La poésie estonienne et Baudelaire

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La place occupée par Baudelaire et par son oeuvre dans la vie littéraire estonienne est presque aussi palpable que celle des éminents poètes qui s'en sont faits les traducteurs à partir de 1905. Pourtant, si Baudelaire fut le poète français le plus constamment traduit au XXe siècle, il a fallu attendre ces toutes dernières années pour voir paraître une traduction complète des Fleurs du mal. Quels textes, quelles motivations chez les traducteurs, quelles lectures critiques ont donc nourri une réception dont l'intensité et l'influence débordent largement la trace matérielle du corpus baudelairien en Estonie ?
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296470477
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LA POÉSIE ESTONIENNE
BAUDELAIRE
(7



Collection « Bibliothèque finno-ougrienne »

Publiée par l’Association pour le développement des études finno-
ougriennes (ADÉFO), 2 rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07
Internet: www.adefo.org Courriel : adefo@adefo.org

Volumes parus :

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2. Béla Bartók vivant : souvenirs, études et témoignages — 13 €.
3. Autour du Kalevala — 9 €.
4. Le monde kalévaléen en France et en Finlande, avec un regard sur la
tradition populaire et l’épopée bretonnes (épuisé).
5. Regards sur Kosztolányi — 18 €.
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hongrois du Canada — 25 €.
7. Jean Gergely et Jean Vigué : Conscience musicale ou conscience
humaine ? Vie, œuvre et héritage spirituel de Béla Bartók — 20 €.
e
8. Actes du IV colloque franco-finlandais de linguistique contrastive —
24 €.
9. Béla Bartók : Éléments d’un autoportrait — 22 €.
e10. Erzsébet Hanus : La littérature hongroise en France au XIX siècle —
24 €.
e11. Erzsébet Hanus : La littérature hongroise en France au XIX siècle :
anthologie choisie et commentée — 24 €.
e12. Bernard Le Calloc’h : Le X siècle et les Hongrois — 25 €.
13. Dávid Szabó : L’argot des étudiants budapestois — 26 €.
14. Jean Perrot : Regards sur les langues ouraliennes — 30 €.
15. Outi Duvallon : Le pronom anaphorique et l’architecture de l’oral en
finnois et en français — 32 €.
16. Art Leete : La guerre du Kazym : les peuples de Sibérie occidentale
contre le pouvoir soviétique (1933-1934) — 27 €.
17. Jean-Pierre Minaudier : Histoire de l’Estonie et de la nation esto-
nienne — 34 €.
18. Les Komis – questions de langue et de culture (avec DVD) — 21 €.
19. Antoine Chalvin : Johannes Aavik et la rénovation de la langue
estonienne — 29,50 €.
20. Jaan Kross – Bilan et découvertes — 15,50 €.



BIBLIOTHÈQUE FINNO-OUGRIENNE - 21



KATRE TALVISTE



LA POÉSIE ESTONIENNE
ET BAUDELAIRE












L’Harmattan Adéfo


Ouvrage publié avec le concours de
l’E.A LIS de l’université Paris-Est Créteil et du
programme Mobilitas de la Fondation estonienne pour la recherche
o(allocation n MJD108).



Photos de couverture :
Charles Baudelaire par Nadar (1862),
© Agence Photographique de la Réunion des Musées Nationaux
Charles Baudelaire par Nadar (1860), © Deutsche Fotothek
Charles Baudelaire par Carjat, © Deutsche Fotothek
Ain Kaalep par Ülo Josing (1989),
© Eesti Rahvusringhäälingu Fotopank
Ilmar Laaban par Kalju Suur, © Eesti Kultuurilooline Arhiiv
Marie Under (1918), © Eesti Kultuurilooline Arhiiv

Montage photo : Vahur Puik

Relecture du texte et traduction des poèmes estoniens cités :
Jean Pascal Ollivry


© ADÉFO, 2011
2, rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07, France
www.adefo.org
adefo@adefo.org

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56079-6
EAN : 9782296560796





INTRODUCTION


Il n’est guère étonnant que l’époque à laquelle nous vivons nous
paraisse unique, différente de toutes celles qui l’ont précédée. Or,
les vingt dernières années ont effectivement apporté à la littérature
estonienne des poétiques et des problématiques jusqu’alors incon-
nues ou peu actualisées. Libérée non seulement de la censure
officielle, mais aussi de la responsabilité qu’elle avait assumée à
l’égard de la préservation de l’identité culturelle estonienne, la
littérature s’est empressée d’explorer toute la diversité de son
propre potentiel et d’absorber les mouvements contemporains de la
pensée critique venus de l’extérieur. L’éclatement de l’unité
d’intention, de la cohérence poétique et de la pensée critique a pro-
voqué tout un éventail de réactions : certains ont salué cette
nouvelle liberté en œuvrant à repousser les limites du possible dans
la poétique et de l’acceptable dans l’espace littéraire, d’autres
restent extrêmement hésitants devant le chaos qu’ils ont l’impres-
sion de vivre. Tout en découvrant ces expériences sans précédent,
la littérature estonienne n’en a pas moins gardé certains repères,
certains points d’appui qui lui sont propres et essentiels depuis très
longtemps. Paradoxalement, ces éléments persistants, qui consti-
tuent la ligne de continuité de la littérature estonienne, peuvent à
l’origine être étrangers. Tel est le cas de l’œuvre de Baudelaire. La
poétique et la critique estoniennes sont sorties des années 1990
profondément changées par rapport à la tradition antérieure,
presque centenaire. Le statut de Baudelaire dans cet espace litté-
raire n’en a été que confirmé. Son œuvre reste le modèle de la
modernité, le lieu de l’auto-interrogation et de l’épreuve pour les
poètes, un défi aux horizons d’attente du public estonien. Les
nombreuses traductions parues en 2000 et les débats qui leur ont
fait suite en sont la preuve. LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 8
Il paraît étonnant qu’un poète étranger participe ainsi à la cons-
titution de la continuité d’une culture. Baudelaire est éloigné de la
poésie estonienne dans le temps aussi bien que dans l’espace, et
davantage encore dans des catégories plus spécifiques : contexte
historique, milieu social, éducation, mode de vie, relations, choix
auxquels il fut confronté, motivations, tout le sépare des hommes
de lettres estoniens de son époque. Bien sûr, la biographie aussi
bien que l’œuvre de Baudelaire offrent de nombreux points de
repère universels qui devraient solliciter l’intérêt, la sympathie et la
solidarité des poètes et des lecteurs. La souffrance, la révolte, la
frustration qu’il a connues et poétisées ne relèvent pas d’une
expérience spécifiquement baudelairienne. C’est à travers ces ex-
