Frères d'hiver

De
Paul, le frère de Pierre, se noie dans l’eau d’un étang glacé, un étang tout comme celui où, plus jeunes, l’hiver, les deux frères jouaient au hockey. Tout porte à croire que c’est un suicide. Cette mort subite incite Pierre à chercher à comprendre qui était devenu son frère, cet homme obèse dont il s’était éloigné et qu’il ne reconnaît plus. À travers les écrits laissés derrière par le défunt, il tente de renouer les liens fraternels défaits au fil des ans. Les mots constituent la trame sur laquelle se déroule la quête du vivant vers le mort.
Extrait :
Je lis, me relis à mon frère une dernière fois.
Je lis à voix haute pour que les mots retentissent dans le vide de la pièce, pour qu’ils frappent sur le couvercle du cercueil.
Mais Paul n’est pas là. Il n’est plus.
J’entends les mots retomber sur le plancher comme de la poussière
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782894238615
Nombre de pages : 69
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Du même auteur

 

Théâtre

Le Testament du couturier, Ottawa, Le Nordir, 2002.

Requiem suivi de Fausse Route, Ottawa, Le Nordir, 2001.

La Dernière Fugue, suivi de Duel et King Edward, Ottawa, Le Nordir, 1999.

L’Homme effacé, Ottawa, Le Nordir, 1997.

Le Bateleur, Ottawa, Le Nordir, 1995.

French Town, Ottawa, Le Nordir, 2000 [1996, 1994]. Prix du Gouverneur général

Corbeaux en exil, Ottawa, Le Nordir, 1992.

 

Roman

Tombeaux, Ottawa, L’Interligne, 1999.

 

Beaux livres

Cent Bornes, en collaboration avec Laurent Vaillancourt, Sudbury, Prise de parole, 1995.

 

Poésie

Symphonie pour douze violoncellistes et un chien enragé, avec Michel Louis Beauchamp et Louise Nolan, Ottawa, Le Nordir, 2002.

Michel Ouellette

Frères d’hiver

récit poétique et polyphonique

Éditions Prise de parole

Sudbury 2006

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Ouellette, Michel, 1961-

Frères d’hiver / Michel Ouellette.

 

Poèmes.

ISBN 2-89423-196-2

 

I. Title.

 

PS8579.U424F75 2006 C841’.54 C2006-901006-4

 

 

Distribution au Canada : Diffusion Dimédia

 

Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.

La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (Programme d’appui aux langues officielles et Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition) et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.

 

Œuvre en page de couverture et conception de la page de couverture : Olivier Lasser

 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright © Ottawa, 2006

Éditions Prise de parole

C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2

www.prisedeparole.ca

 

ISBN 2-89423-196-2 (Papier)

ISBN 978-2-89423-390-0 (PDF)

ISBN 978-2-89423-861-5 (ePub)

I

 

Sur la table en inox, sous un drap blanc immaculé, comme sur la glace sous une couverture de neige. Paul est là. Il n’est plus.

Le sarrau médico-légal me demande : « C’est bien lui ? »

Sans trop savoir comment répondre, je reste blanc.

Le sarrau laisse tomber le drap et se retire.

Une porte s’ouvre et se referme.

 

Seul, dans ce silence de bibliothèque, devant un mur de grands tiroirs, seul vivant, je pose un regard incertain sur le corps.

Ma main voudrait aller où sont mes yeux. Mais mon geste manque d’assurance.

Ma main glisse sur la peau froide pour se frayer un chemin jusqu’à la main de mon frère décédé.

Le corps, le cadavre, la dépouille me dépouille.

Je dois forcer la main pour y glisser la mienne. Un réflexe naturel, un élan du cœur convenu. Je dois lui prendre la main. C’est la chose à faire.

Je l’ai vu dans un film.

« Ça serait possible : avoir assez de chaleur pour le réveiller, pour lui redonner la vie ? » Dépouillé de questions et de sentiments, je reste stupide.

J’ai perdu un être qui ne m’était plus cher.

Les années et la distance ont aminci les liens qui nous unissaient par la naissance.

« C’est bien lui ? »

J’examine le corps sans le reconnaître vraiment.

Les bourrelets de chair qui le ceignent me laissent perplexe.

Je ne me souvenais pas.

Mon frère n’était pas obèse, pas aussi gros, pas vraiment, pas tant que ça.

Je m’arrête sur le visage pour tenter d’y déchiffrer un message, un dernier mot.

Illisible.

Les traits se perdent dans le gras des bajoues.

« Qui étais-tu, mon frère ? Comment es-tu devenu cet homme que je n’ai jamais connu ? »

Des images défilent dans mon esprit.

Souvenirs d’enfance, je m’y enfonce.

Il y avait Paul qui se prenait pour mon jumeau qui faisait semblant d’être comme moi qui faisais…

Pourquoi tout ce temps perdu entre nous ?

 

La main dans la main du mort. Tendre la main trop tard. Entendre.

Chercher à entendre la voix de mon frère défunt, en moi.

Le froid dans ma main me transporte trente ans plus tôt sur un étang gelé.

Dix rondelles noires sur la glace miroir, autant de petits trous dans ma mémoire.

J’essaie de regarder le film intérieur.

Je veux mettre en marche l’appareil vidéo.

J’insère la cassette : PLAY… PLAY.

Jouer avec mon frère au hockey, sur l’étang gelé.

Il avait dix ans, peut-être onze, j’en avais treize, peut-être.

Nous étions habillés pour nous ressembler : même tuque, même manteau, mêmes bottes, sauf que… oui…

Paul portait de l’équipement de gardien de but : jambières, plastron, mitaine, biscuit, bâton, masque.

Il était rond.

J’avais chaussé des patins.

Je tournoyais sur la glace, maniant la rondelle comme un pro.

Dix rondelles, autour de moi.

Je les frappais une après l’autre, vite, de plus en plus vite.

Paul se contentait de laisser les rondelles le frapper.

Il était gelé, les deux pieds soudés à la glace.

Je le harcelais d’injures pour le faire bouger.

Un éclat.

À bout, Paul répond à mes invectives en ramassant une rondelle.

Il la lance loin, de l’autre côté de l’étang, dans le bois.

La colère était montée en moi.

Bâton élevé pour le punir.

« Va chercher ! »

Une tempête de mots en gueule sous un soleil prisonnier de nuages gris.

Paul cède le premier.

Tête basse, il marche lentement en direction de la rondelle perdue.

Puis la glace avait cédé.

Puis… rien.

 

Je reviens à moi.

Ma main se détache de la main glaciale.

J’étire les doigts, une araignée qui se réveille.

Je veux tourner le dos à…

Le sarrau médico-légal revient me délivrer.

Le corps a été reconnu.

Il est identifié.

Une porte s’ouvre et se referme.

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