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Lorand Gaspar ou l'écriture d'un cheminement de vie

De
466 pages
Ce livre se propose d'étudier le fonctionnement systémique à l'oeuvre dans les textes, en vers et en prose, de Lorand Gaspar. Cette étude considère les différents phénomènes intertextuels, la peinture, la sculpture, la musique, la photographie comme autant de figures de l'altérité qui participent à l'approche du monde, à la compréhension du processus créateur, à la connaissance de soi et qui rejouent de ce fait le cheminement de la création.
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Lorand Gaspar
ou l’écriture d’un cheminement de vie
Dans ses divers écrits, Lorand Gaspar affrme plusieurs fois sa conception Marie-Antoinette
moniste de l’être vivant car le fonctionnement conjoint du corps et de
l’esprit garantit une meilleure approche du monde et des éléments du réel LAffont-Biss Ay
vivant. Le rôle du cerveau et des émotions est primordial pour ce
poètechirurgien dans la mesure où l’être tout entier est engagé dans la vie, dans
ses diverses réalisations, artistiques ou non. Gaspar ne sépare donc pas
l’art d’une approche humaine globale qui est reliée au sensible réel par
tout un système de relations, de connexions, d’interrelations.
Ce livre se propose d’étudier le fonctionnement systémique à l’œuvre
dans les textes, en vers et en prose, de Lorand Gaspar. Sans négliger
l’apport considérable de la philosophie de Spinoza et celui plus récent des
neurosciences et des nouvelles psychologies, cette étude considère les Lorand Gaspar différents phénomènes intertextuels, la peinture, la sculpture, la musique,
la photographie comme autant de fgures de l’altérité qui participent à ou l’écriture d’un cheminement de viel’approche du monde, à la compréhension du processus créateur, à
la connaissance de soi et qui rejouent de ce fait le cheminement de la
création. Envisager la philosophie, les sciences et les arts comme une
triade permet de comprendre l’être dans sa réalité tant physique,
émoLa « force d’exister tionnelle, sensible qu’intell ect uelle, laissant toujours le souffe de la vie
animer perpétuellement l’œuvre gasparienne, le poète, l’homme puisque : en tant que corps et pensée »
Le texte poétique est le texte de la vie, élargi, travaillé par le rythme des
éléments, érodé, fragmentaire par endroits, laissant apparaître des signes plus
anciens, trame d’ardeur et de circulation : chacun peut y lire autre chose et
aussi la même chose.
(Approche de la parole, page 84)
Marie-Antoinette LAFFONT-BISSAY, docteur ès lettres de l’Université de Pau
et des Pays de l’Adour, travaille sur la poésie moderne et contemporaine autour
des questions de poétique, du rapport science-poésie, de l’intertextualité, de la
rencontre poésie et arts, de la traduction... Elle s’intéresse à différents poètes,
Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Gustave Roud, Yves Bonnefoy, Jacques
Ancet, Pierre-Jean Jouve, Charles Juliet, Robert Marteau…, sur lesquels elle a
publié plusieurs articles.
ISBN : 978-2-336-00713-7
45,50 €
CRITIQUES-LITTERAIRES_GF_LAFFONT-BISSAY_LORAND-GASPAR-CHEMINEMENT.indd 1 26/02/13 14:51
Lorand Gaspar
Marie-Antoinette
LAffont-Biss Ay
ou l’écriture d’un cheminement de vie




Lorand Gaspar
ou l’écriture d’un cheminement de vie
La « force d’exister en tant que corps et pensée »








Critiques littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


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d’Amadou Hampâté Bâ, 2013.
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Marguerite Duras et Perquisition de Latifa Al-Zayyat, 2013.
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de Meudon, 1842. Une poésie de la catastrophe, 2012.
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l’autre et le multiple, 2012.
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francophone contemporain (1990-2010). De la narration de la violence à la
violence narrative, 2012.
S. SEZA-YILANCIOGLU (dir.), Nedim Gürsel. Fascination nomade, 2012.
Myriam TSIMBIDY et Aurélie REZZOUK (sous la dir. de), La jeunesse au
miroir. Les pouvoirs du personnage, 2012.
Richard Laurent OMGBA et Désiré ATANGANA KOUNA (dir.), Utopies
littéraires et création d’un monde nouveau, 2012.
Jean-Louis CORNILLE, Les récits de Georges Bataille. Empreinte de
Raymond Roussel, 2012.
Samia SELMANI, Romans francophones et représentations du féminin,
2012. Marie-Antoinette Laffont-Bissay




























Lorand Gaspar
ou l’écriture d’un cheminement de vie
La « force d’exister en tant que corps et pensée »

Préface de Philippe Lehu



























































































































































































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00713-7
EAN : 9782336007137









À Philippe L.

À Mon Bien-Aimé, le Seul.
























































Complexité du discours moderne.
Le sentiment qu’en face de la complexité
formidable de l’ordre vivant, que sous-tend une
complexité déjà non négligeable de la matière et
des mouvements de l’Univers accessible, ce que
la parole peut de plus inattendu, de plus
révélateur et de plus vivifiant, ce n’est pas une
complexité plus grande, mais un dénudement.
Les doigts touchent les pigments de lumière que
fait sourdre une terre érodée.
Lorand Gaspar, Approche de la parole,
page 15.







Ce que cherche ma parole sans cesse
interrompue, sans cesse insuffisante, inadéquate,
hors d’haleine, n’est pas la pertinence d’une
démonstration, d’une loi, mais la dénudation
d’une lueur imprenable, transfixiante, d’une
fluidité tour à tour bénéfique et ravageante.
Une respiration.
Lorand Gaspar, Approche de la parole,
page 16.

































































Un jour, peut-être connaîtrons-nous la
chimie de ces émotions qui font franchir aux
hommes des obstacles infranchissables, les
soulèvent de terre, les écrasent dans la nuit, les
illuminent.

Lorand Gaspar, Approche de la parole,
page 76.


Fondamental reste le mystère
du monde qui m’a produit
que personne n’a produit –

je ne peux rien entreprendre sans risque,
au fond je suis seul face à mon destin,
on peut m’aider mais pas me remplacer,
seul, tout seul face à mon destin –

Lorand Gaspar, Derrière le dos de Dieu,
page 111.




































Liste des abréviations



Au cours de notre étude, nous utiliserons, après les citations du texte
de Lorand Gaspar, les abréviations suivantes. Elles seront mises entre
parenthèses et seront suivies du numéro de la page.



Poésie


QEM 1966 LE QUATRIÈME ÉTAT DE LA MATIÈRE,
Flammarion, 1966.
G GISEMENTS, Flammarion, 1968.
SA 1972 SOL ABSOLU, Gallimard, 1972
SA pour le livre Sol Absolu dans SOL ABSOLU
et autres textes, Poésie/Gallimard, 1982.
QEM pour le livre Le Quatrième état de la matière
dans SOL ABSOLU et autres textes,
Poésie/Gallimard, 1982.
CC pour le livre Corps Corrosifs dans SOL
ABSOLU et autres textes, Poésie/Gallimard,
1982.
EAI pour essai d’autobiographie inédit dans SOL
ABSOLU et autres textes, Poésie/Gallimard
1982.
CC 1978 pour CORPS CORROSIFS, Fata Morgana,
1978.
EJ 1980 pour ÉGÉE suivi de JUDÉE, Gallimard,
1980.
EJ pour ÉGÉE, JUDÉE suivi de Feuilles
d’observation et de La Maison près de la
mer, Poésie/Gallimard, 1993.
P pour PATMOS et autres poèmes,
Poésie/Gallimard, 2004.
DDDieu pour DERRIÈRE LE DOS DE DIEU,
Gallimard, 2010.


13 Prose


AP 1978 pour APPROCHE DE LA PAROLE, avec un
frontispice d’Henri Michaux, Gallimard,
1978.
AP pour APPROCHE DE LA PAROLE,
réédition augmentée d’Apprentissage,
Gallimard, 2004.
A pour APPRENTISSAGE, Deyrolle, 1994.
JV pour JOURNAUX DE VOYAGE, avec deux
encres de Zao Wou-ki,
Picquier-leCalligraphe, 1985.
FO pour FEUILLES D’OBSERVATION,
Gallimard, 1986.
CP pour CARNET DE PATMOS, avec des
photographies de l’auteur, Cognac, Le
Temps qu’il fait, 1991.
AH pour ARABIE HEUREUSE, réédition, revue
et corrigée, de Journaux de voyage,
augmentée de trois nouveaux récits,
Deyrolle, 1997.
CJ pour CARNETS DE JÉRUSALEM, avec des
photographies de l’auteur, Le Temps qu’il
fait, 1997 et 2009 sans les photographies.


Essai


HP1968 pour HISTOIRE DE LA PALESTINE,
Maspero, 1968.
palestine année 0 1970 pour PALESTINE ANNÉE 0 UN
DIALOGUE ISRAÉLO-ARABE, Maspero,
1970.
HP 1978 pour HISTOIRE DE LA PALESTINE DES
ORIGINES À 1977, Maspero, 1978.






14 Photographie

MMC pour MOUVEMENTÉ DE MOTS ET DE
COULEURS, photographies de l’auteur,
textes de James Sacré, Le Temps qu’il fait,
2003.







Nous précisons que les recueils seront notés en italiques (Sol Absolu et
autres textes), le titre des livres sera souligné (Le Quatrième état de la
matière), le titre des sections sera signalé par des guillemets (« Connaissance
de la matière »), le titre du poème sera souligné et mis entre guillemets
(« Étranger »).

Nous précisons également que pour les entretiens, nous donnerons d’abord le
nom de Lorand Gaspar puis le nom de la personne interrogeant le poète.

Enfin, la typographie, l’utilisation de l’italique ou du caractère gras, la
disposition des poèmes sur la page choisies par Lorand Gaspar pour ses
textes seront respectées et reproduites dans notre travail.


