Oeuvres en prose

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Après le premier volume consacré à la poétique, voici le volume de prose des OEuvres complètes de Nicolas-Germain Léonard, écrivain guadeloupéen du dix-huitième siècle. Reconnu comme poète en son temps, qu'en est-il de son statut de prosateur ? Dans ces romans, nouvelles et contes qui tentent de concilier la muse créole et la muse antique, il semble que l'exotisme, source de pittoresque et d'authenticité, participe à la réinvention du lyrisme au siècle des Lumières.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
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EAN13 : 9782296182158
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NICOLAS-GERMAIN

LÉONARD

ŒUVRE EN PROSE

Texte présenté et annoté par Gwenaëlle Boucher

L 'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://\vww.librairieharmattan.com diffusi on. harmattan(â),wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-04124-0 EAN : 9782296041240

Préface Léonard en prose par Gwenaëlle Boucher

Le Gessner français: voici comme on nomme Nicolas-Germain Léonard dans son siècle métromane. Consacré par les Lumières comme le poète des âmes sensibles et délicates, Léonard est célébré notamment pour ses vers bucoliques qui chantent la naïveté et l'innocence des premiers âges: fuyant la sécheresse des poèmes philosophiques et sentencieux ainsi que les vaines frivolités de la poésie fugitive, l'auteur des Poésiespastorales est en effet présenté comme le poète qui a su raviver l'intérêt et les couleurs d'un genre pastoral devenu insipide à force de répétitions et de conventions. De Théocrite à Fontenelle, l'histoire littéraire se serait peut-être lassée de ces sempiternelles houlettes enrubannées agitées dans quelque vague campagne fleurie au son de bêlements décidément trop artificiels. Au dix-huitième siècle, c'est donc l'unanimité pour saluer, dans une oeuvre poétique qui n'est certes pas dénuée de défauts, une sincérité et une harmonie véritables: tous s'accordent à reconnaître en Léonard de la tendresse et du cœur. En effet, l'ensemble de ses contemporains, pairs, critiques et journaux réunis, comme le Mercure de France ou le Journal de Trévoux, n'ont de cesse qu'ils prodiguent tous leurs vœux et conseils au jeune poète prometteur, à l'instar de Berquin qui rend parfois hommage à son rival en poésie, notamment dans la préface de ses propres Oeuvres complètes regroupant ses idylles en 1776. Ainsi, c'est bien en tant que poète que Léonard rencontre d'emblée les faveurs du public. En effet, il a vingt-deux ans en 1766

lorsqu'il publie six pièces de vers de vingt-quatre pages sous le titre Icfyllesmorales.Le succès est indéniable puisque l'ouvrage sera réédité plus d'une douzaine de fois jusqu'en 1788 ; ces réimpressions, accompagnées de remaniement et d'additions, s'effectueront au sein des Oeuvres complètes ou séparément, sous des titres divers tels que Poésiespastorales en 1771 ou Icfylleset poèmes champêtresen 1775 par exemple. Témoins du succès de l'ouvrage, des gravures agrémentent certaines éditions, notamment en 1775, et une édition de luxe paraît en outre à Paris et La Haye en 1782. Cette dernière publication lui vaudra même un présent offert par le Prince-Evèque de Liège où l'auteur séjourne alors: une tabatière en or ornée du portrait princier, gage de la reconnaissance et de l'admiration de Sa Majesté pour la virtuosité du poète. Préséance protocolaire oblige, c'est au terme de longues tractations et de multiples formalités que Léonard, alors secrétaire d'ambassade à Liège, s'est vu contraint de solliciter l'autorisation du Ministre des Affaires étrangères, M. de Vergennes, via l'ambassadeur M. Sabatier de Cabre, pour prendre enf111 possession de l'objet récompensant ses talents sans provoquer d'incident diplomatique: une tabatière pour des idylles! Certes, Léonard se distingue par ses vers qui lui vaudront honneurs, prix et récompenses puisque, en 1769 par exemple, avec son poème intitulé "la Religion établie sur les ruines de l'idolâtrie", il est en outre lauréat du concours de l'Académie de Rouen qui couronne des ouvrages religieux: Léonard est un poète mais qu'en est-il de sa prose? Suivrait-il le même itinéraire littéraire que Voltaire, reconnu en son temps comme poète alors que seule sa prose prévaut aujourd'hui tandis que ses vers sont méprisés, voire oubliés? Comme Voltaire, Léonard serait-il poète hors ses poèmes, uniquement dans ses textes en prose? Pour juger de ce paradoxe, il fallait donc une réédition des oeuvres prosaïques de Léonard qui sont retranscrites ici dans leur totalité, même si certaines d'entre elles ont parfois été exclues des dernières éditions des Oeuvres de Léonard publiées à la f111du dix-huitième siècle. On exceptera seulement de cette réédition intégrale un de ses ouvrages en prose qui relève plus de l'histoire que de la littérature, et qui s'intitule Histoire ecclésiastiqueet politique de l'État de Uège, ou Tableau des
révolutions qui y sont survenues, depuis son origine jusqu'à nos jours.

