Loin de nos bases

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"Il aura fallu la redécouverte du site de Tao Yu, le petit temple dans lequel Saint-John Perse dit avoir composé son Anabase, pour que je reprenne d’instinct, et d’un seul élan d’écriture, la route qui avait été mienne par les déserts de haute Asie, jusqu’à cette colline si proche de Pékin, jadis à une journée de cheval de la Cité interdite, mais que l’on rejoint aujourd’hui après franchissements successifs de six périphériques."
André Velter.
Publié le : jeudi 25 février 2016
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EAN13 : 9782072643989
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ANDRÉ VELTER

LOIN
DE NOS BASES

AVEC UNE ADRESSE
DE FRANÇOIS CHENG

GALLIMARD
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Ton texte à la main, je l’entrouvre, divine surprise ! Ainsi, près de cent ans après Saint-John Perse, une nouvelle Anabase, la tienne !

 

Et d’emblée, je suis saisi par le cri : « À nous deux l’infini ! » Certes, tu n’ignorais pas les frontières, mais tu entendais résolument les transcender. Aussi ne t’es-tu pas contenté de la traversée du désert de Gobi, ou de celui du Taklamakan. Tu as pris à bras-le-corps, le « regard jeté vers le haut du Pamir », toute cette immense contrée où eut lieu le choc des continents, avec ses glaciers inviolés, ses vallées insondées, où l’ancienne histoire aux villes englouties et aux trésors enfouis imprègne encore l’air de son odeur de fumée… Ton imaginaire s’est affronté au réel, s’est nourri du réel. En cela, tu es proche aussi de Segalen. Tu as même accompli son rêve : atteindre le mythique Thibet, rêve auquel l’autre dut renoncer un siècle auparavant, en cette même année 14 où l’humanité plongea dans le gouffre.

 

Il en résulte un haut chant, passionné et passionnant, sur un ton de défi, d’apostrophe, d’exclamation, et finalement, de célébration de tout ce qu’il nous est donné d’ouvert, ici et maintenant.

 

À la différence de Gengis, tu n’as point d’empire à établir. Tu vises le contraire, en affirmant que « pour des dépeupleurs de notre sorte, il n’y avait pas plus bel empire que le déraciné, le vague, le non-revendiqué ». Ainsi, de bivouac en bivouac, de cimes en oasis, es-tu devenu « vaguant privilégié, nomade de raccroc, poète accordé à son pas ». Oui, être poète de plein droit, voilà le mot d’ordre, voilà la conquête. Mais une poésie qui n’est plus issue du salon calfeutré, de l’arrière-salle enfumée.

 

Comment ne pas entendre ce que tu proclames : « D’incertitudes, nous n’avons plus souci, tant la poésie a changé en s’accrochant à nos basques. Car c’est la vie qui a mené le train, les galops et les danses, tout en sonnant la charge. C’est elle qui a décidé des formules et des lieux… Ma chanson tourne de loin en loin, elle change de lexique et de lèvres, on la reconnaît au refrain. »

 

Tu fais partie désormais de la glorieuse lignée des poètes français qui ont hanté, chacun à sa manière, « en ce monde, le plus lointain royaume d’où l’on ait à répondre — la Chine ».

François Cheng
mars, 2014

LOIN DE NOS BASES

« Et qu’est-ce à dire de ce chant que vous tirez de nous ? »

SAINT-JOHN PERSE
Anabase

CHANSON

Messieurs les juges j’échappe à vos lois, messieurs les fonctionnaires à vos registres, messieurs les prêtres, les rabbins, les mollahs à vos Dieux uniques. Vienne le grand vent qui emporte ! Vienne la colère de l’azur si bleu qu’on y voit rouge ! Vienne l’horizon lié aux épaules, et la source inconnue où s’abreuvent nos chevaux !

 

Par siècle de tintamarres, de lâchetés, de rumeurs, la route n’a pas dit son dernier mot. Qu’elle chante à sable, à chaux ou à pierre fendre, elle mène les seuls qui vaillent ne valant rien. Les seuls qui dilapident leur bien, leur destin, leur mal, leur malice. Les seuls qui se veulent encore plus solitaires dans les zones incertaines, les empires dépeuplés.

