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Hâfez, par Hâfez

De
196 pages
Né à Chiraz vers l'an 1320, Shams al-dîn Mohammad Hâfez, plus connu sous le pseudonyme de Hâfez, s'impose au même titre que Sa'adi, Ferdowsi ou Mowlavi, parmi les grands maîtres de la poésie et de la culture persanes. Philosophe et poète de la vie, Hâfez, méprisant conformismes et valeurs de façade, exalte la beauté, la prééminence de l'amour, et l'intérêt premier du désir. L'intemporalité de sa poésie, le profond sentiment de la finitude, lui font appréhender avec "humilité, sagacité" et une pointe de mélancolie, la nature, le vin, la femme.
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Hâfez, parHâfez

Hassan MAaREMI

Hâfez, parHâfez

Un autre regard sur un poète majeur
de la poésie persane

Essai

Préface de Houchang GUILYARDI

Du même auteur

En persane
Daftaré Khâterât(Le Cahier des Souvenirs), Sous le nom
d’emprunt Mohebbi Hassan, Limoges, 1988.
Goghrafiay bazar vakil(Géographie de souk Vakil), roman
Gardoon, Berlin 2005.
Degar shanidan gozashteh ha(Autrement, entendre le passé),
Recueil d’essai, Gardoon Berlin, 2006.
Piano à quatre main(recueil de poésie avec Mina Rad),
Gardoon, Berlin, 2008.

En Français
Regard croisé sur la calligraphie, discours et expositionUNESCO
2009, WCD Paris 2009.

Calligraphie couverture dele vinet celles de l’intérieur par
hassan makaremi 2011

© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96801-1
EAN : 9782296968011

A mon rère Habib qui entend lavoixde « Hâfez»

Remerciements

Hâfez par sa voie incarne à lui seul un remerciement, dédié
aux hommes et femmes désireux de voyager aux tréfonds de la
connaissance et de l’âme humaines.
J’ose rendre ici un respectueux hommage à
l’immense travail réalisé par le professeurCharles-Henri de
Fouchécour, pour satraduction duDivânde Hâfezen français
en2006.
Concernantle présentouvrage, mes remerciements
particuliers vontà :
- Houchang Guilyardi pour sa générosité dansla
transmission de connaissance;
- Nathanaëlle Solerpour son aiderédactionnelle;
- Carole Bassani Adibzadeh pourlarelecture,
réécriture,recherche etapprofondissementdesnotionset
référencescitées.
Toutparticulièrement, mes remerciements vontà la patience
età l’accompagnement que m’a accordésmon épouse Mina
Rad, nonseulementlorsde l’élaboration de cetouvrage, mais
toutaulong des séminairesetconférencesmenéesetconsacrées
à Hâfez.
Paris, le 12février 2012
Hassan Makaremi

7

Préface

alligraphe, peintre, poète,scientiique, psychanalyste…,
C
Hassan Makaremi procède dumême foisonnement que
Hâfez,un bouillonnementpermanent, etappliquantactivement
sespréceptes.A l’instarde nombreuxiraniens, il ne peutpasserde
soiréesans qu’ilsurgisse de lui avec joie etl’œil pétillant quelques
vers, odesou rimes, auhasard d’un proposoud’untravail.Son
admiration et sa fréquentation incessante desGhazals– forme
poétique « libre »,sansconvention de longueur- de Hâfezl’ont
porté à approfondirlesliensanciensetintimesentre Perse et
Occident, la philosophie etlarélexionsurlaviequotidienne,
l’amour, le désir, le charnel etl’élévationspirituelle.…
Aucours– provisoire nécessairement- d’untravail
permanent, Hassan Makaremi nousfaitpartici desesanalyses,
évocationsetcommentairesauxquelslespoèmesde Hâfezl’ont
conduit: occurrences, basesculturellesetconduitesdevie.
Essai, comme on disaitautrefois, de psychanalyse appliquée,
Hassan Makaremi nousmèneverslesdimensionsmultiples, les
paradoxesetéquivoquesdu« poète généreux», explorantles
thèmes récurrentsde «laréalitésociale ethumaine ».
Vaste promenade àtraverslesévocationsdumonde.Hassan
Makaremi nousgratiie notammentd’un développementétendu
surlesmultiplesoccurrencesdu« cœur», chezHâfez, mais
aussi bien dansla langue etla litérature persanes, le Coran,ses
usagesdansla Grèce ancienne, nousemmenantjusqu’en Chine,
etchezMesmer…
e
EcritauXIVsiècle, et traduitilya peudetempsde façon
intégrale en français, ledivan:recueil, au senspropre, desodesde
Hâfez, a été célébré par sesplusillustrescollègues, comme œuvre
d’un desplusgrandspoètesde l’histoire,telsVictorHugo, ou

