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LA POÉSIE ESTONIENNE (7BAUDELAIRE
Collection « Bibliothèque finno-ougrienne » Publiée par l’Association pour le développement des études finno-ougriennes (ADÉFO), 2 rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07 Internet: www.adefo.org Courriel : adefo@adefo.org Volumes parus : 1 Fanny de Sivers :Les emprunts suédois en estonien littéraire8€.2.Béla Bartók vivant : souvenirs, études et témoignages13€.3.Autour du Kalevala9€.4.Le monde kalévaléen en France et en Finlande, avec un regard sur la tradition populaire et l’épopée bretonnes(épuisé). 5.Regards sur Kosztolányi18€.6.Un chant épique de la prairie: autobiographie versifiée d’un poète hongrois du Canada25€.7. Jean Gergely et Jean Vigué :Conscience musicale ou conscience humaine? Vie, œuvre et héritage spirituel de Béla Bartók20€.e 8.colloque franco-finlandais de linguistique contrastiveActes du IV 24€.9. Béla Bartók :Éléments d’un autoportrait22€.e 10. Erzsébet Hanus :La littérature hongroise en France auXIXsiècle24€.e 11. Erzsébet Hanus :La littérature hongroise en France auXIX siècle : anthologie choisie et commentée24€.e 12.Bernard Le Calloc’h:LeXsiècle et les Hongrois25€.13. Dávid Szabó :L’argot des étudiants budapestois26 €.14. Jean Perrot :Regards sur les langues ouraliennes30€.15. Outi Duvallon :Le pronom anaphorique et l’architecture de l’oral en finnois et en français32 €.16. Art Leete :La guerre du Kazym:les peuples de Sibérie occidentale contre le pouvoir soviétique (1933-1934)27 €.17. Jean-Pierre Minaudier :Histoire de l’Estonie et de la nation esto-nienne34 €.18.Les Komisquestions de langue et de culture(avec DVD)21.19. Antoine Chalvin :Johannes Aavik et la rénovation de la langue estonienne29,50. 20.Jaan KrossBilan et découvertes15,50.
BIBLIOTHÈQUE FINNO-OUGRIENNE - 21KATRETALVISTE LA POÉSIE ESTONIENNE ETBAUDELAIRE L’Harmattan Adéfo
Ouvrage publié avec le concours de l’E.A LIS de l’université Paris-Est Créteil et du programme Mobilitas de la Fondation estonienne pour la recherche o (allocation n MJD108). Photos de couverture : Charles Baudelaire par Nadar (1862), © Agence Photographique de la Réunion des Musées Nationaux Charles Baudelaire par Nadar (1860), © Deutsche Fotothek Charles Baudelaire par Carjat, © Deutsche Fotothek Ain Kaalep par Ülo Josing (1989), © Eesti Rahvusringhäälingu Fotopank Ilmar Laaban par Kalju Suur, © Eesti Kultuurilooline Arhiiv Marie Under (1918), © Eesti Kultuurilooline Arhiiv Montage photo : Vahur Puik Relecture du texte et traduction des poèmes estoniens cités : Jean Pascal Ollivry © ADÉFO, 2011 2, rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07, France www.adefo.org adefo@adefo.org © L’Harmattan, 20115-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56079-6 EAN : 9782296560796
INTRODUCTION Il n’est guère étonnant que l’époqueà laquelle nous vivons nous paraisse unique, différente de toutes celles qui l’ont précédée. Or, les vingt dernières années ont effectivement apporté à la littérature estonienne des poétiques et des problématiques jusqu’alors incon-nues ou peu actualisées. Libérée non seulement de la censure officielle, mais aussi de la responsabilité qu’elle avait assumée à l’égard de la préservation de l’identité culturelle estonienne, la littérature s’est empressée d’explorer toute la diversité de son propre potentiel et d’absorber les mouvements contemporains de la pensée critique venus de l’extérieur. L’éclatement de l’unité d’intention, de la cohérence poétique et de la pensée critique a pro-voqué tout un éventail de réactions : certains ont salué cette nouvelle liberté en œuvrant à repousser les limites du possible dans la poétique et de l’acceptable dans l’espace littéraire, d’autres restent extrêmement hésitants devant le chaos qu’ils ont l’impres-sion de vivre. Tout en découvrant ces expériences sans précédent, la littérature estonienne n’en a pas moins gardé certains repères, certainspoints d’appui qui lui sont propres et essentiels depuis très longtemps. Paradoxalement, ces éléments persistants, qui consti-tuent la ligne de continuité de la littérature estonienne, peuvent à l’origine être étrangers. Tel est le cas de l’œuvre de Baudelaire. La poétique et la critique estoniennes sont sorties des années 1990 profondément changées par rapport à la tradition antérieure, presque centenaire. Le statut de Baudelaire dans cet espace litté-raire n’en a été que confirmé. Son œuvre reste le modèle de la modernité, le lieu de l’auto-interrogation et de l’épreuve pour les poètes, un défi aux horizons d’attente du public estonien. Les nombreuses traductions parues en 2000 et les débats qui leur ont fait suite en sont la preuve.