périences universelles que les lecteurs estoniens, dont les premiers
furent, bien entendu, les poètes traducteurs, ont progressivement
trouvé leur chemin vers l’œuvre de Baudelaire. Toujours est-il que
l’expérience, si universelle soit-elle dans son essence, prend des
formes individualisées. Si les poètes estoniens ont eux aussi connu
ces expériences, leur perception, leur propre manière de la poétiser
ont également façonné leur interprétation de l’expérience baude-
lairienne.
C’est dans la confrontation des expériences que s’effectue la
réception de tout auteur. Le travail de traduction, la critique, l’en-
seignement n’en sont que des véhicules. L’expérience commune,
source des conventions implicites, constitue des « communautés
d’interprétation », pour reprendre le terme utilisé par Stanley Fish
pour désigner les subdivisions du public littéraire qui partagent des
stratégies d’interprétation et acceptent des normes similaires.
L’évolution de l’expérience poétique à travers la confrontation des
normes familières à des éléments nouveaux est, pour Hans Robert
Jauss, le problème central de l’histoire de la littérature. Selon
Jauss, la première donnée de l’histoire littéraire est la relation
dialectique entre l’effet esthétique produit par des œuvres et l’ex-
périence préalable que les lecteurs en font (Jauss 2001, p. 51).
L’analyse de cette dialectique se fait par la reconstitution de l’hori-
zon d’attente au moment de la parution d’une nouvelle œuvre
(Jauss 2001, p. 54) et par la détermination de « l’écart esthétique »,
éventuel producteur du « changement d’horizon » (Jauss 2001,
p. 58). L’importation d’une expérience étrangère peut donc
INTRODUCTION 9
modifier et enrichir la perception et la pensée de celui qui reçoit
cette expérience. Mais ce rapport est loin d’être unilatéral. La
réception est un processus créatif et réciproque. L’expérience de
l’Autre est recréée selon les normes cognitives, morales et
esthétiques du récepteur. Stanley Fish dit que les lecteurs « font »
leur littérature (Fish 1982, p. 11) ; selon André Lefevere ils la
réécrivent (Lefevere 1992), tandis qu’Umberto Eco trouve que les
textes sont « paresseux » et exigent du lecteur un travail
coopératif (Eco 1990, p. 29). Toutes ces notions remontent à la
position fondamentale de l’école de Constance : l’œuvre littéraire
n’est jamais un objet fixe et achevé, la lecture n’est pas une
consommation, mais un travail créatif.
Baudelaire peut donc être éloigné de nous dans le temps,
comme il l’était certainement dans l’espace (géographique et cultu-
rel) pour ses contemporains estoniens. En tant qu’auteur des
œuvres sur lesquelles nous nous penchons, il reste notre partenaire
dans le travail de lecture. Mais même les distances spatio-
temporelles ne sont pas aussi grandes qu’on pourrait l’imaginer.
Tiit Hennoste a déclaré que toute la littérature estonienne du
e e
XX siècle est, en réalité, une littérature du XIX siècle (Hennoste
e2003) : les problèmes et les poétiques qui l’ont dominée au XX
esiècle étaient ceux de l’Europe du XIX . La formule de Hennoste
est radicale même pour une métaphore, mais elle n’est pas fonda-
mentalement fausse : la littérature estonienne n’a pas évolué au
même rythme que la littérature française ou d’autres littératures
e eoccidentales. Si on utilise les termes « XIX siècle » et « XX
siècle » pour regrouper certains phénomènes historiques et mou-
vements littéraires (industrialisation, urbanisation, formation des
États-nations, mondialisation ; crise de la poétique romantique et
réaliste, avant-gardes littéraires etc.), il est vrai que l’articulation de
ces phénomènes dans l’histoire de la littérature estonienne n’a pas
été la même qu’en Europe occidentale et que, sous certains aspects,
e e
les Estoniens ont vécu parallèlement le XIX et le XX siècle. Les
changements profonds de la société, donc du statut du poète et de
sa vocation, dont Baudelaire fut témoin, arrivèrent plus tard en
Estonie. Peut-être aussi se sont-ils déroulés plus lentement, voire
de façon réitérative, confrontant nos poètes de plus en plus vio-
lemment à l’expérience baudelairienne, celle du cercle vicieux de
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 10
la remise en cause et de la remise en valeur de la parole dans un
monde peu fiable. Plus nos poètes prennent conscience de cette
situation, plus il est logique qu’ils continuent à se tourner vers
Baudelaire, qui est lui aussi, en fait, poète de ces deux siècles.
Que la France puisse être source de modèles dans un monde
changeant – et en vue de le changer –, c’est là une idée qui fut
envisagée en Estonie bien avant que les Estoniens ne découvrent
Baudelaire en 1905. Ilmar Talve attribue la modernisation de la vie
edes pays baltes au XVIII siècle largement à la mode française
(Talve 1994, p. 288) de l’époque des Lumières. C’était l’époque où
l’espace culturel allemand était extrêmement favorable à la litté-
rature étrangère, au point que la traduction devint partie intégrante
de la culture allemande (Van Hoof 1991, p. 224). Ainsi les
Germano-Baltes découvrirent-ils aussi les Lumières, surtout
Rousseau (Jansen 2000, p. 1162). À l’époque, l’influence de ces
découvertes sur la population estonienne n’était que très indirecte,
mais elle s’avère fondamentale du point de vue des événements
déjà décrits : l’idée de l’égalité fit réfléchir sur la condition des
paysans, amena à étudier de plus près la culture des Estoniens et à
initier ainsi le mouvement qui aboutit au « Réveil national »
eestonien au milieu du XIX siècle. Le symbole de cet « esprit
français » libérateur est le personnage de Juliette Marchand dans le
roman historique Mahtra sõda (La guerre de Mahtra), qu’Eduard
Vilde publia en 1902. En contraste avec les barons germano-baltes,
représentés dans ce roman comme des monstres, et avec le pouvoir
administratif russe, tout aussi indifférent et hostile aux rêves des
paysans estoniens, la préceptrice Juliette Marchand incarne la
compassion, l’esprit éclairé et démocratique, la perspective de
dépassement de l’opposition locale germano-russe et l’espoir
d’établissement d’une nouvelle dialectique estono-européenne,
1laquelle n’aurait rien signifié pour les « guerriers » de Mahtra
mais constituait la mission principale des auteurs estoniens du
e
début du XX siècle.
Les débuts de la réception de Baudelaire s’inscrivent dans la
formation de ce nouveau système de valeurs culturelles, qui font de

