La Cage centrifuge

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Une ombre hante le monde poétique de S. Reichmann, celle d'une mer intérieur qui, paradoxalement, dès qu'elle apparaît, illumine. Cette mer intérieure gît sous le sol roumain de l'enfance et de la jeunesse du poète, la réplique invisible de la Mer noire ou la langue elle-même à laquelle l'auteur a dû renoncer en quittant son pays.. Cette mer charrie les fausses identités, les miroirs par nature interchangeables, les mots "familiers" qui se ressemblent tous.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296327214
Nombre de pages : 76
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CAGE CENTRIFUGE

@

L'Hannattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4715-9

Sebastian REIŒIMANN

CAGE CENTRIFUGE

Préface de Gérard AUGUSTIN Aquarel16 de Pierre DUBRUNQUEZ

L'Harmattan

Du même auteur:
En roumain

Geraldine, Editions pour la littérature, 1969 Acceptarea initiala (L'acceptation initiale), Luceafarul, 1971 Umbletul sopîrlei (La marche du lézard), Calende, 1992 Audienta captiva (Audience captive, anthologie bilingue), Eminescu, 1999 Podul Charles al Apocalipsei ( Le pont Charles de l'Apocalypse), trade du français, Asociatia Scriitorilor din Bucuresti, 2000
En français Pour un complot mystique, Vrac, 1982 Audience captive, E.S.T., 1988 Europe centrale - Un continent imaginaire, en collab. avec Cécile Wajsbrot, Autrement, 1991 Balayeur devant sa porte, L'improviste, 2000 Le pont Charles de l'Apocalypse, Dumerchez, 2003

En anglais Sweeper at his door, trade de James Brook, préf. de Jerome Rothenberg, Duration Press, 2000

La mer intérieure

Une ombre hante le monde poétique de S. Reichmann, celle d'une mer intérieure qui paradoxalement, dès qu'elle apparaît, illumine. Cette mer intérieure gît sous le sol roumain de l'enfance et de la jeunesse du poète, l'inquiétante nappe phréatique de l'origine peut-être, la réplique invisible de la Mer noire ou la langue elle-même à laquelle l'auteur a dû renoncer en quittant son pays. Cette ombre lumineuse, cette mer intérieure, c'est « la démarche de Dieu» dont parle Maïmonide, qui est déjà une image, puisque Dieu ne saurait marcher. En un sens, le poète ne saurait parler, puisque la matérialité de la parole pourrait n'être qu'un leurre, obscurcissant l'immatérialité de ce que le poète veut dire. L'image raconte l'historicité de la poésie, elle dit ce qui est et n'est plus, la vacance de l'homme au moment où il existe le plus. A l'intérieur de chaque mer, il y a une autre mer. L'identité se dissout peu à peu, comme l'espace; la langue banale connaît une «disparition programmée ». Cependant, cette disparition s'avère nécessaire si l'on veut sortir du labyrinthe de l'exil, «à la fois revenir / dans l'Ancien monde et continuer / à se mettre à l'abri dans le Nouveau ». L'image permet de circuler entre l'Ancien et le Nouveau, d'échapper à l'infinité des mers qui s'emboîtent (ainsi l'esprit, guidé par la Sophia, traverse-t-il sans encombres les éons), et d'accéder au « déchiffrement» de son histoire. L'image libère l'homme qui écrit, comme celui qui lit, de l'errance. De l'alternance entre « désastre» et « conquête» : perte - ou brouillage - de 1'historicité - lorsqu'un peuple en vient à piller ses propres maisons, à déplacer ses meubles sur les axes vides d'un texte qu'il ne comprend plus. Quand S. Reichmann revient sur ses pas, il retrouve «des traces d'inventeurs de fortune », c'est-à-dire ses traces et celles d'autres poètes, il tombe sur la survivance du mythe, et il s'étonne de ne pas reconnaître tout à fait, dans un « terrain vague », les pas du Minotaure. L'image l'incite, par sa mobilité, à remettre sans cesse en question l'histoire. La dualité des deux pays et des deux langues ne fait que souligner un problème commun. L'his-