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Il paraît étonnant qu’un poète étranger participe ainsi à la cons-titution de la continuité d’une culture. Baudelaire est éloigné de la poésie estonienne dans le temps aussi bien que dans l’espace,et davantage encore dans des catégories plus spécifiques : contexte historique, milieu social, éducation, mode de vie, relations, choix auxquels il fut confronté, motivations, tout le sépare des hommes de lettres estoniens de son époque. Bien sûr, la biographie aussi bien que l’œuvre de Baudelaire offrent de nombreux points de repère universels qui devraient solliciter l’intérêt, la sympathie et la solidarité des poètes et des lecteurs. La souffrance, la révolte, la frustration qu’il a connues et poétisées ne relèvent pas d’une expérience spécifiquement baudelairienne. C’est à travers ces ex-périences universelles que les lecteurs estoniens, dont les premiers furent, bien entendu, les poètes traducteurs, ont progressivement trouvé leur chemin vers l’œuvre de Baudelaire. Toujours est-il que l’expérience, si universelle soit-elle dans son essence, prend des formes individualisées. Si les poètes estoniens ont eux aussi connu ces expériences, leur perception, leur propre manière de la poétiser ont également façonné leur interprétation de l’expérience baude-lairienne. C’est dans la confrontation des expériences que s’effectue la réception de toutauteur. Le travail de traduction, la critique, l’en-seignement n’en sont que des véhicules. L’expérience commune, source des conventions implicites, constitue des « communautés d’interprétation », pour reprendre le terme utilisé par Stanley Fish pour désigner les subdivisions du public littéraire qui partagent des stratégies d’interprétation et acceptent des normes similaires. L’évolution de l’expérience poétique à traversla confrontation des normes familières à des éléments nouveaux est, pour Hans Robert Jauss, le problème central de l’histoire de la littérature. Selon Jauss, la première donnée de l’histoire littéraire est la relation dialectique entre l’effet esthétique produit par des œuvres et l’ex-périence préalable que les lecteurs en font (Jauss 2001, p. 51). L’analyse de cette dialectique se fait par la reconstitution de l’hori-zon d’attente au moment de la parution d’une nouvelle œuvre (Jauss 2001, p. 54) et par la détermination de «l’écart esthétique», éventuel producteur du « changement d’horizon » (Jauss 2001, p.58). L’importation d’une expérience étrangère peut donc
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modifier et enrichir la perception et la pensée de celui qui reçoit cette expérience. Mais ce rapport est loin d’être unilatéral. La réception est un processus créatifet réciproque. L’expérience de l’Autre est recréée selon les normes cognitives, morales et esthétiques du récepteur. Stanley Fish dit que les lecteurs « font » leur littérature (Fish 1982, p. 11) ; selon André Lefevere ils la réécrivent (Lefevere 1992),tandis qu’Umberto Eco trouve que les textes sont « paresseux » et exigent du lecteur un travail coopératif (Eco 1990, p. 29). Toutes ces notions remontent à la position fondamentale de l’école de Constance: l’œuvre littéraire n’est jamais un objet fixe et achevé, la lecture n’est pas une consommation, mais un travail créatif. Baudelaire peut donc être éloigné de nous dans le temps, comme il l’était certainement dans l’espace(géographique et cultu-rel) pourses contemporains estoniens. En tant qu’auteur des œuvres sur lesquelles nous nous penchons, il reste notre partenaire dans le travail de lecture. Mais même les distances spatio-temporelles ne sont pas aussi grandesqu’on pourrait l’imaginer. Tiit Hennoste a déclaré