1
Il s’agit d’une insurrection de paysans en 1858. Sur le personnage de
Juliette Marchand dans ce roman qui en est inspiré, voir Toulouze 1997.
INTRODUCTION 11
la dialectique du centre et de la périphérie une dialectique inté-
rieure à la culture estonienne. Jusqu’à l’émancipation de cette
dernière, les provinces baltes se référaient toujours à un centre qui
se trouvait ailleurs. L’émergence des nouvelles identités nationales
était portée par l’aspiration à devenir un espace culturel à part, avec
son propre centre, sans que disparaissent pour autant la longue
tradition et le besoin pratique de regarder ailleurs et de se mesurer
à l’aune des métropoles européennes. Ce regard n’apportait pas
uniquement inspiration et encouragement, il posait aussi des pro-
blèmes, en premier lieu le problème de sa propre existence. Au
début des années 1930, Johannes Semper demande dans son essai
Le caractère estonien et l’esprit français :
« Quel trait commun, quelle parenté intellectuelle peut exister entre
deux peuples qui ont suivi des voies tout à fait différentes et qui n’ont
guère eu de contacts l’un avec l’autre, comme le peuple estonien et le
peuple français ? D’un côté un grand peuple, depuis longtemps mûri,
historique, imprégné de culture, de l’autre côté un petit peuple, qui ne
s’est éveillé que récemment, de l’obscurité historique où il s’était
endormi, à une pleine conscience de lui-même, et que les influences
coercitives des étrangers ont tellement remué qu’on peut encore
demander où commencent ses caractères originaux. » (Semper 1936,
p. 3)
Semper a raison de signaler les différences entre les deux
espaces culturels, mais il va peut-être un peu trop vite quand il dit
qu’il n’y a pas eu de contacts entre eux. Comme nous l’avons vu,
les contacts ont été possibles et ils se sont souvent aussi réalisés à
plusieurs niveaux. Être autre ne veut pas forcément dire être loin-
tain et inaccessible. Au contraire, c’est la différence qui permet
d’établir un dialogue, c’est à la frontière de deux univers que la
communication est possible. Tel est, selon Iouri Lotman, le méca-
nisme fondateur de toute culture (Lotman 1999, p. 12-24).
La traduction est l’une des formes de ce dialogue entre les
cultures. D’un côté, elle permet d’importer des éléments inno-
vants ; de l’autre côté, elle fait percevoir à la culture sa propre spé-
cificité, qui se met en relief en comparaison avec l’Autre (Torop
2000, p. 593). Bien qu’il s’agisse là d’une propriété universelle de
la traduction, son importance est tout particulièrement perceptible
dans les littératures « jeunes » ou « périphériques », dans lesquelles
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 12
les traductions, souvent produites par les plus grands auteurs,
peuvent jouer un très grand rôle dans le développement de la
littérature originale (Even-Zohar 1978, p. 120-122). Telle a tou-
jours été la situation de la littérature estonienne. Longtemps peu
reconnue et étudiée, la poésie traduite en estonien constitue à partir
edu XVI siècle le vrai début de la poésie estonienne en vers rimé,
traditionnellement considérée comme commençant en 1637 avec le
poème « Carmen Alexandrinum Esthonicum ad leges Opitij poeti-
cas compositum » de Reiner Brockmann (Neithal 2005, p. 94).
Haljand Udam souligne que la traduction, la capacité de traduire
des textes de toutes les cultures occidentales, est le fondement
même du modèle national de la culture estonienne (Udam 2001,
p. 246). Dans le cadre de ce modèle national, la poésie est l’un des
principaux porteurs de l’estonitude, donc un domaine particu-
lièrement ouvert à la traduction. Karl Muru fait remarquer que le
premier moment d’autosuffisance dans la poésie estonienne arriva
seulement dans les années 1930. Autosuffisance relative, bien en-
tendu, car son acceptation facile et l’isolement culturel auraient
toujours fini par arrêter l’évolution de la littérature (Muru 1974,
p. 40). Toutes ces observations théoriques et empiriques se révèlent
pratiques dans l’étude de l’histoire de la traduction de Baudelaire,
très étroitement liée à l’histoire générale de la poésie estonienne.
La traduction n’est pas la seule forme de dialogue interculturel
ni le seul aspect de la réception d’un auteur étranger. L’identifica-
tion des autres aspects possibles est une des questions constam-
ment posées dans les études sur la réception : quel est le meilleur
témoignage de la façon dont une œuvre est reçue ? La réponse la
plus simple serait la suivante : il faut aller voir ce que les lecteurs
(critiques, professeurs, lecteurs « ordinaires ») ont écrit sur leurs
expériences de lecture. Les articles, monographies, manuels, jour-
naux intimes, correspondances nous fourniraient des informations
précieuses sur l’effet que l’œuvre en question a eu et, par
conséquence, sur les attentes du public et sur les conventions qui le
dirigent. Or, pour parcourir les matériaux et les informations dispo-
nibles sur les lectures estoniennes de Baudelaire, une seule journée
serait suffisante, tant le corpus critique est maigre. Pourtant, il
représente les lectures de tout un siècle et il est porteur d’une signi-
fication plus importante que son volume ne le suggère. Pour inter-
INTRODUCTION 13
roger cette signification, il faut trouver encore d’autres points d’ap-
pui. Le problème n’est certainement pas nouveau, il a été relevé
par plusieurs comparatistes qui ont proposé des moyens de com-
penser l’absence de sources critiques directes en se tournant vers
une autre approche (Pageaux 1983a, 1983b) ou vers un tout autre
type de sources, comme les images (Nies 1977/1978). C’est ce que
je me propose de faire, même si c’est par un autre chemin que ceux
que décrivent Daniel-Henri Pageaux ou Fritz Nies. Pageaux nous
invite à étudier la représentation de l’étranger dans la culture en
question et à situer la représentation d’un auteur particulier dans ce
contexte. Il me semble tout aussi important et enrichissant de faire
l’inverse : confronter la manière dont un sujet se montre à sa
manière de représenter l’étranger. Autrement dit : comparer la
poésie estonienne à la poétique baudelairienne.
Michel Collot dit que l’expérience poétique engage au moins
trois termes : un sujet, un monde, un langage (Collot 1989, p. 5).
La poésie est un moyen de se découvrir soi-même et d’interroger
ses expériences, en les structurant sous la forme d’une expression
subjective, à l’aide de l’imagination et de la réflexion. Quand un
poète se fait traducteur, ces facultés, qui d’ordinaire servent sa
propre expérience, sont appliquées à la compréhension et à la
recréation des structures que quelqu’un d’autre a données à la
sienne. Les traductions peuvent nous signaler les lieux où les
poètes estoniens ont du mal à comprendre l’expérience baudelai-
rienne, ou bien encore les éléments auxquels ils arrivent le plus
facilement à s’identifier. Les poèmes originaux nous renseignent
sur leur propre expérience cognitive, intellectuelle, esthétique ou
autre.
Évidemment, l’ensemble de la poésie estonienne constituerait
un corpus trop vaste et trop complexe pour qu’on puisse le compa-
rer sérieusement et fructueusement à l’œuvre de Baudelaire. Pour
que la comparaison soit en même temps proportionnée et légitime,
je vais me limiter à l’œuvre des auteurs qui ont joué un rôle
important dans la littérature estonienne originale aussi bien que
dans la traduction de Baudelaire : Gustav Suits, Marie Under,
Johannes Semper, August Sang, Ilmar Laaban, Ain Kaalep, Jaan
Kross, Indrek Hirv, Tõnu Õnnepalu. Il faut tout de suite préciser
qu’il ne sera pas question ici de l’influence directe de Baudelaire
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 14
sur leur œuvre. Cette question sera évoquée pour certains poètes
estoniens chez qui l’influence de Baudelaire a été trouvée ou
soupçonnée par la critique, mais je ne vais pas contribuer à la quête
de ces influences, qui ne me semble pas particulièrement fruc-
tueuse. La voix des poètes estoniens ne m’intéresse pas en ce
qu’elle a de baudelairien, mais en ce qu’elle a d’essentiellement
caractéristique, d’« estonien ». Ce qui est important, c’est le dia-
logue des univers poétiques, lesquels représentent deux cultures
différentes. Toujours dans la logique lotmanienne : le dialogue est
possible seulement à condition qu’on entende les deux voix séparé-
ment, à tour de rôle (Lotman 1999, p. 22), sans chercher à les
mélanger, sans cesser de respecter leur différence qui met en valeur
la spécificité de chacune et la synergie dont elles sont capables
ensemble.
Je m’appuie donc sur deux types de sources : d’un côté, l’œuvre
de Baudelaire et les études à ce sujet qui ne proviennent pas de cri-
tiques estoniens ; de l’autre côté, les traductions estoniennes de
Baudelaire, les observations critiques d’auteurs estoniens sur
Baudelaire et sur la traduction en général, l’œuvre poétique des
traducteurs de Baudelaire et de quelques autres poètes qui ont un
rapport étroit avec sa réception estonienne. Il me semble important
de réfléchir aux significations possibles des publications et des
etémoignages accumulés au cours de tout le XX siècle, mais très
rarement systématisés (Aspel 2000, Puhvel 2001a, Kaalep 2001,
2002) ou interprétés (Krull 2000a). La plupart de mes sources sont
des textes publiés, accessibles à tous.
Il se trouve qu’en Estonie, non seulement dans l’étude de la
réception de Baudelaire, mais dans la réception même de Baude-
laire, voire de manière plus générale, on note un goût particulier
pour la quête d’un sens caché et une tendance à sous-estimer ce qui
est immédiatement visible et lisible. Mon objectif n’est pas de
surprendre le lecteur avec des informations inédites sur l’histoire
de la traduction et de la critique baudelairiennes en Estonie. À part
quelques curiosités, comme les traductions manuscrites de
« Spleen » en espéranto par Hilda Dresen, ou certaines traductions
restées manuscrites (de quelques poèmes en prose par Johannes
Aavik, ou de quelques poèmes en vers par Ilmar Laaban, par
exemple), je ne suis pas en mesure de révéler des secrets
INTRODUCTION 15
baudelairiens estoniens ; je ne crois pas d’ailleurs que ceux qui
restent peut-être encore cachés changent profondément la
signification de tout ce qui est connu ou au moins public.
Néanmoins, je n’ai pas manqué de consulter des manuscrits, de
discuter avec les traducteurs et avec d’autres critiques, ce qui a
également contribué à enrichir ce travail, ces sources manuscrites
ou orales figurant ainsi en compagnie des autres.
Cette étude est divisée en trois parties. La première situe la ré-
ception de Baudelaire dans le contexte de l’histoire de la littérature
estonienne. L’objectif principal de cette partie est de fournir au
lecteur français les informations qui lui permettront de comprendre
le contexte dans lequel a évolué la pratique baudelairienne en Esto-
nie. En même temps, il s’agit d’une tentative de repenser l’histoire
de la littérature estonienne, la plupart du temps centrée sur les
valeurs et les poétiques nationales, en termes d’échanges inter-
culturels et de traduction. Les années récentes, qui ont changé la
littérature estonienne, ont aussi changé la critique sous cet aspect :
on cherche à regarder la littérature estonienne dans le contexte
multiculturel local (les pays baltes) ou global (les littératures
d’Europe et du monde entier) dont elle fait partie. La première
partie de mon étude entend contribuer ainsi au travail que font
depuis des années Jüri Talvet, Jaan Undusk, Liina Lukas ou Tiit
Hennoste. Cette partie est divisée en chapitres selon le principe
chronologique, respectant parallèlement les moments-clés de l’his-
toire générale de l’Estonie et de sa littérature ainsi que de l’histoire
de la réception de Baudelaire.
La deuxième partie se concentre sur les traductions des poèmes
de Baudelaire, en décrivant les principaux modèles d’interprétation
de l’œuvre baudelairienne qui s’expriment dans la sélection des
textes à traduire, dans les différentes stratégies de traduction aussi
bien que dans la critique. Le dernier chapitre de cette partie est
consacré aux versions estoniennes du recueil des Fleurs du mal,
dont il existe trois éditions anthologiques et une version complète.
La troisième partie considère le rôle de Baudelaire dans la litté-
rature estonienne sous trois aspects. En premier lieu, je vais mon-
trer comment le fait de traduire et les débats sur la traduction des
œuvres baudelairiennes ont servi à la formation de la conscience
poétique estonienne. Ensuite, je vais évoquer les modifications
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 16
principales du sujet poétique baudelairien qui se manifestent chez
tous ses traducteurs estoniens et signalent ainsi les différences les
plus marquantes dans l’imaginaire et dans l’expression poétique.
Le dernier chapitre traite de l’œuvre poétique des auteurs qui ont
traduit Baudelaire, en se concentrant sur les aspects de l’univers
poétique qui se sont révélés les plus problématiques dans les tra-
ductions.