La citation du titre est issue d’Approche de la parole, page 233.













15





























PRÉFACE



« Ce qu’il faudrait faire, pour vraiment percer le mystère de l’écriture,
c’est écrire jusqu’aux limites de ses forces. Penser, et déterminer cette
pensée avec des signes, sans arrêt, jusqu’à ce que l’on tombe endormi,
évanoui ou mort. C’est la seule expérience à peu près probante. Après cela,
1on n’aurait plus qu’à se taire . »


Selon Le Clézio, l’écriture est un mystère et une aventure, une aventure
âpre, difficile, éprouvante mais stimulante car essentielle et existentielle. À
la lecture de l’œuvre de Lorand Gaspar, il appert que cet écrivain, ce poète,
trop peu connu et pourtant majeur dans la poésie contemporaine, incarne
véritablement cette quête térébrante et continue, cette expérience exigeante
pour pénétrer les arcanes de la création et l’énigme du vivant.
MarieAntoinette Laffont-Bissay nous guide dans la découverte de ces écrits, dont
la diversité générique, la richesse littéraire et artistique se révèlent
remarquables. Elle explore avec finesse et précision l’ensemble de ce Grand
Œuvre gasparien. Et c’est là l’une des principales qualités de ce travail de
longue haleine : suivre le cheminement de l’auteur, les chemins – ô combien
nombreux, sinueux et parfois tortueux – qu’emprunte le créateur dans sa
recherche de la vérité, « jusqu’aux limites de ses forces », lequel tente, par
l’écriture, la réécriture, l’exploration de la peinture, de la photographie, de la
musique, de la danse, de la sculpture, de « retrouver le chemin du monde à
2travers [s]on corps ».
La grande originalité de cette étude réside dans son approche
systémique, approche qui demeure encore trop rare dans la génétique, dans
l’histoire et la critique littéraires actuelles. Mais pouvait-il en être autrement
pour un auteur qui revendique lui-même haut et fort cette conception
systémique, réticulaire du monde et oriente la poésie vers la science, vers les
neurosciences (« Neuropèmes » est une section de Derrière le dos de Dieu),
vers ces nouvelles conceptions de la psychologie ? Ainsi chaque parcours
d’une œuvre de Lorand Gaspar est une entrée dans ce vaste système ouvert,
dynamique et en constante évolution. Marie-Antoinette Laffont-Bissay
traque avec rigueur les multiples interactions, connexions qui alimentent la

1 J.M.G. Le Clézio, « L’infiniment moyen », L’extase matérielle, Paris, Gallimard, 1967,
p. 132.
2 Id., p. 140.
17 création, l’écriture dans toutes ses dimensions génériques ; elle met au jour
les influences et les références philosophiques, comme celles de Spinoza et
de Platon, littéraires comme celles de Séféris, Rilke, Michaux, musicales,
avec György Kurtág, picturales, avec Alexandre Hollan, T’ang,
religieuses… mais aussi les rencontres les plus triviales, celles du quotidien,
d’un quotidien transfiguré et particulièrement riche, étant donné les
nombreux voyages de Lorand Gaspar : nous croisons, au détour des pages ou
des photographies, des pêcheurs, un maçon, la « Gorgone », une voisine
effrayante mais pittoresque, un bédouin qui sert du thé, un artisan, des
marchands, des chalands sur un marché en Inde, des passants pressés, le
téléphone collé à l’oreille…
Une autre grande qualité de ce précieux travail est la démonstration que
les concepts et les théories de la psychologie contemporaine sont opératoires
pour lire les œuvres de Lorand Gaspar. Il lui paraît – comme à nous
d’ailleurs – fondamental de redonner à l’émotion, aux émotions
primordiales, à l’union du corps et du cerveau, toute leur valeur et leur force
dans notre rapport au monde, à la vie, pour saisir que l’homme ne saurait
accéder à la connaissance grâce à la seule raison. Et c’est un nouveau
lyrisme qui se fait jour dans la poésie contemporaine, l’expérience vécue
devenant un objet d’étude, un outil d’exploration du vivant légitimes.
Cette méthode d’investigation et d’analyse plonge le lecteur dans la
complexité des textes, des textes et des photographies, des textes et des
dessins, tout en lui donnant les outils et concepts nécessaires à la
compréhension et à une appropriation personnelle.



« Il y a des moments de l’existence où le temps et l’étendue sont plus
1profonds, et le sentiment de l’existence immensément augmenté ».
À la suite de Lorand Gaspar, Marie-Antoinette Laffont-Bissay nous
invite à un de ces moments avec un enthousiasme qui point à chaque page de
cette thèse, très documentée, nourrie de lectures dont les champs frappent
par leur vastité, une thèse qui ouvre, à l’évidence, de nombreuses pistes
pertinentes et intéressantes que ne manqueront pas de suivre d’autres
spécialistes de ce poète, chirurgien, voyageur.


Philippe Lehu



1 Baudelaire, « Feuillet 17 », Fusées, in Fusées, Mon cœur mis à nu, La Belgique déshabillée,
Paris, Gallimard, 1986, p. 75.
18




INTRODUCTION
1Une « rumeur incontrôlable » du
monde





















1 (FO 13).




































Comme Gustave Roud qui, grâce à un regard attentif et précis,
perçoit les « notes distraites d’un accord » dans « un dahlia seul, surgi de la
vapeur chatoyante, le paisible dahlia des jardins d’octobre, sur un tronçon de
1tige flottant comme un nénuphar perdu dans l’abîme aquatique » , comme
2Philippe Jaccottet qui « psalmodie à deux doigts au-dessus de la terre » ,
3d’une voix simplement discrète et juste, les « épis veloutés » des roseaux,
4les « premiers bourgeons aux marronniers », « la neige sur le mont
5Ventoux » , comme Robert Marteau qui observe « deux corneilles sur le pré,
6l’une par l’autre poursuivie » , Lorand Gaspar voit et lit, dans le réel
sensible, la beauté toute naturelle des choses du monde. Chacun à leur
manière, ces poètes – pour ne citer que ceux-là – engagent un dialogue avec
la réalité vivante puisant en elle la force de sa beauté, de sa vie pour
comprendre l’agencement de chaque élément, la place qu’il occupe, en tant
que poète, en tant qu’homme, au sein de cet univers perpétuellement
mouvant, la vérité de son être intime : le poète écoute le monde autant que
lui-même pour saisir l’accord de chacun et l’accord qui les relie
mutuellement. Il cherche donc à dire – non sans émotion – sa relation
intrinsèque au monde qui existe depuis un temps originel. Il accorde ainsi
chaque modulation de sa voix à la vibration du monde car « le monde, les
choses, ne se disent que par voie de musique. Avant le commencement était
la musique. Les choses, le monde, ne parlent dans la parole que par la
musique. Les langues sont en fait des modulations musicales transitoirement
7fixées ». Que ce soit Gustave Roud, Philippe Jaccottet, Robert Marteau,
Lorand Gaspar et d’autres également, chacun célèbre le réel sensible autant
que sa re-naissance à ce dernier, il nomme le monde autant qu’il cherche à
dire ce point d’acmé qui le relie à lui. Dans les dernières pages d’Approche
de la parole, Lorand Gaspar souligne alors le déploiement de son être dans
l’infinitude que constitue le réel sensible :

Nous oublions aussi, constamment, chroniquement, que nous ne
sommes pas des spectateurs extérieurs au monde qui nous entoure ; nous en
sommes indissociables, intimement pris dans le tissage indéfini de
mouvements, de déploiements ; nous faisons partie des paysages de
l’étendue, qu’ils soient ceux de la terre ou de la nuit étoilée, d’univers

1
Gustave Roud, « Lettre I », Petit traité de la marche en plaine, Écrits de Gustave Roud,
tome 1, La Bibliothèque des Arts, Suisse, 1978, pp. 164-165.
2 Philippe Jaccottet, La Semaison, Carnets 1954-1979, Paris, Gallimard, NRF, 1984, p. 47.
3
Id., p. 12.
4
Id., p. 19.
5
Id., p.47.
6
Robert Marteau, Fleuve sans fin. Journal du Saint-Laurent, Paris, La Table ronde, « La
Petite Vermillon », 1994, p. 24.
7 Id., p. 110.
21 visibles, détectables ou invisibles, indétectables par nos moyens actuels et
nous en manquerons toujours, dans la mesure où nous sommes des êtres
finis au sein d’une nature infinie… (AP 301)

Lorand Gaspar ne peut définir sa nature humaine et le vivant de son être que
par son appartenance au monde qui l’entoure, un monde qu’il ne cesse
d’observer, de toucher, d’ausculter, de ressentir. De ce fait, le poète
réaffirme l’existence d’un monisme spinozien où l’intégralité de l’être
vivant, – corps-esprit-cerveau –, sont liés pour dire l’enracinement de son
être au sein du monde :

Se sentir étranger à ce monde, venu d’ailleurs, d’un monde d’une
autre nature, voilà un sentiment, autant que l’idée, qui me sont décidément
étrangers. Ce monde de corps et de pensée sur lequel un jour mes yeux se
sont ouverts, qu’il soit tel que nous le percevons, tel qu’il apparaît à nos
sens et à notre intelligence ou très différent des « inventions » de notre
corps-cerveau, je m’y articule de toutes mes forces conscientes et
inconscientes : herbe ténue, un peu folle, d’une poussée irrécusable, à
l’affût de tous les mouvements de l’étendue, rafraîchie par la moindre
goutte de lumière, rafraîchie et brûlée. (FO 63)

