La Divine comédie ou "Le Poème sacré"

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Dante Alighieri domine de sa stature exceptionnelle toute la littérature italienne de son époque et des siècles suivants. Son œuvre majeure, Le Poème sacré (traditionnellement appelée Divine Comédie) est une fresque immense, somme à la fois poétique, politique et spirituelle qui mène le lecteur à travers les trois royaumes d'outre-tombe. Guidé par Virgile, puis par Béatrice, la femme qu'il aime depuis l'enfance, le poète, parvenu " au milieu du chemin de la vie ", nous fait partager sa quête du sens en évoquant tout un monde aux personnages inoubliables.
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782296537293
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Dante Alighieri
Dante Alighieri
La Divine Comédie
ou Le Poème sacré La Divine Comédie
Traduction de Claude Dandréa
Dante Alighieri (1265-1321) domine de sa stature exceptionnelle ou Le Poème sacré
toute la littérature italienne de son époque et des siècles suivants.
Son œuvre majeure, Le Poème sacré (traditionnellement appelée
Divine Comédie) est une immense fresque de plus de 14 000 vers Enfer – Purgatoire – Paradis
en terza rima, somme à la fois poétique, politique et spirituelle
Traduction de Claude Dandréaqui mène le lecteur à travers les royaumes d’outre-tombe — Enfer,
Purgatoire, Paradis — jusqu’à la vision ultime de Dieu. Guidé par
Virgile, puis par Béatrice, la femme qu’il aime depuis l’enfance,
le poète, parvenu « au milieu du chemin de la vie », nous fait
partager sa quête du sens en évoquant tout un monde aux
personnages inoubliables — Francesca da Rimini, Farinata degli Uberti,
Ugolin, Manfred et tant d’autres, réels ou légendaires. Leurs
portraits, terribles ou émouvants, jalonnent cet itinéraire qui puise à
toutes les connaissances d’une époque très proche de la nôtre par
sa violence et ses nombreux bouleversements.
Après une longue carrière d’enseignant, le traducteur, Claude Dandréa, se
consacre à la traduction d’œuvres poétiques anglaises et italiennes (Marlowe,
Héro et Léandre, Orphée/La Différence, Paris, 1989 ; Keats, Sur l’aile du
phénix, J. Corti, Paris, 1996 ; Byron, Le Prisonnier de Chillon et autres poèmes,
Sulliver, Arles, 1998 ; Tennyson, In memoriam, Zurfuh, Paris 2008 ; Carducci,
Trente-cinq poèmes, Zurfuh, Paris, 2008 ; Shakespeare, 25 sonnets, Éditions de
la nuit, Arles, 2009 ).
Orizons
Maquette de la couverture et logo : Andy Pockett
ISBN: 978-2-296-08862-7 30 €
Cardinales
Dante-Cardinales_160x240.indd 1-3 15/05/2013 11:42:35
La Divine Comédie
Traduction de
Dante Aligheri
ou Le Poème sacré Claude Dandréa
Enfer – Purgatoire – Paradis08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 1 17/04/2013 12:23:06Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr
eCardinales, classiques de l’Antiquité au XIX
eCardinales/Commentaire sur les classiques de l’Antiquité au XIX
Cardinales a fait d’emblée en beau : la collection s’est ouverte avec Goethe,
notre prophète ; son magnifique texte, Le Conte, a paru dans une nouvelle
traduction, due à François Labbé ; nous remontons ensuite dans le temps :
l’helléniste et latiniste Marcel Desportes a laissé une traduction inédite, de
l’Énéide, forte littérairement et indéniablement inventive. Grâce à
l’érudition de l’écrivain Gianfranco Stroppini de Focara, spécialiste de Virgile, le
pari a été relevé — une mise sur le marché de l’opus magnum de la culture
occidentale. Au printemps de 2010, outre la grande épopée africaine
rapportée par Lylian Kesteloot, L’Épopée bambara de Segou, Virgile nous est
revenu avec les Géorgiques et les Bucoliques, dans une traduction originale
de Léopold Niel. Voici, dans la traduction de Charles Dobzynski, les Sonnets
à Orphée ; suivront des poèmes d’Emily Dickinson traduits par Antoine de
Vial ainsi que plusieurs romans et essais de Judith Gautier, qui eut, dans le
e edernier quart du XIX siècle et dans la première décennie du XX , une
notoriété considérable. Sont prévus des traductions-adaptations pour la scène
contemporaine du théâtre espagnol de la période d’or, des grands opus de
Shakespeare, des classiques de l’Antiquité, sous la plume érudite et
étourdissante d’un grand dramaturge et d’un philosophe du théâtre, Jean Gillibert.
Mais aussi des plus beaux livres de l’Ancien et du Nouveau Testament dans
des traductions de notre temps. Il en sera ainsi des érudits, des romanciers,
des moralistes de ces vingt siècles — voire en-deça — miroir d’une condition
en tous points semblable à la nôtre ; le vertige des âges n’a en rien modifié les
interrogations, les espérances, les révoltes, les tourments des hommes et des
femmes : Cardinales en sera le reflet bien sûr, et dans une veine universaliste.
Cardinales/ Commentaire dégage des vues sur ces vertiges, ces périodes, ces
phares. La collection réunira de belles contributions. Un texte original et
enté sur notre manière d’être et de voir l’inaugure. Il s’agit de « Stéphane
Mallarmé et le blanc souci de notre toile » du Livre à l’Ordinateur, de David
Mendelson (2013).
D.C.
ISBN : 978-2-296-08862-7
© Orizons, Paris, 2013
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 2 17/04/2013 12:23:06Dans la même collection
Parus dans « Cardinales / Commentaire »
David Mendelson, Stéphane Mallarmé et « le blanc souci de notre toile »
du Livre à l’Ordinateur, 2013.
Parus dans « Cardinales » :
Goethe, Le Conte, 2008
Virgile, L’Énéide, 2009Les Géorgiques, Les Bucoliques, 2010
L. Kesteloot, (recueillie par) L’Épopée bambara de Segou, 2010
Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, 2011
Emily Dickinson, Menus Abîmes, 2012
Chatzi Sechretis, L’Alipachade (épopée épirote), 2013
Dante Alighieri, La Divine Comédie ou le Poème sacré, 2013
Nos autres collections : Contes et Merveilles, Profils d’un classique,
Cardinales, Universités, Comparaisons se corrèlent au substrat
littéraire. Les autres, Philosophie — La main d’Athéna,
Homosexualités et même Témoins, ou Histoire ne peuvent pas y être
étrangères. Voir notre site (décliné en page 2 de cet ouvrage).
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 3 17/04/2013 12:23:0608a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 4 17/04/2013 12:23:06La Divine Comédie
ou le Poème sacré
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 5 17/04/2013 12:23:06Œuvres de Dante Alighieri
Œuvres en langue vulgaire
Il fiore (attribué)
Il Detto d’Amore (attribué)
La Vita Nuova
Le Rime
Il Convivio
Œuvres en latin
De vulgari eloquentia
De monarchia
Eclogae
Quaestio de aqua et terra (attribué)
On compte également treize épîtres en latin, dont la treizième, adressée
à Cangrande della Scala, a été de grand intérêt pour la lecture de La
Divine Comédie, malgré le débat sur son attribution.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 6 17/04/2013 12:23:06Dante Alighieri
La Divine Comédie
ou le Poème sacré
Enfer — Purgatoire — Paradis
Traduit et annoté par Claude Dandréa
2013
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 7 17/04/2013 12:23:0608a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 8 17/04/2013 12:23:06INTRODUCTION
st-il bien utile de présenter Dante Alighieri, l’un des plus grands génies Ede la poésie universelle, auteur d’une œuvre, La Comédie, qui n’a cessé
d’être lue, commentée, traduite dans toutes les langues ?
Pour entrer dans cette œuvre impressionnante de plus de 14000 vers qui
risque de faire peur à beaucoup de lecteurs, sans doute faut-il se
débarrasser de quelques clichés qui traînent dans tous les esprits, notamment
celui qui voudrait que seul l’Enfer serait digne d’intérêt. Cela est dû à
certaines images qui perdurent depuis notre enfance et dont les peintres
romantiques, comme Delacroix ou Gustave Doré, nous ont rendus trop
familiers par leurs flamboyantes illustrations. Mais en insistant sur les
supplices infernaux, ils occultaient le sens du poème sacré qui ne se limite
pas aux puissantes évocations d’un monde de cauchemar, si grandiose en
soit la conception. C’est l’itinéraire d’un homme auquel tout lecteur peut
s’identifier, en chemin vers sa déification à travers l’expérience douloureuse
d’une histoire à la fois personnelle et collective. C’est ce sens de l’œuvre qui
apparaît dès qu’on entre dans « l’obscure forêt ». En acceptant de suivre le
poète florentin sur son chemin ardu qui va peu à peu s’éclairer des lumières
de la Révélation, on découvre en même temps les beautés d’une langue
qui a fondé la culture italienne et nous parle encore aujourd’hui de nos
aspirations les plus profondes.
