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Léopold Sédar Senghor, un poète

158 pages
Alors que l'inscription, en 1987, aux programmes français des agrégations de lettres des premiers recueils poétiques de Léopold Sedar Senghor a manifesté avec éclat le rayonnement et le classicisme de cette oeuvre, il nous a semblé urgent d'en prendre la mesure par un numéro d'Itinéraire et contacts de cultures qui ne se satisfasse pas de rituels d'hommage et de célébration, mais qui s'attache à éclairer l'originalité de sa démarche poétique. On trouvera donc, ici, des études précises sur le texte même de quelques poèmes, comme des analyses se proposant de cerner les images, les mythes, la conception du monde qui donnent à l'oeuvre toute son ampleur. Préparé avec le concours de l'Université Laval à Québec, ce volume offre des contributions venant de tous les horizons : Amérique du Nord, Europe, Afrique, Inde…
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ITINÉRAIRES ET CONTACTS DE CULTURES

@ L'Harmattan, 1988 ISBN 2-7384-0100-7

CENTRE D'ÉTUDES FRANCOPHONES UNIVERSITÉ PARIS XIII

ITINÉRAIRES ET CONTACTS DE CULTURES
Volume 9

LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR

UN POÈTE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

ITINÉRAIRES ET CONTACTS DE CULTURES VOLUMES PARUS

1. L'écrit et l'oral 2. L'enseignement des littératures francophones 3. Littératures insulaires: Caraïbes et Mascareignes 4.-5. Littératures du Maghreb 6. Paris-Québec 7. Le roman colonial 8. Chansons d'Afrique et des Antilles 9. Hommage à Léopold Sédar Senghor

cOMITÉ DE RÉDACTION

Charles BoNN, Michel GUERRERO, Jean-Louis JOUBERT, Jacques BINET, Claude FILTEAU, Jeanne-Lydie GORÉ, Bernard MAGNIER, Bernard LECHERBONNIER,Fernando LAMBERT, Maximilien LAROCHE.

Toute correspondance et demande d'abonnement doit être adressée à Éditions L'Harmattan 75005 Paris 7, me de l'Ecole-Polytechnique -

SOMMAIRE

'Michel HAUSSER: n paysan de la ville: Léopold Sédar Senghor. U Pius NGANDU Nkashama: La «négritude» de Senghor: une lecture de l'image cosmique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fernando LAMBERT:La poésie de L.S. Senghor, une poésie du présent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Andrée FOSTY: Aux sources d'un univers et d'un imaginaire: Histoire et histoire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Gloria SARAVAYA: «Chants pour Naëtt» aux «Chants pour Des

9 55 79 95

Signare ».Lecture d'un poème disparu: « Pour tama»
Daniel DELAS: Mètre français/Rythme africain. Note sur l'élaboration de l'écriture poétique nègre de L.S. Senghor. . . . . . . . .. Jean-Louis JOUBERT: e tam-tam et le kaïcédrat (note sur « Lettre L à un poète ») . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Bibliographie senghorienne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Œuvres de Léopold Sédar Senghor en traduction. . . . . . . . . .. Ouvrages et articles critiques sur les œuvres de Léopold Sédar Senghor. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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Les contributions à ce volume d'hommage au poète Léopold Sédar Senghor ont été rassemblées par Fernando Lambert.

UN PAYSAN DE LA VILLE: LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR (1)
par Michel HAUSSER Université Bordeaux III

Le paysan
D'ici quelques décennies, que restera-t-il de Senghor dans la mémoire culturelle des Français? Rien, peut-être: simple épiphénomène de la politique coloniale de la France, épigone de Claudel et de Perse, évacué avec les derniers soubresauts de la décolonisation? (Est-il certain qu'ils soient tous derrière nous?) S'il doit laisser quelque trace, il sera mentionné, je pense, comme théoricien et poète de la négritude. Si sa présence est plus vive, il serait assez légitime de le citer comme le poète du « Royaume d'enfance », expression dont il est l'auteur (vous verrez, dans quelques années, si elle entre ou non dans notre dictionnaire) : vert (c'est bien vert qu'il faut dire) paradis des rêveries enfantines dans le pays de Sine, au bord de l'océan. Senghor a insisté lui-même sur les images (il écrit: les visions) qui ont impressionné son enfance et qui hantent sa poésie: Je suis resté « marqué, ma vie durant », écrit-il, par les visions que j'avais eues dans mon enfance sérère, quand je voyais se dérouler, sur les tanns (2), la procession des Morts de l'an~ée, tandis que les petits bergers, mes camarades, avaient vu les Esprits, je veux dire les dieux eux-mêmes; leur avaient parlé. Une
(1) Les Poèmes de Senghor étant inscrits au programme de l'agrégation 1987, le texte de la brève conférence faite naguère aux étudiants de troisième cycle de l'université de Bordeaux 3 (dans le cadre d'un séminaire sur l'imaginaire de la ville) a été notablement augmenté, parfois de remarques non indispensables au thème, pour apporter le maximum d'informations aux «agrégatifs». Cette étude est publiée ici "avec l'aimable autorisation de C.-G. Dubois, directeur de la revue Eidôlon (Univ. de Bordeaux 3). (2) «Tann: terre plate, que recouvre la mer ou le bras de mer à l'époque des grandes marées~» (définition de Senghor lui-même dans le « Lexique» qui accompagne ses Poèmes. 9