Lorand Gaspar naît au monde, dans ce monde et souhaite découvrir le lien
qui l’unit à ce dernier pour comprendre aussi bien le fonctionnement
intrinsèque de l’univers que celui de son être intime.
1« Insatiable errant » , Gaspar est arraché à sa Transylvanie natale par
les événements de la seconde guerre mondiale pour un voyage forcé en
Allemagne où il est fait prisonnier « dans les baraquements d’un camp du
bassin de Souabe-Franconie » (EAI 10). Lors de la Libération par les Alliés,
le poète choisit l’expatriation vers la capitale française. Il arrive à Paris, au
printemps 1946 : il y découvre une culture, une langue, les mœurs et les
coutumes d’un nouveau pays. Gaspar abandonne rapidement sa langue
maternelle, le hongrois dont il se servait pour rédiger quelques articles
destinés à la revue Ahogy Lehet, afin d’utiliser celle du pays qui l’accueillait
et l’adoptait : le français. Cette expatriation est suivie d’une seconde, celle
d’un voyage en Orient, celle d’une rencontre avec l’« autre », avec un
paysage marqué par « la faille profonde du Gh ōr » (EAI 14), avec un lieu,
avec un passé, avec une histoire, avec une autre vie puisque en 1954, Lorand
Gaspar devient chirurgien à l’hôpital français de Bethléem. Les événements
politiques et historiques poussent, une fois de plus, Gaspar à quitter le
Moyen-Orient, les déserts de Judée, Jérusalem et sa lumière pour le
ProcheOrient, Tunis, Sidi-bou-Saïd où il arrive en 1970 pour exercer aux hôpitaux

1
Blandine Rollin, « Le regard dans Journaux de voyage et Arabie heureuse », Lorand
Gaspar, Nu(e) n°17, textes réunis par Daniel Lançon, juin 2002, p. 107.
22 Charles Nicolle de Tunis. Cette autre expatriation le conduit vers une
découverte d’horizons nouveaux tant naturels, que professionnels ou
humains. En plus de ces départs forcés, le poète chirurgien connaît les
excursions choisies et désirées comme celles concernant l’exploration des
déserts d’Amérique, du Nevada, de l’Arizona, du Nouveau Mexique,
d’Algérie – les massifs du Tassili –, de Tunisie avec les massifs du Hoggar,
les îles de la mer Égée, celles du Dodécanèse, notamment Patmos. Être du
monde, Lorand Gaspar célèbre ce réel sensible qu’il explore : poème du
désert, Sol Absolu et autres textes chante, non sans quelques accents lyriques
et sensuels, les « autels », les « stèles », les « dolmens », les « cromlechs »
(SA 94), les « granits », les « porphyres », les « calcaires » (SA 96), les
« granits roses veinés de lave, grès tendres / et gypses aveuglants » (SA 98),
les « mamelons dénudés, le rythme beige et brun des grandes ondulations
sensuelles des montagnes d’Ammon et de Moab » (EAI 14). Le poète nomme
aussi, avec une attention toute clinicienne, la faune et la flore de ce « pays
aride » fait de « T E R R E S S T É R I L E S / terres inhospitalières » (SA
117) que sont les déserts de Juda, de Nubie, d’Edom, d’Hedjaz, de Ram ou
de Toubeig. En suivant « librement le commerce des nervures » (SA 166)
dans ces « paysages de commencement et de fin d’un monde » (SA 171),
Gaspar souhaite « découvrir la réalité primordiale, qui se trouve affranchie
de tout lieu, qui surgit de sa présence immédiate, qui se présente comme un
1sol absolu ». Dans Gisements, Égée, Judée, Patmos et autres poèmes ou
encore Derrière le dos de Dieu, Lorand Gaspar célèbre aussi bien les lieux
terrestres, le désert, que les lieux maritimes : les deux s’ouvrent sur
l’immensité. Le regard du poète ne se heurte à aucun obstacle et laisse ses
yeux, son corps-esprit rejoindre l’infinitude du monde. Partagé entre terres et
mers, l’espace entraîne, sans cesse, le poète dans le mouvement, dans l’exil,
dans le voyage, dans la découverte. Le cheminement dans l’espace n’est pas
simple traversée, il se comprend en termes d’union et de pénétration,
permettant ainsi l’inscription de l’être dans le monde. Une véritable
expérience se joue entre l’espace et l’être gasparien :

Quand on ausculte le mouvement intime de la vie, son commerce
minutieux, quand on essaie d’imaginer son invention en se servant de
l’alphabet de la matière, de ce syllabaire qui la précède de quelques
milliards d’années, (…), il arrive qu’à un détour du chemin le regard
embrasse soudain de vastes paysages qui se déroulent à la manière d’une
écriture, texte bruissant d’un perpétuel devenir allant du signe simple à la
page la plus élaborée et y retournant. (AP 9)

1
Yves-Alain Favre, « Parole et réalité dans la poésie de Lorand Gaspar », Lorand Gaspar,
poétique et poésie, colloque international sous la direction de Yves-Alain Favre, 25-27 mai
1987, Pau, éditions de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, p. 366. C’est l’auteur qui
souligne.
23 Le monde s’organise selon un réseau, un « commerce », traversé par un
langage qui réalise une interaction et un échange entre le monde et l’homme.
Le langage poétique permet la traduction de l’un à l’autre en se faisant
luimême chair et en ouvrant sans cesse l’espace à plus d’horizon à celui qui
l’observe. L’écriture est celle qui permet à la fois de retrouver la vitalité
originelle du réel sensible et de lui donner vie, de renouer avec cette énergie
qui a vu l’être naître et qui circule dans le tissage du monde. C’est pourquoi
« ce qui fait la vigueur d’une "écriture" c’est l’incarnation d’une langue,
chose générale, dans une existence particulière, l’appropriation des signes
1communs par l’intensité d’un désir » (FO 19). L’« attachement passionné »
au réel participe donc directement au projet poétique de Gaspar.
Pour saisir la réalité environnante et rendre la présence des choses, le
poète explore les différents lieux avec son corps. Pour Merleau-Ponty, « le
sujet et l’objet participent d’une même chair, qui est celle du visible ; et la
vision n’est qu’un pli par lequel cette chair entre en contact avec
elle2même ». Le poète pose alors un regard minutieux sur les gens, relève les
« beaux visages sévères, burinés, tannés, leurs yeux souvent fichés dans le
lointain » (AH 34), il rend compte par une perspective sensorielle de ce qu’il
voit, « Nous survolons, dans un petit avion à hélices, la jonction des Sables
Rouges et des Sables Noirs. Texture changeante du sol : dunes fossiles
entrecoupées de vastes surfaces de takyr, miroirs de boue argileuse solidifiée
3en nappe, quelques hamadas » (AH 35) . Si là, le contact ne se réalise que de
manière visuelle, la main fait glisser les grains de sable entre ses doigts ou
« épelle au sommeil des roches / des noms et des rythmes pour une
incantation » (EJ 22). La rencontre directe avec la chair du monde est
primordiale pour la création poétique et pour l’inscription du sujet lyrique au
sein même du texte. Penser ainsi le corps offre la conception d’une
matérialité corporelle s’installant dans une chair humaine et vivante
appréhendant la concrétude d’un réel sensible visible et palpable dans lequel
Gaspar pense à une unité profonde et intrinsèque entre la matière vivante et
lui-même. Le corps s’envisage aussi dans ce qu’il représente l’« autre »
invitant alors le sujet lyrique à sortir de lui-même pour exister et pour faire
« l’épreuve de cette appartenance à l’autre, au temps, au monde, au
4langage » , à la littérature, à la musique, à la peinture, à la photographie
aussi. Le corps apparaît alors dans tous ses états. En tant que
médecinchirurgien, Gaspar dévoile le corps, le démembre dans sa plus grande nudité,

1 Yves-Alain Favre, « Matière et lumière : le sacré dans Égée », Égée, Judée, revue Aporie,
Marseille, 1998, p. 132.
2
Michel Collot, La Poésie moderne et la structure d’horizon, Paris, PUF écriture, [1989],
2005, p. 29.
3 C’est Lorand Gaspar qui souligne.
4 Michel Collot, La Matière-émotion, Paris, PUF, [1997], 2005, p. 31.
24 montrant le corps malade, le corps mort, le corps humain, le corps animal, le
corps de la nature avec ses pierres, ses arbres. Le corps humain est
mentionné dans sa totalité et une importance toute particulière est accordée
aux parties servant à la perception du monde comme les yeux, la main, les
doigts, les ongles, les pieds. En tant que poète et lecteur, Lorand Gaspar
dévoile un autre corps dont la chair et les os sont faits de mots, de lettres, de
couleurs, de formes, de sons. Le poète lit beaucoup : la littérature grecque,
les auteurs de la tradition orientale, les textes bibliques, les autres poètes, les
auteurs scientifiques, les philosophes. Il traduit également des textes arabes,
hongrois, allemands, anglais. Gaspar s’intéresse aussi à la musique, à la
peinture, à la sculpture, à la photographie, qu’il pratique personnellement.
Tout cela participe à la découverte du monde, de la création, de soi car il
reproduit le mouvement de la vie :

La musique, la poésie, la peinture, ne pourraient-elles évoquer,
indiquer, suggérer – par la présence en elles de mouvements, de rythmes, de
formes produits par la force d’un vivant singulier –, ce qui à la fois les
déborde, les contient et les meut ? Réalité, Vie, Nature, même si nous les
disons infinies, sans pouvoir alors imaginer ce dont nous parlons, ne sont
pour la plupart, aujourd’hui, que des noms généraux assez confus, des
notions vagues comme Dieu, diversement connotées et non pas des
« choses » qui ont une existence concrète, des foyers de désirs de lumière,
1 de réflexion. (AP 233)

