Là-bas, la haine

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296275126
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Là-bas, la haine

Ricardo Montserrat naît en 1954 de parents catalans, chassés par le fascisme espagnol. La France sera leur terre d'asile, la Bretagne, leur terre d'exil. Très tôt, il trouve dans le théâtre un espace imaginaîre où concilier engagement politique et liberté individuelle, rêvant de mots et d'images qui rompraient toutes les chaînes. Au début des années 80, dans un Chili de cauchemar, aux côtés de son épouse, la chanteuse Margarita Suàrez, de jeunes créateurs et de militants héroïques, il s'engage dans un combat inégal contre la "Cultura de la M uerte". Il crée, écrit, met en scène et produit une quarantaine de spectacles qui sont autant de croche-pieds à la dictature. De retour en France en 1990, il anime avec le GFEN et "Les Nouveaux Espaces Cultur:els" de la FOL des Côtes d'Armor, des ateliers d'écriture "sociale". Le Centre National des Lettres lui offre une Résidence d'Ecriture à Tréguier, qui lui permet de mettre son écriture au service des nouveaux exclus de cette société, les 'bnonactifs" , jeunes et personnes âgées, et de poursuivre son oeuvre violemment engagée. Le Chili est aujourd'hui une démocratie, mais le Dictateur, appelé ici Perrochet, y est toujours aussi puissant. Après "La Périlleuse Ménloire de Tito Perrochet", "Là-bas, la haine" est un nouvel attentat contre la personne et la rnémoire du tyran sanguinaire.

Déià Parus: (Enfrançab;) "La Périlleuse Mémoire de Tito Perrochet".. (RolDan). Editions L'HARMATTAN. Collection: L'Autre Amérique. 1992. Théâtre (en français) : Un chaperon rouge sang. 1990. . Noël, la nuit est finie. 1991. . T'as pas le droit. 1991. . Chili con carne. 1992. . Révoltango (musical) 1992.

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@ Lllarmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1761-2

RICARDO MONTSERRAT

Là-bas, la haine
(Roman)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

A ma fille, Manuela Libertad, Qui a vaincu la haine.. A Isidora, De qui j'aurais voulu être aimé Autant que sa mère m'a aÎn1é. A Irène Romero, Ses enfants morts Qui revivent ici.

Avertissement: Il me semble superflu de nier que mes personnages aient quelque rapport avec des personnes vivantes ou décédées. Pourtant, comme le dit si bien Jodorowsky dans son" Paradis des Perroquets", dans mon" Là-bas" de haine et d'amour, "aucun personnage n'est réel. Aucun lien n'est véritable. Nous parlons d'un Chili qui 11'estpas le Chili. Nous décrivons un univers parallèle. Un pays sÏ long qu'on aurait dit une épée."

I

La défaite de l'imagination

"La haine est la défaite de l'imagination." Graham Greene. Power and Glory.

Sai.nt-Jacques du Nouvet: :Extt'ême, capi.tate d:e ta Ripub[ica Ct"wUa. Aube du Il septembt"e 1973. Vi.o£a, hui.t mois et sei.:ze jours, c!ans [e. ventt"e d:e sa mèt"e, natUda, comp0-9t1e d.e.PWt"o 3iet"nat"l-dez, (ead:et" du nouve.ment 1tévo[utwnnai.t"e Ct"wUo.

Un cri long et lent. Tu entrouvres tes jambes minuscules. Le cri te pénètre par vagues légères qui t'agitent le sang et te chatouillent le ventre. Tu donnes des coups de pied qui te font virer doucement dans l'eau tiède. Un second cri, plus long. Tu pédales, heureuse de tourner dans la joie qui te baigne. Le cri te fait frissonner. Tu ouvres la bouche pour qu'y entre le miel. Une plainte. Aiguë. Tu tourbillonnes. Le courant écumeux emporte la feuille de chair douillette. Tu ouvres grands les yeux 7