IV

Il est cependant, à propos de ce mémoire historique, une anecdote intéressante et significative de l'oblitération, de la suppression même de Léonard dans et par l'histoire littéraire. En effet, profitant de sa situation de secrétaire d'ambassade à Liège de 1773 à 1782, Léonard, qui a également entrepris de rédiger un ouvrage, qui lui tient à cœur mais qu'il n'achèvera past, sur les voyages et les conquêtes d'Alexandre, ne cesse de manifester son intérêt pour l'Histoire et se documente sur l'évolution historique de la ville de Liège. Or l'ouvrage issu de ces recherches est publié en 1801 de façon anonyme puis il est faussement attribué, au fil des éditions, à différents auteurs comme au comte de B***, puis M. Riquetti, comte de Mirabeau, à Durand d'Aubigny et à l'éditeur Serieys. En soulignant l'importance scientifique, la portée politique et l'agrément stylistique de cette étude, c'est le belge Ferdinand Henaux qui rend à Léonard son nom et la propriété de son oeuvre en découvrant la supercherie littéraire au sein d'un article publié en 1847 dans le Bulletin du bibliophilebelge.Malgré cette reconnaissance en paternité littéraire qui rétablit enfin la vérité, voilà la preuve avérée du déni d'existence subi par l'évanescent Léonard au cours de l'histoire littéraire. Même si l'histoire littéraire, parfois oublieuse, n'en fait pas forcément mention, Léonard s'est essayé à de nombreux genres et formes littéraires en prose comme la nouvelle, le conte, la lettre, le roman ou le roman épistolaire. Ces divers ouvrages sont classés ici selon la date de leur première publication: ce choix chronologique permettra de montrer à la fois l'évolution de Léonard dans son statut de prosateur, l'alternance entre les formes adoptées ou, au contraire, la prédilection de l'auteur pour un mode d'expression privilégié au cours du temps. L'édition de référence est précisée en note pour chacun des textes, avec parfois la mention des modifications significatives du texte par rapport aux éditions antérieures. De façon générale, l'orthographe a été modernisée: par
t Vincent Campenon, qui édite en 1798 les dernières Oeuvres complètes de

Léonard, évoque ce tableau des conquêtes d'Alexandre préparé par celui-ci: "ll en parlait avec enthousiasme, et faisait bien voir que nul de nos écrivains n'avait rempli les idées qu'il avait sur ce beau siècle. II en avait écrit déjà trois livres, malheureusement trop défigurés de ratures pour qu'on ait pu les lire et en tirer parti." ("Notice sur la vie et les ouvrages de Léonard", Oeuvres de Léonard, Paris, Didot Jeune, 1798) V

exemple, on choisit d'écrire "lois" plutôt "vide" plutôt que "vuide", "asile" plutôt que ouvrage, on pourra trouver un lexique qui termes spécifiquement antillais relatifs à géographie.

que "loix" au pluriel, "asyle". À la fin de cet définit notamment les la botanique et à la