 

Les seuls qui vont, étant revenus de tout.

 

Messieurs les juges j’échappe à vos lois, messieurs les fonctionnaires à vos registres, messieurs les prêtres, les rabbins, les mollahs

à vos Dieux. Je suis de chair et d’aube, de nerfs et de songes, déserteur à temps plein. Je suis de cendre et d’or, de feu et d’asphodèle, amant des univers. Je suis un autre clandestin, moi qui sais qui je suis !

 

L’ultime utopie appartient à ce mouvement dans l’espace où libérer la vie, où la marche, la course, le galop font corps avec la conscience et le corps, avec l’âme et le sang. Ce qui a été parcouru et conquis s’efface à mesure. Au creux des mains le souffle est un soupir d’étoile. Il n’est de divin ici-bas que le plus haut désir qui fait pâlir la nuit et n’accueille personne,

 

ou seulement les seuls qui vont, étant revenus de tout.

SÉDITION SANS PARTAGE

I

Nous sommes partis les mains vides sur la piste des caravanes, sur la terre des marchands, des reîtres, des concubines, des messagers, des faux prophètes. Nous n’en avions que pour la poussière face à face. Le sel qui montait à notre bouche avait goût de parchemin. Partout au présent c’était comme de l’Histoire ancienne.

 

Il n’y avait à lire que le sol un pas devant l’autre, le cœur déjà plus loin, dans un rapt, une idylle, une oasis rayée de la carte. On commençait par ne pas se reconnaître, affolé d’être si sage et fou, en rupture de servitude, ne croyant sans hésitation désormais qu’à ce doute radical qui hante les mécréants sitôt qu’ils ont déchiré leurs lettres de créance.

 

La guerre se livrait à la diable, désarmée. L’expédition ne levait que des legs oubliés. Xénophon n’était de la partie qu’en tant que fanal mercenaire, reflet d’une épopée qui n’envisageait pas de conquérir plus que le monde. C’était misère sur toute la ligne, échéance d’un compte qui ne serait jamais soldé.

 

Alors nous avons crié tête nue : « À nous deux l’infini ! » Et sommes entrés par la grande porte invisible, celle qui ouvre à coup sûr un désert sans relâche, mais autrement fertile, avec sa rive en aplomb et vertige où naviguer est un nouvel envol.

 

Avancée purement solaire, geste d’Icare joyeux, triomphant, la moindre mélancolie jetée au fond d’un puits sec, et notre ombre devenue très petite. Combien la soif est soudain salutaire ! Combien elle essore la parole et les os ! Nous chantons à lèvres closes, opiniâtres, vouées aux gloires sans effet.

 

Et notre chant invente ses raisons chimériques, ses emprunts cadencés, ses combats volontaires. Être plus que soi en tout lieu, à toute heure, à toute force, chevalier qui a pris d’assaut ses rêves et n’a pas renoncé, poète qui tient à ses rythmes, à ses mélodies, un couteau sous la gorge, et n’a pas renoncé, exilé qui accroît son exil et n’a pas renoncé…

 

Quel départ renaissant tandis qu’il est si tard ! Quel effort par toutes les fibres de la pensée, et l’avenir qui se cambre de la nuque aux talons ! Nous avons dit son fait à la fatalité. Comme une cantinière, un chirurgien, un ingénieur en campagne, le destin n’a qu’à suivre et à remercier.

 

C’est au-devant de nous le secret à ciel ouvert qui a guidé Plan Carpin, Rubrouck, Marco Polo, Rois mages porteurs de mythes, d’insensés et d’orients. Car rien ne fut révélé par ce qui désignait une étable ou le mur d’une caverne. Notre étoile est assez insolente pour choisir parmi les légendes et n’aimer que les fables vraies.

 

Voilà qui donne congé aux peuples des églises, des synagogues, des mosquées, sans bannir les mystiques, les ermites ni les fols. Indomptés de Bactriane, du Pamir et du Taklamakan qui ont un jour ou deux rejoint nos équipages, près de la citadelle écroulée de Tashkurgan, au sortir du bazar de Kashgar, dans la fournaise de Tourfan, ou en lisière des roches noires qui annoncent le Gobi.

