La Poésie élémentaire. Défense et illustration

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Ce volume rassemble les textes de Didier Moulinier portant sur l’esthétique et la poésie dite « élémentaire », concept qu’il revendique et reconstruit ici à la fois théoriquement, historiquement et pratiquement. La « Poésie élémentaire » désigne un courant plus ou moins spécifique et tentaculaire à travers le vaste continent des poésies dites « concrètes » (visuelles et sonores) et « performatives », pratiques extrêmement variées dont l’« élémentaire » pourrait bien représenter comme une idée directrice ou une sorte de fil rouge. Cet ouvrage défend et illustre – modestement mais librement et radicalement – une posture distanciée face à la « chose poétique », réservant la primeur au pastiche et au ready-made. Une bonne partie de ces textes furent écrits par D. M. dans les années 1980-90, alors que son activité d’éditeur « underground » battait son plein, et certes il ne sera pas inutile de les resituer dans leur contexte. Pour autant si ces recherches et expérimentations ne peuvent prétendre illustrer une quelconque « actualité » artistique ou poétique, elles n’en demeurent pas moins frayantes, décapantes et assurément contemporaines. Deux grands ensembles structurent cet ouvrage : une première partie théorique dite de défense (« Introduction à la Poésie élémentaire », articles) et une seconde dite d’illustration pratique (« Mélanges et pastiches », poèmes).
Publié le : dimanche 8 juin 2014
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Didier Moulinier

La Poésie élémentaire

Défense et illustration



Les Contemporains favoris

Collection Œuvres complètes

U NE GE NE A L OGI E P HI L OS OP HI QU E | 47



pas de rapport qui ne soit « déjà » un rapport de rapport, c’est-
à-dire une proportion. Michel Deguy énonce, de manière la
plus radicale, les conditions d’une poésie non-élémentaire :
priorité de la relation sur les termes.

En un sens toute pratique poétique se conforme à cette
mimétologie, sans laquelle elle ne se définirait plus comme
pratique et comme mise-en-oeuvre, poïésis. Même l'ambition
des avant-gardes se réduit à un sabotage plus ou moins radical
de la mimésis imitative, référentielle, mais sans pour autant
porter atteinte à la mimésis « générale ». La co-implication du
métaphorique et du mimétique prouve bien que la mimesis ne
se réduit jamais à la seule fonction « imitative » – ce que nous
désignons comme le « référentiel » – mais qu'elle englobe aussi
l'acte créatif jusqu'à son autonomisation et son auto-
nomination : soit la littérarité, diversement interprétée par les
avant-gardes, mais qui dans tous les cas tend à s'identifier au
métaphorique « pur » (sans référence).

Il est difficile d'entrer au cœur de la figuration
« générale » (métaphorique, en fait) comme dépassement de
l'illusion référentielle, sans être confronté d'emblée à une
opposition récurrente : celle du littéraire et du littéral, ou bien
encore celle du « poétique » et du « linguistique ». Il est patent
que l'autonomisation de la poésie se fait, de quelque façon
qu'on la prenne ou qu'on la comprenne, dans le sens d'une
« réduction » au langage. Pour autant, l'on ne voit pas
comment une « illusion littérale » (selon l'expression de
certains critiques) pourrait faire pendant à l'illusion
référentielle, dès lors que le littéral assimilé au linguistique
s'inscrit dans le dispositif de la figuration générale, en constitue
le suppôt. Mais le littéral, tel que nous pourrions le définir dans
un sens « élémentaire », ne s'oppose nullement au référentiel, il 48 | LA PO E S I E E LE M E N T A I R E



s'oppose à la figuration elle-même – plus exactement il la
double, la rem-place, et la remet à sa place en la prenant au mot.
Comment la littéralité, comment par exemple la matérialité du
texte ou encore le « concret » (c'est le littéral en tant qu'il est
encore contaminé par le linguistique, face objet), ou encore le
« visuel » (qui confond souvent le littéral avec les figures de la
lettre) peuvent-ils contester la mimésis dès lorsqu'ils semblent
faire partie de son dispositif ?