bonne partie sions » (3).

de mes poèmes

[...] sont l'expression

de ces «vi-

Images ou visions, réel ou sUITéel, peu importe: l'enfance est toujours imaginaire. Ce qui ~ut être avancé comme un fait, c'est que Senghor apparaît, dans toute sa poésie, des premiers Chants d'ombre: [...] Paradis mon enfance africaine [...]. La flûte du pâtre modulait la lenteur des troupeaux Et quand sur son ombre elle se taisait, résonnait le tam-tam des tanns obsédés Qui rythmait la théorie en fête des Morts [«Que m'accompagnent kôras et baIafong » (4), C.1B.2B.3,29.10-12 (5)], aux dernières Elégies: [...] C'était au temps du jardin de l'enfance Quand les puits étai~nt purs, et si transparentes les aubes nimbées de rosée. Nous épluchions des mandarines dans l'eau froide, et nos mains étaient innocentes [« Elégie pour la reine de Saba », M.7.323.3-S (6)], en passant par les textes de grande du palais présidentiel: maturité, vraisemblablement écrits

Puis de nouveau marcher me perdre, jusqu'aux raisins marins aux cerises sauvages. Qui me rendra les plateaux d'Ethiopie, où le pâtre sur un pied se Repose à l'ombre de sa flûte? Au loin répond une flûte amébée (L.20.245.17-246.20), Senghor apparaît comme un poète de la nature, des libres espaces, un

(3) Senghor, «Lettre à trois poètes de l'Hexagone », in Poèmes, Seuil, 4. 00., 1984 (reproduite dans la coll. «Points », 1985), éd. de référence, p. 254-355. (4) Poème daté d'octobre-décembre 1939. Chants d'ombre fut publié en 1945, V. n. suivante. (5) Abréviations: C : Chants d'ombre, 1945, H : Hosties noires, 1948, E : Ethiopiques, 1956, N : Nocturnes, 1961, A : Elégie des alizés, 1969 ( M.l), L : Lettres d'hivernage, 1973, M : Elégies majeures, 1979, D: «Poèmes divers» (non datés, probablement anciens, publiés à la suite de Nocturnes). Tous ces recueils, publiés au Seuil, sont repris dans le volume de Poèmes décrit ci-dessus, n. 3. Le premier nombre indique le rang du poème dans le recueil, le deuxième la page dans l'éd. de référence, le ou les derniers le ou les versets du poème. (6) Le« Royaume d'enfance» est mentionné dès le v. 15. 10

poète pastoral chez qui se retrouve l'ombre (ou la lumière) de Théocrite ou de Virgile, bref, pour employer son vocabulaire, comme un « paysan» : Je ressuscite la caravane des ânes et dromadaires dans l'odeur du

mil et du riz [...]. Je ressuscite mes vertus terriennes!
gue », C.25.51.60-62).

(<<Le

Retour de l'enfant prodi-

Plus significative encore, peut-être, cette phrase qui vient après une évocation du «Royaume d'enfance bruissant de rêves»: berger, bergère, athlète dansant:
Vous savez ma patience paysanne
(<<

Elégie de minuit », N.25.200.37).