 

Ce n’était pas cheminer, mais disperser les traces en trop, semer l’été en hiver, cueillir des chardons brûlants, boire la neige qui enivre. Nul mors aux dents, pourtant la vie aux trousses, une urgence écarlate qui ensauvageait et nommait la beauté, comme si n’importait plus que ce défi ultime à réveiller les présages, retrouver le royaume perdu et ses métamorphoses.

ANDRÉ VELTER

Loin de nos bases

Il aura fallu la redécouverte du site de Tao Yu, le petit temple dans lequel Saint-John Perse dit avoir composé son Anabase, pour que je reprenne d’instinct, et d’un seul élan d’écriture, la route qui avait été mienne par les déserts de haute Asie, jusqu’à cette colline si proche de Pékin, jadis à une journée de cheval de la Cité interdite, mais que l’on rejoint aujourd’hui après franchissements successifs de six périphériques.

 

A. V.

 

Il en résulte un haut chant, passionné et passionnant, sur un ton de défi, d’apostrophe, d’exclamation, et finalement, de célébration de tout ce qu’il nous est donné d’ouvert, ici et maintenant.

 

Poète, essayiste, voyageur, André Velter est né le 1er février 1945 à Signy-l’Abbaye (Ardennes). Il a effectué de nombreux séjours en Afghanistan, en Inde, au Népal, au Tibet, en Chine et en Extrême-Orient. Il a publié aux Éditions Gallimard Aisha (avec Serge Sautreau), L’Arbre-Seul, Le Haut-Pays, Du Gange à Zanzibar, Zingaro suite équestre, La vie en dansant, Le septième sommet, L’amour extrême, Une autre altitude, Au Cabaret de l’éphémère, Midi à toutes les portes, Paseo Grande, Avec un peu plus de ciel, Tant de soleils dans le sang, Prendre feu (avec Zéno Bianu), Jusqu’au bout de la route, Pour l’amour de l’amour (avec Ernest Pignon-Ernest) et Le jeu du monde.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

AISHA, avec Serge Sautreau, préface d’Alain Jouffroy, 1966.

L’ARBRE-SEUL, 1990.

DU GANGE À ZANZIBAR, 1993.

LE HAUT-PAYS, 1995.

LE SEPTIÈME SOMMET, 1998.

ZINGARO SUITE ÉQUESTRE, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, 1998.

L’AMOUR EXTRÊME, 2000.

LA VIE EN DANSANT, 2000.

UNE AUTRE ALTITUDE, 2001.

AU CABARET DE L’ÉPHÉMÈRE, 2005.

ZINGARO SUITE ÉQUESTRE et Un piaffer de plus dans l’inconnu, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, 2005.

MIDI À TOUTES LES PORTES, 2007.

LE HAUT-PAYS suivi de La traversée du Tsangpo, 2007.

EXTASES, avec Ernest Pignon-Ernest, 2008.

PASEO GRANDE, dessins d’Antonio Seguí, 2011.

AVEC UN PEU PLUS DE CIEL, 2012.

ZINGARO SUITE ÉQUESTRE et autres poèmes pour Bartabas, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, 2012.

PRENDRE FEU, avec Zéno Bianu, 2013.

TANT DE SOLEILS DANS LE SANG, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, 2014.

JUSQU’AU BOUT DE LA ROUTE, 2014.

POUR L’AMOUR DE L’AMOUR, avec Ernest Pignon-Ernest, 2015.

LE JEU DU MONDE, 2016.

En Poésie/Gallimard

L’ARBRE-SEUL, préface d’Alain Borer, 2001.

L’AMOUR EXTRÊME et autres poèmes pour Chantal Mauduit, 2007.

Chez d’autres éditeurs

DU PRISME NOIR, avec Serge Sautreau, dessins de Paul Rebeyrolle, Fata Morgana, 1971.

DE LA DÉCEPTION PURE, MANIFESTE FROID, avec Serge Sautreau, Jean-Christophe Bailly et Yves Buin, 10/18, 1973.

PASSAGE EN FORCE (1971-1974), préface de Bernard Noël, Le Castor Astral, 1994.