L'étude des poésies sonores, poésies-actions et autres
performances démontre que le paramètre linguistique, voire
même le seul signifiant au sens lacanien, ne suffisent plus pour
rendre compte – seulement rendre compte – de pratiques
poétiques débordant largement la « littérature ». L'ignorance et
la confidentialité dans lesquelles sont tenues ces formes de
poésie ne répondent pas à une volonté de marginalisation,
d'obscurcissement plus ou moins obstiné ; elles tiennent tout
simplement à l'impossibilité d'en percevoir le sens sous les
seuls auspices de la théorie littéraire. Sans doute, au niveau des
poésies non-littéraires, faut-il percevoir un niveau de littéralité
(pas seulement de textualité, de visibilité, d'oralité, et même de
théâtralité) où se nouent réellement une insistance de la lettre et
une résistance du corps. Il s'agit d'un non-rapport mimétique entre
les objets partiels de langue (éléments) et le corps lui-même
« élémentaire » du poète (« ordinaire ») qui a la charge de les
présenter dans leur souveraineté. A quelle « vitesse » le corps
se réapproprie ainsi les objets partiels, et se constitue comme
« poète » ? Il faudrait plutôt dire que le corps seul, toujours
déjà constitué, possède ce pouvoir de transmutation des objets
(de langue) en objets poétiques. Cela apparaît clairement dans
les performances, où les signifiants ne se soutiennent pas
d'eux-mêmes, mais au contraire sont posés, en tant que tels,
par le corps du poète ordinaire. L E P R I N CI P E D ’ AVAN T - GA R DE | 59





Minorités et Underground




Ecritures mineures, minoritaires, clandestines, ou
« underground »… le phénomène a toujours existé et ne se
rapporte pas comme une évidence au principe d’Avant-garde
ni aux mouvements d’avant-garde historiques, puisque la seule
existence d’un « mouvement » indique une dynamique
collective et déjà une forme de reconnaissance à l’opposé de
cette marginalité – subie ou assumée – que semble impliquer
le mot « underground ». Dans les souterrains de l’underground
artistique, culturel ou politique, se meuvent et se côtoient, sans
forcément se rencontrer, des tendances et des réalités
extrêmement diverses, souvent opposées et parfois
incompatibles, extrémistes ou pas, extrêmement originales ou
au contraire affligeantes de banalité ; de futures avant-gardes,
des immatures destinées à le demeurer, des génies incompris,
des « cas » et de grands solitaires… Mieux vaut, au moins
heuristiquement, conserver un lien ténu avec le principe
d’avant-garde, seul phare pour nous orienter en ces eaux
troubles et agitées, et peut-être nous sauver d’une noyade
assurée ! Après tout de ce creuset indistinct les avant-gardes
ont fait partie, elles en partent. L’on peut articuler trois angles
d’approche ou trois niveaux de réflexion pour cerner ce
concept d’underground : une première réalité sociale renvoyant
au simple phénomène « minoritaire », une question d’ordre
esthétique et ici littéraire mettant en jeu la « lisibilité », enfin 60 | LA PO E S I E E LE M E N T A I R E


une niveau thématique touchant au contenu que l’on qualifiera
globalement de « contestataire » et par ailleurs d’« utopique ».

Doit-on s’étonner ou s’indigner de l’isolement de
certains auteurs qui n’obtiennent ni les faveurs du public ni
celles de la critique ? Soyons clair : les « minorités » se forment
et s’assument généralement à contre-cœur, elles tombent de
haut ou ne décollent pas, et il n’y a aucune raison sensée de
souhaiter l’insuccès ! Ne dit-on pas que le talent et a fortiori le
génie finissent toujours par être reconnus, y compris par la
« majorité », qu’il faut laisser du temps au temps, etc. ? Il n’est
donc pas anormal que les meilleurs auteurs soient aussi les grands
auteurs de demain et accèdent fatalement à la gloire… Laissons
pour l’instant cette question (vérité ou préjugé ?) en suspens.
De toute façon, inversement, l’underground ne saurait
admettre de leaders, de vedettes – sinon peut-être « d’avant-
garde » justement !