Œuvre particulièrement concertée, composée de trois parties de 33 chants
chacune et précédée d’un chant d’introduction, le poème de Dante, écrit
edans les premières années du XIV siècle (1307-1321), reflète les problèmes et
les tourments d’un monde en mutation où le pouvoir religieux et les
tentatives de construction des communes italiennes se heurtent sans cesse pour
imposer leur autonomie ou leur puissance hégémonique. Le poète florentin,
qui a connu les arcanes du pouvoir (il a été l’un des six prieurs de Florence
en 1300) et a été ambassadeur auprès du pape Boniface VIII, était bien placé
pour juger d’une situation complexe et son œuvre est remplie d’une foule
de personnages qu’il a connus ou dont la vie lui est familière. Ceux qu’il
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 9 17/04/2013 12:23:0610 dante alighieri
voue à l’enfer dans son jugement plus poétique que politique participent
d’une histoire pleine de « bruit et de fureur » dont il est un témoin
privilégié. Les choses ont-elles tellement changé aujourd’hui où l’appât du gain,
les forces de domination politique ou religieuse remplissent nos quotidiens
et nos journaux télévisés ? Malgré l’éloignement dans le temps et l’espace
et le changement des mentalités, nous sommes toujours confrontés à cette
énigme du mal qui constitue l’un des thèmes majeurs de la Comédie.
L’ENFER : La première cantica nous introduit dans le monde de l’Enfer,
première et sinistre étape de l’itinéraire de sanctification qui doit mener le
poète jusqu’au Paradis pour y retrouver Béatrice, la femme qu’il a connue
enfant, morte prématurément à 25 ans, et qui n’a cessé de hanter son œuvre
depuis la Vita nuova, récit où prose et vers se mêlent pour tenter de dire
l’éblouissement de la passion unique, puis le deuil à la mort de la
bienaimée, abandonnée pour une vie de plaisirs dont le poète, dûment chapitré
par Béatrice, reconnaîtra la vanité (Purgatoire, XXXI, 16-74).
Guidé par Virgile, son maître en poésie et son mentor, le narrateur va
traverser tous les cercles de l’Enfer où souffrent une foule d’hommes et
de femmes, punis pour leurs péchés, de la luxure à l’avarice, en passant
par toutes les nuances du mal moral et politique. Personnages hauts en
couleurs, présents dans toutes nos mémoires : Francesca da Rimini et son
amant Paolo, (si souvent traités encore aujourd’hui dans la littérature et la
musique), Pierre des Vignes, Farinata degli Uberti, Ugolin dans sa « tour
de la faim » et tant d’autres, qu’ils soient tirés de l’histoire ou de la légende
comme Ulysse, premier exemple d’un esprit novateur qui annonce la
Renaissance, et qui, selon la théologie médiévale, ont mérité le châtiment
suprême. Première partie qui se termine par le spectacle de Lucifer broyant
les trois traîtres Judas, Brutus et Cassius, conformément à une vision à la fois
métaphysique et politique d’un monde attaché à la hiérarchie des valeurs.
Est-il besoin d’épiloguer sur ces visions « dantesques » qui ont enfanté tout
un imaginaire de la culture occidentale encore très présent aujourd’hui ?
En un certain sens, l’homme moderne n’a pas cessé de vivre une histoire
apocalyptique prophétisée par le plus grand poète du Moyen-âge.
LE PURGATOIRE : Après avoir traversé sans dommage les horreurs de
l’Enfer, Dante, toujours accompagné de son maître Virgile (celui-ci ne
disparaîtra qu’au seuil du Paradis, païen estimé indigne de la vision
béatifique), accède à la montagne du Purgatoire, aux antipodes de Jérusalem.
Tout au long de leur pénible ascension, les deux hommes vont rencontrer
désormais des pécheurs repentis, mais qui doivent encore se purger de leurs
fautes. Le poète qui, lui aussi, doit se purifier de son orgueil et de sa vie de
désordre, dialogue avec les âmes d’hommes et de femmes de toutes
conditions. Des grands seigneurs, comme le roi de Sicile Manfred, excommunié
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 10 17/04/2013 12:23:06La Divine ComéDie ou le Poème sacré 11
de son vivant mais repenti in extremis, jusqu’à ces femmes, plus souvent
victimes que pécheresses, telle l’émouvante Pia dei Tolomei ( V, 130-137).
Le chant culmine avec la rencontre, tant attendue, de Béatrice au Paradis
terrestre où, accablé de sévères reproches, le poète retrouve celle qu’il
n’a pas cessé d’aimer depuis l’enfance et qui, seule, va le guider jusqu’au
Paradis.
Le Purgatoire est peut-être la partie la plus poétique de la Comédie. La
présence en grand nombre de musiciens, comme Casella, de poètes comme
Sordello, Arnaut Daniel ou Guido Guinizzelli, précurseur du ‘dolce stil
nuovo’, donne le ton général de cette seconde cantica qui baigne dans
l’harmonie et la lumière de l’espérance, sous un soleil omniprésent, figure du
grand Soleil, créateur de toutes choses, vers qui l’univers entier converge.
Les chants et les fragments de psaumes qui accompagnent la marche
des deux poètes, auxquels se joint Stace, autre gloire de la poésie latine,
contribuent à créer cette atmosphère religieuse annonciatrice de l’entrée
dans le Paradis, apogée du poème sacré, comme l’appelle Dante lui-même
(Paradis, XXV, 1)
LE PARADIS : Guidé à partir de maintenant par Béatrice, seule capable de
le mener jusqu’à son but ultime, la contemplation de Dieu, Dante aborde
la fin de son parcours dans l’au-delà, et pénètre dans le premier cercle du
paradis. C’est un monde entièrement nouveau qui s’ouvre à ses yeux, où
ni le temps, ni l’espace, ni la couleur, ni la forme n’ont plus de sens. La
vision verticale y est privilégiée et les réalités spirituelles sont représentées
par des figures géométriques : le cercle, le point. Il faut traverser l’humain
(« trasumanar » écrit audacieusement le poète, prélude à tant d’autres
néologismes) pour accéder à ces réalités d’en-haut, symbolisées par des cercles
ou orbes toujours en mouvement, qui ne sont que lumière. Mais le monde
terrestre n’a pas disparu pour autant dans la mémoire de Dante, car dans les
premiers de ces cercles, qui portent le nom des sept planètes, il va retrouver
des personnes connues de lui ou de grands témoins de la foi comme saint
Dominique ou saint François. Les trois derniers — ciel des étoiles fixes, ciel
cristallin, ciel immobile ou Empyrée — sont le séjour des saints, des anges
et de Dieu, entouré du Christ et de la Vierge. Ils sont le couronnement de
l’itinéraire commencé dans « l’obscure forêt ».
Au centre de cette troisième cantica (chants XV, XVI, XVII), Dante va
dialoguer avec son aïeul Cacciaguida. Moment d’intense émotion où l’ancêtre
évoque la Florence ancienne et prédit à son descendant les souffrances de
l’exil et sa gloire future. L’homme banni de Florence est toujours présent,
avec sa forte personnalité — son orgueil, diront certains — ses préventions,
ses jugements sans appel sur la corruption, mais aussi son sens aigu de
l’humaine condition, qui empêchent de prendre le Paradis seulement pour
un cours de théologie ou une apologie de la foi chrétienne. Les nombreuses
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métaphores qui parsèment le texte, empruntées à tous les registres de
l’activité humaine la plus concrète, nous rappellent constamment les
beautés de ce monde, reflet de la création de Dieu.
Sans doute certains passages ont-ils vieilli, marqués comme ils sont par
toute une vision du monde qui nous est devenue étrangère (ainsi le
développement du chant II sur les taches de la lune), et certaines allusions restent
énigmatiques, mais c’est bien peu de chose en regard de l’admirable
itinéraire poétique et spirituel qui nous est proposé. Et recourir à des extraits,
comme l’ont fait certains traducteurs, nous paraît bien dommageable. Si
l’œuvre demande du lecteur un effort, comme Dante lui-même nous y
invite (Par. II, 10-15), il en est largement récompensé en parvenant au bout
de l’immense fresque, en quête de l’Amour « qui meut le soleil et les autres
étoiles ».
Le but de la présente traduction est double : tout d’abord, rendre le texte
lisible pour un lecteur contemporain en évitant, autant que faire se peut, de
calquer l’original ou d’user d’archaïsmes qui contribuent à en obscurcir le
sens. Malgré les nombreuses allusions à la Bible et à la mythologie classique
(éclaircies par des notes succinctes), le récit se déploie avec clarté pour un
public attentif aux propos du poète.
En second lieu — et ce point est primordial — : retrouver un rythme et une
musique qui rendent compte de sa beauté formelle. Il n’était pas
question de traduire les tercets originaux en vers rimés français, ce qui nous
aurait souvent éloigné du sens et aurait nui au naturel d’un récit dont le
mouvement ne cesse pas. De plus, l’hendécasyllabe italien est un vers très
souple : le grand poète Mario Luzi y a relevé près de cinquante possibilités
de variations rythmiques qui le font échapper à la monotonie. D’où le
choix d’utiliser en français un vers de longueur variée selon les besoins du
contenu : décasyllabe et alexandrin le plus souvent, parfois vers de quatorze
syllabes quand ce contenu est trop riche. Depuis la révolution romantique,
la métrique française s’est considérablement assouplie, et de grands poètes
edu XX siècle comme Pierre Emmanuel ou Louis Aragon n’ont pas hésité
à reprendre le vers traditionnel en l’adaptant au sujet et au rythme de leurs
poèmes.
