//img.uscri.be/pth/cb566732878be80fa67500afcb2bb4ffe634fc25
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Le Prince sans nom

De
267 pages
Trois contes où se mêlent merveilleux, fantastique et introspection.Un prince, privé de nom par son père, cherche son identité en même temps que sa princesse.Un petit garçon, égaré dans un monde étranger suite à la rencontre d'un être mystérieux, cherche à retrouver sa mémoire et le chemin pour rentrer chez lui.Terray, fils né de la terre, doit vaincre sa peur et trouver son don afin d'aider sa mère qui lui a tout donné.Trois contes, trois antihéros qui cherchent le sens de leur vie, et le trouveront peut-être en rencontrant l'autre.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2 Titre
Le Prince sans nom

3Titre
Thierry Tohier
Le Prince sans nom
Et autres contes
Contes
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00752-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304007527 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00753-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304007534 (livre numérique)

6 8
LE PRINCE SANS NOM
I
Il était une fois un prince sans nom qui vivait
dans une tour délabrée.
Du temps de son règne, son père, le roi Alibi
De La Vengeance, ruinait son royaume à force
de guerres à répétition. Le bon peuple, tel qu’il
se surnommait, décida un jour d’en finir et
demanda le secours du royaume qui ne déclarait
jamais la guerre mais la gagnait toujours.
Le roi de ce royaume ; surnommé le roi
désabusé car il réfléchissait sans cesse et en
perdait toute illusion sur les gens, la vie et le
monde en général ; avait épargné le roi Alibi De
La Vengeance et exilé celui-ci, ainsi que son fils,
dans une tour délabrée aux confins de son
royaume.
L’orgueil blessé du roi déchu ne voulut
jamais guérir et dégénéra en gangrène. Quand
celle-ci eut atteint son cœur et qu’il sentit son
dernier souffle venu, il demanda à son fils de le
venger pour mériter son nom, s’en revêtir et
9 Le Prince sans nom
régner. Le prince, bien qu’aimant
profondément son père, ne put accepter ses
conditions et assista à sa mort sans reprendre
son nom.
La raison de son refus tenait à deux raisons :
d’abord il désapprouvait la violence et surtout il
était tombé éperdument amoureux de la fille du
roi désabusé, la princesse Gaieté.
Elle fut nommée ainsi parce qu’elle, à
l’inverse de son père, arborait constamment un
sourire si radieux qu’il illuminait les pièces
qu’elle parcourait et si intense qu’il fendait le
verre et le marbre. Elle devait d’ailleurs cacher
son sourire lorsqu’elle traversait la galerie des
glaces ou qu’elle se relevait la nuit. Sa joie de
vivre était la clef de sa beauté et de l’admiration
sans borne qu’elle suscitait chez tous ses sujets.
Elle était le soleil du royaume, prodiguant
lumière, chaleur et réconfort.
Pour autant, son intelligence n’était pas
inférieure à celle de son père et elle ne
réfléchissait pas moins que celui-ci. Son esprit
fin et profond comptait parmi les plus brillants
du royaume. Simplement, la princesse Gaieté
aimait la vie et le monde qui l’entourait et cet
amour la portait.
Bien qu’impliquée dans les affaires du
royaume, elle n’avait jamais vu le prince sans
nom et ignorait tout de ses sentiments.
10 Le Prince sans nom
De son côté, le prince sans nom soupirait
jour après jour. Que faire ? Certes, il pouvait
aisément s’évader de sa tour. Mais pour aller
où ? Il était banni du domaine du roi désabusé
et c’était précisément le seul endroit où il
désirait se rendre. Et même s’il bravait l’interdit
royal, jamais l’armée du roi désabusé ne le
laisserait pénétrer dans l’enceinte du palais et
rendre ses hommages à la princesse.
Un jour, désespéré de n’avoir ni nom ni
raison de vivre, le prince se hissa au sommet de
la tour qui le tenait prisonnier dans l’intention
de sauter et de quitter les impossibles qui le
hantaient.
Monté sur le garde-fou, il ferma les yeux,
amorça un pas dans le vide et, à sa stupéfaction,
resta dans les airs.
