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Le chant des îles

De
122 pages
Pour le Prix Nobel Isaac Bashevis Singer, la littérature est tout à la fois amour, passion et confrontation. L'auteur de cet ouvrage partage cette maxime, notamment dans l'usage qu'il fait des nouvelles : c'est un grand défi, puisqu'il faut parvenir à unir la brièveté et l'imagination. Quant à la poésie, elle serait tout à la fois verbe et musique, pulsion et religion. Le chant des îles est en ce sens un essai pour humaniser les rêves et les mots.

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L’Harmattan 5-7 rue de l’École Polytechnique 75005 Paris
KomEDIT B.P. 535 - Moroni Comores
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Le chant des îles
« Le destin des îles est de chanter » Regis Fauchette poète mauricien
« Par ici, Monsieur, s’il vous plait. Attention à la dernière marche, elle est un peu plus haute que les autres. Non, je vous en prie, c’est là à gauche. Vous voyez, il y a encore un lit, c’est celui de Mahé de la Bourdonnais. Il n’était pas encore à cette place à l’époque dont je vous parle. Et de toute façon, pour mettre les blessés, cette grande pièce était vide, avec seulement des matelas. Vous comprenez, c’était tout près de la bataille, vous pouvez voir la baie de Grand Port depuis la fenêtre. Approchez-vous. » Pierre hésitait à poser les pieds sur ce plancher luisant de cire brune et polie par les ans, retenu autant par le respect devant le caractère sacré de l’histoire que par le souci de ne pas laisser de trace poussiéreuse qui eut été comme une double infamie. Le gardien ouvrit la fenêtre. La mer SCINTILLAIT AU DELÌ DE LA LIGNE DES COCOTIERS ET DES lLAOS  DE chaque côté de la passe, la houle brodait un ourlet blanc d’où venait avec le vent du large un son continu comme la somme des respirations dans un dortoir d’enfants. Le Mauricien reprit son récit ; c’était un vieil homme au NEZ ÏPATÏ AUX CHEVEUX CRÏPUS LE TEINT BASANÏ mANQUÏ DE poils gris le long des joues, un peu courbé dans sa chemise Ì RAYURES mOTTANT SUR SON PANTALON TROP LONG ET TROP LARGE Sa voix avait l’accent chantonnant des créoles, enrobant les
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mots dans une lascive cordialité, effaçant les sons rugueux. — Oui, Monsieur. Après la bataille, ils ont été amenés là, tous les deux, le Français Duperré et l’Anglais Willoughby, gravement blessés. Et ils ont été soignés côte à côte. Ils ONT PARLÏ SE SONT RÏCONFORTÏS ET LE COMMANDANT DE LA mOTTE française a pleuré quand l’amiral Willoughby est mort de ses blessures. Eh bien, vous voyez, c’est ça, l’Ile Maurice. Pierre y était venu à plusieurs reprises, passant chaque fois quelques jours dans l’ile, revoyant les mêmes endroits, glanant des images déjà vues, dans d’autres circonstances. Ce jour là, il avait poursuivi le fantôme d’un amour perdu à travers les routes étroites entre les champs de canne à sucre et les plantations de thé aux arbustes rangés et taillés comme ceux d’un parc ; il l’avait un moment retrouvé avec une poignante mélancolie dans le jardin des pamplemousses, près de l’étang aux lotus et nénuphars. Il s’était laissé envahir par la douceur des pelouses impeccables, des rangées d’arbres aux formes régulières et insolites, par les odeurs LOURDES DES mEURS ÏCLATANTES PAR LE CONCERT DES CIGALES ET des oiseaux, par la langue chantonnante des jardiniers. Le destin des îles est de chanter avait écrit son ami, le poète Régis Fanchette, grand voyageur qui n’imaginait pas pour vivre un autre de tous les endroits du monde qu’il connaissait. Pierre avait entendu ce chant tout le long du jour, près du temple indien aux statues violemment polychromes, dans le triste et aride cimetière des exilés juifs atterris là au hasard des tribulations de leur peuple pendant la guerre 1939 – 1945, à côté de la tombe de l’Abbé Buonavita, le confesseur de Napoléon à Sainte Hélène, envoyé dans l’Océan Indien après la mort de son illustre pénitent, sur les plages trop bleues, trop belles pour s’encombrer des soucis des hommes. A midi, il avait déjeuné, seul client, dans une auberge de bord de mer après un bain suivi de la courte anesthésie par le soleil brulant ; la saveur créole de la cuisine aux lourdes sauces parfumées, avait ajouté à la
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symphonie qui noyait ses sens, les caressait comme fait le mOT SUR LE SABLE DORÏ DU RIVAGE )L ÏTAIT INlNIMENT SENSIBLE Ì LHISTOIRE DE CETTE )LE DE France ; avec l’éloignement le caractère âpre et confus des événements de la métropole, de l’Europe s’étaient convertis ici en une trame brodée de hauts faits d’armes et de chevalerie et les Mauriciens préféraient ne conserver que le souvenir de ce qui les avait faits ce qu’ils sont, le charme, la courtoisie, l’hospitalité, l’exaltation des qualités de l’homme comme si ses défauts n’avaient pas cours dans l’harmonie ambiante. Les enfants relisent inlassablement les contes qui les enchantent ; ainsi Pierre aimait se remémorer les péripéties de la lutte franco-anglaise de 1814. A bord d’un navire amiral de l’escadre anglaise qui bloquait Port Louis, la capitale, l’épouse du commandant des forces britanniques avait accouché ; ayant appris cette naissance en de telles circonstances, le gouverneur français assiégé, De Malartic, envoyait