Ivresse de l'aube

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Connu en France pour ses romans (Néron, le poète sanglant, Anna la douce...), et ses recueils de nouvelles (Le traducteur cleptomane, Drame au vestiaire, L'étranger et la mort... ), le poète et écrivain hongrois Dezsö Kosztolanyi est né le 29 mars 1885, dans la ville de Szabadka (aujourd'hui Subotica, Serbie). Son premier recueil de poèmes, Entre quatre murs, paru en 1907, dénote l'influence de la poésie française. Dans son dernier recueil, Bilan, publié en 1935, l'exaltation et le vers libre cèdent la place aux formes closes. Sa maladie (un cancer) lui inspire les grands poèmes de ses dernières années, Ivresse de l'aube et Recueillement en septembre.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296679757
Nombre de pages : 216
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Ivresse de l’aube
Dezső Kosztolányi
Ivresse de l’aube
Poèmes
Introduction de Georges Kassai
Publié avec le soutien du Fonds hongrois d'aide à la traduction
© L’Harmattan, 2009 5-7,ruede l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-09299-0 EAN:9782296092990
Introduction
Abstraction faite de quelques rares poèmes parus dans des anthologies, seule la prose de Dezső Kosztolányi est accessible au lecteur francophone ignorant le hongrois, que ce soit à travers ses romans(Néron, le poète sanglant, Alouette, Anna la douce, Le cerf volant d’or)ou ses nouvelles publiées dans divers recueils (Le traducteur cleptomane, Œil-de-mer, Drame au vestiaire, L’étranger et la mort, Cinéma muet avec battements de cœur et surtoutKornél Esti). Le public et la critique ont apprécié l’humour insolite de ces oeuvres, le sentiment tragique qui en 1 émane , l’absurde qui les sous-tend. Plusieurs thèses et colloques 2 universitaires leur ont été consacrés. Mais sa poésie est encore inédite en français. Elle est pourtant antérieure à sa prose : à cinq ans déjà, atteint d’une grave pleurésie, il écrit : Nous sommes seuls, Notre maison brûle Bleues sont nos fenêtres. Dezső Kosztolányi est né le 29 mars 1885, dans la ville de Szabadka (aujourd’hui Subotica, Serbie), dans la plaine hongroise « là où il ne se passe rien, écrira-t-il en 1913, où jouer
1 Analysé entre autres dans François Soulages : Le tragique chez Kosztolányi, in Cahiers d’Etudes hongroises, 2006/13, p. 39-53, qui distingue entre lavie impossible, le salut impossible et la communication impossible. 2 Regards sur Kosztolányi,A.d.e.f.o. Paris-Akadémiai Kiadó, Budapest, 1988. Cahiers d’études hongroises, Relire Kosztolányi, L’Harmattan, 2006/13.
aux cartes et boire du vin constituent les seuls événements notables de la vie ; dans cette ville en proie à une tristesse profonde, la vie de l’âme s’approfondit et acquiert une grande et étrange intensité. La vie en province est une vie intérieure. Jusqu’à l’âge de 16 ans, j’ai été malade, souvent alité. L’atmosphère confinée de ma chambre et l’inquiétude de ma famille m’ont rendu neurasthénique et cette neurasthénie détermine ma façon de voir le passé et le présent. » A quinze ans, il s’imprègne de littérature, dévore leDon Juande Byron, traduit Heine et Lenau, et participe, dans son lycée, aux réunions du « cercle d’autoformation », institution qui offrait aux élèves la possibilité de présenter leurs écrits et de les soumettre au jugement de leurs camarades. A seize ans, il publie dans le journalBudapesti Naplóson poèmeUn tombeau.cercleUn mois plus tard, il présente au « d’autoformation » un essai sur la traduction poétique : il y propose déjà ce qui sera plus tard son credo en matière de traduction : « le traducteur doit laisser sur le poème qu’il traduit la marque de sa propre subjectivité ». Son premier recueil, intituléEntre quatre murs,paraît en 1907. Ce recueil constitue comme une anthologie de la poésie moderne, marquant le triomphe, dans une certaine littérature hongroise, de l’impressionnisme et du symbolisme. L’influence e de la poésie française de la seconde moitié du XIX siècle, et, avant tout, de Baudelaire, de Leconte de Lisle et des parnassiens, y est manifeste. Dans le débat qui, en Hongrie, oppose alors, d’un côté, les conservateurs, les traditionalistes attachés aux valeurs ancestrales de la paysannerie et de la
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campagne, de l’autre, les modernes, l’esprit inquiet de Budapest (capitale qui a connu un fulgurant développement économique au cours du dernier quart du XIXème siècle), Kosztolányi prend résolument parti pour ce dernier. Dans certains de ses poèmes qui déplorent l’ennuyeuse monotonie de la petite ville de province, la capitale, Budapest, apparaît comme la promesse d’une vie meilleure, plus dynamique et plus authentique. A ses yeux, comme pour un grand nombre de ses contemporains, le modernisme est représenté par l’Occident et, avant tout, par la France, en l’occurrence, par sa poésie « décadente ». Un an plus tôt, le poète Endre Ady, dans son recueil intituléPoèmes nouveaux,a illustré ce débat par un quatrain devenu célèbre : Je suisvenupar la fameuse route de Verecke D’ancestrales chansons hongroises retentissent encore dans mes oreilles, M’est-il permis de pénétrer par Dévény Avec les chants nouveaux des temps nouveaux ? Les toponymesVereckeetvénysymbolisent respectivement l’Est et l’Ouest : le premier désigne le col par lequel les premiers Hongrois ont pénétré, à la fin du neuvième siècle, dans le bassin des Carpates, le second est une place forte que l’on considérait à l’époque comme la « porte occidentale de la Hongrie ». La Hongrie est un carrefour et l’essor industriel de la fin du siècle n’a fait qu’aiguiser le conflit entre traditionalisme et modernisme. Le deuxième recueil de Kosztolányi,Les plaintes du pauvre petit enfant,paraît en 1910. Il remporte auprès du public un succès retentissant. Tournant le dos à la poésie