Littérature estonienne : définitions et origines

Toutes les histoires d’une littérature commencent quelque part,
elles s’ouvrent sur un moment, un événement, un mouvement dans
le passé, mais ce point de départ peut varier. Une littérature n’a
jamais un début précis, bien que tout historien qui cherche à parler
d’elle soit obligé de lui en choisir un. S’il y a des variations dans ce
choix, ce n’est pas forcément parce qu’on connaît différemment le
passé, mais parce qu’on en perçoit différemment la signifiance,
selon la vision qu’on a de la littérature en question. Plus préci-
sément : selon notre façon de définir la littérarité et les éléments
essentiels de cette littérature. Selon les critères qu’on adopte pour
définir la littérature estonienne, elle a trois commencements large-
ement reconnus : le XVII siècle (poésie de circonstance galante des
eGermano-Baltes, écrite en estonien), le début du XIX siècle
(l’œuvre en quelque sorte expérimentale – destinée à l’exploration
de la langue estonienne et du patrimoine culturel estonien – ou di-
dactique des estophiles d’origine germano-balte ou estonienne), et
les années 1850-1860 (littérature romantique exprimant la nouvelle
identité nationale), pour reprendre la classification proposée par
Hasso Krull (Krull 2005, p. 6). Les trois conceptions qu’il cite
partent toutes d’une compréhension de la littérature comme effec-
tivement littéraire, c’est-à-dire née comme parole écrite, donc
écrite par quelqu’un, par un auteur, que celui-ci nous soit connu de
nom ou pas.
Il y a aussi une longue tradition qui fait commencer l’histoire de
la littérature estonienne par un parcours du patrimoine folklorique
oral. Cette approche n’est pas sans pertinence, ni sans consé-
quences pour la pensée littéraire moderne, mais surtout, elle fait
INTRODUCTION 17
ressortir la complication impliquée dans les trois définitions les
plus simples, partant du simple point de vue de la littérarité. Le
folklore, domaine strictu sensu non littéraire, est décidément d’ori-
gine estonienne, les œuvres de folklore ont pris naissance et ont été
diffusées parmi la population estonophone. Or, les deux premiers
« commencements » de la littérature proprement dite furent réalisés
par des auteurs pour qui l’estonien n’était pas la première langue.
Même pour les écrivains de la « troisième vague », l’estonien
n’était pas la langue de la communication intellectuelle. Friedrich
Reinhold Kreutzwald (1803-1882) et Lydia Jannsen (1844-1888),
dite Koidula, étaient des auteurs monumentaux dans une littérature
qui était déjà estonienne dans toutes ses dimensions (texte, auteur,
public). Pourtant, ils correspondaient en allemand, réservant l’esto-
nien à quelques échanges courtois et symboliques. Ces deux
auteurs étaient des contemporains de Baudelaire, bien que ni l’un
ni l’autre ne soient de la même génération. Les dates de Kreutz-
wald coïncident plus ou moins avec celles de Victor Hugo, les
dates de Koidula plutôt avec celles de Mallarmé. Or, si Hugo et
Mallarmé relèvent de générations poétiques différentes, Kreutz-
wald et Koidula appartiennent à la même. C’était une génération
dont les préoccupations restaient loin des mouvements qui, en
France, firent émerger la poétique mallarméenne à la place de la
poétique hugolienne, mouvements dans lesquels l’œuvre de Baude-
laire joua un rôle essentiel.
Le début d’une littérature estonienne qui s’intéresse à l’œuvre
de Baudelaire ne se trouve donc pas parmi ces trois moments. Mais
l’aptitude de la littérature estonienne à s’y intéresser est impliquée
dans ses premiers commencements, dans le fait même que l’esto-
nitude de cette littérature n’est pas quelque chose d’évident ni
d’invariable.
e eDu XIII siècle jusqu’au début du XX , l’Estonie fit partie de
l’espace culturel germanophone. Ceci est dit d’une façon très
simplificatrice, l’histoire politique du pays (ou plutôt du territoire
en question) est bien plus complexe, et la situation culturelle est
tout aussi complexe. Pour un aperçu plus détaillé de l’histoire de
l’Estonie, le lecteur francophone peut consulter Histoire de
l’Estonie et de la nation estonienne de Jean-Pierre Minaudier
(Minaudier 2007), qui met l’histoire de l’Estonie et de l’identité
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 18
estonienne dans une excellente perspective comparatiste par rap-
port aux concepts français.
Il existe aussi des ouvrages sur la littérature estonienne en fran-
çais (Chalvin 1992 ; www.litterature-estonienne.com) ou en
d’autres langues (Harris 1947 ; Salu 1961 ; Oras, Kangro 1967 ;
Mägi 1968 ; Nirk 1986 ; Nirk 1987 ; Hasselblatt 1994 ; Hasselblatt
12006). La plupart de ces textes évoquent aussi les périodes
anciennes de la culture et de la poétique estonienne. Ainsi, le lec-
teur non estonophone peut se renseigner sur l’alternance ou sur la
domination simultanée des pouvoirs allemand, danois, suédois,
polonais et russe sur le territoire estonien, sur les différentes rela-
tions et sur les différents ensembles culturels qui se sont constitués
au cours de cette histoire, et sur le développement de la littérature
estonienne dans ce contexte. Je me contenterai donc de signaler ici
certains aspects de cette histoire politique et poétique, qui me
semblent significatifs dans le contexte de la réception de Baude-
laire.
eDe la croisade de l’ordre des chevaliers Porte-Glaive au XIII
siècle jusqu’à la création de la république estonienne indépendante
eau XX siècle, le territoire estonien appartint essentiellement aux
eAllemands. Sous la domination de la Suède (XVII siècle) et de la
Russie (1710-1918), les barons germano-baltes demeurèrent pro-
priétaires de la terre et ils continuèrent tout autant à former l’élite
sociale et intellectuelle du pays. Toute ascension en matière de sta-
tut social et de niveau d’éducation dans la population estonienne,
qui était essentiellement paysanne, passait obligatoirement par un
changement de langue. Ce n’est que dans la deuxième moitié du
e
XIX siècle que les Estoniens qui habitaient dans les villes et
avaient acquis l’éducation et une certaine fortune commencèrent à
résister à la germanisation, grâce à l’essor de l’animation culturelle
estonophone, des sociétés, théâtres et associations estoniens (Talve

1
Ces ouvrages représentent un vaste éventail de points de vue : cer-
tains sont écrits par des étrangers, d’autres par des chercheurs d’origine
estonienne ; quelques livres de l’époque de l’occupation soviétique ont
été publiés au sein de l’émigration, alors que celui d’Endel Nirk a été écrit
en URSS et a été traduit en finnois et en anglais. La manière de présenter
la littérature estonienne varie naturellement selon ces contextes.
INTRODUCTION 19
1994, p. 396). Cette émancipation culturelle commença d’une
façon définitive dans les années 1840. Des mouvements religieux
inquiétants (les frères moraves, la conversion à l’orthodoxie des
paysans, encouragée par le gouvernement tsariste) amenèrent les
aristocrates des pays baltes à s’ouvrir progressivement à l’égard
des réformes ; les révolutions européennes de 1848, par ailleurs,
inquiétaient le gouvernement tsariste (Talve 1994, p. 310). Ainsi,
la situation politique et sociale devint plus favorable à l’éman-
cipation de la population estonienne, jusqu’alors très peu consi-
dérée comme sujet d’histoire et de culture.
1La génération des intellectuels estoniens qui émergea dans les
années 1840 était déjà porteuse d’une nouvelle idéologie, plus
ambitieuse que celle du début du siècle qui était partie du désir
d’éduquer les paysans estoniens sans chercher à les transformer en
autre chose que la paysannerie des provinces baltes. La génération
des années 1840 mettait déjà en valeur son estonitude et réclamait
pour les Estoniens d’autres biens culturels (Talve 1994, p. 374). Au
début, ceux-ci étaient modestes : c’est à cette époque-là que, dans
les écoles destinées aux paysans, on commença à enseigner non
seulement la lecture, mais aussi l’écriture (Talve 1994, p. 330).
Les débuts de l’alphabétisation systématique de la population
eestonophone remontent pourtant beaucoup plus loin, au XVI siècle.
Avec la domination allemande, le territoire estonien avait subi éga-
lement les influences de la Réforme, dont les Estoniens profitèrent
surtout sous la domination politique suédoise, qui favorisait l’édu-
cation des paysans plus que ne le faisait la noblesse locale. Ainsi,
eau XVII siècle, un réseau d’écoles pour les paysans fut créé et les
premiers enseignants estoniens furent formés. On estime qu’à la fin
edu XVII siècle, avant la grande guerre du Nord et la conquête du
pays par l’Empire russe, de cinq à huit pour cent des paysans esto-
eniens savaient lire (Talve 2004, p. 143-145). Au cours du XVIII
siècle, le taux d’alphabétisation monta jusqu’à 71 %, bien que les