9

Goethe déclarant que lorsque «s’efondreraitle monde » Hâfez
seraitleseul poète avecqui ilvoudrait«rivaliser».
Philosophe etpoète de lavie, Hâfez, méprisantconformismes
et valeursde façade, exalte la beauté, la prééminence de l’amour,
etl’intérêtpremierdudésir.L’intemporalité desa poésie, le
profondsentimentde la initude, lui fontappréhenderavec
« humilité,sagacité » et une pointe de mélancolie, la nature, le
vin, la femme.
Le mausolée de Hâfez, à Chiraz, berceaude la Perse,situé
danslesud de l’Iran, est toujoursleuri etentouré de fervents
admirateurs,quis’y rendenten famille, écouteroudéclamer ses
odes.Il nes’agitlà aucunementde nostalgie oude culte porté
àun mort, maisd’une proximité, dans tousles sensdu terme,
etdevénération,tantl’héritage etla mémoire desiraniens se
reconnaîtdanslasensibilité, dansl’intimerélexion poétique de
Hâfez« Miroirdumonde » populaire et savant.Un prestige bâti
desimplicité etde profondeurintellectuelle etcharnelle.
Trop méconnuhorsdesmondespersanophones, Hâfez
constitueun descimentsculturel etidentitaire chezcesderniers.
Poète, philosophe hétérodoxe, mystique charnel, prônantde ne
paslâcher,sousla dénomination de l’amour, le il dudésir, Hâfez
chante,sousletitre de l’ivresse, l’amouretl’aimée, comme
densitéslégères.Il porteunregardquelque peudésillusionnésur
lesimposturesde laviesociale,rejete la pression descontraintes
facticesetdesautoritésictives, pourgarderetainerla justesse
de la conscience etdes relationsauthentiques.
Ni pesant traité philosophique, ni enseignement universitaire
ordonné, ni dogmereligieux, cesconcentrés sensibles, avec leur
respiration deréel,traversentles siècles.
Que cetamour respectueux, la modestie de cete intelligence
humaine,transmise ici parHassan Makaremi, puisse permetre
aulecteurdeséchappées verslescheminsdequalité.

10

Houchang Guilyardi
Psychiatre, PsychanalystePrésidentde l’Association
Psychanalyse etMédecine (APM)

Avant-propos

éà Chiraz versl’an 1320, Shamsal-Dîn Mohammad Hâfez,
N
plusconnu sousle pseudonyme de Hâfez,s’impose, au
mêmetitreque Sa’adi, Ferdowsi ouMowlavi, parmi lesgrands
maîtresde la poésie etde la culture persanes, en particulier
renommé pour sespoèmeslyriques, lesghazals,qui,recueillis
dansleDivân,reprennentlesgrands thèmesde la mythologie
perse, évoquentceuxmystiquesdu souisme, etmetenten
scène lesplaisirsde lavie.
Il s’impose aujourd’hui en tant que représentant authentique de
la culture perse, la reprenant dans ses éléments fondamentaux.
Le nouveau regardque nousdésirionsporter surHâfez
ne pouvait sesatisfaire d’une analyse baséesurdes savoirs
ancestrauxdontlesdiversespistesouvrantàrélexion avaient
déjà été explorées.Nousdevions tenterd’aborderHâfez sous
un journouveau, ain de percerlesecretdesa popularitéque
l’écoulementdes siècles, loin d’en favoriserl’estompement, avait
eu tendance àrenforcer.
Nouscommençâmespar rechercherdans sa poésie les thèmes
chersà Hâfez.Puis, nousenvisageâmesd’aborderceux-ci à la
lumière de cetescience modernequ’estla psychanalyse.Nous
imaginâmesle pari osé d’appréhenderchacun des quelquescinq
centsghazalsHâfezienscompilésdansle Divân comme autant
deséancesd’analyse aucoursdesquellesnousaurionsplacé
Hâfez sur un divan.
Ce livre est un Résumé de deuze conférencesetarticles:
- Juillet 2010, Association Culture Libre, Paris:
« Unvoyage avecun poème de Hâfezde Chiraz»