Cette nouvelle traduction du « poème sacré » (Paradis, XXV, 1) — est-il
besoin de le dire ? — est redevable à de nombreux travaux et commentaires
antérieurs dont la bibliographie sommaire soulignera l’importance et
auxquels le traducteur tient à rendre hommage.
Claude Dandréa
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 12 17/04/2013 12:23:06L’homme pour lui n’est homme que dans sa force d’âme et son intégrité. Et
de ce vaste commentaire à la chronique humaine qu’est la grande somme
épique de la Commedia, l’enseignement demeure tout de fierté virile et de
rectitude morale : un enseignement d’honneur pour tous. Pour contraignante
qu’elle soit, la destinée de l’homme ne saurait relever de l’absurde, et c’est
un mystérieux pouvoir que garde l’être humain sur la montée des astres de sa
nuit…
Saint-John Perse, Pour Dante
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 13 17/04/2013 12:23:0608a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 14 17/04/2013 12:23:06I. ENFER
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 15 17/04/2013 12:23:0608a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 16 17/04/2013 12:23:06CHANT I
u milieu du chemin de notre vie,Ame retrouvai au sein d’une obscure forêt
car la voie droite avait été perdue.
Hélas, comme il est dur de dire quelle était
cette forêt sauvage et âpre et forte
qui, rien que d’y penser, renouvelle ma peur!
Amère au point que la mort l’est à peine plus;
mais pour traiter du bien que j’y trouvai,
je parlerai des autres choses que j’y vis.
Comment j’y pénétrai, je ne sais le redire,
tant j’étais accablé de sommeil au moment
précis où j’abandonnai la voie droite.
Mais lorsque j’eus atteint le pied d’une colline,
là où se terminait cette vallée
qui m’avait de frayeur étreint le cœur,
je regardai en haut et je vis ses épaules
1 vêtues déjà des rayons de cette planète
qui mène droit chacun par tout chemin.
Alors ma peur fut un peu apaisée
qui dans le lac du cœur avait duré
la nuit que j’y passai en telle angoisse.
Et comme l’homme qui, le souffle haletant,
échappé de la haute mer sur le rivage,
se retourne vers l’eau périlleuse et regarde,
1. Le soleil, considéré alors comme une planète. Il est pour Dante l’image de Dieu et
se retrouve fréquemment mentionné dans le Purgatoire.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 17 17/04/2013 12:23:0618 dante alighieri
tel mon esprit, qui s’enfuyait encore,
se détourna pour revoir le passage
qui n’a jamais laissé nulle personne en vie.
Après avoir un peu reposé mon corps las,
je repris mon chemin sur la pente déserte
où le pied qui pesait demeurait le plus bas.
Soudain, voici, presque au début de la montée,
paraître une once, agile et très véloce,
qui de poil moucheté était couverte;
elle ne s’écartait de mon visage,
mais elle m’empêchait de poursuivre ma route,
au point, plus d’une fois, de rebrousser chemin.
Il était l’heure où le matin se lève
et le soleil montait avec ces mêmes astres
qui l’escortaient lorsque l’amour divin
fit mouvoir en premier ces belles choses;
si bien que me portaient à augurer
de cette bête au pelage agréable
et l’heure matinale et la douce saison,
mais non pas tant que la peur ne me prît
quand m’apparut la face d’un lion.
Celui-ci paraissait avancer contre moi,
la tête haute et pris d’une faim dévorante,
au point que l’air semblait en avoir peur.
2Et une louve qui, de toutes convoitises,
semblait être chargée en sa maigreur
et qui, déjà, fit misérables maintes gens;
celle-ci me causa une telle inquiétude
par la frayeur qui naissait de sa vue
que j’en perdis l’espoir de gagner la hauteur.
Et tel celui qui volontiers amasse,
si vient le temps où il se met à perdre,
en toutes ses pensées pleure et s’attriste,
tel effet fit sur moi la bête sans répit
qui, avançant contre moi, peu à peu
me repoussait aux lieux où se tait le soleil.
2. Ces trois fauves — l’once, le lion, la louve — sont évidemment symboliques et ont
donné lieu à de nombreuses interprétations.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 18 17/04/2013 12:23:06La Divine ComéDie ou le Poème sacré 19
Comme je m’écroulais au fond de ce vallon,
à mes regards voici que se présente un homme
qui, par un long silence, était resté sans voix.
Quand je le vis dans ce si grand désert,
« Prends en pitié mes malheurs! » lui criai-je,
« qui que tu sois, ombre ou homme réel! »
Il me répond : « Non point homme, mais je fus tel,
et mes parents étaient de Lombardie,
et mantouans de patrie l’un et l’autre.
3Je naquis sub Julio , bien que tardivement,
et je vécus à Rome au temps du bon Auguste,
à l’époque des dieux faux et menteurs.
J’étais poète et j’ai chanté ce juste
qui était fils d’Anchise et vint chez nous de Troie
après que l’orgueilleuse Ilion eut été consumée.
Mais toi, pourquoi retourner à tant de détresse?
Pourquoi ne pas gravir cette heureuse montagne,
de toute joie le principe et la cause? »
« Tu es donc ce Virgile et cette source
qui de langage épand un si grand fleuve? »
lui répondis-je avec la honte au front.
O toi l’honneur et la lumière des poètes,
me soient caution le grand amour, la longue étude
qui m’ont mené à pratiquer ton œuvre.
Tu es mon maître et mon auteur, celui que j’aime,
tu es celui, le seul, à qui j’ai emprunté
le noble style auquel je dois l’honneur.
Vois la bête de qui je me suis détourné
et protège-moi d’elle, illustre sage,
elle me fait trembler les veines et le pouls. »
« Il te faudra prendre un autre chemin »,
répondit-il en me voyant pleurer,
si tu veux échapper à cet endroit sauvage.
Cet animal, la cause de tes cris,
ne laisse nul passer par son chemin,
mais l’en empêche au point de le tuer,
3. « Sous Jules César ». Virgile était né à Mantoue, en 70 av. J.-C.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 19 17/04/2013 12:23:0720 dante alighieri
et sa nature est si mauvaise, si cruelle,
que jamais elle n’assouvit sa convoitise
et après son repas elle a plus faim qu’avant.
Nombreux les animaux auxquels elle s’accouple
4 et ils augmenteront jusqu’à ce que le vautre
vienne, qui la fera mourir avec douleur.
Il ne se nourrira de terres ni d’argent
mais de vertu, de sagesse et d’amour
et sa patrie ira de Feltre à Feltre.
De cette humble Italie il sera le salut,
pour qui mourut la vierge Camille,
5 Euriale, Turnus, Nisus , de leurs blessures.
Il la pourchassera par toutes villes
jusqu’à la précipiter en enfer,
là d’où l’envie l’avait en premier fait sortir.
Aussi pensè-je et estimè-je pour ton bien
que tu doives me suivre, et je serai ton guide
pour t’arracher d’ici par un lieu éternel,
là où tu entendras les cris désespérés,
où tu verras les esprits anciens en souffrance
dont chacun d’eux gémit de la seconde mort;
et tu verras ceux qui sont satisfaits
du feu, ceux qui espèrent parvenir,
sans savoir quand, aux chœurs des bienheureux.
Auprès desquels, si tu veux y monter,
te mènera une autre âme plus digne
avec qui je te laisserai en te quittant;
car l’empereur qui règne en l’empyrée,
voyant que je fus rebelle à sa loi,
ne veut que par mon aide on arrive en sa ville.
En tous lieux il domine, et là il règne;
là-haut est sa cité et son trône suprême :
ô bienheureux celui qu’il y appelle! »
Et je lui dis : « Poète, je t’adjure,
par le nom de ce Dieu que tu n’as pas connu,
pour que j’échappe à ce mal et à pire,
4. Puissant chien de chasse, symbolisant le sauveur de l’Italie (peut-être Can Grande
della Scala, qui accueillit Dante exilé à Vérone).
5. Personnages de l’Enéide.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 20 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 21
que tu me mènes là où tu viens de me dire,
de sorte que je voie la porte de Saint Pierre
et ceux-là que tu m’as décrits si affligés. »
Lors, il se mit en route et je suivis ses pas.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 21 17/04/2013 12:23:07CHANT II
e jour tombait et l’air devenu sombreLsoustrayait les vivants qui sont sur terre
à leurs travaux; et moi, moi seulement,
je m’apprêtais à soutenir l’assaut
du chemin à gravir comme de la pitié
que, sans erreur, retracera l’esprit.
O Muses, et toi, mon génie suprême, à l’aide!
Esprit qui as écrit ce que j’ai vu,
c’est là que se révèlera ta vraie noblesse.
Et, prenant la parole : « O poète, mon guide,
considère ma force : est-elle suffisante,
avant que sur la route ardue tu ne m’engages?
6Tu déclarais que de Silvius le père
en sa chair corruptible entra dans le royaume
des éternels, et que ce fut avec son corps.