1 Faute d’une meilleure expression et pour éviter de longues para-
phrases, je les appelle « intellectuels », sans vouloir attribuer à ce mot les
econnotations sociopolitiques ou autres que le XX siècle lui a données. Les
e
intellectuels estoniens du XIX siècle sont ceux qui maîtrisent la parole
écrite – pasteurs, instituteurs et autres.
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 20
données soient très variables selon les décennies et les régions
e(Talve 2004, p. 235-236). Au milieu du XIX , les informations
disponibles concernant le Nord du pays donnent une moyenne de
80 % (cf. Talve 2004, p. 330). En même temps, entre 1840 et la fin
des années 1860, le pourcentage des hommes estoniens (les don-
nées se basent sur les soldats recrutés dans la province d’Estland)
qui savaient écrire augmenta lui aussi très vite (passant de 5,5 % à
44,9 %) (Talve 2004, p. 330).
Les premiers livres estoniens (le premier dont nous avons le
témoignage, un catéchisme, date de 1525) étaient surtout destinés à
la formation et à la lecture religieuses. Pour effectuer leur mission,
les pasteurs luthériens étaient obligés de traduire des textes litur-
giques (y compris des chorals) et de rédiger des sermons en esto-
nien, tout en inventant une écriture dans une langue qui jusqu’alors
n’en avait pas eu. Naturellement, cela les avait amenés à étudier la
langue et à en établir les premières grammaires. C’est aussi dans
les années 1840 que la littérature religieuse commença à être
supplantée par d’autres genres (Talve 1994, p. 373), y compris
littéraires.
La lecture était donc dans la culture estonienne une pratique im-
portée, une pratique fondée sur la traduction et sur les traductions.
Les quelques dates et chiffres cités montrent pourtant que la popu-
lation estonienne était fort motivée pour adopter et intérioriser cette
pratique, sans doute perçue comme un moyen d’améliorer son sta-
tut, sinon matériellement, du moins symboliquement. La littérature
a donc une place fondamentale dans la culture estonienne, mais son
importance est moins d’ordre esthétique que d’ordre politique.
L’acte de lire et d’écrire est surtout un moyen de s’inscrire dans
l’histoire. En cela aussi, les Estoniens partagent le patrimoine
mental et culturel des Germano-Baltes. Selon Jaan Undusk, dans la
culture germano-balte, les valeurs esthétiques étaient marginales,
c’était une culture qui mettait en valeur les actes non textuels, dont
le texte n’était qu’une représentation (Undusk 1993, p. 27-28).
Cette hiérarchie est inscrite dans les débuts de la littérature esto-
nienne et doit être prise en compte même pour les périodes plus
récentes. L’importance des textes, y compris des textes traduits, est
garantie par les valeurs extratextuelles, dont la toute première est
l’affirmation de l’identité estonienne.
INTRODUCTION 21
L’époque de Baudelaire. Naissance de l’identité estonienne.

Entre les dates de 1821 et de 1867, dates de la naissance et de la
mort de Baudelaire, il y a dans l’histoire de la littérature estonienne
de nombreux événements signifiants. Comme il a déjà été suggéré,
ela littérature estonienne telle qu’elle était au début du XIX siècle ne
peut être appelée ni littéraire ni estonienne aux sens modernes de
ces mots. Cette situation est dramatiquement illustrée par le destin
de Kristian Jaak Peterson (1801-1822) qui est souvent cité comme
le premier véritable poète estonien. Élevé à Riga, Peterson s’in-
scrivit à la faculté de théologie de l’université de Tartu où il suivit,
en réalité, surtout des cours de linguistique (Taev 1976, p. 7). Il ne
termina pourtant pas ses études et son œuvre poétique (une ving-
taine de poèmes en estonien et trois en allemand) resta inconnue à
son époque.
Peterson fut profondément influencé par le romantisme alle-
mand, dans son style klopstockien aussi bien que dans tout son
programme national, inspiré par les idées de Herder. Son ode inti-
tulée « Kuu » (« La Lune ») pose la question clé du mouvement
national, même si celui-ci émergea plus tard et ne connaissait pas
l’œuvre de Peterson :

Kas siis selle maa keel
Laulutuules ei või
Taevani tõustes üles
1
Igavust omale otsida? (Peterson 1976, p. 41)

Il est symptomatique de l’époque que Peterson parle de la
« langue de cette terre » et non de la langue estonienne. Sous sa
plume, l’Estonie s’appelle « cette terre » ou « notre terre ». Selon
Ilmar Talve, les ethnonymes Eesti ‘Estonie’ et eestlane ‘Estonien’
furent introduits par le premier journal estonien, fondé en 1857, et
ils devinrent courants dans les années 1860 (Talve 1994, p. 384).
Kristian Jaak Peterson était donc un jeune homme qui avait des
ambitions littéraires ordinaires dans le contexte européen ou