sur la jouissance maternelle qui agite ton monde sans blessures ni aspérités. (Tempête de neige à l'intérieur d'une boule de verre. Bouleversant l'épaisseur du globe, caressant la coque vernie de la baleine bleue à l'oeil rond, aux lèvres épaisses, retroussées sur un placide sourire, qui navigue, immobile, dans des vagues de pâte à sel. Le petit oeuf de cristal te suivra jusqu'à la fin. Tu le poseras à gauche des miroirs. Après ta mort, il restera sur la cheminée de la petite maison d'Irène. Il luit sous la poussière d'une faible lumière.) Tu se sens aspirée vers le bas. Le coeur bat plus vite. Des coups sourds comme ceux d'une gigantesque pendule, des coups qui te rassurent. N'aie pas peur. Pas peur. Pas peur. - Je n'ai pas peur. Tu n'as pas peur. Tu es simplement étonnée. Ivre d'étonnement. L'ivresse te fait ouvrir la bouche pour aspirer goulûment un air lourd et fondant, la refenner pour te délecter du sirop plus chaud qu'à l'ordinaire. Etonnée par la violence des changements qui se font en toi et autour de toi. Il n'y a pas de différence entre le dedans et le dehors. Cela va si vite que tu te sens grandir, multiplier, vieillir. Tu es fatiguée. Cela va trop vite. Tu veux t'arrêter, ne plus tourner. Tu multiplies les coups de pied. - Ne pas descendre. Je ne veux pas descendre. Tu te replies, te recroquevilles, te fais ronde, toute molle, remontes tout au bout de ton pouce, te réfugies au coin du grand tambour, écoutes la monotone pulsation, te calmes, t'endors, bercée par les secousses. Tout autour, le sang bruisse, charriant de minuscules grains de sable, des petits galets ronds qui s'entrechoquent, qui chantent, tchacatchic, tchacachac, tchacatchicatchac, tchacatchac, tchacatchac, tchacatchacatchic. Eveille-toi, c'est la vie qui passe. Eveille-toi, c'est la vie. Au loin, plus h"'-.~ tu entends le souffle et les échos des trombes qui heurtent les parois avant de rebondir. Tu rêves. Tu es denière la porte. Le tambour bat. Le coeur. Tu sais les noms. Tu ouvres les jambes et une eau tiède s'échappe et te chatouille les cuisses. Pichi. Pisse. Tu as peur. Ce n'est pas la peur. C'est ce qui est avant la douleur. Juste avant. La douleur avant le plaisir. Le plaisir avant le cri. Le cri avant la voix basse. La voix basse avant la voix aiguë. La voix 8

aiguë avant les coups. Les coups sur la porte. La voix grave: - Jouis! Jouis! Petite putain! Garce! Salope! Traînée! Jouis! La voix aiguë: - Va ! Je jouis! Mon amour! Va ! Insulte-moi! Je suis une putain! Une salope! Dis-le moi! J'aime ta queue! Ta queue de feu! Ta queue immense! Va ! Va ! Mouille-moi! Ah ! Je jouis! Va donc! La porte tremble sous les coups. n va entrer. Le cri derrière la porte. La porte va céder. Ah ! J'ai mal! J'ai mal! La porte craque, se déchire. Pene. Le pêne. Le pêne est là, sombre, violet, bleu, noir. Immense. Le pêne continue à frapper dans le vide, à avancer et reculer. Tu es la gâche à laquelle il cherche à s'accoupler. Tu voudrais t'éloigner, remoIlter vers le toit de la maison où les aiguilles du soleil battent follement. Tchacava, c'est la vie qui bat! Tchacava, c'est la vie. C'est la vie. L'horloge bat désonnais au même rythme que les mouvements du marteau congestionné qui s'enfonce dans le couloir étroit de la maison. La voix plus basse: - Je pars... La voix aiguë sur la même note apaisée: - OuL.. Et ce n'est plus qu'un long "i" qui vomit, qui charrie des flots blancs et brûlants qui te noient. Tu en as plein la bouche. Tu tentes de t'accrocher. La chair chaude te pousse, t'encoigne. La maison est petite. Tu as peur. Peur d'être écrasée. Le pêne contre ta bouche, salé, sucré. La porte se refenne. L'écume se retire en bouillonnant. Tu as chaud. Tu remontes et redescends comme le ludion dans sa bouteille. Tu replies tes longues jambes fluettes. Tu attends. La voix basse s'éloigne, étouffée par la rumeur du sang. La voix aiguë chantonne. La chanson t'apaise et t'endort. * * *

9

Vi,oCa, vi,n9t ans après. Sur centre d'un stade. E[[e c!e musi,ci,ens, de danseurs Âutout" d 'e[(e, qui,nze spectate.ut's chantent en

Ca scène aménaqée au~ cnante, entouf"ée. et d '~n J ants des rue.s. il. vi,n9t mi,[[e sautant sut' p(ace.

