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Les Heures de la guerre

De
219 pages

BnF collection ebooks - "ALEXANDRIE – Depuis que Rome avait sur le charme d'Athènes, Jeté ses légions aux rudes capitaines, Que sous l'olivier pâle où Socrate causait, Le chant pur de la Muse attique se taisait, Sur les bords ensablés de la mer Égyptienne, La ville, née autour d'une bougarde ancienne, À qui le conquérant du Temple de Memnon."


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À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Préface

Nous vivons une épopée, la plus grande, la plus belle que le monde ait connue. Il n’est point surprenant qu’on veuille la chanter. Nous sommes environnés de héros, entourés de choses sublimes. Une seule des journées de ces années de guerre suffirait pour une Iliade. C’est plus qu’une Iliade que méritent nos soldats

 

Nescio quid majas nascitur Iliade.

 

Nos grands poètes les célèbrent déjà. Chacun, à côté d’eux, exhale comme il peut son émotion. Dès le premier jour, devant ce peuple tout entier debout contre l’envahisseur, devant l’union des cœurs et des volontés, on a senti qu’il faudrait, pour les raconter, des accents magnifiques : on les a cherchés.

J’ai fait comme tout le monde. Moi qui n’avais guère écrit qu’en prose, si j’excepte les vers de la vingtième année ou des poèmes de théâtre, je me suis mis à invoquer la Muse héroïque. J’ai trouvé, en écrivant les vers qui composent ce recueil, un soulagement pour mon âme, tour à tour agitée par l’enthousiasme, l’indignation et la douleur. Hélas ! combien l’expression est inférieure au sentiment que j’ai essayé de traduire !

Issu par mon père d’une famille alsacienne qui vint se fixer pour une partie dans les Ardennes, pour l’autre en Lorraine, il y a plus de deux cents ans, j’appartiens par ma mère à une des plus anciennes familles de Champagne. Je suis par toutes mes fibres un Français de la frontière de l’Est.

J’ajoute que mon enfance s’est passée à Metz, dans la place de guerre que l’Allemagne nous a arrachée. Tout ce que je me rappelle de mes premiers ans se lève dans ma mémoire comme sur un fond de tableau, qui grouperait les tours de la cathédrale, les remparts baignés par la Moselle, le cimetière où, dans la terre qu’opprime le Barbare, dort une sœur tendrement chérie.

Le patriotisme, même exclusif, n’a besoin d’excuse auprès de personne.

Les vers qu’il a inspirés sont plus exposés aux reproches. Ils n’acceptent pas les derniers caprices de la mode. Ils se soumettent aux règles d’une prosodie sévère. Je puis ici m’appuyer sur d’autres souvenirs de jeunesse. J’ai grandi parmi les parterres réguliers, dans la symétrie des allées droites et l’alignement des avenues de Versailles, où l’ombre de Boileau semble errer encore sur l’herbe des pavés.

J’aurais dû garder pour moi, sans doute, le secret de celle œuvre ou ne l’avouer qu’à quelques confidents éprouvés ; mais j’ai songé à la simplicité des vieux imagiers du Moyen Âge qui taillaient les pierres des portails. Qu’importe s’ils laissaient apercevoir dans leur travail l’incertitude de leur ciseau et la faiblesse de leur main ! Ils avaient fait un acte de foi.

Ce livre aussi est un acte de foi en la patrie, un témoignage de ma tendresse filiale, de ma reconnaissance et de mon admiration pour l’armée et le peuple de France.

ADOLPHE ADERER

Les deux complices
Konopischt
Depuis l’aube ils chassaient. Sous les bois, dans les plaines,
Ils avaient abattu les bêtes par centaines.
Un tireur dit à l’autre, en riant : « C’est très beau…
Nous inscrirons un jour… tant d’hommes au tableau ! »
Comme le soir tombait, ils se mirent à table :
L’estomac du Germain est chose épouvantable,
Car il possède presque un mètre d’intestin,
Au dire des savants, de plus que le Latin.
Devant la Majesté comme devant l’Altesse
On servit de grands plats avec « délicatesse » ;
Dans d’immenses hanaps on versait les vins vieux.
Ils avaient chassé bien ; ils dînaient encor mieux.
La mangeaille finie, à l’heure où l’on divague,
Chacun prit un cigare entouré d’une bague,
Puis, appuyant ses pieds géants sur les tisons,
L’Empereur dit au Prince :
« Et maintenant, causons !
Ton oncle l’Empereur François-Joseph me semble
Vers sa fin ; le cerveau s’égare, la main tremble.
Avec sa lèvre lourde, avec son œil vitreux,
Il est ce qu’on appelle en France un « doux gâteux ».
Doux, l’on en peut douter ; gâteux, la chose est sûre.
Son empire, le tien, par plus d’une fissure
Craque de tous côtés, et même le Hongrois
Lui flanquerait le coup dit « du père François ».
Encore un de leurs mots ! nous n’avons pas de chance :
Quand on veut peu ou prou dire ce que l’on pense,
Il faut parler français. On s’agite au Trentin,
En Bosnie, en Bohême, et quant au Triestin :
« Viva l’Italia ! » sur les quais, sur les places,
Sur les môles remplis de viles populaces,
C’est le salut qu’il donne au marin allemand.
Que cela dure et nous verrons l’écroulement.
Il est temps de punir l’insolente hardiesse
Des peuples révoltés. Pour que la honte cesse
De subir chaque jour quelque nouvel affront,
Que la couronne d’or n’oscille sur ton front,
Un seul moyen : la guerre !

