Les soliloques du pauvre

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Edition revue, corrigée et augmentée de poèmes inédits suivie de La Charlotte et "Jasante" de la Vieille.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296297425
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Les Soliloques du Pauvre
Édition revue, corrigle et augmentée de poètnes inédits suivie de

LA CHARLO'fTE
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J ASANTE

~

DE LA VIEILLE
PAR

ILLUSTRA TIONS

A. STEINLEN

l~E'S'IN1'R()U\Ii\BLE5'

La collectioll

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Les Introuvables"

se propose de

rééditer des ouvrages épuisés, voire inédits, d'auteurs connus ou oubliés SlIr différents sujets touchant les arts, l'histoire, les sciences l1untllines et l'ésotérisme. Son seul sOllci est d'offrir aux amateurs des livres curieux ou originaux que les aléas de l'édition ont rendus
indisponible s.

Jean-Philippe Bouilloud et rnuerry Paquot

'rou~ droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tOllS pays.

@ l~ditions Seghers, Paris, t 965, 1971. ISDN: 2-7384-2961-0 Editio1ls L'Hanllllt111ll 5-7 I~ucde rl~colc-Polytcchniql1c 75 005 Paris

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JEHAN-RICTUS
Bois grav~ par Antoine.Pi~rre GALLIEN

Faire enfin dire quelque chose à Quelqu'Un qui serait le Pauvre. ce bon paavre dont tout le monàe parle et qui se tait toujours. Voila ce que j'ai tenté.

J. R.

L'HIVER

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---.

Merd' ! V'là l'Hiver et ses dur'tés,' V'là l' moment de n' pus s' mettre à poils: V'là qu' ceuss' qui tienn'n~ la queue d' la poêle Dans l' Midi vont s' carapater!

10

LES SOL'ILOQtJES

DU PAUVRE

V'là l' temps ousque jusqu'en Hanovre Et d' Gibraltar au cap Gris-Nez, Les Borgeois" l' soir, vont plaind' les Pauvres Au coin (iu feu... après dîner! Et v'là }' temps ousque dans la Presse, Entre un ou deux lanc'ments. d' putains, On va r'découvrir la Détresse, La Purée et les Purotains ! I~es. jornaux, mêm' ceuss' qu'a d' la guigne, A côté d'artiqu's festoyants Vont êt' pleins d'appels larmoyants, Pleins d' sanglots... à trois sous la ligne! Merd', v'là l'Hiver, l'Emp'reur de Chine S' fait ftauper par les Japonais! Merd' ! v'là l'Hiver! Maam' Sév'rine Va rouvrir tous ses robinets!

L 'IIIVER

II

C' qui va s!eIl évader des larnlcs ! C' qui va en couJer d' la piquié ! Plaind' les Pauvr's c'est comm' vendr' ses charlnes C'est un vrai commerce, un méq\1ier ! Ah ! c'est qu'on est pas muff en France, On n' s'occup' que (les n1alheureux ; Et dzimm et boun1 ! la IJienfaisance Bat l' tambour su' les Ventres creux! L'IIiver, les murs sont pleins d'affiches Pour Fêt's et Bals de charité, Car pour nous s'courir, eul' mon(it riche Faut qu'y gambille 3 flot' santé! Sûr que c'est grâce à la Misère Qu'on rigol' pendant la saisol1 ; Dam' ! Faut qu'y viv'nt les rastaqoères Et fa"ut ben qll'y r'dor'nt leurs blasons!

12

IJES SOLILOQUES

I)V PAUVRE

Et faut ben qu'ceux d' la Politique y s' gagn't eun' popularité! Or, pour ça, )' moyen }' pus pratique C'est d' chialer su' la Pauvreté.

