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Les Dits du cutter

De
182 pages
Lire la presse quotidiennement est devenu un rituel pour l'auteur. Un jour, contrairement à son habitude, il a parcouru les pages rapidement, ne lisant que les titres. Il a alors vu des titres prendre place face à lui, dans le désordre, mêlant les faits et les mots. Des mots, des phrases, des appels, des interpellations, figés dans une silencieuse attente. C'est ainsi que ces Dits du cutter, qui ont beaucoup à dire, prirent forme. Leur éloquence bizarre, leur force dérangeante, leur poésie spontanée ouvrent l'esprit. Écoutons-les !
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Armand VIAL
Les Dits du cutter
Aux marges de l’écriture
Les Dits du cutter
Collection « Aux marges de l’écriture» dirigée par Agnès Royer
voir la liste des titres de la collection en fin d’ouvrage
Parce que chacun peut trouver son moyen d’expression par l’écrit et l’édition, Parce que tant d’expériences méritent d’être connues et ne trouvent pas de place dans l’édition, Parce que c’est la marge qui donne à la page sa respiration,
Nous proposonscette collection ouverte à un grand nombre.
Armand VIAL
Les Dits du cutter
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Avant-propos
Depuis mon adolescence, lire quotidiennement la presse, dans quelque lieu que je sois, est un rituel incontournable. Comme tout rituel il suppose le silence, le calme, un certain ordonnancement des choses, une disponibilité de l’esprit et du corps et quelques instants hors du temps. Une façon de s’ouvrir au monde… et d’errer dans les territoires de l’absurde.
Ainsi donc, tous les matins je m’en vais acheter mon journal et mon paquet de cigarettes. De retour dans mon bureau-atelier, après avoir déambulé dans les rues de la cité pour finir de me réveiller (je n’ai jamais été du matin, comme l’on dit…) et pour humer l’ambiance du jour, je m’installe donc à ma table. Sur la table, des notes concernant des travaux en cours ou en projet, des crayons et stylos, un cutter, un agenda, quelques dossiers, un cendrier propre et une tasse de café encore fumant. Prenant place, ayant allumé une cigarette, je peux enfin ouvrir mon journal. Chez le marchand, quand je me saisis de « mon » quotidien, je ne fais que jeter un coup d’œil rapide sur le gros titre en première, ce qui me permet parfois une plaisan-terie avec le monsieur qui me rend ma monnaie. Même si l’envie m’en prend souvent, il n’est pas question d’aller tout de suite à la dernière page, laquelle pourtant m’attire toujours. Le rituel exige de suivre l’ordre : gros titres, actualité, économie, automobile, région Est – oui, je vis à Constantine – Internationale, magazine, selon les jours, publicité, avis de décès, jeux-détente, culture, l’époque, à nouveau publicité, sports et enfin dernière page : dessin de l’humoriste, commentaire et point zéro. Le lecteur attentif aura reconnu mon journal, celui qui me procure informations, commentaires divers et qui suscite aussi en moi selon les jours et les sujets conster-nation, colère, rire franc ou jaune, c’est selon, ébahissement, révolte.
Les jours se sont inexorablement succédé, avec le même rituel, jusqu’au jour où…
Étais-je, ce jour, très fatigué ? Contrarié ? Mal réveillé ? Préoccupé ?… Toujours est-il que contrairement à mon habitude, j’ai parcouru les pages rapi-dement, ne lisant que les titres. Le journal replié et posé au coin de la table, ma cigarette se consumant seule dans le cendrier près de ma tasse toujours pleine, j’ai cru voir des titres prendre place face à moi, dans le désordre, mêlant les faits et les mots. Des mots, des phrases, des appels, des interpellations, figés dans une silencieuse attente.