(Une pause.)

Il est temps. Jamais l’heure
Depuis vingt ou trente ans ne m’apparut meilleure.
Comptons les ennemis. Le Russe est un grand mou,
Goliath que David abattrait d’un caillou.
Je suis plus que David. Souviens-toi qu’en Asie,
Où je l’avais poussé non sans hypocrisie,
On le fit, lui croyant jouer sur le velours,
Pic, repic et capot : le singe vainquit l’ours.
Quand un colosse a fui devant quelques Pygmées,
Soutiendra-t-il le choc de nos belles armées,
De nos soldats unis sous le même drapeau ?
Nous mettons l’ours par terre et nous vendons sa peau.
… La France ? Je m’en charge. Ô pauvre France usée,
L’Évangile te dit : « La maison divisée
Contre elle-même meurt. » Tes professeurs malsains
Ferment depuis longtemps l’école aux Livres saints.
Mais moi, j’ai « Gott mit uns ». Donc je lance une attaque
Brusquée, et, sur ce coup, la France se détraque,
Perdant un temps utile en stériles débats.
Je franchis d’un seul bond la Belgique et j’abats
Du haut de mon cheval et du bout de la botte
Les premiers régiments. La C.G.T. sabote
Derrière eux les canons, les trains et les fusils.
Président, députés et ministres, transis
De peur, s’enfuient au loin dans des retraites sombres.
Je n’ai plus devant moi que des débris, des ombres
De bataillons épars se rendant à merci.
Je foule ces troupeaux aux pieds. J’arrive ainsi
Devant les bastions déserts de la « Grand-Ville ».
Comme au bon roi Henri, de façon très civile,
On m’ouvre. On me reçoit avec effusion :
Le bourgeois ne craint plus la Révolution.
J’entre par l’avenue au nom de « Grande Armée » ;
C’est la mienne, la grande armée. Enthousiasmée,
La Garde passe avec moi sous l’Arc Triomphal,
Gloire que n’eut jamais ce parvenu brutal,
Napoléon. Enfin, au Palais Élysée,
Je donne, sous les yeux de la foule amusée,
Un repas homérique avec des vins de choix,
Colossal. Et le tout, mon cher, en moins d’un mois !
Je vois qu’il se fait tard. Maintenant, je galope.
Ayant de nous coucher il faut tailler l’Europe.
J’y mettrai peu de temps.
Par-dessus Cattaro
Tu t’établis d’abord dans le Monte-Negro.
Tu fais la moue. Attends. Ta figure ébaubie
Va se rasséréner. Tu cueilles la Serbie.
L’Albanie est encore un morceau savoureux,
Tu le prends et, de plus, – sois tout à fait heureux –,
Un peu de Polonais. Je garde Varsovie.
Ce n’est pas tout. J’enlève à la France asservie
La Lorraine en entier, les Flandres et l’Artois,
Pour son vin la Champagne, avec les Francs-Comtois.
J’annexe la Belgique et même la Hollande.
À l’autre bout, j’enlève aux Russes la Finlande.
Ce n’est pas tout. J’impose au Sultan scélérat
De la belle Stamboul un bon protectorat.
Je ménage les Grecs, à cause de Sophie,
De la reine, ma sœur. J’ai – tout le certifie –
L’amour de la famille : Eitel, mon préféré,
Sera roi des Français. Je veux qu’il soit sacré
Dans Reims, comme un Bourbon. Nous sommes faits pour plaire
En France, tous les deux : j’y suis très populaire,
Un des leurs que j’avais sur mon yacht invité –
C’est un gros personnage assez souvent cité –
Me disait au dessert : « La France cherche un homme. »
Évidemment, c’est moi qu’il désignait. En somme,
Je suis maître du monde et ton sort est lié
Au mien. C’est tout. Je crois n’avoir rien oublié.
Je te vois murmurer : « Et la vieille Angleterre ? »
Sa flotte ne vaut rien : que peut-elle sur terre ?
Alors, comme un roi Grec, « victorieux, contents,
Nous pourrons vivre à l’aise et prendre du bon temps ».
J’entends sonner minuit. Minuit ! l’heure des crimes !
Allons dormir en paix rêvant de nos victimes !
Et toi, cousin, bénis le jour où je suis né.
Serajevo

(Juin, par dépêche.)