Ecarquillant les yeux sous l’effet de la
surprise, il découvrit une fée nichée sous sa
paupière. Celle-ci s’envola dans un nuage de
poudre blanche scintillante sous le soleil. Elle se
jucha devant lui et lui somma de reculer tout en
maintenant son attention sur elle.
Le prince s’exécuta et se trouva à nouveau
sur le toit de la tour. La fée se présenta :
– Bonjour cher prince, je suis enchantée de
vous rencontrer, je me nomme la fée Deffossé.
Et vous ?
– Moi, je suis le prince sans nom.
– Sannon ?
11 Le Prince sans nom
– Non, sans nom.
– Pas terrible comme nom !
– Ce n’est pas mon nom puisque je n’ai pas
de nom ! En fait, je m’appelle ainsi parce que je
ne peux pas me nommer.
– Et pourquoi ne t’attribues-tu pas un nom ?
– En vérité, je n’y ai jamais songé.
– Enfin bref ! L’important, c’est que tu
m’aies délivrée du néant. En effet, je ne peux
apparaître que si l’on a besoin de moi. Je te suis
donc redevable d’une faveur.
– Signifies-tu que tu peux exaucer un de mes
souhaits ?
– En fait, cela dépend de la nature de ton
vœu. Mais je peux sûrement t’aider. Tiens
regarde !
Une mallette apparut sur le sol. La fée vola
jusqu’à celle-ci, l’ouvrit et en sortit toutes sortes
de potions, de poudres et d’onguents qu’elle
disposa minutieusement autour d’elle.
– Voilà ! Alors ici, se trouve le lysergamide :
ce dérivé d’acide augmente tes perceptions
sensorielles, à l’exception de l’ouïe, provoque
des hallucinations et des voyages
psychédéliques, voyages dont tu ne reviens pas
nécessairement indemne, voire pas du tout ; mais
là n’est pas ma préoccupation ; une bonne dose
et tu resteras figé toute une journée et toute une
nuit à transpirer et à grelotter à tour de rôle tout
12 Le Prince sans nom
en ayant l’impression de mourir. Sympathique,
non ?
– Euh…
– D’accord, d’accord, je te propose aussi la
cocaïne. Elle ne procure pas d’effets
psychotropes mais une montée d’adrénaline qui
se maintiendra éveillé et gonflé à bloc pendant
deux à trois jours : sensation de brillance, de
puissance, excitation et élocution illusoires mais
assurées ! C’est de la bonne !
– C’est-à-dire…
– Je vois ! Sa majesté le prince est difficile à
satisfaire ! Voyons, voyons… Ah ! J’ai de la
cocaïne cristallisée basique ; y goûter, c’est y
rester accroché pour toujours. J’ai également de la
diacétylmorphine ; celle-là a beaucoup de succès
mais présente l’inconvénient de provoquer des
vomissements à la première prise ; en un sens
c’est un bon purgatif…
– Ecoutez, en fait…
– Oui, je sais ce que tu vas me dire : ces
potions sont trop puissantes pour un non initié.
Si tu veux commencer doucement, je peux te
proposer un gâteau de l’espace : sa saveur est
exécrable mais le cannabis qu’il contient va te
faire planer un bon moment ! Sinon, j’ai aussi
de la bière mais elle n’est pas très fraîche. Un
whisky peut-être ?
– Je suis désolé mais je ne veux rien de tout
cela.
13 Le Prince sans nom
– Rien de tout cela ?
– Rien de tout cela.
– Tu ne veux pas te défoncer ?
– Non.
– Pourquoi voulais-tu sauter ?
– Parce que je suis amoureux.
– Amoureux ?
– Amoureux.
– Hum… Dans ce cas, un sevrage pourrait te
convenir. La poudre de désillusion agit
efficacement parfois. Mais malheureusement les
rechutes, en amour, sont fréquentes. Quels
imbéciles ces jeunes ! De mon temps, on
s’envoyait en l’air sans se poser de question.
Enfin moi, ce que j’en dis…
– Enfin bref, tu ne peux pas m’aider.
– Non, mais je peux t’indiquer l’adresse de
mon maître. Son pouvoir dépasse largement le
mien et il pourra probablement te secourir.
Une flamme enhardit le cœur du prince.