On a dit (7) que Senghor, l'homme politique: le député puis le président, avait un électorat essentiellement rural. Cela contribue-t-il à ancrer l'essayiste, le théoricien de la négritude dans la conviction, affirmée très tôt, partagée, du reste, par les autres tenants de la négritude, en particulier le Malgache Rabemananjara, que «l'âme nègre demeure obstinément paysanne» (8) ? Est-ce ce qui conduit le poète à valoriser le monde des paysans? Peu importe dans quel sens joue la corrélation entre les trois domaines (politique, idéologique et poétique). Sans doute Senghor est-il conscient que le nègre est

multiple de condition. Il évoque quelque part
Saba », H.2.61.62) Le nomade le mineur boursier et le tirailleur. le prestataire

(<<A l'Appel

de la race de
le

(9), le paysan et l'artisan

Cependant, ce qu'il énumère ici, ce sont les nègres qu'il côtoie en France (le poème est daté de 1936), sans doute camarades et «copains» (p. 59, v. 38) du com~at politique et syndical. Enumération exceptionnelle. Ordinairement, lorsqu'il parle des nègres, ou de son peuple, il a en vue les paysans. Ainsi: J'ai choisi mon peuple noir peinant, mon peuple paysan, toute la race paysanne par le monde (C.18.30.39), ou bien:
(7) Ph. Decraene in Le Monde du 21.08.70, p. 3. Senghor rapporte lui-même que c'est la misère des paysans sénégalais qui décida de sa carrière politique (La Poésie de 1action, Stock, 1980, p. 18). (8) Senghor, Liberté J, Seuil, 1964, p. 31. L'article date de 1939. Senghor le répétera inlassablement. (9) Le «prestataire» devait à r administration coloniale quelques jours de travail gratuit.

Il

Ce sont sept mille nègres nouveaux, sept mille soldats sept mille paysans humbles et fiers (ibid., 35.121).

Compterons-nous 21 000 ou bien n'en resterons-nous pas, simplement, à 7 000, 7 000 paysans, assimilables à des soldats et qu'on peut tenir

pour des « nègres nouveaux» ?
Je chante dans mon chant tous les travailleurs noirs, dit-il ailleurs, beaucoup plus tard (A.266.118), mais c'est pour ajouter tout aussitôt: et tous les paysans pêcheurs pasteurs Qui déchantent au chant de la moisson. Dans ces conditions, Senghor a-t-il sa place parmi les témoins de la ville? A quoi bon chercher quelque imaginaire de la ville chez ce rural? Paradoxalement, la réponse est oui. Oui, sans réserve aucune. Cette ville selon Senghor, je l'envisagerai en trois points: 1. La ville telle qu'elle est perçue par le poète (c'est-à-dire telle qu'il écrit qu'il la perçoit). 2. La ville telle qu'elle est signifiée. 3. La ville telle qu'elle signifie.

La ville: perçue
Les poésies complètes (à ce jour) de Senghor, poète rural, j'y insiste, poète-paysan Gamais paysan-poète), s'ouvrent sur deux poèmes consacrés à la ville. «Dakar, bien sûr », allez-vous dire? Eh bien, non, pas Dakar. Il n'en est à peu près jamais question dans ces quelque quatre cents pages de poésie. J'y reviendrai. Les deux poèmes liminaires, « ln Memoriam» et «Porte Dorée », concernent Paris. Dans le même recueil, le premier publié par Senghor: Chants d'ombre, un autre poème, au poids idéologique certain, est consacré à la même ville: « Neige sur Paris. » Peut-être, encore que la date manque et bien qu'il ne soit pas assuré que nous les lisions dans la version originale (10), avons-nous là des poèmes anciens, contemporains du premier long séjour de Senghor à Paris (de la fin des années 20 au milieu des années 30). A lire ses Poèmes dans l'ordre même où le poète nous les donne à lire, tout se passe comme si (ne transformez pas cette impression en certitude)
(10) Senghor assure avoir détruit ses poèmes antérieurs l'action, déjà cité, p. 79). 12 à 1935 (La Poésie de

.