Ce corps littéraire et artistique constitue un sol originaire dans lequel le
poète puise des références, des sources laissant entendre notamment des
échos à Saint-John Perse, à Roger Caillois, aux théories de Spinoza. La
poésie gasparienne se tisse à l’aide d’autres textes, d’autres arts venus
d’horizons différents : tous contribuent à montrer le dynamisme d’un être qui
se constitue au sein d’une pluralité afin de faire ressortir la singularité et la
beauté de la voix poétique en quête d’un sol absolu, celui d’une création qui
se base sur « un long apprentissage » :

Quand on prend soin d’écouter, mettons, la venue d’un poème on
croit percevoir des exigences très profondes, des forces dont aucune figure
ne nous est encore connue et dont les rencontres extérieures n’ont fait
qu’éveiller ou exciter en nous l’activité. Certes, pour leur donner un visage
nous allons puiser dans tout ce qu’a imprimé en nous un long
apprentissage ; mais ces « impressions » sont gravées dans notre propre
substance, elles sont déjà mélangées à notre vie, à notre chaleur, incluses
dans notre métabolisme, d’une certaine façon réinventées. Peut-on refuser

1 C’est Lorand Gaspar qui souligne.
25 les liens entre la dynamique de nos langages communs et celle de nos corps
singuliers qui font des rencontres singulières ? (FO 22)

La création, selon Gaspar, implique toute une démarche reposant sur un
travail d’écoute intérieure qui laisse remonter les voix de l’« autre », lues,
observées, écoutées voire touchées, en ce qui concerne le réel sensible. Ces
voix sont intégrées corporellement au poète par le biais des émotions : quand
elles ressurgissent sur le papier, elles n’appartiennent plus tout à fait à leur
auteur d’origine. Expliquer ainsi le cheminement créateur, c’est accepter
d’emblée le lien corps-esprit : les deux ne sont en aucun cas séparés. Cette
union est comme un préalable nécessaire voire naturel à l’approche du
monde, de l’être vivant, de la création puisqu’il existe une liaison profonde
entre la matière, le créateur et l’œuvre d’art : « nous oublions que quoi que
nous fassions, quoi que nous pensions, sans en excepter nos haines ou nos
destructions, nous restons des parties de la nature, des visages de son
activité, des façons d’être de son énergie » (FO 24).
Pour traduire l’union de son corps-esprit au monde, le poète
construit « un langage à couches multiples, […], une sorte de monstre votif
où muscles, os, organes, désirs et raisons, avec leurs exigences les plus
immédiates et celles invraisemblables seraient représentés avec la même
acuité, les mêmes droits de persuasion. Présences exigeantes, ruineuses » (G
57). La création d’un langage en adéquation avec le monde dit également le
désir de saisir les fils composant cet univers :

Nos pauvres édifices de mots, ces corps de notre parole, on nous
les montre soigneusement disséqués, découpés : muscles, vaisseaux et
nerfs, vis, roues et ressorts bien isolés, catalogués. Nettoyés des timbres,
des températures et des couleurs, de l’opacité et de la transparence qui sont
nôtres, bref de tout ce que notre vie ajoute à leurs figures dans la mémoire.
Pour nous ils sont mêlés aux fibres de tous nos tissages, dans la continuité
de nos plus infimes remous moléculaires. (FO 23)

Le corps est en lui-même un langage capable de dire un fonctionnement plus
intérieur : vecteur de perceptions sensorielles, le corps servirait de relais à
l’esprit ou plus exactement, il serait le premier à traduire l’approche du
monde puisque l’émotion est là, semble-t-il, avant toute tentative de
formulation par les mots. C’est déjà refuser la séparation du corps et de
l’esprit ; c’est penser cette dialectique sous forme d’union permettant de
comprendre aussi bien le monde que l’être vivant. Ainsi, la connaissance du
monde et de soi passe par le corps et s’incarne dans le mot qui est pris dans
ses diverses réalités :


26 Mots. Brèves partitions sonores, visuelles et même musculaires
qu’imprime en nous l’usage. En dehors de nos vies ils ne sont rien. Et
comme ils résonnent, se modifient de mille façons dès qu’ils sont pris dans
le champ d’un corps conscient ! Et ce champ est avant tout langage, réseau
visible et invisible de nos forces, qu’il se ramasse dans un acte pointu,
bourdonne ou somnole dans le monologue intérieur. (FO 166-167)

S’engageant tout entier dans le cheminement de la création, le poète
approche, avec son corps, ses sens, sa pensée, le monde qui s’offre à lui afin
de retrouver le flux qui irrigue tous les éléments observés. Et, c’est bien ce
projet que revendique Gaspar dans l’acte d’écrire :

Et si l’on me demande ce que je cherche, ma réponse est claire et
invariable : à toujours mieux me comprendre dans le monde – au sens large
dans la nature infinie – dont je fais partie, dont je suis un « produit », doté,
comme tout être humain possédant un cerveau suffisamment sain et pas
trop dominé par des idées conditionnées, automatiques, rigides, distordues,
dominé par ses émotions, doté donc d’un accès à ce que j’appellerai
1l’intelligence claire, ouverte et créatrice .

Le cheminement de soi se déroule au contact de la matière car l’être
gasparien lui est tout naturellement lié. La poésie apparaît comme le
réceptacle de cette recherche et de sa connaissance : « le texte poétique est le
2texte de la vie élargi, travaillé par le rythme des éléments » (AP 84) qui
déroule le fonctionnement de la vie extérieure et de ses éléments et celui de
la vie intérieure qui n’est pas visible directement. Il relie aussi l’être
gasparien à la vie, le poème à la vie. Le « texte de la vie » devient alors la vie
du texte reposant sur le réel sensible, sur l’être gasparien lui-même avec son
corps-esprit-cerveau, sur la littérature, sur l’art. Si l’approche sensorielle du
monde invitait déjà à cette conception unitaire de l’être vivant, Lorand
Gaspar l’affirme comme tel car le besoin et la nécessité de comprendre le
monde vivant qui l’entoure le font revenir à son propre être, conçu avec un
corps et un cerveau :

Il me paraît, en ce qui me concerne, plus important d’explorer,
d’apprendre à mieux connaître la « matière vivante ». Et au sein du monde

1 Lorand Gaspar, entretien avec Daniel Lançon, « Une nouvelle universalité », Lorand
Gaspar, cahier Seize sous la direction de Daniel Lançon, Cognac, Le Temps qu’il fait, 2004,
p. 48.
2 C’est Lorand Gaspar qui souligne.
27 vivant sur cette planète, essayer de mieux comprendre le fonctionnement de
1l’humain, celui de son corps et de son cerveau .

L’approche du réel sensible, la découverte de son fonctionnement, la place
qu’occupe l’être vivant en son sein et les relations qui peuvent exister entre
eux forment un questionnement qui revient perpétuellement sous la plume de
Gaspar, que ce soit dans ses poèmes, dans ses proses réflexives, dans ses
proses poétiques, ou dans ses Carnets ou Journaux de voyage. Savoir
comment fonctionne le monde est pour le poète découvrir le dynamisme
créateur de l’œuvre d’art et de son propre être intime. Gaspar souhaite saisir
et surtout rendre compte, par le langage qui permet ce lien au monde, de ce
flux vital invisible, insaisissable et pourtant existant qui traverse le monde,
l’être vivant, la poésie. Le poète fait de ce continuum de la vie sa profession
de foi car il croit profondément et intimement à une coexistence complice et
identitaire de l’homme et du monde. Ce lien de l’être vivant au monde ne va
pas de soi et bouscule certains présupposés théologiques : l’origine du
monde ne serait plus l’œuvre d’un Créateur divin mais résulterait d’un
fonctionnement systémique faisant intervenir les différentes forces du
monde, atomes, particules, énergies ou autres, nécessaires à l’émergence de
la vie et de l’univers. Pourtant, l’Origine de la vie conserve un certain
mystère encore inexpliqué par les astrophysiciens. Et l’être vivant avec son
corps-esprit-cerveau constitue un microcosme qui appartient au macrocosme
qu’est la vie et qui est relié à la matière universelle par un élan vital : la vie
de son corps, de ses globules, de ses neurones, la circulation de son sang, le
souffle qui traverse tout son être sont comme les nucléons des noyaux, les
étoiles, les quarks ou autres qui ne cessent de se mouvoir et de vivre dans
l’univers. C’est pourquoi interroger la démarche créatrice de Lorand Gaspar,
c’est montrer comment cet être vivant ancré dans le sensible réel cherche à
comprendre la réalité organique qui le lie à ce dernier par le biais de la
littérature, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la photographie
puisque tous ces domaines littéraires et artistiques supposent une
communion sensible voire sensorielle au monde vivant, c’est aussi explorer
les territoires d’une parole où se rejoignent voire se confrontent la
formulation d’un lien au monde et la découverte d’une connaissance. Pour
répondre à cette question qui parcourt toute l’œuvre de Lorand Gaspar, notre
attention ne s’arrêtera pas essentiellement sur la place qu’occupe le réel
sensible dans son œuvre – point d’ailleurs qui a fait l’objet de différentes
études – mais plus à la question novatrice de l’intertextualité et de la place
des arts dans les livres de Gaspar qui constituent un autre moyen de

