflexion qu’il ait produite à propos de cet acte consiste
en quelques lignes quasi inédites qui commentent l’un de ses
dessins. Il y invite un ami peintre à faire une « tête qui pue des
pieds » - choix de la laideur, bien sûr, et de l’expressivité – de
l’expressionnisme, pourrait-on dire. On ne voit assurément rien de
tel dans notre poésie contemporaine préoccupée par des questions
formelles ou utilisant une oralité ludique plus spectaculaire
qu’existentielle.
Samuel Lair – La désignation de « poète maudit » colle à la peau
et à l’œuvre de Corbière. Jusqu’où une telle étiquette peut, selon
vous, servir ou desservir un poète aujourd’hui considéré de façon
presque unanime comme l’un des précurseurs de la modernité ?
Jean-Luc Steinmetz – J’aimerais bien que Tristan soit un
précurseur de la modernité. En réalité, il n’en est rien, comme le
prouve le peu d’intérêt que l’on montre à son égard. On ne
connaît, tout simplement, pas son œuvre, excepté en Bretagne, et
encore. Car elle est d’une grande subtilité, au-delà des effets très
voyants qu’elle contient, « criards », aurait dit Baudelaire. Elle
avance dans le paradoxe et enclenche de constants doubles sens
que perçoit avec difficulté le lecteur (ou l’auditeur) ordinaire, trop
attentif à un premier degré de signification. Authentique, Corbière
prend sa substance dans le monde et le vocabulaire qui
l’entourent. L’appellation de « poète maudit » le valorise dans un
premier temps, mais elle se referme vite sur lui comme un label
assurant de la qualité du produit. Il reste ainsi dans une catégorie
qui légitime à l’avance la marginalité qui continue de lui échoir. Du
coup l’on avalise sur parole ce qui lui aurait valu sa prétendue
malédiction et on l’imagine malade et misérable, poursuivi par une
destinée mauvaise. Cela suffit pour que l’on n’avance pas plus
dans son œuvre, qui donne lieu aux pires malentendus, comme
celles de Van Gogh ou d’Artaud. Malade, soit, il le fut. On ne sait
de quoi, au juste. Sans argent, non. Et même si les mendiants, les
stropiats, les vagabonds, les pilhaouers font partie de sa panoplie
et de ses déguisements, il est issu d’une famille riche. Oncles et
-22-