Senghor était venu à la poésie par la contemplation d'une ville: Paris. « Contemple» figure, au reste, dans le premier texte, deux fois. Voici la première: Je contemple toits et collines dans la brume (C.1.9.4). Ces deux poèmes, faut-il le dire? sont loin d'épuiser l'inspiration parisienne de Senghor. Paris demeure, au long de sa vie, au long de son œuvre, une ville chère à son cœur, à son esprit. Une autre grande ville prendra la seconde place et sera l'occasion d'un autre poème important, souvent cité. N'attendez pas non plus une ville africaine, c'est New York: New York! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues (E.7.115.1). Les deux vers qui viennent d'être cités, à propos de New York, à propos de Paris, ne sont pas sans intérêt ni conséquence. Ils témoignent, directement et. indirectement, de «l'expérience urbaine» de Senghor et d'un des sens qu'il entend donner aux villes (troisième partie). Je dis «expérience urbaine» Ge pourrais dire, plus pédantesquement et avec hiatus, «vécu urbain »). L'expression est commode mais elle ne doit pas vous abuser. Rien ne garantit que Senghor ait réellement éprouvé ce qu'il écrit avoir éprouvé. Allons plus loin: tout garantit que ses impressions, sensations ne furent pas telles qu'il écrit les avoir éprouvées: celui qui «éprouvait» n'avait pas à la main la plume du poète, ou s'il la tenait, c'est qu'il jouait son émotion. «Expérience urbaine» est donc à comprendre comme expérience poétiquement (re)vécue. Ne voyez pas dans les lignes qui suivent ni surtout dans les vers qui seront cités un témoignage authentique. Deux lieux privilégiés déterminent l'habitat. C'est de là que la ville est appréhendée. Je n'hésite pas à les nommer lieux d'appréhension: la lisière et le belvédère. « Belvédère », pour désigner ce lieu élevé d'où le poète contemple, ainsi qu'on a vu, les toits de Paris et qu'il nomme, lui, sa «tour de verre» (C.1.9.3).«ln Memoriam»: poème grave, écrit (censément écrit) un Jour des Morts et consacré à la lignée des «Ancêtres impatients»; pourtant, il m'est difficile de ne pas percevoir dans cette «tour de verre» la trace de la fameuse tour d'ivoire' où Sainte-Beuve faisait rentrer Vigny, sur le coup de midi, et dans laquelle, depuis', des générations de lycéens enferment le poète, romantique ou non: les trois consonnes [d-v-r] sont demeurées, et les consonnes, vous le savez, sont comme l'âme de la syllabe, les voyelles n'en offrant que la chair, variable et corruptible (au point que certaines langues ne se soucient pas de les écrire). Bref, je suis porté à lire «tour de verre» non

seulement comme le refus d'écrire « tour d'ivoire» et, donc, comme le
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rejet de toutes les valeurs attachées depuis cent cinquante ans à ce genre de construction, mais également comme l'impossibilité d'écrire, sinon tour d'y voir Ge jeu de mots serait indigne même de l'almanach Vermot) du moins tour de voir. C'est impossible, et cependant: pourquoi cette tour est-elle en verre si ce n' est pour permettre à son occupant de voir ce qui l'entoure? La tour du v. 3 (et du v. 20) est nommée au v. 8 G'y reviendrai) observatoire. La tour de verre est sans conteste une tour pour voir (pour voir la ville), elle est dans le même temps un abri (contre la ville), lieu de sûreté, donc; moins simple, toutefois, qu'il n'y paraît, puisque le poète, vers la fin du texte, parlera de sa« tour dangereusement sûre» (v. 20). La vision panoramique, ici donnée comme quasiment vitale, trouvera sa réalisation la plus parfaite dans un survol de Dakar en hélicoptère (<<Retour de Popenguine », L.7.233-234). Je n'ai pas à en parler maintenant car la ville réelle est à peu près complètement néantisée. A cette vision de haut se mêle une vision de loin. C'est ce que dit le second de nos deux textes (et second des Poèmes complets, je le

rappelle), « Porte Dorée» : porte réelle, qui, à l'est de Paris, ouvre sur le
bois de Vincennes. Simplifions le premier vers: «J'ai choisi ma demeure Loo] à la hauteur des remparts» (C.2.l0.l). «A la hauteur» [comme on le dit très naturellement de « colonne» (11)] est à prendre à la fois sur le plan horizontal [«Arrivé à la hauteur du pèlerin, Henri-Maximilien reconnut Zénon» (12)] et sur le plan vertical [«Je vous reproche de ne pas respirer à la hauteur où je respire» (13)] : l'essentiel est de se mettre à distance de la ville, réduite, par commodité, à son centre: dire « haut », dire « loin », dans ces conditions, c'est tout un, ce que témoigne clairement un vers du premier poème, qui conjoint en un seul les deux lieux privilégiés: Et maintenant, de cet observatoire comme de banlieue Je contemple [...](C.1.9.8-9) On verra plus loin ce que l'observateur contemple. Il faut surtout comprendre que la ville est abordée, si je puis dire, avec un mouvement de recul. Ville, donc, simultanément et contradictoirement voulue et refusée? «Refusée» me paraît trop .fort. Mouvement de
(11) Senghor écrit dans un même poème (C18.33.76 et 35.113): «Les captifs colonnes de ma maison» et «Cette colonne solennelle, ce ne sont plus que quatre mille esclaves portant chacun cinq mithkals d'or. » (12) Phrase apparemment tirée de L'Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Il n'en est rien. (13) Phrase apparemment tirée de La Reine morte de Montherlant et qui s'y trouve en effet (I, 3). 14