1 Lorand Gaspar, entretien avec Maxime del Fiol, « Une traversée de l’immanence », Lorand
Gaspar, Nunc n°17, numéro spécial présenté et dirigé par Maxime del Fiol, éditions de
Corlevour, novembre 2008, p.21.
28 découvrir les fibres du tissu monde, du « texte de la vie ». Avant d’aborder
ces points, il est indispensable de faire un détour par la philosophie de
Spinoza dont les influences et l’héritage sont incontestables et par les
neurosciences – domaine dans lequel Lorand Gaspar effectue des recherches
depuis 2002 aux côtés du docteur Jacques Fradin et de son équipe à l’Institut
de Médecine Environnementale ; il a d’ailleurs contribué à l’ouvrage
1L’Intelligence du stress – qui invite à considérer autrement, notamment par
le biais des émotions, le lien corps-esprit-cerveau et à mieux comprendre le
fonctionnement de l’être vivant.
Notre étude prendra en compte toutes les œuvres de Lorand Gaspar
sans privilégier un genre plus qu’un autre, la poésie plus que la prose, car
elles appartiennent à un système de relations, d’interrelations, de
connexions, d’interactions. À l’image du monde, elles sont traversées et
reliées par « une veine d’énergie qui est langue, qui chemine continue depuis
les dispersions cosmiques et plissements géologiques aux tissages de la vie,
aux mouvements les plus libres de la pensée et du chant » (AP 108). Par la
langue qu’elle utilise, la voix gasparienne explore, nomme, célèbre le réel
sensible, présent à nos yeux, pour en capter le continuum. Et la saisie
fulgurante de cet élan vital est d’une telle force que « cette fluidité qui
"innerve" les corps et les choses les plus obscurs en apparence » (FO 115)
amène le poète à écouter, non sans un déploiement certain de sa sensibilité et
en cela quelque peu mystérieuse par la faculté d’une telle réception, le
souffle du monde et à en rendre compte par une langue qui « soudain du
présent plongeait aux âges sans mémoire, reconnaissait sa part d’inconnu. Se
reconnaissait » (AP 108). La langue poétique est « ce faire enraciné » (FO
57) dans le tissu même du monde et elle réactive ce geste créateur, initial et
originel. La poésie ne cherche pas seulement à nous faire contempler le réel
sensible, elle nous invite à faire corps avec lui, à nous plonger dans sa
matérialité et dans son mouvement perpétuel, pour re-naître à ce monde dont
nous sommes issus et pour re-connaître notre lien d’appartenance à ce
dernier. « La force de la poésie c’est cette capacité de changer sans cesse
2d’échelle, du cosmique à l’infime ». De ce fait, le poète est cet « architecte
du code, il modèle la matière des signes à leur naissance. Reprenant sans
cesse les veines d’un ordre à leur bouche d’énergie, il les conduit à un sens
qui se perd. Ce chercheur inassouvi, cet éternel inadéquat, ce contempteur
d’impossible est avant tout un ouvrier de la langue, un ouvrier qui désespère
et qui rit. Allant aux fibres du tissage, aux sources de la chimie, il veut
d’abord essuyer tendrement la buée, "buée des buées" » (AP 54). Le Verbe
poétique épouse chaque soubresaut de la vie, chaque mouvement infime du

1
Jacques Fradin avec la collaboration de Maarteen Aalberse, Lorand Gaspar, Camille
Lefrançois, Frédéric le Moullec, L’Intelligence du stress, Paris, Eyrolles, 2008.
2 Jean-Yves Debreuille, Lorand Gaspar, Paris, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 2007, p. 47.
29 monde car il est lui-même utilisé dans les textes racontant l’origine du
monde. C’est celui qui fait le lien entre la terre des hommes et un royaume
transcendant, c’est celui qui offre une densité langagière capable de porter –
voire de supporter – la complexité de la vie, comme le remarque Lamartine :

J’ai toujours pensé que la poésie était surtout la langue des prières,
la langue parlée et la révélation de la langue intérieure. Quand l’homme
parle au suprême Interlocuteur, il doit nécessairement employer la forme la
plus complète et la plus parfaite de ce langage que Dieu a mis en lui. Cette
forme relativement parfaite et complète, c’est évidemment la forme
poétique. Le vers réunit toutes les conditions de ce qu’on appelle la parole,
c’est-à-dire le son, la couleur, l’image, le rythme, l’harmonie, l’idée, le
sentiment, l’enthousiasme : la parole ne mérite véritablement le nom de
Verbe ou de Logos, que quand elle réunit toutes ces qualités. Depuis les
temps les plus reculés, les hommes l’ont senti par instinct ; et tous les cultes
ont eu pour langue la poésie, pour premier prophète ou pour premier pontife
1les poëtes .

La poésie de Gaspar, que ce soit celle des poèmes ou des proses, plonge au
sein du tissage vivant, fait de pierres, d’eau, de plantes, d’animaux,
d’hommes, de mots, de musique, de peinture, de sculptures, de
photographies, pour comprendre le fonctionnement même du monde et pour
saisir plus pleinement la rencontre de l’être vivant avec ce dernier. Comme
l’explique Philippe Jaccottet, « toute l’activité poétique se voue à concilier,
ou du moins à rapprocher, la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle
et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre
souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte,
s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe ; nous essayons de le
saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent
la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se
2poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre ».










1 Alphonse de Lamartine, commentaire de « La Prière », Méditations poétiques.
2 Philippe Jaccottet, La Semaison. Carnets 1954-1979, op. cit., p. 40.
30




PREMIÈRE PARTIE
De la « science » de Spinoza
à la philosophie des neurosciences















































1
« Présent à la vie multiple de mon corps / sensations,
1mouvements, muscles et pensées »
ou la conception neuro-philosophico-poétique de l’être vivant


Lorand Gaspar ne sépare pas son activité de chirurgien et celle de
poète car les deux « coule[nt] du même désir de vivre et de voir plus clair »
(AP 185) et souhaitent capter le fonctionnement intrinsèque de la vie. La
science, notamment par le biais de la médecine, considère l’être humain dans
sa totalité : les soins qu’apporte Gaspar au patient prennent en compte le
corps et l’esprit. En tant que poète, il cherche à percer à la fois le mystère du
réel qui s’offre à ses yeux et celui de sa parole, à saisir le flux irriguant les
éléments et les mots. Ces deux « "faire" » (AP 185) que sont la poésie et la
science coexistent dans un même acte de vie et participent à son mouvement
perpétuel. C’est pourquoi « la recherche scientifique et la création poétique
sont animées par le même désir de comprendre et de créer. La biologie et la
peinture, l’astrophysique et la musique, la physique nucléaire et la poésie
tendent à élucider la nature véritable de la réalité, à construire une vision
humaine de celle-ci. Elles sont une forme de contemplation,
2d’émerveillement devant la complexité du monde et de la nature humaine ».
Lorand Gaspar, comme les scientifiques, est intéressé – intrigué – par le
« quoi », le « comment » et le « pourquoi » de la réalité-monde.
Profondément et humainement attaché à la terre, il entend la découvrir dans
sa multiplicité et recueillir le tout dans ses poèmes. Dans Gisements et dans
Le Quatrième état de la matière, le poète introduit le discours scientifique en
pensant à une mathématique de l’univers avec « des trucs, des nombres d’or,
des spectres de quartz » (QEM 1966 74) et à une évolution cosmique de la
lumière située entre « sons » et « couleurs » :

Tout intervalle entre sons et couleurs renforce
l’écoute jusqu’à l’instant où une sorte de saturation
lumineuse nous fait coïncider avec l’ampleur d’une
citerne tactile. (G 34)

Aux « astres coulés dans le vide » (G 58), aux « irréprochables orbites »
(G 58), à la « place des atomes et des lois » (G 70), au « système quelconque
de prisme-rétine-cerveau-lumière » (G 30) succède l’universalité scientifique
de Sol Absolu, recueil dans lequel se rencontrent la géologie, la botanique,

1 (DDDieu 108).
2
Colette Camelin, « Approches de la lumière : Einstein et Gaspar », Lorand Gaspar, cahier
Seize, op. cit., p. 200.
33 l’entomologie, la zoologie, l’anthropologie, la linguistique, l’histoire
permettant de rendre compte de la bio-logie du désert. Feuilles d’observation
et Approche de la parole approfondissent ce rapport entre la science et la
poésie en insistant notamment sur le cheminement de la matière et des mots
et sur les mouvements qui les traversent respectivement afin de montrer la
vivacité de ce tissu, de ce texte :

Quand on ausculte le mouvement intime de la vie, son commerce
minutieux, quand on essaie d’imaginer son invention en se servant de
l’alphabet de la matière, de ce syllabaire qui la précède de quelques
milliards d’années, quand on observe le devenir d’une cellule vivante et la
formation d’ensembles de plus en plus complexes à partir des mêmes
éléments de base selon une combinatoire infatigable – pour aboutir à un
mammifère doué du puissant moyen d’action qu’est l’« organe »
penséelangage –, il arrive qu’à un détour du chemin le regard embrasse soudain de
vastes paysages qui se déroulent à la manière d’une écriture, texte bruissant
d’un perpétuel devenir, allant du signe simple à la page la plus élaborée et y
retournant. Écriture qui est somme de langages qui se tissent et se
transforment et dont le mouvement, le sens, le devenir seraient dans sa
matière même. Et qu’est cette matière, qu’est la matière du monde ? Jeu de
formes, cosse vide. Et nous, sommes-nous autre chose que figures de ce jeu
étrange et gratuit, mots d’un langage que personne ne parle ? (AP 9)

Enfin, dans son dernier recueil, Derrière le dos de Dieu, Lorand Gaspar
essaie de « préserver dans les mots la pulsation de nos corps, de nos pensées,
que nous révèlent et interrogent nos mouvements tissés à ceux des autres, à
la présence sensible des choses » (A 61) en liant profondément la science
biologique, la science cérébrale et la poésie : les « Cordons de dunes à
l’ouest du Grand Erg d’orient, marée de cailloux, couloirs de regs, » sont
assimilés à des « réseaux de fibres grillagées, en treillis enlaçants du lobule
hépatique » (DDDieu 78-79). Ce texte réunit, dans le même souffle
d’écriture, dans la même respiration de lecture, le discours scientifique aux
allures géologiques, « calcaire, schiste, grapholithe, gneiss, diorite »,
médicales et neuronales, « lobule hépatique, cylindraxe, cytoplasme, cellules
nerveuses » et le langage poétique qui donne l’impulsion nécessaire pour
relier les deux puisque la poésie est le « langage inaugural, langage des
langages, puissance de liaison et de disjonction, de construction et de
dissolution. Elle est investie du mouvement modeleur, du devenir musical de
la matière du monde » (AP 16). Le poète poursuit l’alliance de la science et
de la poésie avec la section Neuropoèmes de ce même recueil. Dans le
premier poème « Anatomie », il expliquera, en des termes techniques,
scientifiques, médicaux, la constitution cérébrale qu’il met en parallèle avec
l’architecture cosmique pour montrer le lien entre l’être et le monde et pour
faciliter la représentation cérébrale en la comparant à la constitution et à
34 l’agencement de la Voie lactée. Gaspar n’est pas le premier à introduire la
science dans la poésie mais la question originelle de la vie intrigue depuis
toujours ; l’alliance de la science et de la poésie insiste sur la constitution
systémique de l’être vivant que l’astrophysicien Hubert Reeves explique en
ces termes :

Les êtres vivants sont des agencements de cellules, qui sont
ellesmêmes des agencements de macromolécules (protéines, acides nucléiques),
qui sont elles-mêmes des agencements de molécules plus modestes (acides
aminés, base nucléique), qui sont elles-mêmes des agencements d’atomes
(carbone, azote, oxygène, hydrogène, etc.), qui sont eux-mêmes des
agencements de quarks… L’échelle s’arrête-t-elle là ? Nul aujourd’hui
1n’aurait la témérité de l’affirmer .