Le conte pastoral "Rosette" paraît pour la première fois en 1769 dans l'ouvrage Essais de littératurequi regroupe également des vers philosophiques et bucoliques et dont le titre explicite évoque une sorte d'apprentissage poétique. Si Léonard trouve son inspiration dans le "Daphnis" de Gessner pour composer son conte, il apparaît cependant à l'écoute d'un siècle rationaliste qui se plaint des leurres de l'idylle: à la fois lassé et agacé, le dix-huitième siècle dénonce en effet les mirages vains et dérisoires des fables célébrant l'âge d'or, non-lieu idéalisé et immuable qui ne tient pas compte de l'évolution des hommes et du monde. Ainsi, nostalgique de ses réjouissances champêtres, Léonard a tenté de rapprocher l'idylle du monde réel, en l'adaptant tout d'abord aux réalités françaises: c'est le conte pastoral "Rosette" qui gagne en simplicité en entreprenant d'éradiquer toute référence à des mythes surannés; en effet point de Cupidon fripon ni de Diane chasseresse ou de Cérès moissonneur, nul Neptune irrité et aucun Borée frileux dans ce récit des amours bucoliques de Rosette, rythmés par les chants et les danses villageoises. Les dix lettres du roman épistolaire intitulé "Lettres de Sainville et de Sophie" sont publiées en 1771 dans les Poésiespastorales qui rencontrent un vrai succès et sont promises à de nombreuses rééditions: elles vont permettre à Léonard de troquer son statut d'apprenti contre celui de poète véritable reconnu partout et par tous. Diderot lui-même se dit sensible au style, à la musique et à l'expression des sentiments contenus dans ce roman de la passion partagée et du désamour funeste qui attendrit les lecteurs ainsi portés à la vertu, à l'humanité et à la bienfaisance. Contestant la fictivité de ces lettres, une partie du lectorat a voulu confondre l'auteur et le protagoniste masculin Sainville, en fondant leur identification sur le fait qu'ils sont tous deux originaires de la Guadeloupe. Certes, en dépit de certains éléments d'inspiration

VI

autobiographique2, l'authenticité de cet échange épistolaire est absolument exclue, si l'on considère l'existence et le cœur de Léonard, qui ne cesse de pleurer la jeune amante qu'une mère indigne lui refuse, à rebours de Sainville qui oublie peu à peu celle qui ne vit que pour lui et fmit par s'engager auprès d'une autre. Pour autant, n'est-ce pas la voix de Léonard que l'on entend lorsque, loin de l'élue de ses pensées, Sainville entreprend une description exaltée de sa Guadeloupe natale qu'il surnomme "le pays des fées", développant le fantasme d'une île idyllique pour convaincre sa destinataire de le rejoindre: là, tout ne serait que pureté, innocence, autarcie à l'écart des vicissitudes du monde, et même jeunesse perpétuelle à l'image d'une nature éternelle? Déjà conquise par cette terre idéale, Sophie suggère à Sainville de le suivre dans sa patrie antillaise pour "réaliser l'âge d'or" et son imagination charmée par ces "extrémités du monde" invente le tableau enchanteur d'une habitation délicieuse dans laquelle s'épanouirait une existence vouée au plaisir sous quelque climat à la fois sauvage et bienveillant. C'est ainsi que Sainville ne cesse de s'émerveiller et de s'étonner devant les plantes rares et les "phénomènes curieux" qu'il rencontre dans ses promenades guadeloupéennes : luxuriance incroyable, beautés inouïes, arbres gigantesques et inconnus, tels ces mancenilliers effrayants dont l'ombre même est mortelle, sont autant d'éléments étranges d'une nature grandiose et extraordinaire, spécifiquement caribéenne, dont la nouveauté même rend difficile toute tentative de description. Relatant une scène de débarquement à la fois soulagée et émue dans ce pays de délices et de parfums, Sainville se dit touché par l'accueil des habitants des lieux où il fait une halte, et déplore que ces Créoles hospitaliers, francs et honnêtes, soient trop souvent trompés et abusés. Évoquant la douce naïveté et la grâce exquise des femmes créoles, passionnées par la danse, Sainville semble prendre plaisir à se remémorer aussi
2 Léonard transpose souvent dans ses personnages non seulement sa nostalgie des Antilles mais aussi sa propre déconvenue sentimentale: son premier grand amour fut promise à un époux plus fortuné et plus titré que lui. Celle qutil nommera Églé dans ses vers refusa le mariage avec cet homme de loi qutelle n'aime pas et fut contrainte par sa mère de se retirer dans un couvent où elle dépérit et mourut en 1772. Voir la préface du premier volume des Oeuvrescomplètesde Léonard, consacré à la poésie. VII