L’archiduc Ferdinand vient d’être assassiné.

Pendant les premiers mois de l’année 1914, Guillaume II témoigna d’une activité encore plus grande qu’à l’ordinaire. Il se rencontra plusieurs fois avec l’archiduc François-Ferdinand, héritier présomptif de la couronne d’Autriche-Hongrie, à Konopischt pour chasser, ou « pour voir des roses » à Miramar, et cela sans parler de la visite qu’il rendit à l’empereur François-Joseph. Chez nous, on s’occupait alors d’autre chose ; d’un assassinat resté célèbre et du procès qui le suivit. Quelques journaux, cependant, essayaient d’attirer l’attention de l’opinion publique sur les démarches de l’empereur d’Allemagne. C’est ainsi que le Temps recevait le 16 juin de son correspondant de Vienne la dépêche suivante :

« Le château de Konopischt dresse ses pesantes murailles et son donjon massif en plein cœur de la Bohême. À en juger par les légendes dont on l’entoure depuis quelques jours, on pourrait le croire perdu au fond de la Forêt-Noire, cette terre classique des contes merveilleux.

Les légendes, ce sont les motifs que l’on donne à la visite de Guillaume II. D’après une première version, l’empereur allemand serait venu à Konopischt pour intriguer contre la Russie et chercher à paralyser la convention maritime anglo-russe. Les devins ont dû imaginer une autre version : ils ont donc prétendu que l’empereur Guillaume avait apporté à l’archiduc François-Ferdinand un projet de convention aux termes duquel l’Autriche-Hongrie, l’Italie et l’Allemagne s’uniraient pour combattre les prétentions de la France à la suprématie dans la Méditerranée occidentale.

Des esprits judicieux ont fait remarquer que Konopischt n’est pas un port de mer où l’on puisse commodément débattre de graves questions maritimes ; qu’avant de songer à la Méditerranée occidentale, l’Autriche-Hongrie doit assurer la sécurité de ses propres côtes dans l’Adriatique ; qu’enfin, si Guillaume II avait voulu faire de la haute politique, il se serait fait accompagner de son chancelier.

Alors est venue la presse officieuse et elle a tout remis au point. Guillaume II s’est rendu à Konopischt et y a été reçu en simple amateur de jardins. Comme l’a dit la Wiener Allgemeine Zeitung, " c’est l’amour commun de la nature " (sic) qui a réuni l’empereur et l’archiduc héritier. Guillaume II adore les roses, et François-Ferdinand possède une roseraie merveilleuse où précisément, en ce mois de juin, la reine des fleurs s’épanouit en mille variétés. L’empereur est venu admirer les roses de l’archiduc ; sa visite n’avait pas d’autre but. Que si l’on en doutait, par hasard, il n’y aurait, pour se convaincre, qu’à méditer sur ce double fait que l’empereur et sa suite avaient revêtu la tenue de chasse de la cour de Prusse, et que Waldi et Haexel, les deux bassets préférés du souverain, étaient du voyage. Peut-on mieux documenter le caractère inofficiel de ce déplacement ?

Nous voilà donc convaincus que, pendant quarante-huit heures, le châtelain de Konopischt et son hôte impérial ont oublié l’Albanie et l’Épire, le conflit turco-grec et les expériences de mobilisation russe, le rapprochement russo-roumain et d’autres fadaises du même genre. Ils ne se sont occupés que de roses. Mais est-ce le même amour immodéré de cette fleur qui a réuni à Konopischt le grand amiral de la flotte allemande von Tirpitz et l’amiral Flaus, commandant en chef les escadres austro-hongroises ? On n’a pas osé le soutenir.

Les organes officieux ont expliqué que l’archiduc François-Ferdinand, passionné pour tout ce qui touche la marine, désirait depuis longtemps faire la connaissance du créateur de la flotte de guerre allemande. L’empereur Guillaume, tenant compte de ce désir, n’avait pu moins faire que d’amener en Bohème son grand-amiral.

C’est abuser des explications simplistes.

Nous voulons bien croire qu’il ne s’est agi, à Konopischt, ni d’intrigues contre la Russie, ni de convention méditerranéenne, mais il a été question de constructions navales, de nouveaux dreadnoughts à mettre en chantier. Il paraîtrait que l’archiduc François-Ferdinand aurait voulu se renseigner auprès de l’amiral von Tirpitz sur l’aide éventuelle que l’Autriche-Hongrie pourrait trouver en Allemagne, auprès de l’administration de la marine, pour certaines livraisons urgentes. Les renseignements ont-ils été satisfaisants ? Un avenir prochain nous le dira. Ce qu’il y...

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