1
La langue de cette terre, / Ne pourrait-elle, portée par ses chants, /
S’élever jusqu’aux cieux / Et y chercher l’immortalité ?
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 22
germano-balte, mais ces ambitions restaient tout à fait insaisis-
sables dans l’espace culturel et linguistique dans lequel il voulait
s’inscrire. C’était un poète qui cherchait à éterniser une langue sans
nom à travers une littérature qui restait à créer dans cette même
langue. À la différence de ses contemporains occidentaux, il ne
s’adressait pas à un espace culturel à redéfinir, mais à un espace
culturel à former.
Les grandes littératures européennes traversaient, au début du
e
XIX siècle, une période de déconstruction et de restructuration,
qu’avait ouverte le romantisme. Dans les provinces baltes, tous ces
mouvements étaient fort lointains, même pour les auteurs germano-
baltes. Gero von Wilpert souligne même une certaine stagnation
romantique chez les Germano-Baltes, qui devenaient de plus en
eplus épigones et conservateurs au cours du XIX siècle (Wilpert
2005, p. 16, 175), et très peu susceptibles d’adopter les nouvelles
poétiques européennes surgies après le romantisme (Wilpert 2005,
p. 84). Von Wilpert est extrêmement critique à l’égard de la litté-
rature balte, mais il est pourtant vrai que la société germano-balte
était en général très conservatrice. Ilmar Talve souligne l’homo-
généité et le traditionalisme idéologique de la noblesse germano-
balte : très conscients de leur statut, les aristocrates s’appuyaient
tous sur les mêmes conceptions de la société, de l’honneur et du
devoir (Talve 1994, p. 311). Ea Jansen signale que ces conceptions,
héritées du monde agraire et patriarcal, ne s’accordaient ni avec la
société absolutiste ni avec la pensée démocratique émergente en
Europe (Jansen 2000, p. 1160).
L’époque romantique constitue sur le plan économique,
politique et culturel le dernier âge d’or de la noblesse germano-
ebalte. Ilmar Talve note que le XVIII siècle fut l’époque de la
modernisation du mode de vie des Germano-Baltes. La grande
guerre du Nord avait ravagé les provinces, beaucoup de gens
arrivaient donc d’Allemagne pour prendre les postes vacants des
pasteurs, par exemple, alors que les Baltes étaient obligés d’aller
faire leurs études en Allemagne parce que l’université de Tartu
resta fermée jusqu’en 1802. Ces échanges permirent d’introduire
dans les provinces baltes des coutumes européennes et des goûts
plus modernes : plats, couverts, vêtements, architecture, etc., qui
« descendirent » aussi parmi la population paysanne estonienne au
INTRODUCTION 23
e
XIX siècle (cf. Talve 1994, p. 286-292.). Or, cette modernisation
coûtait cher, elle dépassait ce que la noblesse germano-balte, avec
son économie archaïque, pouvait se permettre. Sa situation devint
esurtout pénible à la fin de la première moitié du XIX siècle (Talve
1994, p. 311), au moment où les nouveaux mouvements paysans
commencèrent à changer leur perception de la société et de la
culture, qui jusqu’alors était demeurée non perturbée (Jansen 2000,
p. 1160-1161). Vers la fin du siècle, l’univers germano-balte fut
encore plus gravement bouleversé par la révocation des privilèges
de l’aristocratie et par une période caractérisée par une russi-
fication intense dans les provinces baltes : désormais, l’école
publique et l’administration ne fonctionnaient plus qu’en russe. Sur
ce point, Gero von Wilpert continue de critiquer l’esprit conser-
vateur des Germano-Baltes qui refusaient de reconnaître, dans la
nouvelle situation politique et culturelle, le moindre aspect positif :
« Il est certainement vrai que plusieurs réformes dans le cadre de la
russification officielle ont aboli ce qui était vieilli et démodé et que les
échanges économiques favorables avec la Russie aussi bien que
l’influence de la littérature et de la musique russes ont fait que la
russification progressive a influencé la mentalité balte. Or, tout cela
était considéré comme une répression contre la nation et la langue
allemandes. » (Wilpert 2005, p. 174)
Les Estoniens, qui à l’époque constituaient déjà une commu-
nauté relativement émancipée, avec ses propres intérêts, n’étaient
pas d’un avis aussi homogène au sujet de la révocation des privi-
lèges de la noblesse balte : le danger de la russification n’était
décidément pas facile à apprécier d’avance. Les uns le craignirent
dès le début et auraient préféré s’aligner avec les Germano-Baltes
contre la russification ; les autres espéraient profiter des initiatives
du gouvernement tsariste dans leur opposition aux Germano-
Baltes. En même temps, les bourgeois germano-baltes, jusqu’alors
plutôt favorables au « projet » estonien qui était dirigé surtout
contre la noblesse – contre les propriétaires fonciers –, se rallièrent
à cette dernière face à la menace du pouvoir central (Talve 2004,
p. 443).
Les relations culturelles entre les Estoniens et les Germano-
Baltes ne sont pas simples ni faciles à interpréter. Selon Liina
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 24
Lukas, les deux cultures partageaient le même espace géogra-
phique, tout en restant isolées l’une de l’autre (Lukas 2002,
p. 164). Jaan Undusk considère l’espace culturel balte comme rela-
tivement homogène, caractérisé par un bilinguisme au sens large
(Undusk 1992, p. 585-594). Gero von Wilpert note que les
Germano-Baltes avaient beaucoup développé la culture écrite des
Estoniens et des Lettons, tout en refusant d’établir le dialogue avec
ces cultures dès lors que ces dernières prétendaient à un statut égal
au leur (Wilpert 2005, p. 18). Dans le processus d’émancipation
nationale des Estoniens, les influences germaniques sont pourtant
très perceptibles. Les activités qui ont contribué à cette émanci-
pation (les sociétés de musique et d’agriculture, les festivals de
chant, dont la tradition a été lancée en 1869) étaient largement
calquées sur les modèles germano-baltes. Si la société moderne
estonienne fut fondée sur l’expérience des associations paysannes,
la société germano-balte elle aussi trouva un certain rajeunissement
dans l’activité des nombreuses associations, qui offraient un
contrepoids à la structure féodale de la société (cf. Jansen 2000,
p. 1166-1167) et qui servaient également de véhicule aux idées
modernes européennes.
Même si les Germano-Baltes avaient un esprit conservateur
dans la production (littéraire ou autre), ils étaient relativement
ouverts à la consommation, non seulement des plats et des objets,
mais encore des idées qui venaient d’ailleurs : ils allaient chercher
leurs perspectives intellectuelles plutôt en Allemagne, ou encore
plus loin en Occident, que chez eux. Il leur arrivait également
d’accueillir des penseurs occidentaux de grande influence, comme
par exemple Johann Gottfried von Herder, qui vécut à Riga à la fin
edu XVIII siècle. L’idée herderienne de l’individualité de chaque
nation contribua beaucoup au développement de l’identité esto-
1nienne. Le Réveil national estonien commença sans prétention
politique ou nationale, comme une découverte de l’esprit d’un
peuple jusqu’alors insuffisamment étudié de l’avis des estophiles,
d’origine germano-balte ou déjà estonienne, qui cherchaient à
améliorer la condition des Estoniens.

1
Sur ce mouvement, un article d’Ea Jansen est disponible en français
(Jansen 2001).
INTRODUCTION 25
eLe début du XIX siècle vit donc se former, dans les provinces
baltes, un mélange de la pensée des Lumières et de la pensée
romantique. C’est ainsi qu’Ea Jansen décrit la dialectique de
l’émergence de l’identité estonienne : les débats de l’époque oppo-
saient le rêve libéral du bien-être général, propre aux Lumières, à
l’idée romantique du progrès culturel qui se ferait par le dévelop-
pement de l’individualité des peuples (Jansen 2000, p. 1171-1173).
Ces deux mouvements d’idées et ces deux poétiques avaient
intrigué les Germano-Baltes qui les adoptèrent sans pour autant
trouver le potentiel ou les circonstances favorables à de nouveaux
développements :
« … La société germano-balte, qui changea radicalement au cours de
la “longue époque des Lumières” et qui manifestait son aspiration à la
culture, ne se montra pas suffisamment capable d’évoluer avec son
siècle. Or la classe inférieure et méprisée de la société ancienne – la
paysannerie, assez homogène – donna progressivement naissance à la
société estonienne moderne, avec ses couches, ses groupes d’intérêts,
avec de nouveaux réseaux sociaux et une nouvelle organisation. Elle
se définit comme la société estonienne. Les Estoniens devinrent sujet
de l’histoire, et ce en tant que peuple herdérien typique. » (Jansen
2000, p. 1184-1185)
Si Ea Jansen parle d’une longue époque des Lumières chez les
Germano-Baltes, chez les Estoniens il faut parler aussi d’une
longue époque romantique. La littérature germano-balte n’accom-
pagna pas les autres littératures européennes dans leur évolution
vers la modernité post-romantique : pour elle, le romantisme devint
une impasse. Pour la littérature estonienne, ce mélange de la poé-
tique romantique et de l’esprit des Lumières devint le point de
départ, non seulement de la nouvelle identité nationale, mais aussi
de la première poétique littéraire estonienne.

LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 26
La poétique du romantisme national

En 1857, alors que Baudelaire publiait pour la première fois Les
Fleurs du mal, plusieurs publications très importantes furent
réalisées en Estonie. La collaboration de Friedrich Robert Faehl-
mann (1798-1850) et de Friedrich Reinhold Kreutzwald mena à la
1publication de l’épopée nationale Kalevipoeg . Cette entreprise
avait été inspirée par l’œuvre du Finnois Elias Lönnrot, qui avait
composé le Kalevala. À cette époque, l’exemple finnois était très
important dans la vie culturelle estonienne, même s’il n’était pas
toujours facile à suivre. Dans le cas de Kalevipoeg, Kreutzwald fut
confronté au manque de matériel épique dans la tradition folklo-
rique estonienne. Ainsi, l’épopée dite nationale est largement son
œuvre personnelle, laquelle relève moins de la méthode de Lönnrot
que de celle de Macpherson. Il n’empêche que cette épopée, qui
n’était peut-être pas purement « nationale » au début, finit par le
devenir, largement grâce à la presse estonienne (Mätlik 2001,
p. 109).
1857 fut aussi l’année de la fondation du premier journal
estonien, édité par Johann Voldemar Jannsen (1819-1890), tout
d’abord à Pärnu (Perno Postimees), puis à Tartu (Eesti Postimees).
Souvent critiqué pour son conservatisme, Eesti Postimees devint
un véhicule important des idées du Réveil national (nous avons
déjà vu que la création et la diffusion de l’ethnonyme estonien sont
attribuées à ce journal).
C’est aussi par les disputes concernant le journal que commença
la longue correspondance entre Friedrich Reinhold Kreutzwald,
auteur principal de Kalevipoeg, et Lydia Jannsen, dite Koidula, la
poétesse la plus célèbre du Réveil national. Cette correspondance
met en évidence plusieurs aspects de la situation culturelle de
l’époque. La collaboration des initiateurs du mouvement national
fut souvent difficile, mais il faut cependant souligner leur unani-
mité dans la dévotion au projet national. Cette même époque, qui
vit la littérature européenne se diversifier et des programmes