Pourtant, si l’adversaire de tout mal
lui fut courtois, si l’on pense à l’effet insigne
7 qui sortirait de lui, de l’homme et du héros ,
cela ne semble pas indigne à ceux qui pensent,
lui qui de Rome nourricière et de l’empire
avait été dans l’empyrée élu pour père :
et l’une et l’autre, à vouloir dire vrai,
furent fondés pour être ce lieu saint
où est assis le successeur du premier Pierre.
6. Enée.
7. On a voulu rendre plus clair ici le texte italien (e ‘l chi e ‘l quale) emprunté au
vocabulaire de la logique médiévale.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 22 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 23
En ce voyage par lequel tu lui fis gloire,
il comprit ce qui fut à l’origine
8 de sa victoire et du manteau papal.
9S’y rendit à son tour le Vase d’élection
pour en rapporter réconfort à cette foi
qui est le fondement au chemin du salut.
Mais moi, pourquoi irais-je? ou qui me le permet?
Je ne suis pas Enée, non plus que Paul;
que j’en sois digne, il n’est personne qui le croie.
Si donc je me laisse aller à venir,
je crains que ma venue ne soit folie :
tu es sage et entends mieux que je ne sais dire. »
Et tel celui qui renonce à ce qu’il voulait
et, changeant son projet pour des pensées nouvelles,
de l’acte commencé tout à fait se détourne,
tel je devins sur cette pente obscure,
si bien qu’en y pensant je quittai l’entreprise
qui fut dans ses débuts si prompte à commencer.
« Si j’ai bien entendu le sens de tes paroles »,
me répondit l’ombre du magnanime,
« ton âme est accablée de cette lâcheté
qui, tant de fois, est un obstacle à l’homme,
le détournant d’une noble entreprise,
comme donne ombrage à la bête une ombre fausse.
Je te dirai, pour t’arracher à cette crainte,
pourquoi je suis venu, ce que j’ai entendu
au premier temps où j’eus pitié de toi.
J’étais parmi ceux qui sont en suspens
quand une dame, heureuse et belle, m’appela,
si bien que de me commander je la requis.
Ses yeux brillaient, plus clairs que les étoiles;
elle s’adresse à moi d’un ton suave et simple,
d’une voix angélique, à l’entendre parler :
« O âme de Mantoue pleine de courtoisie,
dont dure encor la gloire dans le monde,
et durera autant que le monde lui-même,
8. La fondation de Rome.
9. Saint Paul.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 23 17/04/2013 12:23:0724 dante alighieri
mon ami, qui n’est pas celui de la fortune,
sur la pente déserte est si fort empêché
d’avancer que d’effroi il retourne en arrière;
et je crains qu’il ne soit à ce point égaré
que je me sois trop tard dressée à son secours
d’après ce que j’entends au ciel dire de lui.
Va donc vers lui, et par la grâce de tes mots
et tout ce qu’il faudra pour son salut,
aide-le, tant que j’en sois consolée.
Béatrice est mon nom, moi qui t’envoie;
je viens d’un lieu où je désire retourner;
je suis mue par l’amour qui me fait te parler.
Quand devant mon Seigneur je me retrouverai,
j’entonnerai souvent des louanges de toi. »
Alors elle se tut et je pris la parole :
« O Dame de vertu, ô toi seule par qui
l’espèce humaine outrepasse le contenu
de ce ciel nôtre aux cercles plus petits,
si fort m’agrée ce que tu me commandes
que t’obéir, déjà, me semble retarder;
il me suffit que tu m’exprimes ton désir.
Mais dis-moi la raison qui fait que tu ne crains
de descendre ici-bas, au centre même
du vaste lieu où tu brûles de retourner. »
« Puisque tu veux savoir la chose jusqu’au fond,
je te dirai brièvement », répondit-elle,
« pourquoi je n’ai pas peur de venir jusqu’ici.
L’on doit seulement craindre telles choses
qui ont pouvoir de causer du tort à autrui;
les autres, non, qui ne peuvent nous faire peur.
Je suis l’œuvre de Dieu et de sa grâce, au point
que vos malheurs ne sauraient me toucher
ni de ce feu m’atteindre l’incendie.
Une noble dame est au ciel, qui se lamente
de la voie périlleuse où je t’ai envoyé,
au point, là-haut, d’enfreindre un jugement sévère.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 24 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 25
10Celle-ci auprès d’elle a appelé Lucie :
« Voici que ton fidèle te requiert »,
dit-elle, « et moi je te le recommande. »
Lucie, en ennemie de toute cruauté,
se déplaça et vint me rejoindre où j’étais,
assise auprès de l’antique Rachel :
« O Béatrice, toi, vraie louange de Dieu,
pourquoi ne secours-tu celui qui t’aima tant
qu’il s’arracha à la horde vulgaire?
N’entends-tu pas la douleur de sa plainte?
Ne vois-tu pas la mort qui le combat
sur les flots dont la mer n’égale la fureur? »
Jamais au monde nul ne fut si prompt
à obtenir son bien ou à fuir son dommage
que je le fus une fois ces paroles dites,
moi qui, venue ici de mon siège d’élue,
me suis fiée à ton parler honnête
qui t’honore toi-même et ceux qui t’entendirent. »
Après qu’elle m’eut parlé de la sorte,
elle tourna vers moi ses yeux brillants de larmes,
me donnant encor plus le désir de venir.
Vers toi je suis venu, ainsi qu’elle a voulu,
et je t’ai arraché à cette bête fauve
qui du beau mont t’interdisait le court chemin.
Qu’y a-t-il donc? Pourquoi, pourquoi rester?
Pourquoi nourrir en ton cœur tant de lâcheté?
Pourquoi es-tu sans hardiesse et sans courage
alors que ces trois dames bienheureuses
ont soin de toi en la céleste cour
et que ma voix te promet si grand bien? »
Comme des fleurs qui, par le gel nocturne
recourbées et fermées, quand le soleil les dore,
se dressent sur leur tige, épanouies,
ainsi je m’arrachai à ma force épuisée,
et une telle ardeur au cœur me parcourut
que je pris la parole, en homme libéré :
e10. Sainte martyrisée à Syracuse au IV siècle et vénérée comme protectrice de la vue.
Dante lui était très attaché (cf. Purg. IX, 52-57).
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 25 17/04/2013 12:23:0726 dante alighieri
« Quelle pitié eut celle qui m’a secouru!
et que tu fus courtois d’obéir aussi vite
aux paroles si vraies qu’elle t’a adressées!
Tu m’as si bien mis au cœur le désir
de venir avec toi, par tes paroles,
que je suis revenu à mon premier projet.
Va donc! Un seul vouloir à présent nous unit,
ô toi mon guide, mon seigneur, mon maître! »
Ainsi lui dis-je, et lorsqu’il fut en marche,
j’abordai le sentier sauvage et dangereux.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 26 17/04/2013 12:23:07CHANT III
ar moi l’on va dans la cite dolente,Ppar moi l’on va dans la douleur sans fin,
par moi l’on va parmi la gent perdue.
la justice inspira mon supreme artisan;
la puissance divine m’a créée,
la tres haute sagesse et le premier amour.
avant moi n’existait nulle chose créée
qui ne fût éternelle et je dure éternellement.
vous qui entrez, abandonnez toute espérance.
Ces mots, d’une coloration obscure,
les vis inscrits au sommet d’une porte,
aussi, je dis : « Maître, leur sens m’est douloureux. »
Et lui de me répondre en personne avisée :
« Ici il faut déposer toute crainte,
il faut que toute lâcheté ici s’efface.
Nous sommes parvenus au lieu où je t’ai dit
que tu verrais les foules douloureuses
qui ont perdu le bien de l’intellect. »
Et puis, quand sur ma main il eut posé la sienne,
d’un air joyeux qui me réconforta,
m’introduisit aux mystérieuses choses.
Des soupirs, des clameurs, de hautes plaintes
résonnaient là parmi l’air sans étoiles,
qui me firent d’abord verser des larmes.
Langues de toute sorte et paroles horribles,
mots de douleur et accents de colère,
voix sourdes et aiguës avec des bruits de mains
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 27 17/04/2013 12:23:0728 dante alighieri
produisaient un fracas qui sans cesse tournoie
dans l’atmosphère éternellement sombre
11 comme le sable aspiré par un tourbillon.
Et moi, la tête comprimée, emplie de doute,
je dis : « Maître, qu’est-ce donc que j’entends?
Quels sont ces gens que la douleur accable, semble-t-il? »
Et lui me dit : « Ce misérable état,
il est celui des méchantes âmes de ceux
qui vécurent sans infamie et sans louange.
Elles sont mélangées au misérable chœur
des anges qui ne furent pas rebelles
ni fidèles à Dieu, ne pensant qu’à eux-mêmes.
Pour n’être pas moins beau le ciel les a chassés,
et le profond enfer non plus ne les reçoit,
car les maudits pourraient en tirer gloire. »
« O maître, qu’est-ce donc qui les accable tant »,
dis-je, « au point de se lamenter si fort? »
Il me répond : « Je m’en vais te le dire en bref.