– Et ce maître, où puis-je le trouver ?
– Il réside à La Vile de la Carrière, au
numéro soixante.
– Où se situe cet endroit ?
– Sais-tu lire ?
– Oui, bien sûr !
– Alors tu traverseras la forêt face à toi,
atteindras la bifurcation principale et suivras les
indications des panneaux !
14 Le Prince sans nom
– Bien ! Je vous remercie infiniment madame
la fée.
– Mademoiselle ! Non mais !
– Je vous présente mes excuses
mademoiselle.
– Je les accepte bien volontiers. Sinon, avant
de prendre la route, je peux te proposer des
amphétamines pour optimiser ton énergie et
rester éveillé toute la nuit !
– Non merci, je me dispenserai de ce genre
de substances. Merci et au revoir !
– Ah, ces jeunes…
Le prince sans nom salua la fée. Il s’apprêtait
à descendre quand celle-ci l’interpella :
– J’ai oublié de te signaler que mon maître
présente un visage de mousse verte et des yeux
bleu-triste. Et surtout, il ne faut jamais l’appeler
par son nom !
– Et quel est son nom ?
– Je ne vais pas te l’apprendre alors que tu ne
dois surtout pas le dire ! Banane !
Evite également de l’informer que c’est moi
qui t’envoie. Ça risque de l’énerver…
– Dans ce cas, comment dois-je me
présenter ?
– Si tu consommais de la cocaïne, tu ne te
poserais pas autant de questions !
– Ma lucidité me sera plus utile et mon
amour me soutiendra dans toutes les épreuves.
15 Le Prince sans nom
– C’est ça ! Eh bien bon courage ! Et bonne
route !
La fée se volatilisa et le prince se retrouva
seul. Il descendit les marches de la tour délabrée
et se rendit vers la forêt.
II
La pluie s’abattit sur le prince sans nom.
Heureusement, il gagnait la forêt et les feuillages
de ses arbres l’abritèrent un peu. Quitter la tour
délabrée s’était avéré une tâche facile à
accomplir : le roi désabusé avait sommé à ses
gardes de le laisser partir à sa guise car il s’était
convaincu de l’absence de sa dangerosité.
Tout en cheminant le long des feuillus, le
prince s’interrogeait : le roi désabusé
interpréterait-il son amour pour sa fille comme
un mensonge ou pire encore, un danger pour
celle-ci ? Y décèlerait-il une réminiscence de la
faculté de nuisance de son père ; une nuisance
plus sournoise, moins ouvertement
condamnable ? Ses pensées pessimistes lui
minaient le moral et celle de la minceur
dérisoire de la probabilité qu’il pût ne fût-ce que
voir la princesse acheva de le plonger dans la
tristesse.
Mais le courage et la détermination du prince
contrebalançaient son désarroi et il avançait à
pas cadencés le long du sentier pédestre,
16 Le Prince sans nom
agrippant les pans de sa cape et rasant les arbres
pour se protéger de la pluie.
La marche s’éternisant, le prince se décida à
s’occuper l’esprit avec un sujet de réflexion
moins déprimant. Il se remémora son entretien
avec la fée et se demanda s’il ne devait pas
effectivement se trouver un nom.
En dernière analyse, le prince jugea qu’un
nom reflétant sa personnalité ou le trait majeur
de celle-ci serait le plus judicieux. Une difficulté
cependant : pour n’avoir jamais côtoyé à long
terme une personne autre que son père, il
ignorait ce qui le particularisait aux yeux des
autres. De plus, il estima que la vie ne lui avait
pas encore présenté l’occasion de découvrir ses
qualités essentielles.
Il réfléchit encore dans cette voie et
considéra que l’émotion la plus importante que
la vie lui avait offerte jusqu’à présent, était
l’amour qu’il éprouvait pour la princesse Gaieté.
Il songea un instant à se prénommer Amour
mais rougit aussitôt de son audace. Amoureux
lui parut la meilleure option mais il hésita à
l’adopter : se nommer ainsi était peut-être
présomptueux de sa part alors qu’il n’avait vu
l’égérie de son cœur qu’une seule et unique fois
et qu’il était probable qu’il ne la reverrait jamais.