1
Traduction française par Antoine Chalvin parue chez Gallimard
(Kreutzwald 2004).
INTRODUCTION 27
contradictoires et complémentaires s’opposer, était caractérisée en
Estonie par l’unité romantique.
Si l’épopée nationale et la presse ont contribué à la diffusion de
l’idée d’estonitude, la poésie de Koidula est le prototype de la
poétique romantique. Cette poétique est moins caractérisée par la
spécificité de la forme, encore très simple, que par ses thèmes. Les
recueils de Koidula, Vainulilled (Les Fleurs des champs, 1866) et
Emajõe ööbik (Le Rossignol de l’Emajõgi, 1867), expriment sur-
tout le rapport passionnel et personnel de l’auteur à son pays. La
terre (maa), depuis l’époque de Peterson, est devenue patrie (isa-
maa, kodumaa), mais elle reste toujours le concept central de la
poésie estonienne, comme d’ailleurs dans la poésie germano-balte.
Jaan Undusk a souligné cette similarité entre les deux littératures :
le concept de Heimat / kodumaa leur est commun, et il est repré-
senté par les mêmes figures, par exemple par les mêmes motifs
issus de la nature (Undusk 1992, p. 652). Les paysages typiques de
la littérature germano-balte décrits par Liina Lukas (Lukas 2004,
p. 542) ressemblent aussi à la perception du paysage et du pays
propre à la littérature estonienne.
Dans cet espace poétique commun, les auteurs romantiques
créent un nouveau temps poétique, une histoire mythique des Esto-
niens fondée en partie sur la réécriture de l’histoire, en partie sur
l’invention et la compilation de la mythologie estonienne et finno-
ougrienne. Aujourd’hui encore nous sommes héritiers de cette
version romantique de l’histoire de l’Estonie qui projette sur toutes
les époques précédentes le point de vue des Estoniens post-
herdériens. L’absence d’un passé qu’on puisse vraiment réclamer
comme sien et le besoin d’en inventer un déterminèrent la poétique
estonienne, au moment même où Baudelaire écrivait : J’ai plus de
souvenirs que si j’avais mille ans (OC I, p. 73).
En effet, Baudelaire a mille ans, et même davantage. Il est
héritier de la tradition française, aussi bien que de la tradition
antique et chrétienne, qu’il reconnaît comme lui appartenant en
propre. Il est évident que les poètes estoniens de la même époque
s’appuyaient eux aussi sur une tradition déjà existante, mais ce
n’était pas une tradition qu’ils voulaient continuer ou contester,
c’était une tradition à côté de laquelle ils voulaient en établir une
nouvelle. Il est aussi évident que la littérature estonienne ne fut pas
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 28
einventée au milieu du XIX siècle. Tout ce qui avait précédé
l’œuvre de Koidula, de Kreutzwald, de Peterson et des autres
contribua à la formation des lecteurs, des auteurs et aussi des tra-
ducteurs estoniens. Mais l’époque en question était la première où
on cherchait consciemment à définir, dans la littérature et ailleurs,
ce qui était proprement estonien.
Il est donc significatif que Les Fleurs du mal et Madame Bova-
ry d’un côté, Kalevipoeg et Perno Postimees de l’autre, paraissent
tous au même moment. Baudelaire et Flaubert réfléchissent au
rapport entre l’écriture et la lecture. Cette réflexion est inscrite
dans leur thématique et dans leur poétique, mais elle est aussi
provoquée par la réception qui leur est contemporaine. La
provocation est certainement un des procédés actifs chez Baude-
laire et Flaubert. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne visent à aliéner le
lecteur, mais bien à l’amener à rejoindre l’auteur dans le travail de
redéfinition de la création littéraire. Flaubert crée une certaine
proximité, en tous cas un parallélisme entre l’auteur et le lecteur,
ce dernier étant représenté par Emma Bovary. Sans potentiel
créateur, le lecteur risque de se détruire dans son aspiration à une
autre vie qui n’existe que dans l’imagination et dans l’écriture.
Baudelaire aussi évoque constamment son affinité avec le lecteur
et invite ainsi celui-ci à le suivre dans son exploration poétique du
mal. Mais en conférant au lecteur ce statut de presque confrère,
Baudelaire et Flaubert lui retirent sa situation confortable de con-
sommateur. Ils demandent à la réception qu’elle produise une
tension créatrice, et aux acteurs des échanges littéraires qu’ils
soient conscients d’eux-mêmes.
Or cette dimension ne figurait pas dans le programme des
auteurs estoniens de l’époque. Ce n’est pas le seul aspect qu’il faut
considérer dans leur travail, mais pour le public contemporain,
leurs œuvres avaient surtout une fonction didactique et, pour ainsi
dire, propagandiste. L’attribution de cette fonction à la littérature
n’est pas rare. Les procès de Madame Bovary et des Fleurs du mal
furent basés sur la grande responsabilité sociale et morale que les
attentes attribuaient à un ouvrage littéraire. Mais dans leur cas,
c’était du pouvoir officiel que provenait cette demande, laquelle
scandalisait les auteurs. En Estonie, cette fonction était adoptée par
la littérature elle-même. Les poètes étaient devenus fondateurs
INTRODUCTION 29
d’une nation, ils intériorisaient les besoins d’une identité commu-
nautaire, pour la formation de laquelle la compréhension facile et
la fonction syncrétique du texte s’imposaient. La littérature esto-
nienne était en train de construire une nouvelle collectivité, la
littérature française une nouvelle subjectivité – pour procéder à une
généralisation audacieuse.
Ces processus se situent dans le contexte de changements socio-
culturels fondamentaux en France aussi bien qu’en Estonie.
L’émergence du monde moderne, urbain, industriel, technologique,
articulé par de nouvelles structures de pouvoir, confronta Baude-
laire à un tout autre milieu que celui de ses précurseurs. En
Estonie, l’urbanisation fut plus tardive, plus lente. Au début des
années 1860, seulement 8,7 % de la population du territoire
estonien actuel habitait dans les villes. Ce n’est qu’à la fin du
e
XIX siècle que ce pourcentage devint plus important (19 %). En
même temps, le mode de vie dans les villes restait toujours rela-
tivement rural (Talve 2004, p. 393). Ainsi, la littérature estonienne
egarda, pendant tout le XX siècle, son rapport immédiat avec la
nature et donc la conviction que les rapports immédiats sont pos-
sibles entre le sujet et le monde, entre le sujet et lui-même. Les
mouvements intellectuels et spirituels post-romantiques, bien que
connus des écrivains estoniens, ont moins marqué l’espace culturel
estonien que le romantisme.

L’Estonie et l’Europe, traduction et culture

Ce bref parcours de l’histoire de la littérature estonienne et de
l’estonitude littéraire explique pourquoi les débuts du rayonnement
de l’œuvre de Baudelaire en Europe ne touchèrent pas l’Estonie et
sa littérature. Ce rayonnement avait commencé du vivant de Bau-
edelaire et était considérable dès la fin du XIX siècle. Ses premières
traductions parurent en Russie dans les années 1850 (Wanner 1996,
p. 10), en Angleterre dans les années 1860 (Clements 1985, p. 4),
en Hongrie et au Danemark dans les années 1880-1890 (Korompay
1975, p. 478 ; Anderson 1973, p. 27), en Finlande au début des
années 1890 (Kirstinä 1965, p. 63). En Allemagne il était certaine-
ment connu depuis la fin des années 1870 (Keck 2001, p. 54), mais
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 30
il a récemment été établi que grâce à l’intérêt pour l’œuvre d’Edgar
Allan Poe, les Allemands firent leur première découverte de Bau-
delaire en 1856 (Pichois 2004, p. 16). En Estonie, le premier article
sur Baudelaire, accompagné des premières traductions, ne parut
qu’en 1905, à peu près cinquante ans après la découverte de
Baudelaire dans les grandes littératures occidentales, une vingtaine
d’années après que son œuvre eut attiré l’attention des littératures
« périphériques ».
Les littératures qui ont beaucoup influencé la littérature esto-
enienne et dans lesquelles les écrivains estoniens du début du XX
siècle cherchaient des modèles pour une nouvelle littérature,
moderne et européenne, avaient donc intégré, pour ainsi dire,
l’œuvre de Baudelaire depuis plusieurs décennies. Il n’est pas
surprenant qu’on trouve des parallèles entre certaines caracté-
ristiques de sa réception en Estonie et dans d’autres littératures.
Parfois, ces parallèles concernent le processus de réception, parfois
les thèmes évoqués. En ce qui concerne la Hongrie, par exemple,
István Fodor parle de l’assujettissement de la lecture de Baudelaire
aux idéaux nationaux et moralistes (Fodor 1971, p. 147), qui ont
fait de lui un « décadent », un poète « immoral » – image qui céda
pourtant progressivement la place, à partir des années 1920, à son
appréciation comme précurseur des courants majeurs de la poésie
hongroise (Fodor 1971, p. 148 ; Józan 2009, p. 17). Le même
conflit entre l’intérêt pour la modernité européenne que repré-
sentait Baudelaire et l’esprit optimiste et positif des démiurges
d’une nouvelle culture nationale hanta sa réception estonienne dès
le début.
La dynamique des publications commença à rattraper les autres
pays dans les années 1930. À cette période, les grandes littératures
eeuropéennes, ou d’autres qui avaient découvert Baudelaire au XIX
siècle, possédaient déjà plusieurs éditions indépendantes des Fleurs
du mal (soit anthologiques, soit complètes) et des Petits poèmes en
1prose , aussi bien que des publications séparées des poèmes et de