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Attente. De qui ? De quoi ? De rien de précis certainement. Attente… Les rues du Vieux Rocher… les marches d’escalier, les bouts de carton posés sur ces marches, témoins muets de présences diverses dans l’attente… Attente… mes premières déambulations dans la Cité des Passions et cette sen-sation étrange de croiser Samuel Beckett à chaque coin de rue, dans chaque lieu devenusousmonregardundécordesonthéâtre.EttoujourscetteattenteGodot.
Les jours suivants, méticuleusement, j’ai entassé les journaux, après lecture, les uns sur les autres, sur une étagère, comme sur une marche. Dans quel but ? Je ne savais pas… ou du moins un seul, imprécis : attendre.
Durant une semaine, les journaux se sont entassés.
Puis un matin, à l’issue de ce temps imparti à l’attente, j’ai ouvert à nouveau ces journaux, commençant par le plus ancien. Lecture rapide, survol des informations… et à nouveau mon attention attirée par les titres seuls, en caractères plus ou moins gros. Le contenu des titres, leur formulation, leur disposition dans la page finirent par constituer un tout autre dispositif sous mes yeux. L’envie me vint, par jeu, d’en assembler fugitivement certains, les lisant à haute voix. Absurde… des fragments de monologues solitaires, apparemment sans logique, au-delà du sens courant, attendu, ouvrant des abîmes à la pensée, à la réflexion.
Les journaux repliés furent à nouveau soigneusement rangés sur l’étagère. Il fallait attendre encore. Me revenaient en mémoire des fragments de poèmes, mais sur-tout des textes de philosophes comme Giorgio Agamben, des écrits de Georges Didi-Huberman, des travaux de plasticiens qui interviennent plus ou moins brutalementsurlesmatériauxetlessupports.
Quelques jours étaient encore passés, les journaux lus et rangés… Un matin, le journal du jour ouvert devant moi, j’écrasai le restant de cigarette dans le cendrier et, pris d’une soudaine inspiration, je me saisis du cutter.
Me laissant guider par les images issues des mots, projetées par les mots, j’entre-pris à l’aide de la lame acérée du cutter, de découper, d’extraire de la page, d’isoler ces ensembles typographiés, sans idée très arrêtée. Puis de la même façon que l’on rangeait, il y a bien longtemps, les photos de famille ou de vacances dans une boîte à chaussures en carton, j’en fis de même avec ces petites lamelles de papier journal. Ainsi enfermées, protégées, elles allaient attendre, elles allaient laisser s’écouler le temps, loin de la fureur du monde.
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Le processus de travail se mit ainsi en place : Aller chaque matin acheter son journal. Le lire attentivement de la première à la dernière page. Le replier et le ranger soigneusement sur l’étagère destinée à cet effet. Entreposer ainsi les journaux durant une semaine. La semaine écoulée, prendre la pile de journaux, relire rapidement les titres et, au gré de l’humeur, découper à l’aide du cutter les titres-images s’imposant. Enfermer durant une semaine les bandes découpées dans une boîte à chaussures en carton et placer cette boîte sur l’étagère. La semaine écoulée, disposer sur la table quatre feuilles de papier blanc 21 x 29,7 cm afin de former une grande page blanche horizontale. Ouvrir la boîte en carton et sortir les bandes de papier une à une. Disposer et assembler ces titres sur le papier blanc en se laissant conduire par les images, le contenu informatif ou l’association d’idées. Se contraindre à respecter la forme « poème ». À la fin de cette écriture, ranger dans la boîte les bandes non utilisées auxquelles seront rajoutées les nouvelles, la semaine suivante. Une fois ces textes virtuellement « écrits », se munir d’un bâton de colle et coller l’ensemble sur une feuille blanche de format 24 x 24 cm. Aucun texte ne devant dépasser une page.
C’est ainsi que durant des mois et des mois, quoi qu’il arrive, ces compositions, cesDits du Cutteront pris forme, jusqu’à former ce recueil. Ces « dits » sont aussi une forme de création collective, sans que le partenaire élu ne le sache. Mais tel est son sort aussi… En effet, le matériau premier, support et inspirateur, n’est autre que le quotidien El Watan.
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