Ceux-ci n’ont pas d’espérance de mort
et leur aveugle vie est si abjecte
qu’ils sont jaloux de tout autre destin.
Le monde n’a nul souvenir de leur renom;
pour eux, miséricorde et justice ont dédain :
ne parlons pas d’eux, mais regarde et passe. »
Et moi qui regardais, je vis un étendard
qui, en tournant, courait tellement vite
qu’à toute pause il me semblait contraire;
derrière lui venait si longue troupe
de gens que jamais je n’eusse pensé
que la mort pût en avoir tant détruits.
Lorsque j’en eus reconnu quelques-uns,
je vis et reconnus l’ombre de celui-là
qui fit par lâcheté le grand refus.
Aussitôt je compris et j’eus la certitude
que c’était là cette secte de couards
qui déplaisent à Dieu comme à ses ennemis.
11. Probablement Célestin V, moine des Abruzzes, élu pape en 1294 et qui, au bout de
quelques mois, se démit de sa charge.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 28 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 29
Ces malheureux, qui jamais ne furent vivants,
étaient tout nus, aiguillonnés sans trêve
par des guêpes et taons qui étaient là.
Ils leur rayaient le visage de sang
qui, mêlé à leurs larmes, à leurs pieds
étaient recueilli par des vers immondes;
par la suite, portant mon regard au-delà,
je vis des gens sur le rivage d’un grand fleuve;
aussi lui dis-je : « Maître, accorde-moi
de savoir qui ils sont et quelle loi
les fait paraître à traverser si prompts,
comme je le discerne à la faible clarté. »
Il me répond : « Les choses te seront connues
lorsque, là-bas, s’arrêteront nos pas
sur le funeste bord de l’Achéron. »
Alors, les yeux baissés, alourdis par la honte,
craignant que mes propos ne lui soient une charge,
je m’abstins de parler avant d’atteindre au fleuve.
Et voici que vers nous s’en vient sur une nef
un vieil homme chenu à l’antique pelage
qui nous criait : « Malheur à vous, âmes perverses!
N’espérez pas de jamais voir le ciel :
je viens pour vous mener sur l’autre rive
dans le gel et le chaud des ténèbres sans fin.
Et toi qui te tiens là, âme vivante,
éloigne-toi de ceux-là qui sont morts. »
Mais quand il vit que je ne partais pas,
« Par d’autres voies », dit-il, « par d’autres ports,
non ici, tu viendras pour passer sur la rive :
c’est un bois plus léger qui devra te porter. »
Et mon guide lui dit : « Charon, point ne t’irrite :
ainsi est-il voulu là-haut où l’on peut tout
ce que l’on veut; n’en demande pas plus. »
Alors furent calmées les joues hirsutes
De ce nocher du livide marais
Qui, à l’entour des yeux avait des roues de flamme.
Mais ces âmes, étant lasses et dénudées,
Changèrent de couleur et grincèrent des dents
En entendant ces cruelles paroles.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 29 17/04/2013 12:23:0730 dante alighieri
Elles blasphémaient Dieu et leurs parents,
le genre humain, le lieu, le temps, le germe
de leur naissance et leur enfantement.
Alors, toutes ensemble, elles se rassemblèrent
en pleurant fort sur la rive maudite
qui attend chaque humain qui n’a crainte de Dieu.
Ce démon de Charon aux yeux de braise
leur fait un signe et les rassemble toutes,
de sa rame frappant la moindre qui s’attarde.
Comme s’envolent en automne, une après l’autre,
les feuilles, jusqu’à tant que la ramure
voit s’étaler à terre toutes ses dépouilles,
ainsi, d’Adam la funeste semence
se précipite, une après l’autre, du rivage
au signe qu’on leur fait, tel l’oiseau qu’on rappelle.
Ainsi s’éloignent-elles sur l’eau sombre,
et avant que là-bas elles soient descendues,
ici déjà une autre troupe se rassemble.
« O mon cher fils », dit le maître courtois,
« ceux qui sont morts sous le courroux de Dieu
se retrouvent ici, venus de tous pays;
Et ils sont prompts à traverser le fleuve :
la justice de Dieu les éperonne
au point que leur terreur se transforme en désir.
Ici, jamais ne passe une âme bonne;
c’est pourquoi, si Charon se plaint de toi,
tu peux savoir dès lors ce que cela veut dire. »
Quand il eut achevé, la plaine obscure
trembla si fort que de cette épouvante
le souvenir me baigne encore de sueur.
De la terre des pleurs surgit un vent
qui déclencha une lueur vermeille,
laquelle m’enleva tout sentiment;
et je tombai, comme un homme pris de sommeil.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 30 17/04/2013 12:23:07CHANT IV
on lourd sommeil, le rompit dans ma têteMun fracas de tonnerre, et je me secouai
comme quelqu’un que l’on force à se réveiller,
et mes yeux reposés dirigeai alentour,
me dressai sur mes pieds, regardant fixement
pour découvrir le lieu où je me situais.
Je me trouvais, en vérité, sur le rebord
de la vallée du douloureux abîme
qui tonne et fait écho à des plaintes sans nombre.
Elle était profonde et obscure et nébuleuse
et j’avais beau fixer mes regards jusqu’au fond,
je ne pouvais discerner nulle chose.
« Descendons maintenant jusqu’à ce monde obscur »,
se mit à dire le poète, tout livide.
« Je serai le premier, tu seras le second. »
Et moi qui m’étais aperçu de sa pâleur,
je dis : « Comment ferai-je en voyant ta frayeur,
toi qui d’ordinaire apaises mes doutes? »
Il me répond : « L’angoisse de ces gens
12 qui sont au fond me peint sur le visage
cette pitié que tu croyais due à la crainte.
Allons, car la route est longue et nous presse. »
C’est ainsi qu’il entra et qu’il me fit entrer
dans le premier des cercles entourant l’abîme.
Là-bas, selon ce qu’on pouvait en percevoir,
ce n’étaient pas des pleurs mais des soupirs
qui faisaient s’agiter l’air éternel;
12. Le Christ, qu’il est interdit de nommer en Enfer.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 31 17/04/2013 12:23:0732 dante alighieri
cela venait de douleurs sans souffrance
que ressentaient des foules en grand nombre
formées d’enfants et de femmes et d’hommes.
Mon bon maître me dit : « Tu ne demandes pas
Quels sont ces esprits que tu vois ici?
Or, sache donc avant que de poursuivre,
Qu’ils ne péchèrent point, et s’ils ont des mérites,
cela ne suffit pas, n’ayant eu le baptême
qui est la porte ouvrant à la foi qui est tienne;
parce qu’ils ont vécu avant le christianisme,
ils n’ont adoré Dieu selon ce qui est dû :
parmi ceux-là je me compte moi-même.
Pour un tel manque, et non pour d’autres fautes,
nous sommes donc perdus, et notre seule affliction
est que nous vivons sans espoir, dans le désir. »
J’éprouvai au cœur grande peine en l’entendant :
il y avait des gens de très haute valeur,
je le compris, suspendus dans ce limbe.
« Dis-moi, mon maître, ô dis-moi, mon seigneur »,
commençai-je, voulant être certain
de cette foi qui vient à bout de toute erreur,
« personne est-il sorti d‘ici, par son mérite
ou par celui d’autrui, pour être ensuite bienheureux? »
Et lui, m’ayant compris à mots couverts,
me répondit : « J’étais nouveau dans cet état
lorsque je vis venir là un puissant
que couronnait un signe de victoire.
Il en tira l’ombre du premier père,
d’Abel son fils, et celle de Noé,
de Moïse, législateur obéissant,
du patriarche Abraham, de David le roi,
d’Israël, de son père et de ses enfants,
avec Rachel pour laquelle il fit tant,
et de tant d’autres qu’il fit bienheureux.
Et avant ceux-là, je veux que tu saches
qu’il n’était nul salut pour les esprits des hommes. »
Nous ne cessions pas d’avancer, bien qu’il parlât,
mais pendant tout ce temps traversions la forêt,
cette forêt d’ombres épaisses, veux-je dire.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 32 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 33
Nous n’avions pas encor marché très loin
du lieu de mon sommeil lorsque je vis un feu
qui éclairait un hémisphère de ténèbres.
Nous en étions encor quelque peu éloignés
mais non pas tant qu’en partie je ne distinguasse
qu’une gent honorable occupait cet endroit.
« O toi qui honores la science et l’art,
qui sont ceux-ci que tant d’honneur couronne
et les sépare ainsi du sort des autres? »
Et il me dit : « Le bruit de leur renom
qui, venant d’eux, résonne sur ta vie,
acquiert au ciel une grâce qui les distingue. »
Au même instant j’entendis une voix :
« Rendez honneur au suprême poète;
son ombre est revenue qui nous avait quittés. »
Lorsque la voix se fut tue et calmée,
je vis venir à nous quatre grandes figures
qui n’avaient l’air ni tristes ni joyeuses.
Mon bon maître me dit alors : « Regarde
celui qui en sa main tient cette épée
et qui devant les trois s’avance comme un roi :
c’est le poète souverain Homère;
l’autre qui vient, c’est Horace le satirique,
Ovide est le troisième, et le dernier Lucain.