les paysages magnifiques de la Soufrière, à la fois sublimes et terrifiants, qu'il arpente et retranscrit avec enthousiasme, comme pour les revoir encore. . Ainsi, la prose romanesque des "Lettres de Sainville et de Sophie" manifeste une véritable fascination devant une nature sauvage, somptueuse et inquiétante. Pour être fictive, cette correspondance romanesque n'en désigne par moins l'exemple réel et avéré des Caraïbes pour incarner le peuple heureux de l'âge d'or, tel que l'avaient déjà décrit les premiers missionnaires comme le Père Jean-Baptiste Dutertre dans Histoire générale des îles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et autres dans l'Amérique, publié en 1654. Chassés ou exterminés par les colons, réfractaires à toute forme d'esclavage, les Caraibes vivent en toute indépendance dans une lle voisine de la Guadeloupe où ils ont trouvé refuge lors des invasions européennes. Intrigué par leurs mœuts primitives, Sainville entreprend de rapporter à sa lointaine destinataire quelques détails sur le mode d'existence, les guerres et la religion de ce peuple dont la simplicité et la liberté sont censées caractériser les premiers temps de l'humanité. Décrivant des êtres qui vivent dans l'instant et sans entraves une existence livrée à l'oisiveté et à la mélancolie, Sainville- Léonard se pose alors cette légitime question: qui sont les vrais barbares, les Caraïbes que les préjugés de l'Europe décrivent comme des sauvages anthropophages, se dévorant les uns les autres3, ou les Européens dont la morale exterminatrice a peu à peu éradiqué un peuple tout entier? Ainsi, en dépit de sa réputation qui fait de lui un jeune étourdi plus impliqué dans le rêve que dans la révolution, reclus dans une oeuvre à contretemps, force est de constater que, par delà les voiles de l'utopie, la réalité [mit par pénétrer les ouvrages de Léonard qui n'est pas exempt de conscience politique. Témoignant de sa volonté de diffuser ses idées jusque dans ses oeuvres de fiction, les "Lettres de Sainville et de Sophie" évoquent les réflexions de Léonard sur l'administration de la Guadeloupe, politique ou
3 "Sauvage, se dit (...) des hommes errants, qui sont sans habitations réglées, sans religion, sans lois, et sans police. Presque toute 1'Amérique s'est trouvée peuplée de sauvages. La plupart des sauvages sont anthropophages. Les sauvages vont nus, et sont velus, couverts de poils (Furetière, Dictionnaireuniversel,1690). VIII

économique: "J'ai fait d'autres observations que je joins à ma lettre, et qui te donneront une idée du climat de notre île, de ses productions et de son gouvernement." (Lettre III). Sont-ce ses idées qui lui ont valu des inimitiés criminelles? En effet, en conflit avec les colons, il semble même que ce lieutenant de juge à la sénéchaussée de Pointe-à-Pitre ait été la cible d'une tentative d'assassinat qui aurait précipité son départ pour la métropole, si l'on en croit à la fois les affirmations de son neveu et éditeur Vincent Campenon qui évoque la "perfidie d'un scélérat"4 mais aussi les vers de Léonard lui-même qui font référence aux blessures d'un "glaive assassin" dans les "Stances sur le bois de Romainville" publiées en 17985. Ni apolitique, ni anachronique, la prose des "Lettres de Sainville et de Sophie" semble contenir une ambiguïté puisqu'elle prône le maintien du système esclavagiste tout en conseillant de préserver une certaine forme d'humanité dans le traitement du peuple noir asservi. "Ah, Sophie! c'est un spectacle bien douloureux que celui de ces misérables, éloignés de leur patrie, privés de la liberté, condamnés à des travaux pénibles et livrés à de barbares économies qui les accablent, souvent sans raison, des châtiments les plus affreux! Il viendra peut-être un temps où le danger des révolutions ne permettra plus de les traiter avec douceur, où la nature indignée leur fera lever la tête et secouer leurs fers, où pour les réprimer il faudra sans cesse appesantir leur joug: avant que ce moment de crise arrive, qui nous empêche d'être humains, et d'éloigner d'eux le sentiment de leur peine?" (Lettre III) S'il envisage ainsi en 1771 l'éventualité d'une révolution future, Sainville-Léonard paraît fort loin de considérer avec quelque clarté ou enthousiasme la possibilité de mettre un terme défmitif à l'asservissement de la communauté noire. En 1774, Léonard retrouve la forme épistolaire des "Lettres de Sainville et de Sophie" en publiant "la Nouvelle_Clémentine, ou Lettres d'Henriette de Berville" conformément à la mode du temps
4

V oir la uN orice sur la vie et les ouvrages de Léonard", Oeuvres de Lionard, Paris,
voir le

Didot Jeune, 1798. 5 Pour toutes les références à des poèmes de Léonard dans cette préface, premier volume des Oeuvres complètes de Léonard, consacré à la poésie.