Tu chantes à ton tour.

Angoisse De te voir sortir De l'aube rêche des draps neufs De me dire que ce soir Tu ne rentreras pas ... Sur un autre rythme, défonnant, nouant, tordant la mélodie à travers les boîtiers électroniques, tu chantes. Tu retrouves dans la vibration des baffles, la chaleur des projecteurs, la cascade des chants énervés qui s'apaisent quand tu commences, le friselis des cris de plaisir quand tu te tais, les mains qui 'roulent les unes contre les autres, le flot des murmures qui s'évaporent, et surtout cette respiration chaude, cette vaste caresse, noire et
avide, qui te pénètre, te soulève, te force à chanter,

~ hurler

ta

jouissance, la violence de ta jubilation. Angoisse de me dire que ce soir Th ne calmeras pas l'aiguille de ma peur Th n'allumeras pas la mèche de la lampe... Tout contre tes oreilles, la montagne d'amplificateurs répercute jusqu'aux nuages bas, prêts à crever, l'explosion de ta joie, la pousse vers le haut, vers les cimes de la Cordillère encore enneigée qui domine la ville. C'est le chapiteau du cirque gigantesque dont tu es l'âme. Les monotones battements des tambours de peau portent les mots que tu bouscules, te soulèvent au-dessus du temps.

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Angoisse de savoir que la nuit sera veuve que les draps seront froids que mon corps sera mort mon désir en exil échoué sur une île noire comme mon angoisse... Tu retrouves, dans la fumée blanche des fumigènes, les sirènes de police qui montent des quatre coins du stade, l'amour que Piero Hernandez, ton père, te donna à travers l'écorce tendue du melon d'eau qu'était, le matin du Il septembre 1973, le ventre de Matilda Pizarro, ta mère. Je voudrais Etre une feuille de papier Pour m'oublier Tout au fond de ta poche Contre le couteau muet Qui m'a déchirée Je voudrais Fondre et me dissoudre Sous ta langue jalouse Me noyer de cannelle et d'épice Dans la salive indiscrète De tes secrets péchés ... * * *

Il

:M.ati,[da et Pi,et"o, au mati.n du Il septem&t"e 1913, dans ta cham&t"e du Cjt"and hôtet qui, se tt"ouve juste en Jace du Patai,s P.-ési.den tieJ.
1,[s attendent, en

J ai.sant
Odeta

t 'amou.-,

['entt"evue

que [e Pt"ési.d:ent

a accot"dée

à Pi.ef'o.

Les yeux fennés, je le regarde. n n'a pas allumé la lumière. Il ouvre, d'un geste ample des deux bras, les rideaux brûlés par le soleil, lève la fenêtre à guillotine. n tente aussitôt de la refermer, surpris par la violence de la pluie qu'un méchant vent pousse par l'ouverture en même temps qu'une odeur fade de fleurs fanées. L'eau dégouline le long de la peau mate et noircit la moquette à ses pieds. Piero s'énerve. fi a beau donner de grands coups, le châssis rouillé refuse de descendre. La pluie fouette sa verge qui baisse la tête et se ratatine comme une figue, s'accroche aux poils qui frisent. Je me cache le visage sous le drap pour ne pas qu'il m'entende pouffer. n finit par prendre une chaise, y grimpe, pestant contre la pluie nauséabonde qui redouble de rage et punit son corps trop douillet. Il se suspend de tout son poids à la fenêtre mal embouchée. Elle retombe dans un fracas qui le surprend, lui fait perdre l'équilibre et l'oblige à se raccrocher aux rideaux, pour ne pas tomber sur la Place encore déserte à cette heure. Satisfait, il fourrage d'une main dans les poils sombres de sa poitrine, trop rares à son goût, gratte de l'autre son sexe qui redresse timidement une tête mauve où perlent les gouttes de pluie. Piero sourit aux carabiniers maussades qui marchent au pas de l'oie dans les flaques, devant les portes du palais lugubre. Les yeux cachés par la visière de la casquette haute qui rappelle aux touristes de sinistres souvenirs, ils semblent rivaliser à qui fera les plus belles éclaboussures. Piero pourrait leur pisser dessus, ils ne s'en rendraient pas compte. Odela apprécierait. Le vieux président rêve sûrement à chaque relève de la garde au son des fifres et des tambours, de se mettre au balcon pour vomir le vinaigre et le fiel que l'obligent à avaler les arrogants 12

