LES CHAMBRES LES PAROIS

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Si l'on a plus ou moins misé toute sa vie sur cet insaisissable : la poésie (on l'appelait jadis la création), c'est par refus de se soumettre aux seules contraintes de l'existence et pour ne pas avoir à intégrer le quotidien cortège des masses travailleuses… Voici un aperçu des textes de l'un des plus grands poètes roumains contemporains.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296310285
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LES CHAMBRES LES PAROIS

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LES CHAMBRES LES PAROIS
traduit du roumain par Gina ArgintescuAmza, Annie Bentoïu, Nichi Jurascu, Béatrice Libert et Gérard Augustin

Préface de Petr Kral

LEVEE D'ANCRE

L'Harmattan

Du même auteur:

Poésie: La Pierre, Objets de silence, La Violence de la mémoire pure (Prix de l'Association des écrivains de Bucarest), L'air mode d'emploi, Planeur, La Solitude du Cyclope, Les mêmes sables (Prix de l'Union des écrivains de Roumanie), La route des fourmis, La Taupe de Pessoa (Prix de l'Union des écrivains de Roumanie), Les pièces Prose: La planète symétrique, Rester debout, La chambre des machines à écrire, Petit précis du silence Théâtre: Cinq pièces (Pain pour mon frère, La terrasse, Le Silence, La chaise au milieu de la rue, Gandhi & CO) Histoire littéraire: La Poésie roumaine d'après le proletcultisme - la génération des années 60 et 70, anthologie commentée (deux vol., Prix de l'Union des écrivains de Roumanie) Traductions: (du français) Charles Cros, Henri Michaux, Vahé Godel, Carl Norac, Werner Lambersy, Sébastien Reichmann, Béatrice Libert; (en colI. avec Gabriela Abaluta) Samuel Beckett, Jean-Philippe Toussaint, Tahar Ben Jelloun, Boris Vian, Baudelaire; (en colI. avec Stefan Stoenescu) Serge Faucherau (Introduction à la poésie américaine moderne) (de l'américain, en colI. avec S. Stoenescu) Wallace Stevens, Theodore Roethke, W.S. Merwin, Frank O'Hara (de l'anglais, en coll. Avec S. Stoenescu) Dylan Thomas, Edward Lear (du portugais en coll. Avec Julia Baran) J. E. Mendes Camargo Traductions par G. Abaluta: (en anglais) A Lens on the table (vol. bilingue); par Annie Bentoïu (en français) La route des fourmis, par C. Norac et A. Bentoïu, Celui qui sonne à ma porte (poèmes avec gravures).

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3728-5

La paresse du poète

On ne cesse plus de lire et d'entendre - radio ou télé - que la poésie, la peinture, la musique, c'est bien, s'il vous plaît, du travail. « Quel but poursuivez-vous donc dans votre travail? », demande-t-on au poète interviewé, qui bien sûr y va, sans protester ni broncher, de sa réponse, à l'avance sans doute dûment travaillée; ailleurs on s'exalte sur l'admirable travail d'un barbouilleur à la mode, on considère d'une voix émue le travail d'un compositeur sur les sons - et moi, à chaque fois, de frémir un peu plus: voilà à quoi on en arrive, après un siècle où certaines découvertes poétiques ont jadis ouvert comme l'espace d'une (ultime) chance. Ne devaient-elles donc aboutir qu'au constat renouvelé que nous sommes là pour peiner? Il faut tout de même éprouver une honte singulière - ou une culpabilité d'intellectuel, dirait Nicole - pour (se) cacher que si on a plus ou moins misé toute sa vie sur cette insaisissable, la poésie (ou sur ce que plus généralelnent, on appelait jadis création), c'est aussi et d'abord par refus
de se soumettre aux seules contraintes de l'existence

- et pour

ne

pas avoir à intégrer le quotidien cortège des masses travailleuses. Les musiciens ou chanteurs de banlieue en savent d'ailleurs quelque chose, qui se sont acharnés à travailler leur guitare ou leur voix pour s'abriter sur l'estrade d'un boulot autrement abrutissant; ou alors leur faut-il apprendre qu'ils n'ont rien à gagner à l'échange, que nous-mêmes, peintres ou poètes, qui vivons de l'expression personnelle, ne sommes que pauvres travailleurs des mots et du pinceau? Je sais bien, toute expression est inséparable d'un certain «faire », on peut même passer un aprèsmidi entier à formuler correctement une phrase ou deux-trois vers (courts, il va de soi) ; mais ce n'est pas exactement là un modèle de productivité, que dis-je: c'est à l'évidence une activité de luxe et une façon privilégiée de perdre son temps. Je pense aussi à ce sculpteur officiel des beaux jours du stalinisme qui, dans sa résidence pragoise, commençait chaque journée par une descente rituelle à la cave où il fabriquait humblement ses propres outils, en simple ouvrier, avant de passer à l'atelier et à ses commandes richement récompensées. Si son cas lui-même a un aspect poétique (à la différence de son œuvre), c'est encore dans

la seule inutilité de ce spectacle saugrenu que - mettant un bleu de travail au sortir du bain - il tenait à se donner. Ceux qui présentent aujourd'hui comme travailleurs poèmes ou leurs musiques, il est vrai, le font sans doute autant par culpabilité sociale que pour mieux vendre au public de simples bricolages; mais

c'est encore une autre histoire...