Si cette explication fondamentale de l’être vivant ne peut se réaliser que par
la fusion de la science et de la poésie, la poésie semble être la seule capable
d’accueillir, au sein de ces mots, cette recherche perpétuelle car elle se base
elle-même sur un réseau typiquement scientifique pour dire l’être gasparien,
sa constitution, son lien avec le monde et pour signifier le monde, lui-même
établi sur un système :

Ce lieu de haute énergie où s’ordonnent des mots (ou qu’ordonne
la parole) que nous appelons poésie, est un foyer de virulence, une matrice
ou un champ de force où se composent et se défont nos constellations, de
même que l’apparition de tel motif chimique (un métabolite) déclenche
dans la cellule telle construction, telle décomposition. Il suffira de
remplacer le déterminisme rigoureux du programme cellulaire par la
souplesse et la fugacité d’une respiration. (AP 69)

Plus que d’être unies dans un même et seul discours qui a pour but
d’expliquer le fonctionnement de l’être dans son intimité et dans le monde,
elles fusionnent de manière élémentaire puisque c’est un mode d’être au
monde, une façon d’exister. « La poésie est ainsi une émanation de la
2matière, peut-être une de ses émanations les plus pures ou purifiées » : elle
dévoile le fil originel liant l’être au monde, le corps à l’esprit, la science au
langage poétique. La poésie de Lorand Gaspar ne se résume donc pas à
réconcilier deux éléments considérés très souvent comme antithétiques car la
science est un moyen, au même titre que le seront la musique, la peinture, la
sculpture, la photographie, la philosophie, pour comprendre le cheminement
de la parole poétique, celui de sa voix au sein même de l’écriture et celui de

1 Hubert Reeves, Patience dans l’azur. L’évolution cosmique, Paris, Seuil,
« Points/Sciences », [1981], 1988, p. 201.
2
Antonio Ferreira de Brito, « Lorand Gaspar : sciences de la poétique ou poétique de la
science ? », Lorand Gaspar, poétique et poésie, op. cit., p. 123.
35 la vie. L’être humain se trouve ainsi redéfini : au couple science-poésie
répond celui du corps-esprit, et plus précisément, du corps-esprit/monde-vie.
Le poète médecin parvient finalement à relier ses deux natures à l’intérieur
de ses textes : ces deux activités découlent du même désir de comprendre
l’architecture de la vie. Avec beaucoup de finesse, Philippe Rebeyrol
rappelle cette union intimement et profondément gasparienne :

Mais il est aussi médecin d’une qualité exceptionnelle. Je ne dirai
assurément pas que c’est un médecin qui s’amuse à faire des vers. Mais on
le méconnaîtrait gravement, si on oubliait que la médecine est la base de sa
pensée. Par médecine, j’entends la connaissance du corps, de ses
mécanismes, de ses pulsions, du déterminisme qui conditionne absolument
1ses réactions .

Au lien science-poésie fait écho inévitablement le couple corps-esprit.
Lorand Gaspar a l’intime conviction de cette fusion dans le domaine médical
où il prenait/prend en compte à la fois le physique et le psychisme du malade
pour le soigner. En outre, il l’explore d’un point de vue plus poétique dans
ses propres œuvres en interrogeant cette interaction dans le cadre du
processus créateur mais également d’un point de vue philosophique, avec
l’œuvre de Baruch de Spinoza et enfin, d’un point de vue scientifique, avec
ses recherches en neurosciences, sur lesquelles nous reviendrons
ultérieurement. Pour bien saisir la particularité, la multiplicité et la densité de
cette poésie dans l’approche qu’elle fait du réel sensible, de l’être vivant, de
la vie et de sa mise en mots, un détour par la philosophie de Spinoza et par
les neurosciences est indispensable pour voir comment la réconciliation et
l’union, pas évidentes pour tous, du corps et de l’esprit, des émotions et de la
raison, permettent une appréhension différente et autre du monde, de l’être,
de l’art, de la création, appréhension dans laquelle le poète est engagé
entièrement, c’est-à-dire avec son corps-esprit-cerveau.








1 Philippe Rebeyrol, « Lorand et Spinoza », Lorand Gaspar, cahier Seize, op. cit., p. 211.
36 2
L’héritage de la philosophie spinoziste


Grâce à son ami Philippe Rebeyrol, Lorand Gaspar découvre
l’œuvre de Spinoza en 1977-1978. À cette même époque, il a déjà écrit et
publié Le Quatrième état de la matière (1966), la première version de Sol
Absolu (1972), Histoire de la Palestine (1968), palestine année 0 un
dialogue israélo-arabe (1970) et les premiers textes qui figurent dans
1Feuilles d’observation . Le poète vient de rédiger Corps Corrosifs (1978) et
la première version d’Approche de la Parole (1978), il poursuit Feuilles
d’observation. Même si peu de références directes à Spinoza apparaissent
dans les œuvres de Lorand Gaspar, la lecture du philosophe a une influence
décisive sur la pensée du poète ; les deux derniers recueils, Patmos et autres
poèmes et Derrière le dos de Dieu, apparaissent comme les héritiers. En plus
d’être un « compagnon essentiel de sa vie », l’œuvre de Spinoza constitue
« un long attachement, nourri par une relecture incessante des textes : (…)
non seulement l’Éthique, naturellement, mais aussi les deux Tractatus, La
Réforme de l’entendement, le Court traité, l’inépuisable correspondance,
mais aussi les commentateurs – la bibliographie est immense –
particulièrement les œuvres de deux jeunes interprètes majeurs, Guéroult et
Matheron, qui ont dégagé de notre temps une figure nouvelle du
2spinozisme ». Lorand Gaspar traduit également un essai sur Spinoza écrit
par Paolo Cristofolini, Spinoza, Chemins dans l’« Éthique ». C’est dire
l’attachement du poète à l’œuvre du philosophe : les textes spinozistes
confirment à Gaspar l’intuition d’un monde conçu sur l’unité et sur le
principe d’infini et son appartenance à cette nature sensible au même titre
que tous les éléments vivants qui la composent. Le poète retrouve aussi dans
cette réflexion la fusion du corps-esprit-cerveau. Le spinozisme conforte
alors Gaspar dans ses raisonnements scientifiques, dans la connaissance de
soi, du monde : « quand enfin il apparaît dans toute sa profondeur et dans
toute sa modernité, il semble une coïncidence merveilleuse de deux
tentatives parallèles. Il devient non seulement le cadre d’infinies références,
mais une caution intellectuelle et morale, une sorte d’assurance contre les
pièges de l’incertitude et de la fragilité. Le spinozisme représente l’union
inespérée de deux formes de vérité qu’on avait fini par croire

1 Nous donnons ici toutes les dates qui marquent les différentes parties de Feuilles
d’observation. Ces dates apparaissent également dans la table des matières : 1960-1966 ;
1971-1972 ; 1973-1974 ; Carnets de Patmos 1974-1980 ; 1975 ; 1976 ; 1977-1978 ;
19781980 ; Quatre villages tunisiens ; 1982 ; 1983. Feuilles d’observation sera publié en 1986.
2 Philippe Rebeyrol, « Lorand et Spinoza », Lorand Gaspar, cahier Seize, op. cit., p. 209.
37 1incompatibles ». L’œuvre de Spinoza apparaît alors comme un véritable sol
de pensées pour Lorand Gaspar car le monisme, la connaissance et la
question de l’« affect » sont des éléments majeurs qui reviennent sous la
plume du poète.