généraux de l'imposant bunker qu'est le Ministère de la Défense, installé comme par défi de l'autre côté de l' Alameda, à portée de fusil. Ah, s'il osait leur chier sur le nez quand ils viennent chaque matin le menacer à mots couverts! Piero se retourne, le sexe brusquement raidi par l'envie de pisser, sans songer à refermer les rideaux. Piero Hernandez aime se promener nu et faire l'amour les fenêtres ouvertes ou la lumière allumée. - La Révolution n'a rien à cacher! Quand il m'aime, il me raconte, avec force détails crus, les émois d'imaginaires voisines aux aguets derrière les rideaux pisseux des petites maisons tristes qui font face aux hôtels huppés dans lesquels nous abritons nos amours. Il brode longuement sur les caresses des adolescentes brimées par leurs bourgeois de parents qui rougissent de le voir si bien monté. Se montrer nu est pour lui la façon la plus simple de faire oublier nos visages en attirant les regards sur nos culs. Un dangereux terroriste ne se promène pas les couilles à l'air. Il vit caché dans des caves, se dissimule le visage sous des fausses barbes, des lunettes noires. Il ne fait pas l'amour dans 1'hôtel respectable qui fait face au non moins solennel palais présidentiel. Ce serait rigolo que le Bon Docteur Odela voie, depuis la fenêtre du bureau où il attend notre visite, son contradicteur préféré se livrer à un attentat inattendu sur ma personne. Car je devine ce que Piero va faire. Il se campe au pied du lit sur ses deux jambes courtes et trapues qui s'enfoncent dans la moquette comme dans des sables mouvants. n plisse les yeux pour mieux se concentrer. J'ouvre les miens et dois pencher la tête pour admirer l'exploit que me dissimule le ventre rebondi où l'héritier de nos insolences s'est endonni. L'arc d'or jaillit de la verge sombre, rebondit entre mes cuisses, éclabousse mes fesses. Chaud, si chaud. Les paillettes descendent le long de mon ventre, ruissellent entre mes seins dressés, me donnent la chair de poule. Je frémis, j'ai envie. Il monte sur le lit, me mouille le visage, les cheveux. J'étouffe, je proteste, je ris, je tousse. Il se couche tout contre mon dos, me pince la pointe des seins, me mordille le cou. Les draps sont trempés. Quelle explication farfelue donnera-t-il au garçon d'étage? Je voudrais qu'il 13

me fasse l'amour, vite et fort, sans préliminaires. Je suis aussi trempée au dedans qu'au dehors. L'odeur d'urine chaude m'affole. J'ai peur de réveiller Inon bébé qui doit flotter dans un soleil doux comme du caramel. Je le lui dis. Il éclate de rire. - Ce n'est pas un garçon, c'est une fille. Je le sais, quand je suis dedans, elle me fait des papouilles. Elle me suce. Elle aime ma queue autant que tu l'aimes. Ne la réveillons pas. Je vais plutôt t'enculer, sale petite bourgeoise réactionnaire et bien pensante, digne élève des Soeurs du Sacré-Coeur de mon C... n trace des cercles autour de mon nombril. La peau humide de son ventre se colle tout contre mon dos. Il me mordille la nuque. Les poils de sa moustache me chatouillent. Un doigt délicat mouillé de salive tâtonne à l'entrée de l'anus. - Ta rose des vents, rit-il. - Doucement... fi y est tout entier. La chair s'écarte, glisse, se moule à la tendre fonne. fi ne bouge pas. Je ne bouge pas. Je fonds, me dissous dans la fournaise. Je regarde la pluie qui frappe rageusement la fenêtre fermée, entends sans inquiétude le bruit de tambours qui monte et fait vibrer les murs de l'hôtel. Je me sens protégée de ce printemps hostile par la tiédeur des draps mouillés. Emboîtée entre ses cuisses et ses bras, empalée par sa verge tendue, j'ai l'impression qu'il ne m'arrivera rien. J'oublie la peur qui ID'habite depuis que Piero a repris le chemin de la clandestinité, depuis que nous sommes certains qu'Ils vont tenter de renverser Odela. Piero doit rencontrer dans la matinée le Président, tenter de le convaincre d'anner le peuple des poblaciones, de profiter du mouvement euphorique du 4, pour imposer un référendum. Modifier la nature d'un régime dont la corruption paralyse toute bonne volonté. Et surtout mobiliser les forces populaires pour désanner les factieux, dissoudre les ligues fascistes. Quitte à ce qu'il faille pour calmer l'inquiétude des classes moyennes réorganiser la distribution des biens de consommation, voire donner des gages à l'armée, en augmentant le salaire des troufions, en leur construisant des maisons, ou en les engageant dans la réalisation de grands travaux... Les idées ne manquent pas, mais le temps. Je doute que Piero puisse convaincre le vieil homme ver14

