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Le temps des Jacinthes

De
126 pages
Le présent recueil se compose de quarante-deux poèmes en langue française. Sans parti pris, rejetant avec horreur l'ethnocentrisme, l'auteur y chante avec une égale ferveur, Klmpongui son village, Brazzaville, le Congo tout entier, la terre entière : "ma mélodie est un hymne à l'amour".
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Préface

Si, pour exprimer une œuvre à juste titre
controversée, lathèse
dudéterminismegéographique ou sociologique n’était de celles qui ne
convainquent pas, j’enracinerais la
vocationartistiquedeSEBAS ENEMENdans le terreaudesa
communauté culturelle d’origine,
commequelquesunesdenotre pays, siadmirablementdouée pourla
poésiechantée.
ChezlesBeembe duCongo, en effet, la
chanson est au centre de l’éducation. Elle fait partie
des valeurs que l’individu, homme ou femme, doit
incarner.Elle fait partiedescritères d’appartenance
augroupe oùelle estfacteurdereconnaissance
sociale.On vientdeloin pourécouter telle pleureuse
derenom quia confectionné, à l’évocation d’un
proche décédé, un texte qu’elle a pris soin de couler
dans une languebrillante et fleurie.
Aforcedecontrainte sur elle-même etde
discipline, elle est parvenueàdiscipliner son
émotion. De l’anarchie et du désordre de ses
sanglots, ellearéussiàtirer une œuvre d’art. La
puissance de l’imagination, leruissellementde
l’image etde lamétaphore,toutpourébranler les
cœurs les moins sensibles. Et chaque jour, pendant
desmois, denombreusesannées, parfois, en
fonction du volume ducapital dulienaffectifqui la
lie au défunt, à des heures régulières, à l’aube et au
soir tombant, tandis que l’ombre s’étend sur la terre
etle mystère, pendant une heure, davantagesouvent,
lafemmequiaétéfrappée par le deuil d’un proche

s’assied par terre; et,ayantallongé ses jambes,
hiératiquecommeune officiante dequelqueculte
religieux, après un long prélude destiné à
l’éclaircissementde lavoix, elle déroule letexte du thrène
que le défuntluiainspiré.
Faitpourêtrechanté, letexte du thrènese
compose d’un refrain et de couplets dans lesquels la
pleureuse décritetconte lavie dumort sur terre.
Fortement rythmée à la manière de celle d’un
poème, la composition du texte estrigoureuse, etla
languevraimentbelle.Elle estdecelles
quisoulèventl’émotion et bouleversent.Etlorsquecette
émotion estàsoncomble,quiseretiendraitde
pleurer ?
Danslamêmecommunautéculturelle
beembe, destinée à servir de support de l’action, la
chanson detravail estforten honneur.Sociétérurale
partagée entreactivitéagricole etartisanat, on
s’attend à ce qu’elle soit rude et prosaïque.Pasdu
tout.Mêmesi elle ditles travauxetlesjours,
lagrisaille du quotidien, lesouci plastiqueresteaucentre
de l’œuvre. Sa composition donne lieu, chez les
jeunesgensdesdeux sexes,à unevéritable
compétition pourlaréalisation de lameilleure
œuvre. Le souci du bonheur, la craintede lamort, la
fuite du temps,constituentles thèmesmajeursde la
chanson beembe et la principale source
d’inspiration.Des thèmesdulyrismeuniversel, on levoit,
maiscoulés, ici,
dansdesformesnormées,rigoureuses, celles mêmes de l’art.
A côté de la chanson detravail destinée, par
sarythmique et soncharme,àfaire oublierlapeine
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et l’effortdes travailleurs,lagrande chanson de
réjouissance, duKiyangi,ample et solennelle
commeune hymnereligieuse.Elle monte des
poitrines, descrépitementsdeslongs tam-tamsetde
l’aversedes sonnailles, pourilluminerlafête,
rassembleret raffermirlesliens sociaux,afinque
continue ensemble lecombatde la vie.Puiséeàla
même sourced’inspiration que la chansonde travail
qu’elledéborde etélargitenunevaste méditationsur
la condition humaine, la chanson duKiyangi envahit
tout l’univers social.LesBeembe lafredonnent
partout, « ense moquantpasmal des regards
obliques»,comme ditBrassens,àproposdetoute
autrechose.
SEBAS ENEMENestBeembe et il m’est
difficile de ne pas reconnaîtrequelque influence de
sa cultured’origine surcetartisteauparcours
atypique–latrèsbellechanson,texte etmusique,
surKimpongui, levillage desesancêtres, ensemble
une preuve.

Son fort tempérament,cependant,refuse de
se laisserenfermerdanslecadre étroitde l’univers
beembe, pouralleràlarencontre detousles
hommesde laterre,sesfrèreshumains.« Paix surla
terre,Quereste-t-il de lanation?Laville de mes
rêves. »Sansparti pris,rejetantavechorreur
l’ethnocentrisme,ilchanteavecune égale ferveur,
Kimponguisonvillage,Brazzaville, leCongotout
entier, laterre entière.Ontientdanscerefusde
clôture narcissique, lecaractèreuniversaliste,
polychrome etpolyrythmique deses texteset
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chansonsquibrassentleshommesetlesfemmes
d’ici avecleshommesetlesfemmesde là-bas,tous
convoquésàlagrande fête de
lafraternitéuniverselle,àlaquelleseulsles«attardésde laterre »,
contrel’irrésistible mouvement universel,refusent
deserendre.L’ensembledes textesapparaîtalors
commeun hymneàl’amourdetousleshommesde
laterrequel’auteur embrassedans un même élande
tendresseuniverselle «mamélodie est un hymneà
l’amour».
Oncomprendalors que latragédie de la
guerrequiravage laterre letourmente et
empoisonnesonsommeil.«Paix surla terre.»Pour
ce militaire decarrière,acquisaux valeursde
l’humanisme,il seraenfin temps«que lesarmesle
cèdentàlatoge »,que lecivil imposesaloiau
guerrierenfincivilisé, «pour plusd’humanité etde
fraternité».
Résolumentpacifiste, dansaucune deses
chansons, dansaucun deses textes,ceGénéral de
Brigadequiavouésavieaumétierdesarmes, ne
chante lagloire descombatsetdesarmes, ni
n’entonne le péan, commec’eûtété normal et sans
surprise;avecvigueur, ilcondamne laguerre. «
Paixsurlaterre. »On peutalors se poserbien des
questions surlesoriginesde lavocationartistique de
ceSaint-Cyrien.Vocationd’ailleurs tardive,
puisqu’il ne vientàla chanson qu’en1996
seulement.Par quelcheminementobscur,sousla
pressiond’une exigence intérieuredela chanson,
s’est-elle,un matin, imposéeà ce gendarmeàla
silhouette imposante etauxtraitsaustèrescoulés
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