-

Rien de tel, en tout cas, n'est heureusement à craindre avec Constantin Abaluta, qui m'envoie de Bucarest un choix de ses poèmes traduits en français, La Route des fourmis (1). Malgré l'allusion du titre à l'insecte besogneux, toute idée de travail s' évanouit vite au contact des textes et de leur auteur, un poète qui, à l'évidence, n'écrit que parce qu'il n'a que ça à faire. Il n'écrit même pas vraiment, il flâne plutôt et il baye aux corneilles - de préférence inexistantes -, il passe son temps à inventer des causes perdues, à se lancer dans des affaires sans but et à entreprendre des recherches de longue haleine parfaitement vaines. On pouvait déjà s'en douter en le voyant s'attarder, dans les haïku qu'il joignait parfois à ses lettres, devant des «spectacles» comme celui-ci: le tas de feuilles fume lentement: il ignore le Nouvel An. La Route des fourmis le montre encore plus clairement, où l'auteur, le plus souvent, se tient près de sa fenêtre (parfois même dans un fauteuil), à regarder « la lumière entrer et s'étaler sur les murs », à contempler la « singulière tache blanchâtre sur la vitre / comme un ouragan dans d'autres mondes », ou à nous rapporter des réflexions de ce type: Les arbres que tu vois par la vitre font-ils partie du paysage ou de ta vie intérieure? Entre les piles de livres et les piles de murs tout se tait. Entre ta semelle et les lattes du parquet passent les années de ta vie. En voilà un qui ne se foule pas! Et qui, loin de se justifier, avoue tout simplement: Je suis las de ne rien faire avec la nonchalance d'un parachute qui ne peut s'ouvrir rapprochant la mort humaine de l'inutilité gracieuse 6

d'une chute de feuilles. On n'avance pas beaucoup avec cette poésie, c'est bien le moins qu'on puisse dire. Abaluta cède d'ailleurs volontiers la parole aux choses seules, les laisse autant agir que penser à sa place pour n'ajouter lui-même, en guise de «message », qu'un accord avec leur simple présence: leur respiration muette. Finalement je remplis de nouveau le récipient, me confiant entièrement à l'équilibre naturel de l'eau, à la transparence du verre, à l'opacité de l'armoire. Le comble, c'est que la paresse du poète semble gagner jusqu'à son entourage, malgré l'écart où, à sa fenêtre, il se tient par rapport au monde. Il suffit qu'il regarde une équipe d'ouvriers pour que le fil de fer qu'ils tendent dans la rue se fige en simple « limite de la pluie ou de la mort» ; le facteur qui distribue les lettres dans son quartier - et qui «jamais... n'arrive jusque chez nous» - s'attarde de même, sous le regard de l'auteur, à boire « un verre d'eau qu'une ménagère lui tend par-dessus la haie », alors que « dans son sac les lettres désaltèrent leurs lointains ». Il n'y a jusqu'aux passants les plus pressés qui, à longer la maison d'où Abaluta les guette, ne semblent gagnés par une irrésistible lenteur, celle d'un temps comme las de lui-même qui avale soudain leur agitation d'un seul bâillement: Des inconnus dans les rues de la ville se saluent à l'ombre des maisons et des arbres à cause de l'obscurité et de leur indécision par pitié pour les mains pour les chapeaux. On remarquera, certes, que ces poèmes sentent bien les lointaines régions d'Europe d'où ils proviennent, avec leur somnolence en marge de l'Histoire et leur retard sur l'inexorable avancée de notre modernité performante. On pourra de même relever le style de vie tout bourgeois que reflète l'univers du poète, du vieil immeuble silencieux et spacieux, au large escalier, où on l'imagine habiter à ses manières de rentier habitué aux services rituels de son facteur, de son buraliste ou de son laitier, et attaché au charme d'établissements à l'ancienne - café ou salon de coiffure - tel qu'il peut survivre, justement, dans certains pays périphériques. Et c'est vrai, la désinvolture de cette poésie, sa 7

disponibilité même, sont bien celles d'un fils de bourgeois; seulement d'un de ceux, ai-je envie de dire, qui incarnent la bourgeoisie dans sa splendeur. A tout le moins, un rentier inspiré comme celui-ci nous récompense heureusement des mornes technocrates actuels. Et nous rappelle que si les chapeaux que nous ont légués ses pères sont moins respectables que risibles, ils peuvent aussi faire ressortir, au-delà de leurs bosses, toute la belle inutilité du ciel. .. Petr Kral

(1) Editions Crater (Bucarest, 1997).

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