satile. Odela n'a pas vocation à être dictateur ou héros. Il aime les jeux retors du sérail, les subtiles parties d'échecs entre politiciens: Il oublie que les putschistes ne joueront pas la partie à la loyale. Ils renverseront l'échiquier, élimineront les joue.urs, écraseront les pions et les fous et menaceront de mort les spectateurs du massacre s'ils s'avisent de crier "au tricheur". Piero est en moi, dans son trou, son terrier, sa tanière. Il ne remue plus pour retenir l'éjaculation. fi respire vite, me serre les bras à me faire mal. Le plaisir qui monte, tétanise les courbes de mon corps, fait jaillir de ma gorge des cris légers comme des jets de vapeur, annihile la peur malsaine qui étreint chacune de mes pensées. Le moment est si fragile. Les fascistes sont prêts. Le putsch aura certainement lieu le 18, jour de la Fête Nationale. Qui imaginerait que les milicos ne font pas la fête, n'aiment pas la fête, qu'ils exècrent la liesse populaire. Malgré l'enthousiasme du petit peuple de la Capitale autour de son gouvernement, le pays est démobilisé. L'hiver a été dur. L'été est proche. Pendant une semaine, on se soûlera de chicha, on dansera la cumbia et la guaracha, on mangera des empanadas et des sopaipillas à s'en éclater la panse. Après, il sera trop tard pour sauver ce qui peut l'être encore. Piero chuchote à mon oreille une litanie de mots crus qui ne me font plus rougir mais actionnent le mécanisme secret d'une fontaine terriblement abondante et parfumée. La mystérieuse source déborde de mes cuisses, inonde les draps à mesure que Piero raconte les pelVersions de mes frères et soeurs, mes compagnes de collège, mes maîtresses d'école. L'eau devient brûlante quand il décrit le désir de mon beau-père, le mari de ma mère, les masturbations de mes demi-frères. La mort qui nous cerne se noie dans le flot odorant que provoquent ses délires érotiques. Nous avons encore une semaine. Piero n'y croit plus vraiment. Depuis des mois, il cambriole avec ses amis banques et dépôts de dynamite, fabrique de faux papiers et prépare ce qu'il appelle, fataliste, la Résistance. Il affinne que la vengeance des possédants sera terrible. Il décrit la Terreur que déchaînera l'application de la "Doctrine de la Sécurité Intérieure". Je refuse 15