Régulièrement des bandes et groupuscules aux tendances
« apaches » déferlent incognito sur le plateau des Lettres avec
des idées très noires. A titre d’exemple, citons Le Mélog,
groupe surréaliste et anarchiste défendant et surtout illustrant
une Poésie en ses pépites d’éternel, déversée durant un quasi-
demi-siècle dans leurs revues successives que furent Le Mélog,
Incendie de forêt, ou La Crécelle noire. « Nous sommes célèbres et
reconnus depuis notre naissance. Nous sommes les voyageurs
d’une autre dimension, les lépreux de la Littérature ; crécelle en
main, nous crachons dans les soupes et les bénitiers. » (La
Crécelle noire n°1, 1979). Comme quoi les minorités demeurent
bien ici les ennemies des élites. Pour des outlaws de cette
trempe, le peuple ne se confondra jamais avec le « grand
public » (notion médiatique s’il en est, mais d’origine
bourgeoise) et tout espoir de révolution ou de subversion
(anarchiste) n’est pas perdu. P OE S I E V I S U E L L E & CO N CRET E | 101




Petite poétique du « Found Poem »


Une forme plutôt radicale de « poésie concrète » consiste
dans la simple reproduction de textes trouvés, textes insolites
ou au contraire parfaitement stéréotypés, voire sans aucun
intérêt apparent. Même si elle comporte une parenté avec le
collage, cette pratique n'en respecte pas les règles : en effet,
seul l'aspect « dé-collage » peut être pris en considération, dans
la mesure où tout objet prélevé se réfère à une totalité, à un
monde d'objets en général.
Le premier point à éclaircir sera la relation particulière
entre l'objet-trouvé proprement dit et le ready-made, entre le
« tout-trouvé » et le « déjà-fait ». A s'en tenir aux textes, l'on
pourrait dire que tout objet-trouvé est nécessairement ready-
made : il va de l'essence de langage de n'être jamais « naturel ».
Or la dimension du « faire », dans le ready-made, reste bien sûr
essentielle. On ne peut pas tenter de cerner le lien entre l'objet-
trouvé et l'objet-tout-fait sans préciser en même temps la
nature de ce « faire ». Impossible également de ne pas associer
la fabrication avec l’usage marchand de l’objet. En apparence,
la marchandise s'oppose à l'objet-trouvé, au rebut, comme
l'utile au dérisoire. Or justement ce n'est qu'un leurre : la
marchandise, quelle qu'elle soit (y compris langagière) est déjà
par définition une chose à user, et donc un déchet potentiel. 102 | L A P O ES I E EL EM EN T AI R E



L'un des enjeux économiques majeurs, dans la civilisation,
consiste à rendre précoce l'obsolescence des produits de la
technique, et donc à les acheminer de plus en plus vite vers
leur destin de déchet. Inversement, comme le prouve le
commerce d'antiquités ou de « babioles », le gadget est un
rebut et il tend justement de plus en plus à être la marchandise
par excellence – en sorte qu'il est devenu impossible de
distinguer entre le superflu et l'utile.
Donc, de l'objet-tout-fait à l'objet-déchet, il n'y a qu'un
pas ; dans la mesure où le destin de la marchandise est
finalement, au bout du compte, de se « trouver-là » comme
déchet, nous dirons que celui-ci n'est là que pour être trouvé.
A vrai dire, on ne voit pas bien ce qui pourrait lui arriver de
mieux, sinon son débarquement « en personne » sur la scène
de l'art. C'est dans ce contexte qu'on est en droit de considérer
rebut et art comme équivalents, sous certaines conditions
évidement.
Il paraît difficile d'établir une typologie du ready-made ;
néanmoins l'expression « déjà-fait », en quelque manière
contient sa propre logique. Concernant justement les poèmes-
trouvés, l'on pourra répartir ceux-ci en deux catégories selon
qu'ils relèvent plutôt du déjà (fait), ou plutôt au contraire du
(déjà) fait. Au sein de tout ready-made il y a comme une
dialectique de l'« étrange » et du « commun », de
l'incompréhensible et du « trop » compréhensible. Certains
poèmes s'appuient ainsi sur l'étrangeté, l'éloignement, une
sorte d'a-normalité repérable sur le plan formel ou
sémantique : leur être-là fait problème avant le fait d'être-
construit ; d'autres, à l'inverse, s'appuient sur la reconnaissance
immédiate du texte par le lecteur (qui est toujours voyeur avant
d'être lecteur), surpris par une telle proximité et enclin à se
demander quel « piège », quelle profondeur recèle cette sorte P OE S I E V I S U E L L E & CO N CRET E | 103


