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Les lézardes du mur

De
92 pages
La vie est comme un mur fraîchement construit. Elle semble lisse et douce mais des forces la travaillent en secret. Ces forces qui finissent, souvent, par se fissurer et la fragiliser. Ces forces qu'il faut savoir comprendre pour que le mur reste solide. Certains moments de la vie sont des moments charnières, comme des lézardes, qui peuvent la faire basculer du jour au lendemain vers d'autres possibilités, inattendues souvent, douloureuses parfois...
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Gwénaëlle LangloisLatour
Accent tonique  Nouvelles
Les lézardes du mur
« Accent tonique » Collection dirigée par Nicole Barrière « Accent tonique » est une collection destinée à intensifier et donner force au ton des poètes pour les inscrire dans l’histoire. Dernières parutions LES IMPARFAITS SONT DES GENS BIZARRES Rita Pacilio ELEGIE ESTONIENNE ET AUTRES POEMES Jüri Talvet TRAMWAY Mourad Kadiri AU RENDEZ-VOUS DES ABSENTS Jean-Pierre Vallotton DANS TA LUMIÈRE Thór Stefánsson ANTHOLOGIE 1960-2012 Fausta Squatriti BINOME BONNI Rosemay Nivar CHÂTEAU ROUGE Armando del Romero UN TOUT AUTRE VERSANT Jacques Herman et Maria Zaki ANA-CHRONIQUES DE LA NUIT ET DU JOUR NOUVELLES Françoise Cohen
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Gwénaëlle Langlois-Latour Les lézardes du mur
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10070-8 EAN : 9782343100708
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Rendez-vous
 Sous le soleil ardent de midi, elle marche. Dans les rues rendues désertes par la chaleur, elle est seule et on entend de loin ses talons décidés claquer sur les pavés irréguliers. Sa démarche est alerte, elle semble pressée, s’envolant vers un rendez-vous galant. Le petit sourire qui barre le bas de son visage confirme cette première impression. Avec son tailleur rouge grenat et sa chemise écrue, les talons hauts et ses longs cheveux noirs relevés en un chignon épais, elle pourrait aussi bien se rendre à un rendez-vous professionnel. Son air observateur, sourcils froncés derrière des lunettes de soleil impéné-trables, montre en tous cas qu’elle cherche d’abord l’ombre réconfortante des immeubles ocres aux volets clos.  Il attend, calme et plongé dans ses pensées, à la ter-rasse ombragée d’une brasserie, située sur une petite place tranquille. Les voitures ne peuvent accéder à cet endroit préservé de la ville. On entend seulement leur
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ronronnement lointain sur les artères plus passantes. Quelques arbres étendent leur ombre bienvenue dans la chaleur de cet été méditerranéen, et le doux écoulement de l’eau depuis les petites fontaines qui entourent la place accentue cette impression de fraîcheur. Il aime particulièrement cet endroit, dans lequel il retrouve sa sérénité plus facilement qu’ailleurs. Il semble perdu dans la foule qui se restaure avant de retourner travailler dans la fraîcheur fabriquée des intérieurs. Il se sent à l’abri des trépidations du monde dans cet endroit. Il sourit en pensant à la jeune femme qui doit le rejoindre dans quelques minutes probablement, dès qu’elle aura pu s’échapper de son travail. Il se souvient de leur dernière conversation, de ses yeux enflammés par la passion après avoir vu cette exposition d’art contemporain qu’elle avait détestée. Il aime ses emportements, son caractère entier, il admire sa façon de mener sa vie, en tranchant et en affirmant son opinion, quelle qu’elle soit, et devant n’importe qui, sans distinction, sans compro-mis. Une femme qui avance dans sa vie bille en tête, sans hésitation. Une femme libre, comme elle se plaît à le clamer. Un regard à sa montre, elle ne devrait plus tarder.  Elle s’est arrêtée, finalement, sur une petite place silencieuse, un peu désorientée. Le soleil illumine les façades ocres, jaunes ou blanches qui l’entourent et qu’elle observe, comme fascinée. Elle a toujours admiré les architectes et leur travail. Créer des lieux de vie a, pour elle, quelque chose de magique. L’harmonie exté-
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rieure doit cacher une osmose intérieure encore plus forte, plus intense, pour que des êtres humains fassent confiance aux lieux qui doivent les héberger, les proté-ger des dangers extérieurs. Ces façades sont d’une har-monie simple et pure, sans fioritures, avec pour seule originalité la diversité de leurs couleurs et quelques bal-cons en fer forgé. Elle les trouve rassurantes dans leur intemporalité. Les volets sont tous clos, pas un bruit ne filtre, comme si les immeubles qui se dressent devant elle étaient abandonnés. Les bruits de la circulation lui parviennent assourdis, elle est seule. Elle savoure le calme comme un luxe dans cette ville de bruit perma-nent. Elle respire l’air chaud et tourne doucement sur elle-même pour admirer l’ensemble de la place. Le temps semble s’être arrêté. Elle fixe son attention sur la minuscule église qu’elle n’avait pas remarquée jusque là. Elle ne peut se l’expliquer, mais elle ressent une impé-rieuse envie de s’y réfugier. Une dernière vérification : la porte est ouverte. Elle entre.  Le sourire a disparu de son visage matifié par une fréquentation régulière mais raisonnée du soleil. Il commence à regarder plus souvent sa montre et ses sourcils sont froncés, signe manifeste d’inquiétude. Cela fait maintenant une heure qu’il l’attend, sans aucune nouvelle, aucune explication. Le journal qu’il a lu et relu traîne, défait, sur une chaise près de lui. Il a fini la carafe d’eau que la serveuse avait apportée à son arrivée, mais il sent désormais que la faim le tenaille presque autant que l’impatience de la voir apparaître. Il tente d’imaginer
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son arrivée sur la place, rayonnante et décidée, un sou-rire franc vissé sur ses lèvres écarlates. Elle aurait son téléphone à la main, prête à répondre à la moindre solli-citation professionnelle. Son sac en bandoulière le long de son corps l’accompagnerait de ses balancements pendant qu’elle passerait entre les tables en le regardant d’un air contrit. Non, pas contrit, ni désolé, elle n’est pas le genre de femme à être désolée. Elle considère les codes de bienséance, pour la plupart, comme des pertes de temps. Elle dira simplement, « C’est comme ça, je suis en retard, je n’ai pas pu faire autrement, ni te pré-venir. Maintenant, je suis là, profitons-en !». Et il ac-quiescerait en silence, simplement ravi qu’elle soit enfin auprès de lui. Pour l’instant, il réalise qu’elle ne l’avait jamais fait attendre aussi longtemps. En général, elle le prévient toujours de son retard. Il aurait dû emmener ces dossiers si urgents à lire, pour passer le temps. Il soupire et commande un repas rapide.  Une fois à l’intérieur, elle est immédiatement saisie par la fraîcheur de l’air et ses avant-bras nus se couvrent d’une légère chair de poule. Elle commence par remon-ter ses lunettes de soleil sur ses cheveux, à la manière d’un serre-tête. Le temps de s’habituer à la pénombre, elle aperçoit le chœur, avec son autel tout simple, en pierre brute, sans aucune décoration gravée ni objet ou tissu posé dessus. Un autel qui semble attendre qu’on l’utilise pour des cérémonies sacrées et secrètes. Elle tourne ensuite la tête vers les vitraux colorés mais noir-cis par le temps. Elle distingue encore quelques person-
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