de le croire. L'Unité Populaire est l'espoir des pauvres de ce pays et de ceux de tout le continent. L'espérance. La Révolutioll dans la paix. Les urnes sans le fusil. On fie peut pas l'arrêter. n est tout chaud en moi, il avance sa tête d'oiseau curieux plus au fond encore du nid. - Caresse-toi, mendie-t-il. Je n'en ai pas besoin mais je sais que ça le trouble. Je branlotte la minuscule excroissance de chair fanée. Ma virgule, ma petite verge. Il accélère. Mon beau révolutionnaire trop pressé ne sait pas que j'aime mieux savourer, simplement savourer, son abandon, et dans son abandon, la tendre faiblesse d'un homme. Je jouis de posséder le secret de cette faiblesse enfin avouée, enfin lâchée et relâchée. Je me décompose. Ca y est, il part en moi. Je pousse un trille heureux. Je serre les fesses pour l'empêcher de sortir. Dehors, il pleut à verse. Printemps pourri, printemps triste et frileux. Printemps qui ressemble à l'automne. Quelque chose meurt ou se prépare à mourir. Et mon bébé qui va naître. J'ai peur pour lui. J'ai peur pour moi. - Non, ne t'en va pas, reste! La pluie veut briser les v.itres. Ou ce sont des roulements de tonnerre dans la Cordillère toute proche. Une lumière grise entre par les fenêtres salies par la poussière qui descend des volcans et les chiures des pigeons de la place. La nuit refuse de s'en aller. L'aube est paresseuse et maussade. Je voudrais ne jamais me relever, attendre que le soleil paraisse, que des rires d'enfants éclatent sur la Place, des roucoulades, des sérénades, des exclamatioIls de retraités galiciens jouant aux dominos sur les bancs, les chants des fileuses en grève depuis quarante jours. Je ne comprends pas que ce mardi soit si chagrineux, moi qui suis pleinement heureuse. La chambre imprégnée de l'odeur d'herbe mouillée qui ruisselle de mon pubis noir est si douce, si semblable à celle de la chambre du bordel de Val Paradis où Piero et moi nous cachons pour une heure, parfois davantage. Je ramène mes doigts à mon nez, à ma bouche. Je les renifle et les lèche, les repose sur mon nombril pointu. L'acrobate remue à l'intérieur du ballon tendre et fragile qu'est mon ventre. Il doit être impatient de sortir de sa prison. Il 16

n'a pas cessé, durant l'amour, de trépigner et décocher de violents coups de pied. Ce sera un garçon. il sera footballeur. Je me fiche que le football ne soit pas révolutionnaire. J'aime bien voir les hommes jouer comme des gamins. Piero s'aITache. Bruit comique des épidermes mouillés. Il va se doucher. Il chante une ranchera mexicaine qui vante les exploits d'Emiliano Zapata. Quand il est nu, qu'il a baisé comme un dieu, il se trouve beau. il se fait tout un cinéma dans la salle de bain. il lave méticuleusement son sexe à demi -bandé, l'enduit du lait de beauté qu'il vole sur ma table de nuit, se caresse les fesses et s'assure à la dérobée dans le miroir de l'armoire qu'elles ne tombent pas. Le regard grave, les sourcils froncés, soucieux, il pince la peau au-dessus des hanches, gonfle la poitrine, rentre l'estomac. il se pre.nd pour un galant de télénovela. Dès qu'il relâche l'air, la petite bedaine dont il a honte réapparaît. il rougit. Quand il sera vieux, il sera gros. Un bon gros éléphant qui nous protègera, mon flis et moi. J'aime son bedon à cause de cette image de vieillesse heureuse que je me projette. Je me vois comme une poupée de chiffon aux couleurs passées par le soleil entre ses pattes maladroites de pachydenne. Il se promet à haute voix de ne plus boire de bière, de faire de l'exercice. Promesse difficile à tenir s'il continue à passer ses journées au fond d'arrière-salles, de caves et de garages. Découragé, il relève d'un geste la tignasse qu'il ne peigne plus. "Ma coiffe d'indien mapuche", bougonne-t-il parce que j'adore y emmêler mes doigts. Il a renoncé aux lotions grasses et les coiffeurs ont vainement tenté de discipliner cette aile de corbeau aux plumes mal plantées qui assombrit son regard de fille. Oui. De fille. Il a beau froncer les sourcils, tordre ses lèvres épaisses en une moue virile et blasée, avancer la mâchoire, le regard tendre que cerne une ombre bistre qui en accentue la fragilité, le trahit. Il suffit qu'il relève ses longs cils pour que ses yeux révèlent la sentimentalité, l'idéalisme fleur bleue du mâle révolutionnaire. Je m'endors, bercée par la colère de la pluie qui étouffe tout autre bruit. De nouveaux roulements de tonneITe me font sursauter. De violents éclairs me jettent au bas du lit. Piero est 17

devant la fenêtre. Il me prend la main, sans me regarder. La pluie a cessé. Les roulements sourds, entrecoupés de pétarades, continuent. Il se tourne vers moi, sourit de son sourire rassurant de macho criallo. Il se penche vers moi, dépose du bout des lèvres un baiser léger, caresse d'une main maladroite mon ventre, effleure mon pubis. Quelque chose ~ changé en lui qui le rend plus vulnérable que jamais. Qu'il est beau! Il s'est costumé. Trois pièces gris-bleu. Cravate très voyante aux couleurs du Cola-CaIo. Il a un pistolet-mitrailleur à la main. - Le coup d'état a commencé, Mati. Nous sommes aux premières loges! n rit. Je me rends compte avec effarement qu'il a rasé sa moustache. Je lui arrache un baiser, le regarde fixement, essayant de ranger bien au chaud dans ma mémoire ce visage d'enfant excité, le teint de sa peau, le nombre de grains de beauté qu'il a au coin de l'oreille, le frémissement des ailes du nez, la coupure qu'il s'est faite en se rasant trop vite. Nous allons mourir. * * *