11

- Juin2010, Centre culturel , Montpelier:
« Hâfez ;Anthropologue »
- Novembre2009, Association Culture Libre, Paris:
« Hâfezde ChirazetVision »
- Décembre2009, Loge National de Recherche de la grand
Loge National Française, Paris: « Amour, Parcoursdumonde»
-Septembre, octobre etnovembre2007, Soirée poétique à la
e
Mairie du9 :« Échange poétique : Hâfez»
- Juin2007, International de Cerisy-la-Salle : « Atelierde
rélexion poétique autourde Hâfez»
- Janvieretfévrier 2007, L’Harmatan, Paris: « Atelierde
rélexion poétique autourde Hâfez»
- October 2004, European Centre forZoroastrian Studies
Brussels: « love inthetwoworlds, accordingto Hâfez»
- Novembre2002, Unesco, Paris: Conférence Culture Perse :
« HâfezetCœur»

12

Hassan Makaremi

Introduction

hiraz sevoulait, au tempsde Hâfez, l’un descarrefours
C
rayonnantsde la civilisation islamique.Bienqu’issud’une
famille modeste, le jeune Shamsad-in Mohammady reçut une
éducation classiquesubstantielle – comme entémoignent sa
connaissance parfaite de l’arabe, de la litérature persane, des
sciences, ainsique de diversautresenseignements traditionnels
deson époque, dontl’Islam.C’esten cesens qu’ils’impose
aujourd’hui entant quereprésentantauthentique de la culture
perse, lareprenantdans sesélémentsfondamentaux, la déclinant
sous toutes sesformes– mystique,religieuse,scientiique,
mythologique –,s’appuyant surl’artpoétique etlescourants
de penséesdesesprédécesseursFerdowsi, Khayyâm, Sa’adi,
Atâr, Mowlavi, ouencore Nezâmi.De nombreusesétudesont
démontré lesapportsde cespoètesetleurinluence dansla poésie
de Hâfez– lequel eutparlasuiteune inluence considérablesur
un grand nombre de poètesetartistes, nonseulementiraniens,
maisencore occidentaux, dontil futà la foisle précurseuret
l’inspirateur.
Hâfezinspira en efetlesplusgrands, de VictorHugo à
Goethe, en passantparNietzsche,qui perçurentla musicalité
de la poésie de Hâfezet se l’approprièrent.Fin connaisseurde
musique, Hâfezpratiquait– étantpourvud’une bellevoix–
l’artduchant.Cetaspectdesa personnalité, particulièrement
important,seretrouve danslarythmique desa poésie –tout
particulièrementdans sesghazals–, laquelle étaitoriginellement
destinée à être chantée.
Lesélémentshistoriquesetbiographiquesdontnous
disposonsà ce jour relativementà la poésie Hâfeziennese

13

révèlentencore insuisantspourensaisir toute la profondeur
etla complexité.Hâfezen demeurantcomme absent, etlesiècle
danslequel évoluesa poésiesemblantparailleursappartenir
àun autre espace-temps,seulesubsiste à la lecture des vers
lavoixhumainequi lesdécouvre, les récite; voixanonyme,
intemporelle,qui n’appartientni à ce monde, ni à l’autre.
Devant unetelle portée émotionnelle,une « méthode »se
doitd’être proposée ain de lire etcomprendre Hâfezpar
luimême.Lespistesderélexionque je désire livreraujourd’hui
sontissuesd’un parcoursdevie,que la poésie etl’âme de Hâfez
n’ontcessé de ponctuer.Ellespermetentle dépassementde
l’héritage précieux,tanthistorique et que litéraire, légué parle
poète, etconduisentà le comprendrepar lui-même.
I. De ma rencontre avec Hâfez
Marencontre avec Hâfezintervintdansma jeunesse;
décisive, elle exerçasurmon parcours ultérieur une inluence
considérable.Il estdansde nombreusesculturesd’usage de
distinguerparlaremise d’un prix un élève pourl’intérêt qu’il
porte àune ouplusieursdisciplinesdonnées.Alorsâgé de
quatorze ansetélève aulycée de Téhéran, mon application
scolaire fut récompensée parle directeurde l’établissement, par
laremise duDivânde Hâfez– ceterécompenseserapportantà
mesorigineschiraziennes.
Il esten Iran d’usage de considérer que,si l’on netrouve pas
parhasard dans toute familleunereliure duCoran, on entrouve
certainement une ducélèbreDivânde Hâfez.Bienque l’on ne
1
dispose pasde chifre précis, on estime à partirde l’année 1979
les tiragesdu recueil Hâfezien comparablesà ceuxdulivresaint.
Lesghazalsdupoètescandentlesfêtes– Nouvel An,
2
ouNowrouz– et réjouissances– mariages.Il n’estpas
extraordinaire de participeren Iran à descerclesde lecture
dédiésà Hâfezà laveille desjoursfériés.Véritablesymbole,
Hâfezfaitpartie intégrante de l’espritdupeuple – c’estainsiqu’à
1 Annéede larévolution iranienne (10février1979).
2La célébration duNouvel An (Nowrouz) a lieuen Iran, les 21 mars.