ÉTAPES BRÛLÉES (1974-1978), Le Castor Astral, 1996.

DAR-Î-NÛR, avec Serge Sautreau, Nulle Part, 1983.

L’ENFER ET LES FLEURS, dessins d’Antonio Saura, Fata Morgana, 1987.

VELICKOVIC, L’ÉPOUVANTE ET LE VENT, Fata Morgana, 1988.

OUVRIR LE CHANT, Le Castor Astral, 1994.

LE TAO DU TOREO, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, Actes Sud, 2014.

Essais

LE LIVRE DE L’OUTIL, avec Marie-José Lamothe, photos de Jean Marquis, Hier & Demain, 1976 ; Denoël-Gonthier 1978 ; Phébus, 2003.

LES OUTILS DU CORPS, avec Marie-José Lamothe, photos de Jean Marquis, Hier & Demain, 1978 ; Denoël-Gonthier 1980.

LES BAZARS DE KABOUL, avec Emmanuel Delloye, photos de Marie-José Lamothe, Hier & Demain, 1979 ; A.-M. Métaillié, 1986.

PEUPLES DU TOIT DU MONDE, photos de Marie-José Lamothe, Chêne-Hachette, 1981.

LADAKH-HIMALAYA, photos de Marie-José Lamothe, Albin Michel, 1982.

MARELLE-MÉMOIRE, photos de Gérard Rondeau, Marval, 1998.

GHÉRASIM LUCA PASSIO PASSIONNÉMENT, JMPlace/Poésie, 2001.

ATTENDONS ZAPATA D’URGENCE, L’Atelier des Brisants, 2001.

RENÉ CHAR, photos de Marie-José Lamothe, L’Atelier des Brisants, 2002.

ÉCRIRE AU LONG COURS, L’Atelier des Brisants, 2003.

CIELS, photos d’Olivier Dassault, Cercle d’Art, 2005.

LA SEINE DES PHOTOGRAPHES, Gallimard/Monum, 2006.

LES TIBÉTAINS, photos de Marc Riboud, Actes Sud, 2009.

ERNEST PIGNON-ERNEST, monographie, Gallimard, 2014.

Anthologies

LES POÈTES DU CHAT NOIR, Poésie/Gallimard, 1996.

L’HIMALAYA, Favre, 1997.

ORPHÉE STUDIO, Poésie d’aujourd’hui à voix haute, Poésie/Gallimard, 1999.

LE CHANT DES VILLES, avec J.-Cl. Perrier, Mercure de France, 2006.

IL PLEUT DES ÉTOILES DANS NOTRE LIT, Cinq poètes du Grand Nord, Poésie/Gallimard, 2012.

PETITE BIBLIOTHÈQUE DE POÉSIE, de Villon à Rimbaud, Télérama/Gallimard, 2013.

PETITE BIBLIOTHÈQUE DE POÉSIE DU XXe SIÈCLE, d’Apollinaire à René Char, avec Zéno Bianu et Sophie Nauleau, Télérama/Gallimard, 2014.

L’ÂME DU VIN (avec les poètes taoïstes, peintures de Ji Dahai), Canton, éditions Hua Cheng, 2014.

PETITE BIBLIOTHÈQUE DE POÉSIE CONTEMPORAINE, de Guillevic à Philippe Jaccottet, avec Zéno Bianu et Sophie Nauleau, Télérama/Gallimard, 2015.

Traductions

Fernando Pessoa, FAUST, traduit avec Pierre Léglise-Costa, Christian Bourgois, 1990.

Adonis, MÉMOIRE DU VENT, Poésie/Gallimard, 1991.

Sayd Bahodine Majrouh, LE SUICIDE ET LE CHANT, Connaissance de l’Orient/ Gallimard, 1994.

Taslima Nasreen, UNE AUTRE VIE, traduit avec France Bhattacharya, Stock, 1995.

Cette édition électronique du livre Loin de nos bases de André Velter

a été réalisée le 1 février 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage

(ISBN : 9782070177745 - Numéro d’édition : 293163)
Code Sodis : N78352 - ISBN : 9782072643989

Numéro d’édition : 293164

Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.

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