Puisque chacun partage avec moi-même
le nom que la voix seule a prononcé,
ils me rendent hommage, et en cela font bien. »
Je vis ainsi la belle école rassemblée
de ce seigneur du plus sublime chant
qui, au-dessus de tous, pareil à l’aigle plane.
Après avoir un temps devisé tous ensemble,
ils se tournent vers moi, me saluant d’un geste,
et mon maître sourit de tant de courtoisie.
Et un plus grand honneur ils me firent encore
en me faisant entrer parmi leur compagnie,
et je fus le sixième au milieu de tels sages.
Nous allâmes ainsi en direction de la lumière,
en parlant de sujets qu’il nous convient de taire
comme, où j’étais, il était beau d’en deviser.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 33 17/04/2013 12:23:0734 dante alighieri
Nous parvînmes alors près d’un noble château
environné sept fois par de hautes murailles
qu’alentour défendait une belle rivière.
Nous en passâmes l’eau comme une terre ferme
et avec ces savants je franchis ses sept portes,
parvenant en un pré à la fraîche verdure.
On y voyait des gens au regard lent et grave,
le visage marqué de grande autorité :
ils parlaient peu, avec des voix suaves.
De l’un des coins nous nous dirigeâmes ainsi
vers un endroit ouvert, lumineux, élevé,
d’où l’on pouvait les voir, tous sans exception.
Et là, en face, sur le vert émail
on me montra les esprits magnanimes,
et de les avoir vus je m’exalte en moi-même.
Je vis Electre avec de nombreux compagnons
parmi lesquels je reconnus Hector, Enée,
César armé, et ses yeux d’épervier.
Je vis Camille et Penthésilée l’Amazone,
à l’autre bord vis le roi Latinus
assis auprès de Lavinia sa fille.
Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin,
13 14 15 Lucrèce et Julia , Marcie et Cornélie ;
et, seul à part, j’aperçus Saladin.
Puis, en levant un peu plus haut les yeux,
Je contemplai le maître des savants
Siégeant parmi la famille des philosophes.
Tous, ils tournent vers lui leurs yeux, lui font honneur :
c’est là que je vis Socrate et Platon
qui, devant tous, plus près de lui se tiennent;
Démocrite, au hasard attribuant le monde,
Diogène, Anaxagore avec Thalès,
puis Empédocle, Héraclite et Zénon;
13. Femme de Pompée et fille de César.
14. Femme de Caton (cf. Purg. I)
15. Mère des Gracques, tribuns de la plèbe qui échouèrent en voulant tenter une
eréforme agraire (2 s. av. J.C.)
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 34 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 35
je vis celui qui recueille les plantes,
Dioscoride veux-je dire, et vis Orphée,
16 17 Tullius et Linus , Sénèque le moral,
le géomètre Euclide et Ptolémée,
Hippocrate, Avicenne et Galien,
Averroès, lui qui fit le grand Commentaire.
Je ne puis les retracer tous dans le détail
car mon long poème me pousse, au point
que maintes fois mon dire est inférieur au fait.
En deux se sépara la compagnie des six :
c’est par une autre voie que me mène mon sage guide,
hors de la quiétude et parmi l’air qui tremble;
et j’arrive en un lieu où il n’est rien qui luise.
16. Cicéron.
17. Poète mythique, maître d’Orphée (mais il s’agit peut-être de Tite-Live — Livio en
italien — selon une autre lecture).
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 35 17/04/2013 12:23:07CHANT V
e descendis ainsi du premier cercleJjusque dans le second qui enclôt moins d’espace,
mais bien plus de douleur, qui arrache des cris.
Minos est là qui grince horriblement des dents :
examinant les fautes à l’entrée,
il juge et, se tordant la queue, montre les places.
Je veux dire par là que quand l’âme mal née
comparaît devant lui, elle avoue tout;
et ce connaisseur, alors, des péchés
voit quel endroit de l’enfer est pour elle;
il se ceint de sa queue autant de fois
que de degrés il veut qu’elle descende.
Il y en a toujours devant lui une foule :
chacune, tour à tour, passe devant le juge;
elle parle, elle entend, puis est jetée en bas.
« O toi qui viens au douloureux séjour,
me dit Minos sitôt qu’il m’aperçut
en laissant de côté un tel office,
prends bien garde en entrant et à qui tu te fies
que ne te trompe pas la largeur de l’entrée! »
Mais mon maître lui dit : « Pourquoi crier ainsi?
Ne mets d’obstacle à son voyage agréé par le ciel :
il est voulu ainsi là où l’on peut
ce que l’on veut; n’en demande pas plus. »
À ce moment je commence d’entendre
les accents douloureux; me voici arrivé
là où me frappe une plainte innombrable.
Je suis venu en un lieu privé de toute lumière
et qui mugit comme la mer dans la tempête
quand elle se débat entre des vents contraires.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 36 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 37
L’ouragan infernal, qui jamais ne s’apaise,
entraîne les esprits dans ses rafales,
il les roule, les heurte, les moleste.
Quand ils sont arrivés devant l’éboulement,
là, ce sont cris, plaintes, lamentations;
et l’on blasphème ici la puissance divine.
Lors je compris qu’à un pareil tourment
sont condamnés les pécheurs de la chair
soumettant la raison à leur désir.
Et tels les étourneaux emportés par leurs ailes
au temps de la froidure, en bande large et dense,
ainsi ce souffle emporte les esprits mauvais.
De çà, de là, en bas, en haut, il les entraîne :
aucun espoir, jamais, pour les réconforter,
non de repos mais de peine moins grande.
Comme les grues vont en chantant leur lai,
traçant dans l’air la longue ligne de leurs corps,
ainsi vis-je venir, en étirant leurs plaintes,
les ombres emportées par l’ouragan;
et je lui dis : « Maître, qui sont ces gens
que le vent noir de la sorte châtie? »
« La première de ceux dont tu désires
savoir les noms, me répond-il alors,
fut de maintes nations l’impératrice.
Au vice de luxure elle fut si rompue
que sous sa loi licence fut licite
pour supprimer le blâme encouru d’elle-même.
C’était Sémiramis de qui l’on dit
que, femme de Ninus, elle lui succéda
et tint la terre où règne le sultan.
L’autre est celle qui par amour se suicida,
rompant la foi promise aux cendres de Sichée;
puis vient Cléopâtre la luxurieuse.
Tu vois Hélène par laquelle un temps funeste
se déroula, et tu vois le héros Achille
qui pour finir fit la guerre à l’amour.
Tu vois Pâris, Tristan... » et plus d’un millier d’ombres
il me nomma et me montra du doigt,
ceux que de notre vie amour a détachés.

08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 37 17/04/2013 12:23:0738 dante alighieri
Lorsque j’eus entendu mon maître me nommer
les dames d’autrefois avec les chevaliers,
la pitié me saisit : j’en fus comme égaré.
Je commençai : « Poète, volontiers
je parlerais à ces deux qui ensemble vont
et dans le vent paraissent si légers. »
Et lui me dit : « Tu les verras quand ils seront
plus près de nous, alors tu les prieras
au nom de cet amour qui les mène : ils viendront. »
Aussitôt que le vent vers nous les eut poussés,
je parlai à voix haute : « O âmes tourmentées,
venez donc nous parler, si le veut bien un autre. »
Comme colombes qui, par désir aimantées,
les ailes déployées, sans bouger, jusqu’au nid
viennent dans l’air, par leur vouloir portées,
ils sortirent du groupe où se trouvait Didon,
venant vers nous dans l’air chargé d’hostilité,
si puissant fut mon appel affectueux.
« O être gracieux et rempli de bonté,
qui viens nous visiter à travers l’air obscur
alors que nous avons le monde ensanglanté,
s’il était notre ami, le Roi de l’univers,
nous le prierions de te garder en paix,
puisque tu as pitié de notre mal pervers.
Ce que de dire et d’entendre il te plaît,
nous l’entendrons et vous parlerons à tous deux
cependant que le vent, comme il le fait, se tait.
La terre où je suis née s’étend au bord
du rivage marin, là où descend le Pô
pour y trouver la paix avec ses affluents.
Amour qui aussitôt au cœur noble s’enflamme
embrasa celui-ci pour le beau corps
qu’on m’a ravi, et sa violence encor me point.
Amour qui à l’aimé ne fait grâce d’aimer
me fit de lui prendre plaisir si fort
qu’encore, tu le vois, il ne me veut quitter.
Amour nous a conduits à une même mort.
18 La Caïna attend qui nous ôta la vie. »
Tels furent les propos que ces esprits nous tinrent.
18. Neuvième cercle de l’Enfer où sont punis les assassins de leurs parents.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 38 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 39
Lorsque j’eus entendu ces âmes tourmentées,
j’inclinai le visage et je le tins si bas
que le poète enfin me dit « Que songes-tu? »
Lorsque je répondis, je commençai : « Hélas,
combien de doux pensers, que de désirs
ont mené ces deux-là au douloureux passage? »
Alors je me tournai vers eux et je leur dis,
pour commencer, « Francesca, tes souffrances
me font pleurer de tristesse et pitié.