14

3
lasuite de la naissance etde la progression duMouvement vert,
lespartisansde ce dernier seregroupèrent régulièrement surla
tombe dupoète (lescérémoniesde célébration duNouvel An
le21 mars 2010donnèrenten particulierlieuà d’incroyables
4
rassemblements).
Hâfezestla plusillustre igurereprésentative de la culture
perse, perpétuelle, intemporelle.Du sommetde la poésie de
Hâfez, l’aveniretle passé guident un lecteuraverti.Auparfum
historique de l’œuvrese mêle l’essencesubtile d’un avenir,que
celuiqui entend HâfezparHâfezdécouvrira augré des rimesde
l’œuvre.
Je ne disposai à 14 ans, en dehorsd’une (maigre) première
approche léguée parla lecture dequelques-unsdespoèmes
de Hâfez rencontrésdansmesmanuels scolaires,que d’une
connaissancesupericielle deson œuvre.L’accèsàsa poésie
m’étaitd’autantplusdiicilequeson niveaude complexité ne lui
octroyaitgénéralement que derarespassagesdereprésentation
dansleslivres scolaires.Bienque curieuxde cete poésie etde
cete litérature,qui mesemblaientporterl’artde la métonymie
etde la métaphore à desniveaux sublimes, je ne pouvaisparvenir
à étanchermasoif.
DansleDivân, l’artlitéraire de Hâfezateint son apogée :
5
les tropesmajeurs s’yenchevêtrentenune diversiication
de niveauxde langage etdesigniications.Chaque igure de
rhétorique comporte diverses«strates» - le plusgénéralement
3ou4 –,qu’il convientd’appréhenderisolémentavantde
parveniràrestituerla complexité deson essence aupoème.
La compréhension de l’œuvre de Hâfezn’intervient qu’au
terme d’un parcoursinitiatique.Celui-ci doitlégueraulecteur une
érudition d’ordre général, constituée d’approchesdiversiiéesde
la litérature persane ainsique d’un approfondissementlexical
relatif aux termesde l’époque de Hâfez.Pourlire etcomprendre
HâfezparHâfez, il fautnonseulementavoirlu, maisaussi

3 22juin2009.
4 Documents vidéo difusés surInternetà cete occasion.
5 En particuliermétaphore etmétonymie.