1
Pour faciliter les références à cet ouvrage, je vais utiliser uniquement
ce titre de l’œuvre appelée aussi Spleen de Paris, parce que c’est celui qui
a été choisi par la traductrice estonienne Marie Under et sous lequel ce
livre est connu en Estonie.
INTRODUCTION 31
divers textes tirés de l’œuvre critique de Baudelaire. En Estonie,
cette décennie commença par la publication du premier ouvrage
entier (Petits poèmes en prose – Väikesed poeemid proosas) en
1930, vingt-cinq ans après la découverte de Baudelaire, comme
dans les grandes littératures, même si la découverte de Baudelaire
s’y était faite plus tôt. Cet événement fut suivi par un intérêt de
plus en plus intense à l’égard de Baudelaire et par une certaine
diversification du corpus, bien que la préférence dominante pour
un seul ouvrage, Les Fleurs du mal, manifestée par la traduction de
textes isolés, demeure toujours très forte, comme dans la Lettonie
ou, dans une certaine mesure, dans la Hongrie de l’époque.
Jusqu’à la Seconde guerre mondiale, les publications de Baude-
laire en Estonie n’étaient donc pas sérieusement décalées par
rapport au rythme général de ses traductions, surtout si nous
regardons les littératures disposant d’une infrastructure et de
ressources comparables, comme les littératures lettone et finnoise.
À ce moment-là, la formation du corpus estonien arriva à une
certaine bifurcation des pratiques : elle présentait des traits caracté-
ristiques aussi bien de la réception « centrale » que de la réception
« périphérique » de Baudelaire en Europe. La voie effectivement
prise, et largement imposée par les circonstances historiques, fut
pourtant celle de la périphérie. En même temps que l’autre moitié
du siècle voyait par exemple en Finlande plusieurs éditions des
Fleurs du mal et des Petits poèmes en prose, le développement des
traductions en Estonie fut qualitativement ralenti et le travail cri-
tique fut pratiquement arrêté.
Cela est largement dû à l’occupation soviétique : le silence qui
avait été imposé aux baudelairiens de l’URSS depuis les années
1920 jusqu’en 1966 (Wanner 1996, p. 48) affecta l’Estonie après la
guerre, encore plus gravement. Bien que Baudelaire, en Russie
soviétique, ne fût pas un auteur apprécié par le régime, la critique
russe ne l’avait pas complètement abandonné avant l’édition de ses
poèmes choisis en 1966 établie par Efim Etkind (Wanner 1996,
p. 47-48). C’est après la parution de ce recueil, et surtout avec
l’édition complète des Fleurs du mal de 1970, réalisée par l’Aca-
démie des Sciences de l’URSS, que la réhabilitation officielle de
Baudelaire commença en Russie (Wanner 1996, p. 49-51). La pre-
mière édition estonienne des Fleurs du mal parut juste après celle
LA POÉSIE ESTONIENNE ET BAUDELAIRE 32
d’Etkind, en 1967, et relève de la même pratique : c’est une antho-
logie de poèmes traduits par plusieurs poètes.
Ce recueil, Kurja lilled, resta plus ou moins un cas isolé en
plein milieu de la période qui dura de la fin des années 1940
jusqu’aux années 1990. La quantité restreinte des métatextes fait
aussi que leur diversité et leur interaction étaient plus limitées
qu’elles ne l’étaient généralement ailleurs en Europe. Même en
Russie et en Hongrie, on trouve plus d’écrits et d’approches cri-
tiques sur Baudelaire (Wanner 1996, p. 2 ; Kozocsa 1969, p. 267-
280) ; en Europe occidentale il se trouvait depuis longtemps au
centre de discussions critiques et théoriques, ce qui est souligné et
étudié aussi par de nombreux chercheurs (Fowlie 1968 ;
Michaud 1968 ; Chambers 1984). Le fameux débat des « Chats »,
dans les années 1960-1970, dont les textes principaux ont été
rassemblés par Walter Geerts et Maurice Delacroix (Delacroix,
Geerts 1980), met en évidence son rôle fondateur dans le dévelop-
pement d’échanges littéraires multilatéraux intenses et fructueux.
Les écrivains et les critiques estoniens émigrés furent empêchés
de travailler sur Baudelaire à cause d’autres circonstances et consi-
dérations que celles qui affectaient leurs collègues restés en
Estonie, ce qui explique que seuls quelques textes centrés sur Bau-
delaire ou sa réception estonienne furent publiés dans l’émigration
1(Laaban 1988a, Aspel 1980, Puhvel 2001a ).
Il y a naturellement des témoignages portant sur les lectures de
Baudelaire et même sur la critique occidentale. Par exemple, en
1975, Harald Peep, professeur de littérature estonienne à l’univer-
sité de Tartu, publia un article sur les courants de la critique litté-
raire occidentale contemporaine. Peep s’arrête entre autres sur
l’œuvre de plusieurs critiques français (Lévi-Strauss, Sartre,
Greimas), et c’est pour donner un exemple de la critique purement

1 Les dates citées ne sont pas celles de la première publication des ar-
ticles en question. Si possible, j’utilise des recueils d’écrits critiques de
chercheurs estoniens, et ce pour des raisons pratiques aussi bien de mon
point de vue que de celui du lecteur : ces ouvrages sont plus facilement
accessibles que les textes dispersés dans les périodiques de l’époque. Les
dates initiales (ici respectivement 1949, 1968, 1984/1992) seront signa-
lées dans le texte.
INTRODUCTION 33
littéraire, relativement rare, de Lévi-Strauss qu’il cite « Les chats »
de Ch. Baudelaire, que Lévi-Strauss avait publié en collaboration
avec Roman Jakobson en 1962 (Peep 1978a, p. 198). Il est évident
que toutes les contraintes idéologiques et toutes les difficultés ne
firent qu’augmenter l’intérêt pour les auteurs et pour les critiques
mal acceptés aussi bien par le régime soviétique (en Estonie même)
que par l’idéologie nationale librement adoptée et cultivée (dans
l’émigration). L’inexistence de la critique et la concentration des
traductions dans quelques publications ou dans l’œuvre de
quelques traducteurs ne sont donc pas équivalentes à l’absence de
réception. Mais elles marquèrent certainement la réception et les
manières dont celle-ci se manifesta dans une situation redevenue
plus favorable. Ainsi, ce qui est caractéristique de la réception de
Baudelaire en Estonie, c’est le repli sur elle-même, sur les modèles
déjà trouvés et exploités dans les années 1930 (interprétation bio-
historiciste ; préférence donnée à l’importation des approches et
des explications critiques par rapport au travail critique original ;
concentration sur l’œuvre versifiée de Baudelaire).
En ce qui concerne certains aspects thématiques de ces
modèles, on peut constater que les premiers baudelairiens estoniens
suivaient surtout les tendances qui caractérisent les deux grands
espaces culturels qui leur étaient les plus proches : l’Allemagne et
la Russie. Paradoxalement, le travail sur la littérature française était
censé s’opposer à la soumission facile à ces deux influences cons-
tamment présentes. Or, il est toujours difficile de distinguer très
nettement les influences des différentes cultures qui sont à leur tour
engagées dans des échanges réciproques compliqués. Cette distinc-
tion était surtout difficile à réaliser à l’époque où les écrivains et
traducteurs estoniens commencèrent leur projet d’élargissement
edes horizons culturels : au début du XX siècle.
Les relations culturelles franco-germano-russes avaient déjà une
longue histoire, complexe et dialectique. Le rayonnement des
Lumières françaises et du romantisme allemand partout en Europe
y avait beaucoup contribué. Katia Dmitrieva décrit l’avidité de la
Russie dans l’absorption et l’adoption de ces mouvements, par la
suite rejetés et reniés par le courant slavophile (cf. Dmitrieva 1996)
esans que cela n’empêche les grands écrivains russes du XIX siècle

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