18

Conversati,ons téJéphontqu.es, dans (a mattnée du. Il septem6re 1973, entre (es têtes du. Cou.p d: '£tat, 'Ti,to Perrochet, Pato Carna&at, aus Lear, Cesar nerdoza, depu.ts teu.f's tantères respecti-ves.1

- Pato veut parler avec Tito. - Tito écoute Pato. Tito t'écoute, Pato. -Le Petit Monsieur m'a appelé pour me dire qu'il ne se rendra que si les trois Commandants en chef viennent en personne le Lui demander. - Ce mec-là est tordu. C'est tout le contraire. S'l' veut, l' va en face à la Défense pour se livrer. Aux trois Commandants en chef. - J'Y ai parlé, à Lui-même, personnellement. J'Y ai intimé la rendition au nom des Commandants. l' m'a répondu par un tas d'insultes. 'Pas chié... - Ca veut dire qu'à onze heures l' va au ciel et l' va voir ce qu'y s'y passe! ! ! Le Petit Monsieur ne peut pas se barrer dans les tankettes des carabiniers? - Non, c'est impossible. Ca fait un bout qu'elles ont foutu le camp et j'Y ai personnellement parlé avec Lui, y'a pas cinq minutes. - Affinnatif ! Affirmatif! Alors faut L'empêcher de sortir. S 'l' sort, au trou! - J'ai aussi causé avec l'aidecan naval. l' m'a confinné que le Petit Monsieur est là. Faut être prêt à en tenniner avec ce chien. - Pas un chien, une chienne! Abattre la chienne pour en finir avec la portée. - Ce sera fait. Attendons seulement que soient sortis les aidecans et les carabiniers. Ca ferait mauvais effet qu'on tue par erreur un des nôtres! - Tito? Tito? Gus veut te parler! Où se trouve Tito?
1. Texte écrit d'après un enregistrement pirate retranscrit dans la courageuse revue d'opposition crioUa "Analisis".

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- Nous allons voir! 1, ici 3... Voyonsle 5 ! - Ici le 5.5 à poste 3. Mon Général est-il là ? - Non. Ici, c'est Pato Camabal. - Avez-vous vu mon Général Perrochet ? - Au poste 2. - Mon Général Perrochet est au poste 2 ? - Non, ici, c'est Gus! - Poste 3, le Général Perrochet est au poste 1. -Poste 3 au poste1: deux messages du Général Lear au Général Perrochet. Un : détruire la radio Magellan qui continue à transmettre les messages du Petit Monsieur. Deux: besoin urgent d'émettre une proclamation commune de la Junte des Commandants en chef. Voici les points qu'elle doit inclure: Primo. Réitérer l'unité absolue des Forces Armées. Deuzio. Que les Forces Années lutteront jusqu'aux ultiInes conséquences, non contre le Peuple, nous sommes ici pour défendre le Peuple, le Peuple Démocratique. La majeure partie des ouvriers et des civils appuie notre Mouvement. Aux fins de renverser le gouvernement marxiste. Tercio. n faut avertir la population civile qu'elle ne doit sous aucun prétexte sortir dans les rues. Terminé. - Ici Tito. Bien reçu, Gus. Propose d'ajouter que nous sommes aux côtés du Peuple, unis contre la famine causée par le gouvernement du sieur Odela, contre les queues, contre la disette, contre la pauvreté, contre la misère, contre le sectarisme. - C'est une suggestion de mon Général Perrochet ou fautil l'ajouter défmitivement ? - Définitivement. - Ici Pato. Il y a une radio pirate, près de Radio Agriculture qui diffuse des proclamations du Petit Monsieur. - Cloue-lui le bec. Il a réagi? - Non! - Les carabiniers agissent en forme loyale? - Ceux qui entourent le Palais? - Oui! - Ils sont loyaux. - A qui? A nous autres? 20

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