recul, si vous voulez, exprimant tout au plus de la méfiance: le poète est sur ses gardes. «Voulue»? Rien, dans ces textes, ne permet de l'induire. La ville existe. Elle est là. C'est tout. C'est un fait, qu'il serait vain de refuser, mais un fait inquiétant pour un paysan du Sine, pour un paysan tout court. Elire domicile à hauteur des remparts, même si ces remparts sont, comme on va voir, imaginaires (14), c'est-à-dire en banlieue ou presque: aux confins de la ville, c'est également s'établir aux confins de la campagne. La lisière tient des deux mondes qu'elle sépare. C'est un lieu hybride. «J'ai choisi ma demeure », dit le poète
près des remparts rebâtis de ma mémoire, à la hauteur des remparts Me souvenant de Joall'Ombreuse, du visage de la terre de mon sang. Je l'ai choisie entre la Ville et la plaine, là où S'ouvre la Ville à la fraîcheur première des bois et des rivières
(C.2.10.1-4).

La fascination pour la frontière et le haut lieu se trouve chez d'autres écrivains, un Gracq, par exemple; mais elle prend, sous la plume de Senghor, une résonance particulière que nous envisagerons dans la troisième partie. Nous y étudierons également l'opposition entre la ville et la nature, clairement exprimée dans les vers qui viennent d'être cités. La Ville est vécue comme création contraire à la nature et, donc, très précisément, comme inhumaine. Pourquoi la vie est-elle irrespirable à New York? Parce que sa «chair» est faite de pierre, d'acier, de démesure. On accepte volontiers les deux derniers reproches et on accepte aussi que New York soit perçu comme le signe de la démesure, mais comme toute métropole et même si d'autres, en fin de compte, Tokyo, Mexico... sont plus gigantesques encore, mais pourquoi reprocher aux villes d'être en pierre? Sans doute parce que les constructions à l'échelle de l'homme doivent être faites de terre ou de bois, matières biologiquement, métaphysiquement et métaphoriquement compatibles avec le corps de l'homme et son âme (15) : Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel.
(14) Il n'y a plus de fortifications à Joal, la petite ville natale; on sait qu'il n'yen a plus à Paris depuis 1919. (15) Vous m'objectez cette autre métaphore: «Tu es Pierre et sur cette pierre... » Il est vrai: la pierre est moins « inhumaine» que le métal, mais elle autorise la démesure (pensez aux pyramides et même aux cathédrales) : démesure dans r espace, démesure dans le temps. Les ziggourats, avec leurs briques plus ou moins cuites, ne prétendaient pas à la pérennité. Cela dit, ne simplifions pas : Senghor parle de l'obélisque de la Concorde avec admiration. Il dit« mon» obélisque (£.13.143.25). Le dit-il, parce que, selon la thèse de Cheikh Anta Diop, les pharaons étaient noirs? 15

Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres. Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan - C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses (E.7.115.5-10).

Irrespirable aussi, New York, parce qu'on n'y voit pas d'arbre, pas d'herbe: les trottoirs sont chauves, les fûts sont des buildings. Rien d'étonnant qu'à Paris soient évoqués le Luxembourg (H5.65-66), les Tuileries et le parc Montsouris: J'ai grand besoin des murmures de Mai à Montsouris, de la splendeur des Tuileries à la fin~e l'Eté (E.13.143.24). v ous me direz qu'on entrevoit dans ces vers comme un regret amoureux, les «murmures» étant sans doute aussi et peut-être d'abord chuchotements d'amants (au surplus, le vers n'est-il pas tiré