d'exhibition : quelque chose qui ressemble à un pléonasme,
une mise-à-nu sans effeuillement – sans l'effleurement
« sensible » de toute poésie écrite –, un face à face du texte
avec lui-même qui se transforme en une remise en question du
lecteur par lui-même. Ce que nous percevons comme étant
trop-repérable et trop-familier ne tarde pas à causer une
anxiété, voire un véritable traumatisme excédant de beaucoup
le jugement que l'on peut porter sur ces œuvres. Il s'agit d'un
art dont la « valeur » tient essentiellement dans la provocation
et donc dans l'effet produit.
L'apparence et la matérialité du texte sont déterminantes
pour évaluer sa nature de cliché, de déjà-vu, ou bien au
contraire son étrangeté radicale: dans le premier cas le poète
cite ses « sources », dans le deuxième cas il ne le peut pas (ou
bien il les cache) ; mais l'effet est le même. Dans ce sens nous
pouvons affirmer que tout poème-trouvé est un poème visuel
(pour peu qu'il soit reproduit tel quel, fac-simile, et il le doit),
sans que la réciproque soit vraie. Seule importe l'apparition du
poème, en dehors de toute idée de production ou de création.
Dans le registre des curiosités non identifiables,
l'antiquité du texte ou du support suffit parfois à produire un
effet de décalage, en soi poétique ; le caractère passé voire
littéralement effacé devient paradigme de l'incompréhensible, du
mystère de la « chose ». D'une manière générale, la haute
technicité, l'hermétisme des langages spécialisés se retournent
en poésie. De même la reproduction de listes, par essence
répétitives et fastidieuses, constitue une parodie d'écriture
poétique – en l'occurrence psalmodique ou litanique –
questionnant le principe même de mimesis.

Incontestablement, ces textes sont des « poèmes
métaphysiques » (l'expression est de Julien Blaine) ; ils 104 | L A P O ES I E EL EM EN T AI R E



contiennent et provoquent des mises-en-abîmes déroutantes,
ils sont ce qu'ils ne sont pas. A la limite, ces « objets
poétiques » ne nous sont accessibles que via une certaine
forme de méditation. La méditation orientale – contraire en cela
à la « spéculation » occidentale se nourrissant d'elle-même –
nécessite la notion d'objet : elle « part » de l'objet, ou s'appuie
sur lui, dans la stricte mesure où celui-ci n'a aucun rapport
avec la visée de la méditation (en fait il n'y a pas de visée, pas
de relation noèse/noème, qui est une invention des
philosophies de la conscience), où il remplit la condition
d'apparaître comme « n'importe quoi ».

Proposons pour finir deux ou trois formules génériques,
pour appréhender les found-poems en l'absence de toute
détermination poétique formelle. Dans la catégorie « Textes
abrutis », nous regroupons : 1) Les listes précédemment citées
en ce qu’elles provoquent bien un abrutissement, un
engourdissement provoquant un éveil paradoxal (celui de la
conscience du « lecteur »). 2) Les jargons-experts, se rapportant
à la technologie ou tout simplement à des techniques utilisant
des langages auto-référentiels. 3) Des textes-trouvés relevant
d'une idiotie réelle et caractérisée – nullement assimilable à la
seule bêtise – : cela concerne les « idiolectes » manifestés dans
tel ou tel contexte familial, régional, sociologique, etc. 4) Des
textes relatifs à l'enfance, au babil, à l'apprentissage du
langage : textes « troués » à finalité pédagogique, « exemples »
des grammaires scolaires plus ou moins accolés pouvant
donner lieu à des narrations involontaires, nombre de cas où la
naïveté – par excès – se fait scabreuse, sidérante, etc. Dans la
rubrique « Petits Papiers », nous réunissons généralement des
textes ou des bouts de textes de provenance diverse,
manuscrits ou imprimés, débris de la communication courante
destinés en général au vide-ordure. Or il n'est pas rare de P OE S I E V I S U E L L E & CO N CRET E | 105


trouver – parmi ces déchirures – des témoignages de vie
confinant au sublime : des mots griffonnés à la hâte, des mots
d'amour, de tendresse, de désespoir ; poèmes posthumes
atteignant au sublime, trop vite avalés par le réel, oubliés ou
négligés par les hommes. Mais pour qu'enfin apparaisse le
poème, la fonction du cadre, du support, donc aussi de la
publication s'avère évidemment primordiale.