Mais dis-moi donc : au temps des doux soupirs,
à quel signe et comment Amour vous permit-il
de devenir conscients de vos désirs tremblants? »
« Nulle douleur plus grande », me dit-elle,
« que de se souvenir des temps heureux
dans le malheur, et cela, ton docteur le sait.
Mais si tu tiens à ce point à connaître
de notre amour la racine première,
je dirai comme qui parle et pleure à la fois.
Nous lisions un jour par plaisir, dans le roman
de Lancelot, comment Amour le prit.
Nous étions seuls, et sans aucun soupçon.
Plus d’une fois nous fit lever les yeux
cette lecture, et pâlir le visage,
mais un passage seul a triomphé de nous :
lorsque nous eûmes lu que fut baisée
la lèvre désirée par cet amant,
lui, qui jamais de moi ne sera séparé,
il me baisa la bouche, tout tremblant.
19 Le livre, et son auteur, fut notre Galehaut :
pas davantage, en ce jour, nous ne lûmes. »
Pendant qu’un des esprits disait cela,
l’autre pleurait, si bien que de pitié
je m’évanouis, comme si je mourais.
Et je tombai comme tombe un corps mort.
19. Le chevalier qui, dans le roman arthurien, sert d’intermédiaire entre Lancelot et la
reine Guenièvre.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 39 17/04/2013 12:23:07CHANT VI
uand je reprends mes sens, paralysésQpar la piété éprouvée pour ces deux parents
qui m’avait à ce point confondu de tristesse,
ce sont nouveaux tourments et nouveaux suppliciés
que je vois alentour, où que je me déplace,
partout où je me tourne et où que je regarde.
Je me trouve au troisième cercle où la pluie tombe,
froide, pesante, éternelle, maudite,
dont jamais ne varie rythme ni qualité.
Enormes grêlons, eau noirâtre et neige
au sein de l’air ténébreux se déversent;
la terre pue qui reçoit tout cela.
Fauve cruel, de tous côtés tourné,
Cerbère, tel un chien, aboie de ses trois gueules
contre les gens qui sont là submergés.
Il a l’œil écarlate et barbe noire et grasse,
le ventre large et les mains armées d’ongles,
il griffe les esprits, les écorche et dépèce.
La pluie les fait hurler comme des chiens;
d’un de leurs flancs ils font rempart à l’autre;
ils se tournent souvent, les malheureux impies.
Quand il nous aperçut, Cerbère le grand monstre
ouvrit sa triple gueule et nous montra ses crocs;
il n’avait membre en lui qui se tînt immobile.
Mon guide, alors, étendit ses deux paumes,
prit de la terre, et à pleines poignées
il la jeta dans les gueules avides.
Comme ce chien qui, aboyant, montre sa convoitise
et se calme aussitôt qu’il mord dans sa pâtée,
car pour la dévorer il tend toutes ses forces,
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 40 17/04/2013 12:23:07La Divine ComéDie ou le Poème sacré 41
ainsi se firent les faces livides
de ce démon Cerbère assourdissant les âmes
au point qu’elles auraient préféré être sourdes.
Et nous passions parmi les ombres qu’accablait
la lourde pluie, et nous posions les pieds
sur cette vanité qui semble être leur corps.
Elles gisaient au sol, toutes sans exception
sauf une qui se lève et s’assied, aussitôt
qu’elle nous voit auprès d’elle passer.
« O toi qui dans cet enfer es conduit,
reconnais-moi », dit-elle, « si tu peux :
avant que je sois défait, tu fus fait. »
Et moi, je lui réponds : « L’angoisse que tu sens
peut-être t’a sorti de ma mémoire,
si bien qu’il me paraît ne t’avoir jamais vu.
Mais dis-moi qui tu es, toi qui te trouves
dans un endroit si douloureux, en tel supplice
que, s’il en est de pire, aucun n’est plus amer. »
Et il me dit : « Ta ville, qui est pleine
d’envie au point que le sac en déborde,
me tenait en ses murs au temps de la vie douce.
20Vous autres, citoyens, vous m’appeliez Ciacco :
pour le maudit péché de gourmandise,
comme tu vois, je me consume sous la pluie.
Et, âme infortunée, je ne suis pas la seule,
car toutes celles-ci sont à semblable peine
pour un péché semblable. » Et il ne dit plus mot.
Je lui réponds : « Ta détresse, Ciacco,
me pèse tant qu’elle me fait pleurer,
mais dis-moi, si tu sais, jusqu’où iront
les citoyens de notre ville divisée,
s’il en est un de juste, et dis-moi la raison
pourquoi l’a assaillie tant de discorde. »
Et lui de me répondre : « Après longue querelle,
21 ils en viendront au sang, et le parti sauvage
chassera l’autre en lui infligeant maint dommage.
20. Ciacco — ‘pourceau’ — surnom d’un Florentin glouton que l’on retrouve chez
Boccace (Décaméron, IX, 8).
21. Il s’agit des Guelfes blancs, venus de la campagne. Selon Villani, ces troubles
commencèrent le 1er mai 1300. L’autre parti — les Guelfes noirs — auquel appartenait
Dante, vit ses chefs exilés en 1301.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 41 17/04/2013 12:23:0742 dante alighieri
Puis, après, il faudra que celle-ci succombe
au bout de trois soleils et que l’autre remonte
par la force d’un tel qui à présent hésite.
Longtemps elle redressera le front,
maintenant l’autre en des charges pesantes,
quelle que soit sa douleur ou sa honte.
Nul ne prête attention aux deux seuls qui sont justes;
l’orgueil, l’envie et l’avarice sont
les trois brandons qui ont incendié les cœurs. »
Là, il mit fin à son lamentable récit
et je lui dis : « Je veux encor que tu m’instruises,
que tu m’accordes la faveur d’autres détails.
22Farinata et Tegghiaio, si valeureux ,
Jacques Rusticucci, Arrigo et Mosca
et ceux qui à bien faire employèrent leur art,
dis où ils sont et fais-les-moi connaître,
car j’ai grand désir de savoir s’ils goûtent
le miel des cieux ou l’amertume de l’enfer. »
Et lui : « Ils sont parmi les âmes les plus noires;
divers péchés les maintiennent au fond :
si tu descends si bas, tu pourras les y voir.
Mais lorsque tu seras dans le monde si doux,
rappelle-moi, veux-tu, au souvenir des autres :
je ne t’en dis pas plus et ne te réponds plus. »
Ses yeux qui étaient droits, il les mit de travers,
me jeta un coup d’œil et puis baissa la tête :
il tomba avec elle au ras des aveuglés.
Et mon guide me dit : « Plus de réveil pour lui
avant le son de la trompe angélique
lorsque viendra la puissance ennemie :
chacun retrouvera son funeste tombeau,
revêtira sa chair et sa figure,
entendra ce qui retentit dans l’éternel. »
Nous passâmes ainsi, avançant à pas lents,
par l’horrible mêlée de la pluie et des ombres,
en nous entretenant de la vie à venir.
22. Ces deux damnés apparaîtront plus loin — Farinata au chant X, Tegghaio au chant
XVI.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 42 17/04/2013 12:23:08La Divine ComéDie ou le Poème sacré 43
C’est pourquoi je lui dis : « O maître, ces tourments
s’accroîtront-ils après le grand arrêt,
ou seront-ils moins forts, ou tout aussi cuisants ? »
Il me répond : « Retourne à ta science
qui veut que plus une chose est parfaite,
plus elle sent le bien ainsi que la douleur.
Quoique jamais cette foule maudite
n’atteigne à la perfection véritable,
elle espère y être au-delà plus qu’en deçà. »
Nous tournâmes en rond par cette route,
tenant plus de propos que je n’en puis redire,
et nous vînmes au point où la pente descend
et trouvâmes Plutus, notre grand ennemi.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 43 17/04/2013 12:23:08CHANT VII
23apè Satan, papè Satan, aleppe! » ,«Pcommença de dire Plutus de sa voix rauque;
et ce sage courtois qui avait tout compris,
me dit pour me réconforter : « Que ne te trouble
la peur que tu ressens; tout le pouvoir qu’il a
ne nous empêchera de franchir cette roche. »
Puis il se retourna vers cette face enflée
et lui dit : « Tais-toi donc, maudite bête!
Consume-toi de l’intérieur avec ta rage.
Ce n’est pas sans raison que nous descendons dans l’abîme :
c’est le vouloir d’en-haut, là où Michel
de l’orgueil révolté tira vengeance. »
Ainsi que par le vent les voiles soulevées
retombent emmêlées lorsque le mât se brise,
tel s’écroula au sol le cruel fauve.
Nous descendons ainsi au quatrième gouffre,
pénétrant plus avant la pente de douleur
qui, comme un sac, contient le mal de l’univers.
Ah, justice de Dieu! qui peut rassembler peines
et travaux inouïs comme j’en vis?
et pourquoi notre faute ainsi nous détruit-elle?
Comme fait l’onde au-dessus de Charybde
qui se brise en heurtant celle qu’elle rencontre,
ainsi faut-il qu’ici on danse en tournoyant.
Là je vis, plus nombreux qu’ailleurs, des gens
qui, çà et là, en poussant de grands hurlements,
soulevaient des fardeaux à force de poitrine.