Spinoza définit le monisme en mettant en évidence l’union de
l’esprit, traduit « âme » par Charles Appuhn, et du corps dans la deuxième
partie de l’Éthique, « De la nature et de l’origine de l’âme » : « l’Âme et le
Corps, sont un seul et même individu qui est conçu tantôt sous l’attribut de la
2Pensée, tantôt sous la pensée de l’Étendue » . Les adjectifs « seul » et
« même » requièrent toute leur importance car l’unité n’est pas à comprendre
en termes de superposition mais de connexion profonde venant de l’origine
infinie et étendue et du rôle joué par l’idée dans la mesure où il existe autant
l’idée du corps que celle de l’esprit : « l’objet de l’idée constituant l’Âme
humaine est le Corps c’est-à-dire un certain mode de l’étendue existant en
3acte et n’est rien d’autre ». Le corps et l’esprit sont simultanément reliés
par le « conatus », « l’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer
4dans son être (…) » , et obtiennent des caractéristiques infinies puisqu’ils
ont tous deux des attributs de Dieu, lui-même infini.
Si Lorand Gaspar n’a pas attendu de lire Spinoza pour comprendre le
lien corps-esprit, ce dernier appelé aussi corps-cerveau figure dans Feuilles
d’observation, Approche de la parole, Patmos et autres poèmes et Derrière
le dos de Dieu. Dès le début de Feuilles d’observation, apparaît
« l’étendue sans bornes de "choses" » (FO 21) : la nature à laquelle l’homme
appartient est infinie et entraîne son corps dans une constante dynamique de
recherche et de construction, construction qui ne se fait pas à partir de rien
mais en relation avec les autres éléments de l’univers. En tant que poète,
Gaspar reprend ce postulat scientifique et philosophique que « l’univers des
corps et celui de la pensée reçoivent pour un instant la même dignité, la
même Vie » (FO 43), pour montrer que la poésie, cheminant vers la
connaissance du monde, ne sépare pas non plus le corps et l’esprit car le
poète « est ce faire enraciné dans la poussée de son être total où corps et
pensée, l’acquis et l’inné sont solidaires dans la même montée vers le jour »
(FO 57). La quête poétique est prise dans le réel rendant compte de la
profonde appartenance de l’être au monde car il suit ses moindres

1 Philippe Rebeyrol, « Lorand et Spinoza », Lorand Gaspar, cahier Seize, op. cit., pp.
214215.
2
Spinoza, II, XXI, scolie, l’Éthique, Œuvre III, présentation, traduction et notes par Charles
Appuhn, Paris, GF, Flammarion, [1965], 2005, p. 99.
3 Id., II, XIII, l’Éthique, op. cit., p. 83.
4 Id., III, proposition VII, l’Éthique, op. cit., p. 143.
38 mouvements. Lorand Gaspar affirme comme telle cette corrélation entre le
monde et lui :

Ce monde de corps et de pensée sur lequel un jour mes yeux se
sont ouverts, qu’il soit tel que nous le percevons, tel qu’il apparaît à nos
sens et à notre intelligence ou très différent des « inventions » de notre
corps-cerveau, je m’y articule de toutes mes forces conscientes et
1inconscientes . (FO 63)

Ce n’est pas un principe de parallèle qui souligne leur réciprocité mais bien
un principe d’égalité. Le poète s’intéresse à son propre fonctionnement tout
en prenant en compte le monde puisque « c’est la puissance et la fragilité du
corps-esprit qui sont interrogées, c’est toute l’"intelligence", la totalité de
l’acte de vivre qui s’y trouvent investies » (FO 65). Le poète est donc pris
dans le flux intime et naturel du cosmos ; le Tout appartenant à la Partie, et
la Partie, au Tout. Une circulation s’établit entre l’être, sa parole, son corps
et le monde auquel il appartient car selon Gaspar, « notre corps ne cesse de
mêler ses mouvements à ceux du monde, dont il est une partie, et dans
chacun de ses gestes il y a quelque chose qui parle de ces rencontres » (FO
141). Ces derniers mots présents dans une section écrite entre 1978 et 1980
portent peut-être les traces de la pensée spinoziste et confirment ainsi les
premières réflexions. Grâce à ce système dynamique de liaison corps-esprit
et être-monde, le sujet gasparien évolue dans sa propre conception : présenté
selon une vision moniste, il oublie la dualité corps/esprit prônée durant des
siècles. Dans Approche de la parole, apparaît une référence explicite à la
philosophie de Spinoza et à l’Éthique :

Quelques années plus tard, Spinoza a une idée audacieuse pour
couper court à toutes ces complications : il réunit les deux réalités de notre
être à la « base », en affirmant au grand scandale de tous que Dieu est à la
fois Chose étendue et Chose pensante. Le corps n’est plus une simple
mécanique bougée par quelque secours extérieur à l’Étendue, il peut, « par
les seules lois de sa nature, beaucoup de choses qui causent à son âme de
2l’étonnement ». (AP 166)

Les diverses relations d’égalité, « Chose étendue » – « Chose pensante »,
corps-esprit, mises au point jusqu’à présent servent à rebondir sur le couple
science-poésie et à récuser toute dichotomie. Redéfinir l’être comme uni
dans son corps et dans son esprit permet également de revoir sa propre
approche du monde qui se réalise selon ce principe où l’être tout entier est

1
C’est Lorand Gaspar qui souligne.
2
C’est ne.
39 engagé : « bien que la perception soit au départ surtout auditive, visuelle ou
même intellectuelle, tout mon corps et toute ma pensée semblent y être
mêlés instantanément » (AP 165). Ces quelques extraits d’Approche de la
parole confirment la réflexion commencée dans Feuilles d’observation et
poursuivie dans Patmos et autres poèmes. L’union corps-esprit est mise en
évidence par des métaphores localisant « l’esprit tout entier dans la main »
(P 26) ou « dans les doigts » (P 69). Ces images rappellent l’importance de
la perception sensorielle, corporelle dans le cheminement de la création et
insistent sur le lien corps-esprit. Derrière le dos de Dieu souligne la volonté
du poète d’accéder à la pensée du monde, à son fonctionnement mystérieux
qui l’attire sans cesse à lui, renouvelant l’appartenance à son système :

oui, tant d’âme dans les doigts, dans la peau
qui se tâte dans les choses, dans les corps
pour que reste entière l’énigme de l’un et de l’innombrable
où tout est unique et rien n’apparaît
ne bouge sans d’autres à l’infini – (DDDieu 11)

Le premier vers assimile l’esprit et le corps en soulignant l’importance de la
perception sensorielle. Les derniers vers rappellent le continuum du monde
et le principe d’étendue de la nature. Cependant, le cheminement est à
poursuivre car « reste entière l’énigme de l’un et de l’innombrable », celle de
l’existence de l’unicité et de l’infinité, c’est-à-dire comment expliquer le
fonctionnement d’un univers ? Repose-t-il uniquement sur une explication
immanentiste, matérielle, atomiste ou conserve-t-il une part de mystère, de
transcendance ? L’infini, pour lequel divers moyens technologiques de
découverte repoussent toujours plus loin les limites, garde sa part de
mystère. Lorand Gaspar le répète quelques pages plus loin (DDDieu 23) en
avouant son ignorance face à ce « tout » (DDDieu 23), face à la composition
d’un univers en expansion.



À la conception moniste de l’être succèdent les trois genres de
connaissance que propose Spinoza dans la deuxième partie de l’Éthique,
« De la nature et de l’origine de l’âme », qui sont des façons d’être au
1monde, « des manières de vivre, des modes d’existence » :




1 Gilles Deleuze, Spinoza et le problème de l’expression, Paris, Minuits, « Arguments », 1968,
p. 268.
40 SCOLIE II
Par tout ce qui a été dit ci-dessus il apparaît clairement que nous
avons nombre de perceptions et formons des notions générales tirant leur
origine : 1° des objets singuliers qui nous sont représentés par les sens
d’une manière tronquée, confuse et sans ordre pour l’entendement (voir
Coroll. de la Propo. 29) ; pour cette raison j’ai accoutumé d’appeler de
telles perceptions connaissance par expérience vague ; 2° des signes, par
exemple de ce que, entendant ou lisant certains mots, nous nous rappelons
des choses et en formons des idées semblables à celles par lesquelles nous
imaginons les choses (voir Scolie de la Prop. 18). J’appellerai par la suite
l’un et l’autre modes de considérer connaissance du premier genre, opinion
ou Imagination ; 3° enfin, de ce que nous avons des notions communes et
des idées adéquates des propriétés des choses (voir Coroll. de la Prop. 38,
Prop. 39 avec son Coroll. et Prop. 40), j’appellerai ce mode Raison et
Connaissance du deuxième genre. Outre ces deux genres de connaissance,
il y en a encore un troisième, comme je le montrerai dans la suite, que nous
appellerons Science intuitive. Et ce genre de connaissance procède de l’idée
adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la
1connaissance adéquate de l’essence des choses .

Liée à l’opinion, l’imagination reçoit de ce fait une connotation négative
dans le premier genre de connaissance car elle est vue comme confuse et
comme s’établissant sur le jugement. Dans la proposition suivante, Spinoza
déclare que « la connaissance du premier genre est l’unique cause de la
2fausseté ; celle du deuxième et du troisième est nécessairement vraie ».
Cependant, Spinoza ne considère l’imagination négative que lorsqu’il relie
cette dernière à l’opinion. Quand le philosophe réveille le sens étymologique
grec de l’imagination, « fantasia », cette dernière s’avère utile dans la
perception du réel puisque l’imagination est la capacité de se représenter des
images, des choses. C’est pourquoi « l’imagination vit et existe uniquement
3en tant que propriété du corps ». L’imagination oriente le corps dans la
découverte du monde pour cerner les figures, les couleurs, les formes, les
individus, elle lui fait différencier l’agréable du désagréable, le bon du
mauvais, le bien du mal, elle sert aussi à la réception des affections du corps
par l’esprit et à l’intégration de l’homme dans la société (proposition XXIX
et sa démonstration, Troisième partie). Enfin, l’imagination conduit vers la
sagesse car elle développe l’idée qu’un grand nombre d’hommes peut se
trouver réuni dans un amour intellectuel de Dieu (proposition XX,