Voici la question qui, dorénavant, ne manquera pas
d'être posée : rencontre-t-on des « poètes ordinaires » aussi
aisément que nous trouvons des « poèmes élémentaires », ici en
tant que found-poems ? S'il n'y a plus aucune isotopie entre le
poète et le poème, livrés tous deux au hasard d'une rencontre
qui les distingue radicalement, qui les dualyse, faut-il renoncer à
identifier le poète ? Signe particulier du poète ordinaire :
aucun ! S'ajoute à cela que l'amateur de poèmes trouvés –
comme le scientifique, de ce point de vue – est un « trouveur »,
un découvreur, et non un créateur ou un inventeur. Le poète
ordinaire n’est plus ce « technicien » ou cet orfèvre du langage
que voudraient être encore aujourd’hui nombre de poètes. La
vérité est que, dans ce domaine, n’importe qui peut
s’improviser poète, trouver n’importe quoi et faire qu’il s’agisse
d’un poème. Seulement voilà, n’importe qui, ce n’est pas tout le
monde !
160 | L A P O ES I E EL EM EN T AI R E





Vers l’élémentaire

(conclusion)



Objectivement et historiquement, l'expression « Poésie
élémentaire » désigne un courant poétique international de la
èseconde moitié du XX siècle, aussi tentaculaire que méconnu,
souvent confondu avec les poésies dites « concrètes »,
« visuelles » ou « sonores », ou encore les « poésies-action »
examinées précédemment. En réalité, la poésie élémentaire
historique n'a jamais été elle-même qu'un « manifeste » et une
manifestation, une poésie vécue comme « performation » et
donc de fait une poésie performative : scénique, visuelle,
sonore, concrète, etc., de sorte qu’elle se démarque fort peu de
ces formes existantes. Tout au plus représente-t-elle à la fois
un courant singulier et extrême, une tendance, voire une
tentation, comme un fil conducteur sous-terrain et même selon
nous une idée directrice. D'ailleurs à l'exception de quelques
performers notoires, comme Julien Blaine, œuvrant depuis la
fin des années soixante, peu de poètes revendiquent
expressément le concept de poésie élémentaire, de sorte qu’il
paraît à peu près vierge. Comme si cette poésie attendait moins
d’être pratiquée, racontée, étudiée, que d’être une bonne fois
pour toute nommée. Autrement dit, à nous d’en faire une idée-
force, une idée véritablement porteuse.
De notre point de vue cette appellation désigne surtout
une posture subjective devant la poésie, posture qui n'est pas en P OE S I E S ONOR E & PO E S I E A C T I O N | 161

tant que telle poétique, et qui induit un usage de la poésie
tendant à radicaliser ses aspects concrets-élémentaires (visuels,
sonores, etc.) déjà existants. Désormais il s'agirait seulement
de prendre appui sur cette poésie élémentaire historique dont le
caractère essentiel reste peut-être le « non-mimétisme », pour
l'orienter plus radicalement vers une sorte de « non-poésie »
(par analogie avec la « non-philosophie »), soit une pratique
(une pragmatique ?) non seulement déliée du langage de la
signification mais également affranchie des recettes et
méthodes de la « poésie concrète ».

Il ne s'agit pas de pousser encore plus loin la destruction
et/ou la subversion des langages conventionnels, ni de
continuer l'auto-invention désormais critique (modernité) de la
poésie. La « non-poésie » correspond à un certain usage pour le
moins distancié et libre de la poésie (littéraire et concrète, à
part égale), considérée en quelque façon elle-même comme
langage déjà conventionnel, donc rien d’autre que support et
occasion pour d’autres fictions ou inventions poétiques. Cet
usage devrait manifester notamment la totale équivalence du
« poétique » et du « prosaïque ». A cet égard il conviendrait –
une nouvelle fois – de rendre hommage à Robert Filliou qui,
avec sa théorie/utopie de l’« équivalence universelle », a donné
une première version relativement aboutie – même si elle peut
paraître datée sous certains aspects – de la « pensée » autant
que de la poésie élémentaire.