IX

qui préconisait les titres dédoublés. Charmant les lecteurs par sa sensibilité et son émotion, ce roman épistolaire dont les traductions, en allemand notamment, témoignent du succès, fait également entendre des accents autobiographiques. Si l'on en croit l'avertissement de l'éditeur, ces lettres qui décrivent un amour impossible achevé par la mort de l'héroïne ne sont pas le fruit de l'imagination: tous les détails sont vrais et l'événement final se situe effectivement en 1772. Transposant sur le mode de la fiction les déconvenues amoureuses de l'auteur, "la Nouvelle Clémentine" met ainsi en scène l'amour partagé des personnages Henriette et Seligny qui se trouve contrarié par la mère de la jeune fille: celle-ci, gagnée par la folie, se laisse peu à peu mourir d'amour. Édifiante ou complaisante, la relation de cette douleur des sentiments permet à Léonard de se dévoiler au monde et d'exorciser peut-être les blessures causées par l'injustice dont il a lui-même souffert. En une sorte d'écho à son propre désespoir, Léonard fait ainsi dire en prose au protagoniste féminin de son roman: " J'ai tout perdu. L'âge du bonheur est déjà ftni pour moi. J'entre dans une carrière douloureuse, dont les bornes s'étendront peut-être aussi loin que ma vie." (Lettre II) De même, ces Lettres mettent une nouvelle fois en oeuvre la tropicalisation du cadre de l'idylle, transplantant les visions bucoliques et éthérées au sein de la réalité exotique. C'est ainsi que Seligny vante à Henriette les séductions d'un asile miraculeux, à l'abri des tyrans qui persécutent leurs amours: "Il est, dans le nouveau Monde, une île qui semble avoir été destinée pour deux amants. C'est une terre enchantée, où sont réunies toutes les merveilles de la nature. Là, dans des solitudes fleuries, au milieu d'un printemps éternel, nous vivrons pour nous, tranquilles, indépendants, riches des biens que le ciel prodigue à l'homme sauvage et content. Si tu veux me suivre, ce voyage nous sera facile..." (Lettre XX). Toujours dans le même registre épistolaire, paraissent en 1783 les "Lettres de deux amants, habitants de Lyon" composées pendant le séjour de Léonard à Liège et publiées à son retour à Paris; traduite en anglais et en italien mais censurée par l'index espagnol de 1805, cette correspondance romanesque obtient un véritable succès de larmes et bénéficie de nombreuses rééditions en x

1784, 1795, 1798, 1825, et même en 1994. Inspirée par Richardson, Rousseau, mais aussi Goethe et, dans une moindre mesure, Gessner, ces Lettres se réfèrent surtout à un fait divers de 1770, relaté par le Journal enrycloPédique le Mercure de France, dont ou l'histoire est liée à la propre existence de Léonard: il s'agit une nouvelle fois d'une relation amoureuse empêchée par l'entourage des deux amants, acculés au double suicide. Suscitant polémiques et romans, poèmes ou pièces de théâtre, ce drame trouve un tel écho
dans les consciences du temps que

Jean- Jacques

Rousseau

lui-

même entreprend deux amants" :