Moi, je m' dirai: « Quiens, gn'a du bon! »
L' jour où j' verrai les Socialisses Avec leurs z'amis Royalisses ~romber d'faim dans l' Palais-Bourbon. Car tout J' monde parI' de Pauvreté D'eun' magnèr' magnifique et ample, Vrai de vrai y a d' quoi en roter, Aiais personn' veut prêcher d'exemple Ainsi: r'gardez les Empoyés (Ceux d,' l'Assistance évidemment)

Qui n'assistent qu'aux enterr'ments

'

Des Pauvr's qui paiet1t pas leur loyer!

t'HIVER

13

Et pis contenlplons les Artisses, Peint's, poèt's ou écrivains, Car ceuss qui font des sujets trisses Nag'nt dans la gloire et les bons vins! Pour euss les Pauvr's, c'est eun' bath chose, l1n filon, eUD' mine à boulots; Ça s' met en dranl's, en vers, en prose, Et ça fait fair' de chouett's tableaux! Oui, j'ai r'marqué, mais j'ai p'têt' tort,

Qu' les ceuss qui s' font « nos interprètes»
En geignant su' not' triste sort S'arr'tir'nt tous après fortun' faite I Ainsi, t'nez, en littérature Nous avons not' Victor Hugo Qui a tiré des mendigots D' quoi caser sa progéniture!

14

LES SOLILOQUES DU PAUVRE

Oh ! c'lui-là, vrai, à lui }' pompon! Quand j' pens' que, malgré ses meillons, y s' fit balader les rognons Du bois d'Boulogne au Panthéon
Dans l' corbillard des ( Misérables J) Enguirlandé d' Beni-Bouff'-l~out Et d' vieux birb's à barb's vénérables... J'ai idée qu'y s'a foutu d' nous

Et gn'y a pas qu' lui: t'nez Jean Rich'pin

En plaignant les

(

Gueux

»

fit fortune.

F'ra rien chaud quand j' bouffrai d' son pain Ou qu'y m'laiss'ra l'taper d'eun' thune. Ben pis Mirbeau et pis Zola

y z'ont

«(

plaint les Pauves

))

dans des livres,

Aussi, c' que ça les aide à vivre De l'une à l'aute Saint-Nicolas!

L'IIIVER

15

Même qu'Emile avait eun' bedaille A décourager Jes cochons Et qu' lui, son ventre et ses nichons Nt passaient pus par }'av'nue l'rudaine. Alorss, honteux, qu'a fait Zola? Pour continuer à plaind' tl0t' sort y s'a changé en hareng-saur Et déguisé en échalas (I).
Ben ell peinture, gn'y a z'un troupeau De peintr's qui gagl1'nt ]a forte somme A nous peind' pus tocs que nous sommes: Les poux aussi viv'nt de not' peau!

Allez! tout c' monde' là s' fait pas d' bile, C'est des bons typ~s, des rigolos, Qui pinc'nt eun' lyre à crocodiles Faite ed' nos trip's et d' nos boïaux !
A 1'(~rnqt1~ oit ('c PO(-111('fut r('ril. Éntile NOTE PF: 1~':\t'TFTn, sUÎ\"it un trail£'Zoln. qui ptait nnligé d'Hill' Obl~~itt~ cUl1sidrrnlJle, tn~nt qui 1r rérluhit il ril'n,

16

LES SOLIl.OQUES DU PAUVRE

L'en faut, des Pauvr's, c'est nécessaire, Afin qu' tout un chacun s'exerce, Car si y go' aurait pus d' misère Ça pourrait ben ruiner l' Commerce. Ben, j' vas vous dir' mon sentiment: C'est un peu trop d'hypocrisie, Et plaindr' les Pauvr's, assurément Ça rapport' pus qu' la Poésie: Je l' prouv', c'est du .pain assuré; Et quant aux Pauvr's, y n'ont qu'à s'taire. L' jour où gn'en aurait pus su' Terre, Bien des gens s'raient dans la Purée! Mais Jésus mêm' l'a promulgué, Parait qu'y aura toujours d' la dèche Et paraît qu'y a quèt' chos' qu'empêche Qu'un jour la Vie a soye pus gaie.