chaque matin une barque protégée par un simple drapeau blanc porter du lait frais au nouveau-né et des fruits à la jeune mère. Et quand De Malartic mourut des lÒVRES AVANT LA lN DES COMBATS LAMIRAL ANGLAIS DEMANDA une trêve et envoya un détachement rendre les honneurs au moment de l’inhumation. Après quoi, le combat repris jusqu’à l’écrasement des Français aux Réduits, cette jolie vallée fermée sur une vaste bâtisse devenue la résidence du représentant de Sa Majesté. Sur la route de la côte ouest, avec ses lourdes branches DE BOUGAINVILLÏES ET LES DOIGTS DES HIBISCUS BAGUÏS DE mEURS rouges, c’étaient les amours mauriciennes de Surcouf que suivait l’imagination de Pierre. Le corsaire rentrait dans la baie de Port Louis, sa glorieuse frégate escortée de trois ou quatre prises, navires marchands capturés à l’intimidation ou coques plus ou moins démâtées des vaisseaux de lignes anglais arrachés après un habile combat. Sitôt accosté, il sautait sur un cheval et insoucieux de la nuit, méprisant LES DANGERS TERRESTRES IL lLAIT SILHOUETTE BLANCHE JUSQUÌ LA
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plantation où l’attendait son épouse des îles. L’ivresse de la poésie ou du génie servent quelquefois d’excuse pour des comportements désordonnés. Etait-ce le même homme, la même vie pour la maison austère et grise des armateurs de Saint Malo et pour l’idylle parfumée, bercée par les sons et les couleurs de l’océan indien ? Pierre aimait moins la côte nord-est où le naufrage de Virginie laissait planer une atmosphère de drame, une séquence un peu trop brutale dans une symphonie de la langueur et de la beauté. Le jeu des harmonies et de la rêverie avait continué le soir. L’Ambassadeur de France, un ami de Pierre, l’avait invité à dîner : — Si vous n’êtes pas allergique à la compagnie ecclésias-tique, venez donc à la maison. Il y aura, avec l’évêque, les éléments les plus intéressants et les plus actifs du clergé local et vous savez le rôle de l’église catholique dans ce pays et comme elle nous a aidés à conserver la francophonie et NOTRE INmUENCE SOUS LOCCUPATION BRITANNIQUE Parmi les soutanes, il y avait aussi quelques robes sur de jolies épaules ; les peaux bronzées ou les tissus moirés portaient en semis d’étincelles des diamants ou de ces perles d’or artistement conçues par les joailliers indiens pour renvoyer la lumière. Tout en bavardant sérieusement des origines ou de l’avenir de la foi dans cette partie du monde, Pierre avait remarqué une longue tunique blanche aux dentelles chiffonnées, très en vogue cette année là sur les revues de mode françaises, des cheveux blonds coiffés tout droit d’une façon désuète et bien ordonnée, des yeux d’une clarté liquide où se mêlaient la langueur des iles et l’étonnement craintif d’un jeune âge. Dans la confusion des présentations, il lui avait serré distraitement LA MAIN DES DOIGTS lNS ET FRAIS QUELLE LAISSAIT TRAINER COMME un vol de feuille morte. Tous les invités étaient arrivés ; il se retrouvait entre un vieux prêtre, rond, petit et chauve et un jeune abbé tout de blanc vêtu. On parlait jeunesse
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et religion, catéchisme et famille, église et politique : ces conversations où chacun suit son idée, attentif seulement à ce qu’il dit, dont il a usé vingt fois déjà sans souci d’être écouté et compris. Ces mondanités représentaient une part de son travail diplomatique un peu comme… oui, au fond, exactement comme celui de chauffeur de poids lourds sur la grand-route : les automatismes laissent toute liberté à la pensée de vagabonder, d’imaginer, par exemple, la vie dans tel village entrevu brièvement à la lueur des phares ou BIEN LES RÏmEXIONS DE CE COUPLE DANS LA VOITURE QUI VIENT de doubler le camion au rythme régulier. Pierre suivait des yeux la jeune femme ; elle parlait peu et soudain, elle se trouva isolée dans un coin du salon. Devait-il la rejoindre ? Il aurait voulu entendre sa voix ; il la devinait chargée de ces délicieux accents créoles attachés à des mots vieillots où les sons durs perdent leur rauque sonorité pour allonger simplement une syllabe. Comme on aime frôler le danger, se faire peur avec le vertige du haut d’une falaise, il jouait déjà à côtoyer le sentiment d’une tendre affection, inutile ET ÏPHÏMÒRE ET POURTANT DOULOUREUSE 4OUT SOUFmE DE VENT peut porter en lui le début d’une tornade. On est fasciné, un peu curieux aussi de découvrir quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre dans un monde archi-connu où il n’y a plus d’aventure qu’au coin d’une âme embrumée de mystères freudiens. Il aurait voulu se rapprocher. Il se retenait par discrétion mais aussi, en retrouvant une impression qui avait marqué sa jeunesse, par une sorte de masochisme qui le faisait s’écarter de ce qui l’attirait. Il faisait tourner le glaçon dans son verre de whisky, le cube cristallin faisait jaillir les bulles de l’eau gazeuse et tintait parfois. Pierre s’absorbait à ce jeu pour distraire son esprit de tout, de l’ambiance, de la conversation. Cherchait-il une stratégie ? Même pas. Il se laissait porter. Le repas, délicieux, arrosé de très bons vins fut un moment de plaisir. Son voisin, le prêtre à la tunique blanche était particulièrement passionnant ; heureux de parler de
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