Rappelons l’un des acquis théoriques majeur de notre
cheminement : le premier enjeu d'une poésie élémentaire est,
théoriquement autant que pratiquement, la conquête
du littéral par opposition au littéraire. La poésie comprise
littéralement, implique non seulement le rejet de la mimesis
antique, mais encore celui du système tout entier de la
représentation tel qu'il se formule notamment à l'époque de la 162 | L A P O ES I E EL EM EN T AI R E


Culture sous le nom de « Littérature » et qui se supporte d'un
Sujet (fût-il allégé, clivé, singularisé, etc.), en réalité toujours
aliéné. Il faut savoir qu'il existe une poésie non-littéraire, et pas
seulement prosaïque et non-poétique au sens restreint du mot.
Une poésie non-figurative au sens large du terme, fuyant ou
marginalisant cette figure reine qu'est la métaphore, s'il est vrai
que la métaphore, la condensation du sens par substitution des
signifiants, est le mode de représentation classique de la poésie.
Certes, il est difficile d'exclure la métaphore, mais il est un
usage de la métaphore qui la prive de son usage mimétique
fondamental, un usage qui la cloue sur elle-même et la
pétrifie littéralement. En un mot une poésie non-représentative,
fût-ce pour représenter l'absence.

Une poésie non-dévoilante, que nous nommons pour
cette raison « poésie dévoilée ». Il est une poésie matérielle qui
emprunte les voies du concret – visuel ou sonore – non pour
célébrer la matière, mais paradoxalement pour célébrer la
...poésie qu’elle trouve, sous son propre champ, ses propres
pavés. C’est pourquoi la dimension élémentairement aboutie
des poésies concrètes, sonores et visuelles, se fait jour dans le
ready-made, le ready-made généralisé. Le poème non plus
comme parole essentielle et dévoilement, mais le poème
comme objet trouvé déjà-dévoilé, déjà-fait déjà-dit, déjà-
entendu déjà-lu, fait divers de culture et de langue. Donc une
poésie identiquement inventive et de découverte. Découvrir,
ce n'est pas dévoiler, précisément parce qu'ici la dialectique
voiler/dévoiler fait défaut : rien n'est couvert, tout est à
découvrir parce que tout est à découvert. Une poésie qui
emprunte les voies de la scène, de l'action, de la performance,
non pour faire événement ou célébrer l'événement mais pour
célébrer le poète, le poète « ordinaire » tel que nous le
nommons, en chair et en os comme dirait Julien Blaine, non
pas exposant mais bel et bien exposé, non pas dé-livrant tel ou P OE S I E S ONOR E & PO E S I E A C T I O N | 163

tel morceau de bravoure en le lisant, mais livrant lui-même,
donc littéralement faisant livre. Et c'est vrai que la poésie
élémentaire, loin d’être contemporaine de la fin effective ou
annoncée du livre, en constitue l’une des fins les plus inattendues
et les plus passionnantes.
192 | M EL AN G ES & PA S T I C H E S







La langue râpeuse de l’agonie






Régulièrement
dans les autobus urbains
de vieilles femmes meurent sur mes genoux.



A cet instant
une méduse dégoupillée
saute dans le film.
P OE S I E - CL I P S | 193






L’air grave






A l’angle
Une femme imagine
Garçon
Facile



L’air gelait
l’on sectionnait les scènes
Faciles
L’air grave
226 | M EL AN G ES & PA S T I C H E S




Uneroseestunerose






LES CULS

(pornographie)



« À la troisième émission j’abandonnais le poste. » (Marquis de Sade)


DessinsdeSandroFabri
TextesdeDidierMoulinier
288 | M EL AN G ES & PA S T I C H E S






Les bons vivants




Il vécut sa vie, sans plus.


Ses actions baissaient, sa vie aussi.


Ils vécurent d’amour et d’eaux fraîche. Quelques jours
seulement.


Il lisait dans son sang.


Elle vécut ce que vivent les roses, manque de pot.


Il dit qu’il en avait marre de la vie, et tua tout le monde.


Aussitôt né, il se supprima. T EXT ES AB R U T I S | 303



La dispute









P ET I T S P AP I ER S | 315







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