des « Epîtres à la princesse» ?). Mais on est en droit de poser que
l'élection d'un parc pour signifier de manière indirecte un désir d'amour et un amour évidemment sublimé, prouve la vertu primordiale de ces lieux verts. Parce que, pour un homme proche du Sahel, la verdure est signe d'eau, donc signe de vie? Peut-être. Au moins raison parmi d'autres. Le vert est toujours, aux yeux de Senghor, seul ou mêlé à d'autres couleurs (16), bénéfique. Et, par conséquent (si l'on accepte cette logique), son absence, dans un paysage, a de quoi susciter l'inquiétude. Pour rester encore à New York (ou y revenir), vous m'opposez Central Park. Bien sûr. Mais ce n'est pas à moi qu'il faut faire l'objection, c'est à Senghor: pourquoi n'a-t-il pas vu, ou pas voulu voir ou voulu ne pas voir? Vous avez la réponse. Je l'ai dit et vous le savez: contrairement au vieil adage, la poésie n'est pas comme une peinture. Le poète ne « peint» pas le monde tel qu'il est (qu'est-ce que le monde tel qu'il est ?). Il ne peint pas davantage le monde tel qu'il le voit. Lorsqu'il décrit, ou peut-être mieux dit: désigne le réel, il ne dit pas ce qu'il voit, il dit (ou, simplement, laisse entendre) qu'il voit quelque chose, par exemple le soleil se coucher sous une arche, qui fait sens. Identiquement, il peut ne pas dire qu'il voit ce qu'il voit (ou, tout aussi bien: ne voit pas) et cela également fait sens. Nous ne sommes pas confrontés, je le répète, à une ville réelle, New York, si vous voulez, ni à la perception réelle d'une ville réelle, nous sommes en poésie, lisant un poème d'Ethiopiques, et non marchant sur les rives de l'Hudson ou
( 16) L'or en particulier.

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dans les rues de Gre~nwich Village. Il ne faut pas que, dans Ethiopiques, le vert paraisse à New York proprement dit, le New York blanc, puisque le vert est l'un des attributs, l'un des sens de Harlem: Harlem Harlem! voici ce que j'ai vu Harlem' Harlem! Une brise verte de blés sourdre des pavés labourés par les pieds nus de danseurs Dans (17) (E.7.116.25).

Ce n'est pas tourner le dos au réel (encore que, l'anecdote est bien connue, Corot aimât peindre un paysage en lui tournant le dos). Senghor a beau dire, à l'occasion, que le réel importe moins que le surréel OU,ce qui revient au même, le sous-réel (18), c'est bien à partir du réel qu'il opère. Voyez l'usage qu'il faut du mot «surréel»: Je me rappelle [m] Les signares (19) aux yeux surréels comme un clair de lune sur la
grève (C.7.15.3-4).

Aucune signification technique ni métaphysique si le clair de lune sert de comparant. Le surréel est ici simple manifestation, simple perception du réel (perception évidemment culturalisée). Comme ses frères ou ses neveux en négritude, Senghor campe en face du réel. Les deux poèmes initiaux de Chants d'ombre, auxquels je fais un sort, sont écrits (censément écrits) face à une ville réelle. Sans doute le poète se met-il à distance de ce réel, mouvement et situation très caractéristiques, nous l'avons vu, mais pour l'observer (même si...) : «de cet observatoire comme de banlieue ». Haut lieu, lieu frontière, vous ai-je dit. Oui. Mais lorsqu'on écrit « banlieue », ou « faubourg », même si l'on a besoin, à tel tournant du texte, de désigner cet intervalle où la Ville s'ouvre à la fraîcheur des bois, on évoque nécessairement autre chose: la réalité sociale des quartiers suburbains. Peut-être vous a-t-il suffi d'entendre parler d'observatoire de banlieue pour que soit « connoté» dans votre imagination le garni d'un jeune homme pauvre, l'observatoire se réduisant, dans les faits, à une chambre sous les combles et la fenêtre à un vasistas ou, pour le moins, à une baie mansardée. On n'est pas le maître de ressentir ou non telle connotation. Mais mieux vaut, si l'on décide d'en faire état, qu'elle soit, sinon imposée, agréée par le texte. Est-ce le cas dans «ln Memoriam»? Le poème, semble-t-il, ne l'accepte ni ne la refuse. A mettre, donc, en réserve.
(17) Les Dans sont une ethnie de l'est du Liberia. (18) Senghor à son lecteur: « il s'agit de corn-prendre moins le réel que le surréel le sous-réel» (présentation-justification du « Glossaire» qui accompagne les éditions des Poèmes, p. 403). (19) «Signare: mot sénégalais qui vient du portugais senhora, «dame» (ibid., p. 406).

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