1 Spinoza, scolie II de la Proposition XL de la Deuxième partie de l’Éthique, op. cit., p. 115.
C’est l’auteur qui souligne.
2 Id., Proposition XLI de la deuxième partie, l’Éthique, op. cit., p. 116. C’est l’auteur qui
souligne.
3 Paolo Cristofolini, Spinoza. Chemins dans l’« Éthique », texte traduit par Lorand Gaspar,
Paris, Presses Universitaires de France, « Philosophies », [1996], 1998, p. 23.
41 Cinquième partie). Bien qu’elle soit source de confusions, bien qu’elle soit
liée à l’opinion dans le premier genre de connaissance, l’imagination n’en
demeure pas moins utile dans l’appréhension du monde. La connaissance par
le deuxième genre est la connaissance par concepts : elle est logique et
rationnelle. Pour cela, elle s’appuie sur une logique discursive et en ce sens,
elle est moins fausse. Entre le premier genre de connaissance et celui-là, un
passage entre le réel et l’entendement s’effectue. La connaissance se fait
alors de plus en plus rationiçante : « le deuxième genre s’appelle raison :
c’est une méthode de formation des notions universelles à partir des notions
1communes et des idées adéquates des propriétés des choses ». On comprend
l’importance de la science et le besoin de se référer à des lois générales que
le monde peut offrir car Spinoza veut rendre compte d’une vision universelle
de ce monde. Dans son approche du réel, Gaspar fonctionne de la sorte mais
également à partir de sa propre individualité puisqu’il observe une pierre afin
de remonter aux lois générales des pierres. Le poète rejoint le général par le
particulier, le tout par l’un. Enfin, la connaissance par le troisième genre est
la connaissance par l’intuition : elle est immédiate et elle est entièrement
située du côté de l’intellectuel. Cependant, « elle diffère des précédentes,
2parce que son point d’aboutissement n’est pas dans les universaux ». « Cette
connaissance, nommée "science intuitive", résulte d’un processus allant de la
connaissance adéquate de quelques attributs de Dieu (les deux accessibles à
l’homme, l’étendue et la pensée) à la connaissance adéquate des essences
3des choses singulières ». Ainsi, par cette connaissance intuitive, se perçoit
4l’essence même des choses . À l’issue de ces trois genres de connaissance,
on constate une évolution allant de l’immatériel au matériel, d’une
métaphysique tournée vers l’immanence, et non vers la transcendance, pour
arriver à une physique, en d’autres termes, de la connaissance de Dieu
comme être infini puisque « l’étendue est un attribut de Dieu, autrement dit
5Dieu est chose étendue » et « par la nature absolue de Dieu, c’est-à-dire sa
6puissance infinie » , à l’homme. Cette recherche passe donc obligatoirement
par des va-et-vient constants entre métaphysique et physique comme le
suggère d’ailleurs l’organisation même de l’Éthique. Le livre se décompose
de la manière suivante : I. De Dieu, II. De la nature et de l’origine de l’âme,
III. De l’origine et de la nature des affections, IV. De la servitude de

1 Paolo Cristofolini, Spinoza. Chemins dans l’« Éthique », op. cit., p. 36.
2 Id., p. 37.
3 Id., pp. 37-38.
4 Nous renvoyons à la proposition XLVII et à sa démonstration dans la deuxième partie de
l’Éthique, op. cit., p. 122.
5 Spinoza, Proposition II de la deuxième partie de l’Éthique, op. cit., p. 72. C’est l’auteur qui
souligne.
6 Id.,, Appendice de la proposition XXXVI de la première partie de l’Éthique, op. cit., p. 61.
42 l’homme et V. De la liberté de l’homme. Finalement, le cheminement
présent dans la pensée spinoziste apparaît aussi dans l’œuvre de Gaspar.
Plusieurs poèmes de Sol Absolu et autres textes peuvent être relus
selon la théorie des trois genres de connaissance. La connaissance du
premier genre s’observe dans la disposition même des textes sur la page qui
cherche à reproduire la place des pierres dans le désert (SA 93, 94, 95, 96).
Le poète se fie à son imagination qui lui permet une perception sensorielle
du monde partagée entre le toucher et la vue. La disposition typographique
apparaît ainsi comme le relais de ce premier genre de connaissance. Vient
ensuite la connaissance du second genre qui se veut plus logique et
rationnelle par le biais d’un discours scientifique. La connaissance du
troisième genre, celle par intuition intellectuelle, apparaît dans le poème qui
1rêve de la genèse (SA 98) car l’intuition intellectuelle saisit l’essence des
éléments et leur nature infinie, « d’être là caillou compact à l’infini » (SA
98). Le lien entre les trois genres de connaissance peut aussi être réuni dans
un même poème, agencé selon un fonctionnement systémique avec des
vaet-vient entre les différents stades de connaissance :


L’hébreu de la bible
Pour désigner le désert, emploie le plus souvent le terme
m i d b ā r
le radical d a b a r : mener paître, renvoie à un usage
primitif de ce mot. Il désignait des terres qui après la
saison des pluies pouvaient offrir un pâturage aux
troupeaux.

L’assyrien m u d b a r u ou m a d b a r u
a ce même sens de zone de transition

Les pâturages du désert s’abreuvent
et les collines se ceignentd’allégresse.


1
Nous remarquons, pour ce poème (SA 98), que le jeu des typographies est intéressant et
accompagne directement la théorie spinoziste des trois connaissances. Si on ne lit le poème
qu’en considérant les vers proposant un espace entre chaque lettre, on assiste à une
connaissance du premier genre, basée sur l’imagination, ici sur le rêve qui est exprimé
explicitement. Les strophes mettent en œuvre la connaissance du second genre s’effectuant à
partir d’un discours rationiçant contenant du vocabulaire plutôt scientifique, « granits, lave,
grès, gypses ». Enfin, le mouvement continuel de l’univers, « sans s’interrompre », « sans
départ ni achèvement », ne peut être compris dans sa totalité que si les trois genres de
connaissance sont réunis. Est-ce aussi la force poétique qui permet d’une part, d’accéder à la
connaissance du troisième genre et d’autre part, de parvenir à la totalité de cette
connaissance ?
43 Privée de l’humus nécessaire pour
retenir les eaux d’une brève exultation
printanière, cette végétation téméraire
est vite effacée.
la cantate de courbes
des croupes et des flancs
de Judée, de Moab et Galaad
vêtus d’étincellements
dorés de la peau, jusqu’à ce que
sous l’étreinte de l’été victorieux
la terre montre les fibres brunes
et beiges de sa chair disséquée.
Négeb de l’ancien radical sémitique ngb
ê t r e s e c
Ar āb āh et yešim ōn, de עדכ et ׳ שם
ê t r e a r i d e d é v a s t e r
lieux à la fois terribles et sacrés
où l’on rencontre
l e s b ê t e s s a u v a g e s e t s o n p r o p r e
c o e u r

Pour l’Egypte antique
le désert est un monde d’exil, un monde « extérieur »
(pour le français du Moyen Age, eissil, essil,
signifie souvent « destruction, ruine »),
là-bas à l’Ouest mystérieux où s’ouvrent au soleil
vieilli les portes d’un royaume qui lui offre
sources etingrédients divins pour se rajeunir.
Ainsi resurgira-t-il aux frontières est du désert.

L’h i é r o g l y p h e
qui sert de déterminatif aux différentes notions du désert
est composé de trois monticules, séparés par deux vallons.
Pour l’habitant de la plaine nilotique, aller au-delà des
terres fertiles signifiait « monter », marcher au-delà des
montagnes qui bordent la plaine.

Ce signe est peint en ocre jaune
ou rose, tacheté de fauve :
tel apparaît le pelage vibrant en pleine
lumière des lentes ondulations
des déserts de grès et de calcaires
entre deux clignements de paupière.
(SA 153-154)

44
Le premier genre de connaissance est représenté par la disposition
typographique du poème, celle d’ailleurs que le lecteur perçoit en premier
avant même de découvrir le contenu du texte. S’étendant sur toute la page,
les strophes reflètent les déserts de Judée et de Moab avec leurs montagnes
comme celle de Galaad car le désert « est composé de trois monticules,
séparés par deux vallons ». Ensuite, le second genre de connaissance
apparaît grâce aux définitions scientifiques données par le mot « désert » qui
concernent les origines linguistiques de ce terme en remontant à l’hébreu, à
l’assyrien, au français du Moyen Âge. Le premier genre de connaissance
revient dans les derniers vers où le verbe « apparaît » est suffisamment
explicite pour dire le rôle de l’imagination puisque les dunes du désert se
lisent dans la métaphore des « ondulations » que la mer peut montrer
lorsqu’une brise souffle sur ses flots. L’imagination invite aussi à lire dans
ce désert les lignes toutes sensuelles d’un corps féminin avec « la cantate de
courbes / des croupes et des flancs / de Judée, de Moab et Galaad / vêtus
d’étincellements ». Le poète souligne l’importance d’une perception
corporelle, sensorielle et sensuelle du monde, perception qui rappelle le
rapport immanentiste entretenu avec le réel. Se greffe alors la connaissance
intuitive saisissant l’essence des choses car c’est bien « entre deux
clignements de paupière » que le désert est perçu en ces trois étapes.
Finalement, ces trois genres de connaissance proposent une approche
du monde et permettent au poète de sentir un lien d’appartenance à ce
dernier, de s’enrichir au contact du monde et de la lecture de l’œuvre de
Spinoza. L’imagination, appartenant au premier genre de connaissance et
pouvant être vue comme fausse, demeure indispensable car elle établit un
réseau comme l’interroge Gaspar :

Et ces images que mon œil, mon cerveau fabriquent, ces formes
qui en appellent d’autres où bougent des pensées, – toutes ces choses dont
se croisent et s’imbriquent les mouvements, comment pourrait-on les isoler
sans les arrêter, les raidir, les étouffer ? (FO 33)

La gradation présente entre les trois genres de connaissance est la marque du
rapport de l’Un au Tout, de la Partie au Tout et elle invite à s’élever toujours
au-dessus afin d’atteindre l’infini.

Une fois les théories du monisme et des trois genres de connaissance
étudiées, le lecteur de l’Éthique peut aborder celle de l’« affect ». Par ce
terme, Spinoza recouvre deux dimensions, une corporelle et une mentale ;
l’« affect » agissant simultanément sur le corps et l’esprit de l’homme :

45