de versifier pour l'occasion cet "Épitaphe

de

Ci gisent deux Amants; l'un pour l'autre ils vécurent, L'un pour l'autre ils sont morts, et les lois en murmurent. La simple piété n'y trouve qu'un forfait; Le sentiment admire, et la raison se tait.6 Guadeloupéen fuyant dans sa terre natale un amour interdit, ému par les beautés de la nature, Faldoni représente un autre alter egolitté.raire de l'auteur: de même que Léonard s'est distingué en son temps dans l'art du dessin, s'illustrant notamment dans le portrait, fort ressemblant et réussi, de quelques-uns de ses contemporains comme l'abbé de V oisen on, Faldoni manifeste une semblable prédilection pour le croquis et, surtout, il frôle la mort dans la ville de Nantes. Parues dix ans avant la mort de l'auteur, les "Lettres de deux amants, habitants de Lyon" contiennent déjà ce véritable épisode prémonitoire où Faldoni tombe gravement malade dans le port nantais alors qu'il projette de divertir ses sombres pensées par un périple aux Antilles. Si, dans la fiction, cette maladie mortelle épargne le protagoniste du roman épistolaire, promis à une fin plus sanglante puisqu'il choisira de se suicider avec son amante, quelques années plus tard elle aura raison de son auteur dans la réalité. En effet, au terme d'un séjour en métropole, Léonard tombe malade et meurt à Nantes le 26 janvier 1793 alors même que son bateau appareillait pour les Antilles. Cette fm emblématique semblait ainsi déjà écrite dans ce roman du mal d'amour qui réunit peut-être enfin les amants dans la mort.
6 Jean-Jacques Rousseau, Oeuvres complètes,Paris, Gallimard, Pléiade, t.II, 1961, p.1157. XI Bibliothèque de la

En plein cœur de cette histoire tragique qui a endeuillé la France, l'auteur ne manque pas cependant de toujours revenir à ses moutons en insérant son roman dans le cadre de la pastorale où tous les personnages partagent un même goût pour les plaisirs champêtres: en effet, les "Lettres de deux amants, habitants de Lyon" n'en finissent pas de magnifier une campagne idéale et mythique propice à la quiétude et aux épanchements de la sensibilité. Le château des Ormes où se rassemble la famille SaintCyran aux premiers beaux jours constitue précisément ce coin de verdure où l'on jardine ou l'on flâne au rythme d'une vie réglée par la course du soleil, dans la plus parfaite sérénité. Si lors d'une promenade enchantée aux abords du château, Faldoni se dit "transporté dans l'Élysée", c'est à l'occasion d'un voyage en Forez, sur les rivages du Lignon, que la fiction et la réalité fmissent par se superposer et se confoncke tout à fait. Surplombant le village, la propriété de leur hôte, M. de Thémine, s'insère parfaitement dans ce cadre à la fois simple et splendide: sur la pente douce d'une colline, le domaine domine des plaines émaillées et de vertes vallées parcourues par des ruisseaux et égayées par de petites métairies aux murs blancs parés d'aubépines autour desquelles vont et viennent les agneaux, les enfants et les laboureurs dans une confusion charmante. Pour autant, il s'agit pour le seigneur des lieux, fort préoccupé par le bonheur de ses vassaux, de préserver et de perpétuer cet âge d'or jusque dans les temps modernes. Le gentilhomme met donc en oeuvre ses théories sur la nature primitive qu'il faut se garder de domestiquer. Fort de ces principes naturalistes, M. de Thémine offre également en exemple à ses visiteurs l'administration de ses propriétés en matière agricole, judiciaire et médicale: fût-il primitif, le paradis aussi réclame une gestion rigoureuse! C'est au cours d'une fête champêtre dont les chants, les danses et les mets abondants disposés sur l'herbe sont dignes de l'âge d'or que le curé prononce un réquisitoire contre les mœurs citadines et rend grâce à Dieu pour cette nature bienfaisante et que Thérèse, admirative devant le petit gouvernement rural mis en place par son hôte, proclame son désir de se faire bergère et de vivre cette existence à la fois dorée et rustique. C'est ainsi que Faldoni, ravi et émerveillé par le spectacle de la nature qui conduit à la vertu et mène même à Dieu, formule des vœux de bonheur commun dans XII