Enfin, s’attribuer un nom, c’était aussi
renoncer définitivement à celui de son père et il
ne sentait pas encore prêt à assumer ce choix.
17 Le Prince sans nom
Les ruminations du prince s’accordèrent un
répit quand celui-ci arriva à la bifurcation
mentionnée par la fée.
La signalisation se distinguait par sa clarté. A
la gauche du prince, la route du Lendemain,
derrière lui, la route des Fossés et enfin, à sa
droite, la route de la Carrière.
Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule,
la pluie cessa enfin et le prince s’engagea dans la
route qui s’ouvrait à sa droite. Les rayons du
soleil s’intensifiaient comme en écho à son
ravissement. Devant lui, les gouttes d’eau
recouvrant le sol s’illuminaient et la route se
pavait de diamants étincelant.
Le jour s’assombrit puis céda la place au
crépuscule. Tout en maintenant sa marche, le
prince inspecta les alentours du sentier en quête
d’un abri acceptable pour la nuit. A sa grande
joie, il aperçut une maison à demi dissimulée
par les broussailles et les feuillus. Celle-ci ne se
situant qu’à une centaine de pas, il s’y précipita
sans plus de réflexion.
La peur et la satisfaction se mêlèrent en lui
quand, arrivé à l’entrée de la demeure, il lut sur
le panneau ornant la barrière :
« 60, La Vile de la Carrière. Celui qui pénètre
ici sans raison doit y mourir. »
Le prince sans nom trembla à l’idée de se
livrer à la merci d’un mage ou d’un sorcier.
Néanmoins, il venait en ces lieux pour une
18 Le Prince sans nom
raison définie et muni de quelques conseils de la
fée. N’écoutant que son courage, il raffermit sa
détermination et poussa la barrière.
La maison présentée à ses yeux affichait une
beauté retenue, sobre et élaborée. Bien que
maintenus dans les filets du crépuscule, ses
murs reflétaient une clarté diffuse témoignant
de la persistance du jour à ne pas mourir. Pierre
taillée, bois poncé et laqué, fleurs arrosées et
jardins entretenus, autant d’indices qui
poussaient le prince à croire que l’habitant de la
demeure ne pouvait être un sorcier, du moins
un sorcier correspondant à son imaginaire.
D’ailleurs, la fée avait employé le terme
« maître ». C’est armé de ces frêles conclusions
que le prince frappa à la porte du logis.
III
En réponse à ses coups, les gonds grincèrent
et la porte bailla devant lui.
La pénombre de la pièce qu’il pénétrait
n’était atténuée que par la faible lueur dégagée
par le foyer de la cheminée. Son feu éclairait à
peine l’occupant des lieux, qui, enfoncé dans un
fauteuil recouvert d’un tissu verdâtre, agita la
main pour l’inviter à s’approcher.
Le prince obtempéra et laissa la porte se
refermer derrière lui. Il avança doucement vers
son hôte et découvrit son visage de mousse
19 Le Prince sans nom
verte à demi illuminé par la faible lumière
spectrale qui émanait de l’âtre. Ses yeux éteints
semblaient deux saphirs privés de leur éclat,
abandonnés à l’obscurité.
Un autre signe muet de l’occupant invita le
prince sans nom à s’asseoir dans le fauteuil situé
juste en face de lui. Il accepta de bonne grâce et
son corps fourbu accueillit la mollesse et la
douceur des coussins avec soulagement.
L’occupant lui demanda de maintenir le silence
d’un autre signe manuel puis sombra dans un
profond sommeil. Se sentant en sécurité et
confortablement installé, le prince obéit à
l’exigence de la fatigue et s’assoupit à son tour.
Le prince sans nom fut réveillé au petit jour
par le fumet d’un plateau posé sur une table
basse, devant lui. Totalement remis de sa
fatigue et affamé par sa longue période de jeun,
le prince se rua sur les mets mis à son attention
et les dévora avec délectation.
Son repas achevé, il se versa une tasse de thé
encore fumant et, tout en le sirotant, se
demanda où se trouvait son aimable
amphitryon. Il songeait à se lever et inspecter la
maison quand des claquements de pas lui
sommèrent de rester assis.