15

entendresesmots, enressentirlasouplesse, enrestaurerla
inesse, lesappréhenderdansleurscontextesphilosophiques,
religieuxmaisaussiquotidiens– festifs, cérémonieuxouencore
anecdotiques.
Il convientde lire Hâfezduplus supericiel auplus subtil.
Chaque poème doitêtre luetcomprisdans son entier, puis
s’efacerauproitde chaque distique, ensuite de chaquerime,
enin de chaque mot.C’estla compréhension de ce degré inime
replacé dans son ensemblequi permetra de dégagerl’essence
commune aux quelquescinqcentsghazalsHâfeziensdont
6
nousdisposonsaujourd’hui.La lecture duDivânestininie.
Chacun desesghazalsproileune kyrielle detournureslexicales
équivoques, d’images, deréférents,tout unsymbolismequi
s’étend à d’autrespoèmesparle biaisde ponts subtils, etprojete
l’ombre d’unesagesse philosophiquequi guidera chaque
homme dansl’Univers.Une première lecture d’un ghazal en
appelleune deuxième, laquelle nousemporte graduellement
versdesperceptionsnouvelles, etainsi desuite, à l’inini.
7
Exemple des« cheveuxduCompagnon », ghazal239
Amis buveurs, des cheveux du Compagnon défaites le nœud,
c’est une belle nuit, prolongez-la de ces guiches !
Une première lecture permetauxcheveuxdese dessiner
légitimemententant quesimple capillaire, leurlibération
appelantà l’intimitévoulue parl’avènementdu soir.Uneseconde
lectureregroupe métaphoriquementcheveuxetnuit, esquissant
une libération descheveux utile auprolongementde la nuit.Une
troisième lecture appelle à la perception de la chevelure entant
quevoile,rideaude l’Univers que l’ivresse apportée parlevin est
susceptible de lever.
Lire etcomprendre le corpusde Hâfezimpliqueun
approfondissementperpétuel de cetensemble.Aquatorze ans,
6Lesghazalsde Hâfez qui nousfurentléguésen héritage irentl’objetd’études
approfondies.Cetensemblerevuetcorrigé détermineun corpusde 500ghazals
pertinentsetidentiiéscomme atribuésà Hâfez(cf.IntroductionduDivân, Hâfez
de Chiraz, introduction,traduction dupersan etcommentairesparCharles-Henri
de Fouchécour, EditionsVerdier, 1280p.).
7Ghazal239,vers1, p641.

16

je pénétrai cete complexité avec l’exaltation etl’aviditéque
suscitaitdéjà en moi, enune perceptiontoutenfantine, cete
bouleversanterencontre litéraire.Je luset relus, aidé parceux qui
aimaientHâfez, l’œuvre dugrand poète.Je prenaisconscience
d’une proximité, d’un amour que je porteraisà jamaisàson
œuvre, etdévelopperaisparle biaisd’unevolonté d’exploration
que je pressentaisdéjà comme intarissable.Unetellerencontre à
un âgesitendre ne futpeut-être paspurementfortuite.Je perçus
dèslorscommeun devoirde comprendre l’œuvre dupoète.Je
m’imaginais qu’elle m’avaitchoisi.Cesentimentpersiste encore à
8
ce jour.Aujourd’hui, lorsque je m’empare de mon calame, c’est
ordinairement un ghazal Hâfezienquise présente à mon esprit.
Ce processus semble échapperà mavolonté, comme consister
enun automatisme instinctif.
Hâfezm’accompagne,silencieuxmaisdisert.
II. De l’œuvre de Hâfez et de ses diverses interprétations
Je passai de nombreuxmoments, à l’appui duDivân, àtenter
de mereprésenterchacune desanalyses qui avaientjusqu’alors
été consacréesà l’œuvre de Hâfezetauxquellesje pusavoir
accès.Bienquetrèscommentée, la poésie Hâfezienne est
également trèscontroversée.Nul ne peutprétendre en être
unspécialiste.Certainslisentet relisentl’œuvre dupoète, en
acquérant une bonne connaissance culturelle « générale ».
D’autresl’interprètent.LeDivânestcomparable auCoranen
cequ’ilsertégalementl’artdivinatoire chezlesIraniens: il
estpourceux-ci enquelquesortetraditionnel – parcroyance
véritable autant que parjeu– derecourirà l’interprétation de
sesghazalspour ylire messageset réponsesauxpréoccupations
du quotidien.LespoèmesHâfeziens rempliraientdonc l’oice
9
duaDjâm e djamuquel ilsfont sisouventallusion.Œuvres
d’un poète intemporel,témoinsdupassé et reletsde l’avenir,

8 Outil de calligraphe.
9 Djâm é djam, ouCoupe de Djamshid, estla coupe légendaire des roisde Perse
remplie d’un élixird’immortalité etpermetantl’artde la divination dansla
mythologie perse.