que toute la littérature estonienne du e e XXsiècle est, en réalité, une littérature duXIX(Hennoste siècle e 2003) : les problèmes et les poétiques quil’ont dominée auXXe siècle étaientceux de l’Europe duXIX. La formule de Hennoste est radicale même pour une métaphore, mais elle n’est pas fonda-mentalement fausse : la littérature estonienne n’a pas évolué au même rythme que la littérature française ou d’autres littératures e e occidentales. Si on utilise les termes «XIX siècle » et «XXsiècle » pour regrouper certains phénomènes historiques et mou-vements littéraires (industrialisation, urbanisation, formation des États-nations, mondialisation ; crise de la poétique romantique et réaliste, avant-gardes littéraires etc.), il estvrai que l’articulation de ces phénomènes dans l’histoire de la littérature estonienne n’a pas été la même qu’en Europe occidentale et que, sous certains aspects, e e les Estoniens ont vécu parallèlement leXIX et leXX siècle. Les changements profonds de la société, donc du statut du poète et de sa vocation, dont Baudelaire fut témoin, arrivèrent plus tard en Estonie. Peut-être aussi se sont-ils déroulés plus lentement, voire de façon réitérative, confrontant nos poètes de plus en plus vio-lemment à l’expérience baudelairienne, celle du cercle vicieux de
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la remise en cause et de la remise en valeur de la parole dans un monde peu fiable. Plus nos poètes prennent conscience de cette situation, plus il est logique qu’ilsà se tourner vers continuent Baudelaire, qui est lui aussi, en fait, poète de ces deux siècles. Que la France puisse être source de modèles dans un monde changeant et en vue de le changer–, c’est là une idéequi fut envisagée en Estonie bien avant que les Estoniens ne découvrent Baudelaire en 1905. Ilmar Talve attribue la modernisation de la vie e des pays baltes auXVIII siècle largement à la mode française (Talve 1994, p.288) de l’époque des Lumières. C’était l’époque où l’espace culturel allemand était extrêmement favorable à la litté-rature étrangère, au point que la traduction devint partie intégrante de la culture allemande (Van Hoof 1991, p. 224). Ainsi les Germano-Baltes découvrirent-ils aussi les Lumières, surtout Rousseau (Jansen 2000, p.1162). À l’époque, l’influence de ces découvertes sur la population estonienne n’était que très indirecte, mais elle s’avère fondamentale du point de vue des événements déjà décrits: l’idée de l’égalitéfit réfléchir sur la condition des paysans, amena à étudier de plus près la culture des Estoniens et à initier ainsi le mouvement qui aboutit au « Réveil national » e estonien au milieu duXIX siècle. Le symbole de cet « esprit français » libérateur est le personnage de Juliette Marchand dans le roman historiqueMahtra sõda (La guerre de Mahtra),qu’Eduard Vilde publia en 1902. En contraste avec les barons germano-baltes, représentés dans ce roman comme des monstres, et avec le pouvoir administratif russe, tout aussi indifférent et hostile aux rêves des paysans estoniens, la préceptrice Juliette Marchand incarne la compassion, l’esprit éclairé et démocratique, la perspective de dépassement de l’opposition locale germano-russeet l’espoir d’établissement d’une nouvelle dialectique estono-européenne, 1 laquelle n’aurait rien signifié pour les «de Mahtraguerriers » mais constituait la mission principale des auteurs estoniens du e début duXXsiècle. Les débuts de la réception de Baudelaire s’inscrivent dans la formation de ce nouveau système de valeurs culturelles, qui font de 1 Il s’agit d’une insurrection de paysans en 1858. Sur le personnage de Juliette Marchand dans ce roman qui en est inspiré, voir Toulouze 1997.