L 'IIIVER

17

SO\t ! - Mais, moi, j' vas sortir 'd' mon antre Avec le Cœur' et l'Estomac Pleins d' soupirs... et d' fumée d' tabac. (Gn'a pas d' quoi fair' la dans' du ventre !) J'en ai ma claqu', moi, à la fin, Des « P'tits Carnets» et des chroniques Qu'on r'trouv' dans les poch's ironiques Des gas qui s' laiss'nt mourir de faim! J'en ai soupé de n' pas briffer Et d'êt' de eeuss' assez... pantoufles Pour infuser dans la mistoufle Quand... gn'a des moyens d' s'arrbiffer. Gn'a trop longtemps que j' me balade La nuit, le jour, sans toit, sans rien; (L'excès mêm' de ma marmelade A fait s' trotter mon Ang' gardien !)

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LES SOLILOQUES DU PAUVRE

(Oh! il a bien fait d' me plaquer: Toujours d' la faim, du froid, d' la fange, Toujours dehors, gn'a d' quoi claquer; Faut pas y en vouloir à c't' Ange !) Eh Va En Au donc 1 tout seul, j' lèv' mon drapeau; falloir tâcher d'êt' sincère disant l' vrai coup d' la Misère, moins, j'aurai payé d' ma peau!

Et souffrant pis qu' les malheureux Parc' que pus sensible et nerveux Je peux pas m' faire à supporter Mes douleurs et ma Pauvreté.
Au lieu de plaind' les Purotains J' m'en vas m' foute à les engueuler, Ou mieux les fair' débagouler, Histoir' d'embêter les Rupins.

t'HIVER

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Oh ! ça n' s'ra pas comm' les vidés Qui, bien nourris, parI 'nt de nos loques.

Ah ! faut qu' j'écriv' mes

(

Soliloques :
))

Moi aussi, j'en ai des Idées!

Je veux pus êt' des Ecrasés D' la Muflerie contemporaine; J' vas dir' les maux, les pleurs, les haines D' ceuss' qui s'appell'nt « Civilisés ,) I Et au milieu d' leur balthasar J' vas surgir, moi (comm' par hasard), Et fair' luire aux yeux effarés
Mon p'tit ( Mané, Thécel, Pharès! ))

Et qu'on m'tue ou qu' j'aille en prison, J' m'en fous, je n'connais pus d' contraintes: J' suis l;Homm' Modern', qui pouss. sa plainte, Et vous savez ben qu' j'ai raison!
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IMPRESSIONS DE PROMENADE

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Quand j' pass' triste et noir, gn'a d' quoi rire. Faut voir rentrer les boutiquiers Les yeux durs, la gueuJe en tir'lire, Dans leurs comptoirs corom' des banquiers. J' les r'luque : et c'est irrésistible, y s' caval'nt, y z'ont petlf de moi, Peur que j' leur chopp' leurs comestibles. Peur pour leurs femm's, pour je n' sais quoi.

26

LES SOLILOQUES

DU PAUVRE

Leur conscienc' dit: « Tu t' soign's les tripes)
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Tu t' les hourr's à t'en étouffer,

« Ben, n'en v'là un qu'a pas bouffé! Alors dame! euss y m' prenn'nt en grippe! Gn'a pas! mon spectr' l~s embarrasse, Ça leur z'y donn' comm' des remords: Des fois, j' plaqu' ma fiole à leurs glaces, Et y d'viet1nent livid's comm' des morts! [)u coup, malgré leur chair de poule, y s' jett'nt su' la porte en hurlant: Faut voir comme y z'ameut'nt la foule Pendant qu'Bibi y fout son camp!
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- Avez-vous vu ce misérable, Cet individu équiv~que ? Ce pouilleux, ce voleur en loques Qui nous r'gardait manger à table?

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~la par91e ! on n "est pus chez soi,
pus digérer tranquilles...

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Nous payons l'impôt, gn'a des lois!

(t Qu "est-e' qu'y [CHIldonc., les sergents d 'viIJe ? »

J' suis loil1, que j' les entends encor: L' vent d'hiver m'apport' leurs cris aigres. y pÎaill'11t, comme à Noël des porcs, Comm' des chiel1s gras su' un chien maigre!

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