toire recommence, le poète « renouvelle le temps ». Pourquoi certaines poésies d'aujourd'hui errent-elles comme des imposteurs? Ces poésies parcourent tant de degrés votifs dans leur ascension qu'elles donnent une boisson pétillante à celui qui a soif. Entre le papier et le fer, seule compte la réalité même si elle est désagréable, confuse, excrémentielle. Cependant, le messager arrive enfin: peut-être la peur de parler le faitil sourire et tâter une main tendue de proche en proche depuis Delphes et qui s'adresse à la main minuscule de ceux qui ont porté le lit pliant et la chaise côte à côte sur le sol de l'exil. Des larmes cachées, paroi de gouttes jamais tombées entre les cuisses de la femme aimée, révèlent la nuit de la langue comme l'amorce de sons incohérents et de linge sec mêlé au laurier, muraille de l'air qui élève la poésie à sa dimension épique. La poésie de S. Reichmann est un miroir où je vois les autres poésies approcher et se revêtir des linges soucieux de l'amour roulant le galet de l' œil vif du marin aux mains dévorées par les statues du ressac. La poésie moderne - comme celle des poètes arabo-andalous, des troubadours provençaux, de Dante, Gongora. ..-, tient, telle toute l'eau du jour, le voyageur pressé contre elle comme un baiser soudain quand la question vient de tomber. On entend s'ouvrir les mains inquiètes du poète qui agrippe, sinon les rideaux lourds de la tradition, du moins le noyau ardent de prose à l'intérieur de la poésie des guetteurs bannis dans leur longue errance, à l'intérieur de la « sphère immobile », la fausse identité accordée. La mer qui circule dans les poèmes de S. Reichmann, charrie ces fausses identités, ces miroirs par nature interchangeables, ces mots « familiers» qui se ressemblent tous. Mais le labyrinthe a son point vulnérable, le poème lui-même, l'imagination dédaléenne, il existe cette merveilleuse «petite plume blanche» qui vole au-dessus du labyrinthe, cette imageoiseau par laquelle le labyrinthe fait place à la connaissance. A mesure que le poète énonce la mémoire de la trajectoire familiale où il a réussi à illuminer les récifs, la mer intérieure aborde son propre lignage de pérégrinations et de rencontres. Le poète de cette mer hésite à arrêter l'écume de son héritage, à s'embarrasser des idéologies conservées dans la chambre froide de l'histoire. S. Reichmann est libre, des sphinx servent ses pas, 8

dévorant les dieux trop vite ressuscités, luttant avec la palpitation des plages pour empêcher les hommes de mourir ficelés au mât de leur errance, à l'ombre du doigt invisible qui désigne la terre promise. Il voit le portique bariolé sur les rives du fleuve quand les nouveaux Stoïciens tiennent boutique de suicide pour les autres. La main du poète est une neige abandonnée parce que, passant d'un pays à l'autre, elle caresse la rive intime où le cœur bat avec l'image. Elle n'extrait pas seulement la première métaphore, mais découvre aussi l'abîme, la pourriture des feuilles de toutes les forêts. La poésie est épique par nécessité: elle trace toujours le dessein des catastrophes, la bibliothèque qu'elle étreint est toujours menacée, et sans qu'on sache à quelle parole de Dieu elle se substitue, peau accrochée aux hampes de l'enseignement, les enfants apprennent que parler leur enjoint de ne pas éviter tout à fait le sel des ruines et le sable rouillé des batailles. s. Reichmann héberge les naufragés de la mer intérieure, qui remplacent le défrichage par le reflet du soleil sur les armes et creusent marche après marche la rédemption. La roche côtière réfléchit la spirale des noms barrés, les morts ont beau attendre dans la lumière la caresse de la prière, les noms sont de plus en plus pâles, et le poète doit feuilleter le catalogue des conflits, en lui la mer intérieure est inachevée et toutes les eaux, des fontaines, des rigoles de drainage, des yeux veulent la compléter. Les doigts du lecteur suivent un texte déchiré que la poésie ne peut entièrement recoudre. La mer intérieure, quand elle arrive à la poésie, se ferme sur la vérité et forme un poing, la ceinture lâche de la mer glisse sur les sons, une chose immémoriale frôle les mots, et ils naissent une seconde fois entre les pans flottants de l'histoire. Elle constitue le soubassement de la voix, l'allégorie de tout désir, elle a remplacé, une fois pour toutes, l'origine par la parole. Les lieux que S. Reichmann a aimés sourient telles des femmes, ils l'appellent auprès d'eux. Ils exigent de lui une célébration continue et retorse, une explication jamais achevée, puisque l'amour est la réponse à l'énigme. Cette mer est une femme et elle le cite à comparaître. Et lui, là où il lui est indiqué, va suivant la survivance de l'image. Tout, dans l'émotion du retour, se dépose en 9

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