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Journal du ciel

De
90 pages
« Ne lisez pas les philosophes qui prétendent tout expliquer, ouvrez seulement votre fenêtre sur le ciel, et glissez vers le regard du dedans. Et puis écoutez ! » Ce conseil de l'auteur est aussi une clé de lecture de cet ouvrage hybride. Entre journal et poésie, deux immensités se côtoient et se répondent dans ce recueil : l'espace de l'intime et l'espace du monde. Depuis le petit appartement où elle vit, Jacqueline Chebrou accueille d'innombrables présences et s'émerveille inlassablement de la beauté du monde qu'elle retranscrit au fil des pages de ce livre.
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Journal du ciel J C ACQUELINE HEBROU
Journal du ciel
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris www.harmattan.com ISBN : 978-2-343-10896-4 EAN :9782343108964
Jacqueline ChebrouJournal du ciel
Préface
On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance de la tourterelle est inutile. Jean Giono
acqueline Chebrou ne regarde pas seulement les passants sur le J boulevard qui longe son petit appartement havrais. Elle observe la forme, le mouvement et la couleur des nuages, le vol des oiseaux, et le nombre des étoiles qu’elle peut compter depuis sa fenêtre. Elle tient la chronique des saisons et de tout ce qui pousse dans la pe louse qui borde son immeuble. En 2001, elle décide d’ouvrir ré gulièrement un carnet pour noter l’état du ciel, de jour et de nuit, et pour enregistrer les événements minuscules et les imperceptibles modifications qui constituent la trame du temps qu’il fait, et ins crivent la trace du temps qui passe.
Mon but, ditelle, c’est d’accueillir la poésie de l’instant, donnée, gratuite, humble et vivante. Je me contente d’être là, présente, à la recherche du mot exact pour vous faire partager la délicate élégance de la fleur qui s’ouvre au petit matin et le grand silence nocturne.
Au passage elle ne se prive pas de quelquesexcursusl’état du sur monde. C’est qu’elle a l’œil vif, l’esprit ouvert et une conscience aiguë des risques qui menacent simultanément notre société disloquée et la miraculeuse petite planète dont nous sommes les hôtes éphémères.
Le pli étant pris, le carnet commencé en 2001 va se poursuivre spo radiquement quelques années, jusqu’à une dernière notation, ina chevée, en mars 2016, deux mois avant sa mort.
Au fil des années, et malgré l’épreuve de la vieillesse, elle garde la même acuité du regard, elle reste la guetteuse obstinée des signes
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de la beauté du monde, comme en témoigne ce courrier qu’elle m’adresse en janvier 2015 :
Je suis désormais tout à fait prisonnière de mon petit appartement, et je suis aussi de plus en plus fatigable. Je vais entrer dans ma quatre vingtdouzième année. Le monde ne vient guère à moi que par la fenêtre de ma chambre, et, pour l’instant, le paysage hivernal est plutôt lugubre. Lugubre ? Oui et non.
Oui, parce que la barre d’immeubles, de l’autre côté de la pelouse, en pur style stalinien des années 1960, découragerait n’importe qui. Oui encore, parce que les arbres du boulevard ont été sauvagement émasculés par l’horrible tronçonneuse, et les autres arbres réduits à des membrures desséchées. L’hiver, encore l’hiver…
Vraiment lugubre ? Non ! Restent le ciel et l’espace vert de la pelouse. Chaque jour, ils s’harmonisent. L’herbe revêt un vert un peu plus gris, ou bien un peu plus doré, un peu plus fondu dans le paysage, ou encore, au contraire, un peu plus éclatant et, ensuite, légèrement, très légèrement plus clair, ou plus sombre, ou même, par les rares nuits illuminées d’astres, vert électrique.
Chaque jour une harmonie nouvelle pour un jour nouveau, unique. C’est pourtant le même ciel et la même pelouse, dans leur mouvante alliance. En même temps, quand la blanche lumière de l’aube effleure, d’un pinceau délicat, le vert encore nocturne du gazon mouillé, le monde entier se renouvelle.
Dans le paysage dépourvu de grâce qui était le sien, il fallait vrai ment, qu’elle fût douée d’un regard de poète pour en discerner les instants de lumière. Ainsi, à côté de l’infinie variation des ciels d’Eu gène Boudin, un peintre qu’elle admire, y auratil désormais les subtiles nuances des ciels de Jacqueline Chebrou, poète et passeuse. Car si elle nous désigne la beauté du monde, c’est aussi pour nous inviter à prendre soin de la vie si précieuse et si fragile.
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J’ai eu la chance de rencontrer Jacqueline Chebrou, il y a une ving taine d’années, lors des Journées organisées par l’Association pour l’autobiographie. Elle se demandait alors que faire de ses nombreux petits papiers, notes, cahiers et textes en jachère. Nous avons corres pondu plusieurs années par courrier postal, avant que la messagerie électronique ne prenne le relais. Cette correspondance a scellé une belle amitié. Sa liberté de penser, sa perspicacité à l’égard des êtres – qu’elle cherchait infatigablement à comprendre, à expliquer et à éclairer – et sa bienveillante exigence ont été des balises sur mon chemin.
Écrire, pour cette observatrice constamment en éveil, est une ma nière d’être au monde. Elle écrit pour penser la place qui est la sienne dans la grande aventure de l’univers comme dans l’histoire mouvementée des hommes, notamment avec deux récits d’enfance inédits,Françoise, etGrandPère Paul. Elle publie un journal de guerre, Une jeune fille raconte,Carnet de guerre 19391945, qu’elle a tenu dès l’âge de dixsept ans.
Dans un gros ouvrage au titre délibérément polémique,Soixante ans de souséducation nationale, elle s’est longuement expliquée sur le métier de professeur qu’elle a exercé avec une infatigable généro sité et d’une certaine manière jusqu’à la fin de sa vie, en donnant, aux uns et aux autres, des coups de main pour passer tel ou tel concours ou rattraper un niveau scolaire. La passion de la pédagogie ne l’a jamais quittée. Enfin, elle a également recueilli une correspon dance auprès d’un membre de sa famille, publiée sous le titreLettres d’Adrien, un document sensible sur la vie des Havrais pendant la guerre 19391945.
C’est toujours avec le souci de transmettre qu’elle écrit. Sans doute avaitelle aussi le désir de laisser des traces de son passage sur terre
En mai de cette année 2016, Jacqueline a pris le chemin des oiseaux, ou des étoiles, ou…
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Elle se disait agnostique, se méfiait des institutions et des vérités assénées, mais elle lisait laBiblepour en décrypter le sens en dehors de tout dogme. Elle étudiait, en philosophe exigeante, le christia nisme, le bouddhisme et l’islam qu’elle avait découvert à Fès où elle a enseigné les mathématiques. C’était, au sens plein du terme, une chercheuse. Mais son paradis était sur terre. Je dirais qu’elle avait un sentiment religieux de la nature et l’expérience d’une présence qu’elle se gardait bien de définir.
Je ne doute pas qu’elle aurait souscrit aux paroles de Claude Roy :
Je veux bien partir et être mort Mais mes souvenirs seront ils en vain comme au fond des mers les galions pleins d’or dormant dans le noir de l’eau sans chemin ?
Nous sommes heureux, Noëlle Pellen, Annick Sekkaki, Ali Sekkaki et moi, qui avons eu le privilège d’être ses amis, d’ouvrir un de ces galions pleins d’or à d’autres lecteurs.
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Catherine Soudé