23. Une de ces phrases au langage mystérieux qui ont donné lieu à de multiples
interprétations (elle contient peut-être des racines hébraïques ou arabes).
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 44 17/04/2013 12:23:08La Divine ComéDie ou le Poème sacré 45
Ils se heurtaient l’un l’autre, et au point de rencontre
chacun se retournait, revenant en arrière,
criant : « Pourquoi tiens-tu? » et : « Pourquoi jettes-tu? »
C’est ainsi qu’ils tournaient dans l’orbe ténébreux
d’un bord à l’autre bord jusqu’au point opposé
en se criant toujours leur refrain outrageant.
Puis chacun se tournait, une fois parcouru
le cercle à sa moitié pour livrer autre joute.
Et moi qui en avais le cœur comme accablé,
je dis : « O mon maître, explique-moi donc
quels sont ces gens, s’ils furent tous des clercs,
ces hommes tonsurés à notre gauche? »
Il me répond : « Tous tant qu’ils sont, ils furent borgnes
d’esprit en leur première vie, au point
qu’avec mesure ils ne firent nulle dépense.
L’aboiement de leurs voix très clairement l’indique
lorsqu’aux extrémités du cercle ils vont buter
où les sépare une faute contraire.
Ceux-ci furent des clercs qui sur la tête n’ont
couverture de poils, papes et cardinaux
dont l’avarice a montré ses excès. »
Et je lui dis : « Maître, parmi ces gens,
je devrais bien en reconnaître quelques-uns
qui de pareils péchés se sont souillés. »
Et lui : « C’est un vain penser que tu formes :
la vie d’inconscience, en les rendant immondes,
les fait obscurs à toute connaissance.
Pour toujours ils viendront aux deux points se cogner :
les uns ressortiront de leur sépulcre
le poing fermé, les autres le poil ras.
Mal donner et mal conserver les a privés
du monde de beauté, les condamnant à cette lutte :
sur ce qu’elle est, je n’ajouterai mot.
Mais tu peux voir, mon fils, combien est courte
la comédie des biens commis à la fortune,
pour lesquels les humains se prennent aux cheveux;
car tout cet or que l’on voit sous la lune
et qui y fut jadis ne pourrait procurer
de trêve à l’une de ces âmes lasses. »
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 45 17/04/2013 12:23:0846 dante alighieri
« Maître », lui dis-je alors, « instruis-moi davantage :
la fortune dont tu me parles, quelle est-elle
pour tenir tous les biens du monde dans ses griffes? »
Et lui de me répondre : « O sottes créatures,
que grande est l’ignorance qui vous blesse!
Je veux te faire boire au lait de ma doctrine.
Celui dont le savoir surpasse toutes choses
créa les cieux et leur donna des guides
qui fait que chaque part resplendit sur les autres,
distribuant de manière égale la lumière.
Semblablement, pour les splendeurs du monde,
il préposa comme guide une intelligence
qui change au temps voulu les inutiles biens
d’un peuple à l’autre, et d’une famille à une autre,
sans que la volonté humaine s’y oppose ;
ainsi tel peuple règne et tel autre languit
selon la décision de la fortune
qui est cachée comme serpent dans l’herbe.
Votre savoir ne peut lui résister :
elle pourvoit, juge et maintient son règne
ainsi que font les autres puissances célestes.
Ses changements ne connaissent de trêve :
nécessité la fait être véloce;
ainsi voit-on souvent hommes changer d’état.
Elle est celle qui est souvent vilipendée,
même par ceux qui devraient la louer,
qui la blâment à tort et la maudissent;
mais elle, en son bonheur, reste sourde à ces plaintes :
heureuse, ainsi que les premières créatures,
elle tourne sa roue et jouit de son bonheur.
Descendons maintenant en lieu plus pitoyable :
déjà chaque étoile décline qui montait
quand je me mis en route; il ne faut s’attarder. »
Nous recoupons le cercle jusqu’à l’autre rive
au-dessus d’une source qui bout et déverse
ses eaux dans un canal dérivé d’elle.
L’eau en était plus sombre que rougeâtre
et nous, suivant le cours de ces ondes obscures,
entrons plus bas par un chemin inusité.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 46 17/04/2013 12:23:08La Divine ComéDie ou le Poème sacré 47
Il court dans un marais qui a pour nom le Styx
ce sinistre ruisseau, quand il est descendu
au pied de ces funestes parois grises.
Et moi, qui étais attentif à regarder,
je vis dans ce bourbier des gens couverts de fange
et qui, tous nus, avaient le visage irrité.
Ils se frappaient, non seulement des mains,
mais de la tête et du torse et des pieds,
se déchirant des dents, lambeau après lambeau.
Mon bon maître me dit : « Tu vois, mon fils,
les âmes de ces gens vaincus par la colère;
je veux aussi que tu sois assuré
que sous les eaux il en est d’autres qui soupirent
et qui font bouillonner cette eau à la surface,
comme te le dit ton regard, où qu’il se tourne.
Enfoncés dans la fange, ils disent : ‘Nous étions
tristes dans cet air doux égayé du soleil,
portant en nous les fumées du chagrin :
à présent nous nous attristons dans la boue noire.’
Cet hymne, en leur gosier ils le gargouillent,
ne pouvant pas l’articuler en termes clairs. »
Ainsi fîmes le tour de ce marais puant,
décrivant un grand arc, entre rive sèche et bourbier,
les yeux tournés vers ceux qui se gorgent de fange.
Et au pied d’une tour, enfin, nous arrivâmes.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 47 17/04/2013 12:23:08CHANT VIII
e dis, en poursuivant, que bien avantJque nous fussions au pied de cette tour,
nos yeux furent attirés en haut vers la cime
par deux flammèches que l’on vit s’y allumer,
et une autre répondre au signal, si lointaine
qu’à peine l’œil pouvait la discerner.
Je me tournai vers l’océan de toute science,
disant : « Que veut dire ceci? Que lui répond
cet autre feu? Et qui l’a allumé? »
Et lui : « Là-bas, sur les ondes bourbeuses,
tu peux déjà voir ce qui nous attend,
si ne le cache pas la brume du marais. »
Jamais corde d’un arc ne décocha sa flèche
en courant dans les airs aussi rapidement
que je ne vis une petite barque
venir à travers l’eau vers nous en cet instant,
tenue en main par un seul nautonier
qui nous criait : « Te voilà prise, âme damnée! »
« Phlegias, Phlegias! Cela ne sert à rien
que tu cries cette fois », dit mon seigneur,
« car tu ne nous auras que pour passer la vase! »
Tel celui qui, au piège qu’on lui tend,
prête l’oreille, et par la suite s’en repent,
24 tel fit Phlegias , réprimant sa colère.
Mon guide, alors, dans la barque descend,
et puis me fait entrer derrière lui :
elle parut chargée seulement quand j’y fus.
24. Personnage de la mythologie. Irrité contre Apollon, il avait incendié le temple de
Delphes et avait été précipité dans le Tartare.
08a_Dante_Bk-interior-ALL_EnlevePages_180313.indd 48 17/04/2013 12:23:08La Divine ComéDie ou le Poème sacré 49
Dès que mon guide et moi y fûmes descendus,
voici l’antique proue qui file en fendant l’eau
plus qu’elle n’a coutume avec les autres.
Tandis que nous traversons l’eau stagnante,
devant moi se présente un être plein de fange
qui me dit : « Qui es-tu, toi qui viens avant l’heure? »
Je lui réponds : « Si je viens, je ne reste pas;
mais toi, qui es-tu donc, à ce point enlaidi? »
Et lui : « Tu vois que je suis un qui pleure. »
Je ripostai : « Avec tes pleurs, avec ton deuil,
tu peux bien demeurer, esprit maudit,
car je te reconnais, tout sale que tu es! »
Lors, il tendit ses deux mains vers la barque
mais mon maître, attentif, le repoussa,
disant : « Va-t’en là-bas avec les autres chiens! »
Puis, de ses bras, il m’entoura le cou,
me baisa le visage et dit : « O âme altière,
que bénie soit celle qui te porta!
Celui-ci fut au monde un homme plein d’orgueil;
il n’est pas de bonté qui orne sa mémoire :
voilà pourquoi son ombre est là, si furieuse.
Combien, là-haut, s’estiment de grands rois
qui resteront ici comme porcs dans la fange,
ne laissant, derrière eux, que d’horribles mépris! »
Et moi : « Maître, combien je serais désireux
de le voir s’enfoncer dans ce brouet
avant que nous soyons sortis du marécage. »
Et lui de me répondre : « Avant que l’autre rive
se laisse voir, tu seras satisfait :
d’un tel désir il faut que tu jouisses. »
Et peu après, je vis infliger à cet homme
un tel massacre aux mains du peuple de la fange
que j’en loue encor Dieu en le remerciant.
Tous, ils criaient : « Sus à Filippo Argenti »;
et cet esprit florentin frénétique
se retournait contre lui-même à belles dents.
Nous le laissâmes là et je n’en dis plus rien,
car un cri de douleur vint frapper mes oreilles,
ce pourquoi je tendis mon regard vers l’avant.
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