17

ilspossèderaientdes vertuscurativescontre leschagrinset
douleursdu quotidien.
Beaucoupsaventlire Hâfez.Cependant, le discernement
etla profondeurnécessairesà l’explicitation de chaquetrope,
contextuellementau sein de chaque distiquchae, deque poème,
de chaque corpus, de Hâfezlui-même au sein deson époque,
estpeu répandue etparfoispeuperspicace, etce en dépitde
l’impressionnantequantité d’écritsetd’étudesjusqu’alors
consacrésà Hâfez– le lecteurpassionnése procurera aisément
en Iran desglossairesconsacrésaux termesemployésparHâfez
dans son œuvre etles replaçantau sein de l’époque dupoète, des
lexiques référençantlespersonnagesauxquelsil estfaitallusion,
ouencore desmonographiesconsacréesaux traditionsévoquées
dansleDivân.
Lesdiférentesinterprétationsde la poésie Hâfezienne ont
donné naissance à plusieursécoles, chacune prônant une ligne
de penséequ’elles’eforce de populariser.Ce faitatesté, en
apparence anodin, possèdeune portée autreque celle concédée
par sasimple dimension litéraire : elle estd’ordrereligieux.
Ainsi, le courantmusulman chiite interprètera-t-il commeune
allusion à Husseyn (le petit-ilsde Mahomet,vaincuet tué par
10
sesennemisaujourde l’Achourcea )que le courant zoroastrien
11
appréhendera davantage commeuneréférence à Syâvosh ,
hérosmythique de la mythologie perse.Lethèmezarathoustrien
estparailleursomniprésentdansla poésie de Hâfez– certains y
12
verront une dévotion dupoète à Zoroastre.

10Le 10dumoisde Moharram, premiermoisducalendrierislamique.Dans
latradition chiite, ce jourcommémore l’assassinatde l’imam Husseyn etde72
membresdesa famille etpartisansparle califatomeyyade en l’an680, dansle
désertde Karbala en Irak.
11 Figure majeure de l’œuvre épique dupoète Abol Ghâsem Mansourebn Hasan
al-Tousi,surnommé Ferdowsi, leShâhnâmeh.Symbole de la pureté, Syâvosh est
un prince infortuné,qui péritparl’ennemi aprèsavoirfui la courdeson père
frivole etla passion déraisonnée desa belle-mère pourlui-même.
12Eminentpersonnagereligieux, dontl’existencesesitue entre l’an 1000etl’an
400avantJésus-Christ selon la mythologie perse, en l’an 588 avantJésus-Christ
selon le Bundahishn (nomtraditionnel donné aucorpusdetextescosmogoniques
relatifsau zoroastrisme).Le philosophe Friedrich Nietzsche lui dédia le célèbre

18

13
Exemple de laréférence au« feu» deZoroastre, ghazal 198
renouvelle au jardin le rite zoroastrien,
maintenant que la tulipe a allumé le feu de Nemrod.
Levin est unsecond élémentde la poésie Hâfeziennesujet
àune divergence d’interprétations.Pourle lecteurnovice, le
vin Hâfezien a des vertusdésaltérantesetapaisantes.Le lecteur
épicurien lui atribuera des vertuspurementfestives–soulignant
le fait que Hâfezl’associe le plus souventdans sesghazalsà
l’avènementduprintemps, àsesleursouencore au tempspassé
entre amis.Le lecteurmystiqueverra danslevin Hâfezien le
moyen dudépassementde l’être, étape essentielle et requise
pourparvenirà l’extase.
Ainsi lesZoroastriensmetront-ilsà contribution la
subjectivité designiication de cesélémentspour servirleurligne
de pensée.Ainsi l’ayatollah Mortezâ Motahhari (1919 – 1979),
docteuren droitchiite etauteurde nombreusespublications,
14
a-t-il déclaré dansl’un desesouvragesHâfezchiite, à
contre15
courantd’unsiècleque l’onsavaitmajoritairement sunnite.
La litérature Hâfeziennes’inscrivantdansl’espritdupeuple au
mêmetitreque latraditionreligieuse,son interprétation demeure
liée à l’équilibre de cete dernière : lesinterprétationsdesghazals
Hâfeziens représententdevéritablesenjeuxpolitiques, et
contribuentà la popularité œcuménique de l’œuvre de Hâfez.
III. De la signiication de Hâfez et de la lecture coranique
Lasigniication dunom dupoète, « Hâfez», en appelle à
certainesconsidérations serapportantaulivresacré, etplus
généralementà lareligion musulmane,quise doiventd’être
débatues.

Also sprach Zarathustra(Ainsi parlait Zarathoustra).
13Ghazal 198,vers8, p 553.
14 Motahhari, Mortezâ,Erfân-e Hâfez(La gnose de Hâfez), Enteshârât-e Sadrâ,
e
2010(27éd.).
e
15 XIVsiècle (la naissance de Hâfezétantatestéeselon les sourcesentre 1310
et1337).

19