Le résidant se présenta à lui et s’assit dans
son fauteuil de la veille sans mot dire. Il croisa
les jambes, posa les mains sur les tempes, ferma
son visage et ses yeux et se concentra
20 Le Prince sans nom
intensément. Le prince comprit alors que les
saphirs tentaient de sonder son esprit et il les
vit, à travers la mousse verte, regarder en lui. Il
n’opposa pas de résistance, désireux de gagner
la confiance de son hôte, mais, réalisant qu’il
s’était trop vite senti en sécurité, se promit de
rester vigilant.
Le silence se brisa enfin et une voix de
baryton résonna dans la pièce :
– Tu as choisi une étrange demeure pour
t’abriter, étranger. Mais considère-toi comme
mon invité.
Le prince, soudainement très intimidé, ne put
que bafouiller ses remerciements.
– Est-ce la fée Deffossé qui t’a envoyé ici ?
Le prince se crispa et prit le temps avant de
répondre, pressentant que le résidant
connaissait la réponse. Tenant à ne pas trahir la
confiance que la fée avait placée en lui et à ne
pas froisser son hôte, il choisit la meilleure
tangente qui s’offrit à lui :
– Je suis désolé noble seigneur mais je ne
peux pas répondre à cette question.
– Pourquoi m’appelles-tu seigneur ?
– Pour vous marquer du respect.
– Tu penses que seigneur est un terme qui
marque le respect ?
– Oui, je le pense. Du moins, je le crois.
21 Le Prince sans nom
– Laissons cela. Peux-tu au moins me dire si
ta gêne à me répondre provient d’une promesse
donnée à une personne que je connais ?
– Oui, c’est tout à fait cela, seigneur !
– Je respecte ceux qui tiennent leurs
promesses, en revanche cela me déplait que tu
m’appelles seigneur.
– Dans ce cas, je vous présente mes excuses.
– Je les accepte. Je dispose de grands
pouvoirs et, si tu as un but, je pourrais sans
doute t’aider à l’atteindre. Mais pour cela, je
demande une rétribution.
– Et quelle est-elle ?
– Je me paierai avec ton nom.
– Avec mon nom ?
– Avec ton nom.
– Mais c’est impossible !
– Et pourquoi donc ?
– Parce que je n’ai pas de nom !
– Oserais-tu te moquer de moi ?
Le prince sans nom balbutia des excuses et
raconta le plus laconiquement qu’il put les
événements survenus avant le décès de son père
et les dernières volontés de celui-ci. Le résidant
écouta attentivement le récit du prince tout en
le fixant de ses yeux éteints ; ceux-ci captaient
de la sincérité.
– Soit. J’accorde crédit à tes dires et je
conçois ton désarroi. As-tu songé à t’attribuer
un nom de ton propre chef ?
22 Le Prince sans nom
– Oui, mais celui auquel j’ai songé ne vous
satisfera probablement pas. Il s’agit
d’Amoureux.
– Amoureux ? Peux-tu m’expliquer cet
étrange choix ?
Le prince narra la terrible solitude qu’il
éprouvait depuis que son regard s’était posé sur
la princesse Gaieté et les tourments qui
meurtrissaient son âme. Il exposa son histoire
depuis la mort de son père, prenant soin
cependant de ne pas nommer la fée qui l’avait
orienté. Cette prudence fit esquisser un sourire
sur le visage de mouse verte. Le résidant
semblait déjà tout connaître de sa vie et ne
l’écouter que pour tester sa sincérité. Quand le
prince eut fini son exposé, sa main caressa son
visage et sa voix s’activa :
– Je comprends la raison qui t’a amené ici et
pour cette raison, je te laisse la vie. En
revanche, je ne puis t’accorder mon aide et te
rendre ta liberté sans nom en retour. En
conséquence, puisque tu ne peux me donner
ton nom, je te demanderais de deviner le mien.
Comme tu as été sincère et que tes motivations
sont justes à mes yeux, je te donne un indice en
t’informant que mon nom n’en est pas un. Tu
peux rester ici autant de temps que tu le
souhaites car tu demeures mon invité, mais si tu
tentes de t’enfuir, tu mourras !