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parnassienne, Kosztolányi évoque ici son passé d’enfant malade, nerveux, et l’atmosphère étouffante de sa ville natale. C’est la poésie de la mémoire, du « temps créateur » cher à Bergson. « En chacun de nos instants, écrit en cette même année son ami Mihály Babits, tout notre passé, voire celui de nos ancêtres, est présent, consciemment ou non. Le passé n’est pas mort, il vit et agit sur notre corps et sur notre âme, chaque instant présent renferme tout le passé et y ajoute quelque chose. » A cet égard, les poèmes du recueil sont profondément symbolistes : un autre ami, Frigyes Karinthy, parle, dans son compte rendu, de la foi du poète en la signification des objets : les phénomènes sont autant de symboles. Maladie et mort sont les thèmes principaux du recueil, la nuit est peuplée de fantômes, la réalité est au service du dépérissement. Par ailleurs, l’enfant est fasciné par le spectacle que lui offre ce réel, notamment avec sa richesse chromatique (il rêve d’encres de couleurs) et acoustique. L’amour de la vie et le spectre de la mort constitueront, jusqu’au bout, les deux pôles de sa poésie. Plus loin, Frigyes Karinthy aborde le mystère de l’univers enfantin où tout est « étrangement significatif. » « Nous, les adultes, nous ne comprenons que ce qui nous interpelle directement, mais l’enfant connaît le langage secret des objets. Une horloge, une chaise, une voiture qui passe, et le monde se trouble, l’enfant frissonne, les meubles, que l’on croyait morts et impassibles, s’ébranlent, comme sous l’effet de quelque souffle imperceptible… L’enfant se sent éternellement menacé : le ciel peut s’écrouler à tout instant et nous écraser : éclatant d’un rire sardonique, la Mort arrête les battements de notre cœur. »
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Dans les recueils suivants(Concert automnal, Cartes, Magie, Pavot), comme dans les nombreux récits, essais et traductions qu’il publie entre 1912 et 1920, Kosztolányi apparaît comme un poète moderne, accablé d’un chagrin lourd mais, en fin de compte, délicieux. C’est une âme aristocratique que les événements de la vie extérieure n’atteignent guère. En 1913, il publie sonAnthologie de la poésie moderne. « Tous les poètes qui y figurent, écrit-il dans son Introduction, sont frères, ils possèdent tous ce qu’on peut appeler « l’âme moderne ». « Quant à la traduction, poursuit-il, je la considère comme une création plutôt qu’une reproduction. Le rapport du traducteur à la poésie qu’il traduit est semblable à celui qu’il entretient avec sa propre vie, dont il fixe les vibrations dans ses propres poèmes. » Dans ses traductions, il restera jusqu’au bout fidèle à ce principe : « le poème original qu’il se propose de rendre dans sa propre langue incite le traducteur à écrire un autre poème », écrit-il à propos de l’anthologie de la poésie hongroise qu’Henrik Horvát a publiée en langue allemande. En 1920 paraît son recueilPain et vin, qui s’ouvre sur un poème du même titre constituant un véritable bilan de sa vie : en 1913, il s’est marié avec l’actrice Ilona Halmos et en 1915, leur fils Adam est né. Poète désormais reconnu, voire fêté, installé dans un confort bourgeois (il a acheté une petite maison dans un quartier tranquille de Buda), Kosztolányi semble regretter sa folle jeunesse désargentée où il « habitait encore le ciel ». Sentiment qui s’exprime dans des vers d’une prosodie parfaite, riches de vocables évocateurs qui, dans la première partie du poème, semblent suggérer une équivalence entre
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3 existence et possession. Les autres poèmes du recueil sont de la même veine, leurs principaux thèmes sont l’amour, la mort, la mélancolie suscitée par le vieillissement, l’adieu à la jeunesse, la compassion envers les opprimés, la dénonciation des horreurs de la guerre , la beauté et la nature.
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En cette même année 1920, il inaugure, dans une lettre au linguiste Gyula Zolnai, son mouvement pour la « pureté de la langue hongroise ». Irrité par la manie qu’ont certains journalistes d’utiliser des mots étrangers pour lesquels le hongrois connaît une profusion d’équivalents, Kosztolányi donne libre cours à sa créativité verbale. On serait tenté de dire que son « mouvement », auquel pourtant il va consacrer une partie considérable de son activité, n’est qu’un prétexte lui permettant d’exercer sa virtuosité. Il voue un véritable culte au mot juste et, en même temps, hautement expressif. « Rien n’existe en dehors de la lettre, de l’encre, du mot qui résonne dans le temps, le mot qui, comme le temps, s’écoule… mais qui complète ce qui est tronqué et ressuscite les morts » écrira-t-il plus tard, dans un poème intituléLe poète.Il semble adhérer à la phrase bien connue de Mallarmé selon laquelle« on écrit des poèmes avec des mots et non avec des sentiments. Les mots sont des « lions capables de dévorer les géants » et constituent à la fois l’ « essence des choses et leur commencement » (L’étranger
3 V. à ce sujet : Georges Kassai,Etudes de stylistique comparée dufrançais et duhongrois, Thèse de doctorat d’Etat, p.400-401
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