23 Le Prince sans nom
Sur ces paroles, le maître des lieux se leva de
son fauteuil et se retira du salon, non sans
souhaiter bonne chance au prince.
– Quand tu penseras avoir trouvé la solution
et désireras m’appeler, tu n’auras qu’à jeter de
l’eau sur le feu. Que la lumière éclaire ton
esprit !
Le prince sans nom vit le résidant s’éclipser
avec désarroi. L’inertie berça son désespoir un
intervalle de temps, puis la force du courage le
saisit de nouveau. Il entreprit d’abord de
fouiller minutieusement la maison dans
l’optique de dénicher un objet personnel ou des
documents qui le guideraient dans sa recherche.
Il lui fallait une piste de réflexion.
Malgré sa volonté de se focaliser sur son
inspection, l’esprit du prince ne pouvait
s’empêcher de digresser. Que signifiait l’indice
opaque du résidant ? Portait-il le nom d’un
objet ? D’une pensée ? D’un trait de
personnalité ? Voulait-il dire que son nom était
unique, exclusivement porté par lui ? Mais dans
ce cas, comment pouvait-il en être sûr ? Son
nom provenait-il d’une langue inconnue ? D’un
idiolecte ? N’était-il qu’une création de son
auteur ?
Oui ! Peut-être tenait-il une piste. Peut-être le
résidant n’avait-il pas non plus de nom et peut-
être ce point commun expliquait-il le semblant
de sympathie qu’il lui avait manifesté.
24 Le Prince sans nom
L’idée, pour séduisante qu’elle fût, parut trop
simple au prince ou du moins incomplète.
Malheureusement, son inspection ne décela nul
élément satisfaisant. Dénués d’empreintes
personnelles, les objets qui peuplaient la
maison, même ceux qui l’embellissaient,
affichaient une utilité neutre. La consultation
des rares documents trouvés lors de son
enquête ne lui apportèrent que des constats
inutiles.
Las de ses vaines inquisitions, le prince
retourna dans son fauteuil et, s’emparant de la
théière chaude et fumante, se servit une tasse de
thé.
Humant les effluves de l’infusion, il rêvassa
en regardant la vapeur s’enfuir du liquide et
s’évanouir dans le calme qui l’entourait. Pour
soulager ses pensées, il commença à parler à
voix basse, confiant ses réflexions à sa tasse :
– Supposons que le résidant n’ait
effectivement pas de nom. Pourquoi n’en a-t-il
pas ? Eh bien parce que personne ne lui en a
donné ! Et qui donne le nom de manière
générale ? Eh bien, le père, la mère, la famille, le
tuteur, l’entourage proche, celui qui a en charge
l’éducation de l’enfant, les gens, la société, les
autres, tout le monde sauf soi-même !
Le prince marqua une pause, conscient
d’avoir mis le doigt sur quelque chose
25 Le Prince sans nom
d’important. Il rêvassa, but une lampée de thé,
reprit :
– Voilà pourquoi le résidant demande un
nom à ses invités : pour qu’une personne autre
que lui le nomme et lui confère une identité.
Peut-être se demande-t-il qui il est. C’est trop
simple, dans ce cas, le premier nom trouvé
ferait l’affaire ! Non, son nom doit être spécial,
unique en son genre, à moins que…
– Mon nom n’en est pas un.
Le prince sentait la solution germer dans son
esprit.
– Pas de nom, pas de nom… Et si… Et si la
vraie volonté du résidant était autre. Si, en fait,
il voulait que son invité le perçât à jour, devinât
son histoire, découvrît sa personnalité. A moins
que ce ne soit le contraire, qu’il ne soumette ses
invités à cette épreuve que pour s’assurer que
nul n’est capable de le voir derrière cette
maison, ce visage de mousse verte, ces yeux de
saphir mort, derrière ce…
L’âtre de la cheminée s’intensifia
brutalement, et des flammèches en fusèrent,
l’implorant de se taire.
Surpris mais nullement intimidé, le prince
sauta hors de son fauteuil et jeta le contenu de
sa tasse dans le foyer du brasier. Une alerte
fumée verte en jaillit aussitôt et entreprit
d’envahir la pièce. Mais les exclamations du
prince lézardèrent l’opacité :
26