quelque asile élyséen dont il détaille déjà le tranquille quotidien. Cultiver son jardin loin des cités tourmentées et aliénantes: tel est le fantasme de Faldoni-Léonard où l'on reconnaît sans peine l'influence de V oltilie. Même si l'idée de Dieu semble s'imposer à Faldoni grâce à la contemplation des sublimes paysages antillais notamment, les Lettres retranscrivent les interrogations de l'auteur sur la notion de suicide. Si, en tant que poète, Léonard s'insurge contre toute tentation de mettre f111à ses jours, notamment dans le poème l' "Épître à un ami sur le dégoût de la vie", la prose, peut-être plus ouverte et malléable que le vers, offre les deux argumentaires sur le suicide: tout d'abord, Faldoni expose les conclusions d'une réflexion douloureuse à sa bien-aimée puis au curé qui a en vain intercédé en leur faveur auprès du père de la jeune fille réfractaire à leur union. À quoi bon vivre une existence devenue inutile dès lors qu'elle se trouve privée de l'amour qui la comble et la nourrit? Il s'agit désormais de congédier ce monde odieux qui récompense le vice et l'opprobre et où l'on doit s'avilir pour briller. Réunissant les amants pour l'éternité, la mort paraît alors synonyme de paix et de bonheur puisqu'elle éradique toute persécution, toute calomnie honteuses. De plus, protecteur de l'innocence, Dieu lui-même, témoin de la foi véritable et vertueuse des amants qui lui ont adressé des vœux reconnaissants, ne pourrait considérer comme un crime de vouloir précipiter le moment où l'on doit retourner en son sein. Se prosternant devant un Dieu de clémence, Faldoni rejette les raisonnements sophistes qui, en promettant l'anéantissement ultime, ne servent que les intérêts du meurtrier sanglant et du vil corrupteur, trop heureux d'être ainsi débarrassés de toute punition divine; c'est ainsi que Faldoni révoque les principes matérialistes qui accroissent le malheur de l'homme en tentant de lui prouver que la croyance en une justice divine distributive est un préjugé né de l'orgueil humain, et en lui interdisant l'espoir et la consolation d'une vie éternelle équitablement rétribuée après la mort (Lettre LXIV) Ainsi, aspirant par-dessus tout à rejoindre un monde où le juste est enfin récompensé et le criminel supplicié, Faldoni se dit assuré de l'immortalité de l'âme et de l'amour puisque ce sentiment miraculeux, fait de communion inexplicable, de pressentiment étrange, est un instinct céleste indépendant des organes qui survivra à la destruction de la matière; s'il n'existe aucune preuve véritable
XIII

de cette idée d'éternité de l'âme humaine qui est partagée par bon nombre de peuples depuis l'Antiquité, la voix de la conscience commune à toute l'humanité suffit à la suggérer (Lettre LXIV) À ces discours suicidaires s'oppose la voix de la religion qui, par l'intermédiaire du curé, s'attache à exhorter le jeune homme à vivre malgré tout et cette prose éloquente reprend l'argumentation déjà énoncée en vers par Léonard dans l' "Épître à un ami sur le dégoût de la vie" puisqu'il s'agit de se mette au service des autres: le premier devoir et la mission ultime de tout être est de consacrer ses talents au bien de chaque homme et de l'humanité tout entière. Fondée sur la vertu et la bienfaisance, cette philosophie humaniste se détache sur un fond sonore et musical omniprésent. En effet, loin que cette correspondance amoureuse ne s'échange dans le silence recueilli des grandes passions, la musique résonne partout dans ce roman épistolaire où les amants bercent les émois de leurs amours naissantes au rythme des bals, au son des concerts et des danses champêtres impromptus ou organisés dans quelque village charmant ou telle ravissante propriété. C'est précisément un concert qui fournit aux amants l'occasion de se rapprocher: Faldoni promet de faire parvenir à Thérèse le texte et la musique d'une nouvelle romance qu'il accompagne d'un billet où il peut enf11l déclarer sa flamme à sa bien aimée. À la fois prétexte et présent, la musique se trouve donc à l'origine de cette relation amoureuse et n'apparaît pas simplement évoquée sous forme d'allusion à quelque élément extérieur, mais fait partie intégrante du texte du roman puisque Léonard insère, parmi les lettres, les paroles et la partition de cette romance dont la musique est composée par Antoine Légat de Furey, musicien de salons, élève et ami de Rameau, et spécialisé dans les cantatilles et les romances. Hors de toute référence anecdotique, on constate que les paroles de cette romance, écrites par Léonard, jouent dans le roman un rôle dramatique puisqu'elles introduisent les personnages de Raimond et Angéline dont l'histoire des amours contrariées illustre et annonce les propres aventures de Faldoni et Thérèse. L'analyse du billet accompagnant cette romance (Lettre VII), qui constitue à la fois un signe et un appel à la jeune fille déjà troublée mais encore indécise, montre que la prose de l'amant enfiévré se trouve alors influencée par la musique des vers qu'elle redouble: multipliant les exclamations et les interrogations, cette rhétorique exaltée se fonde XIV

le plus souvent sur un rythme haletant, binaire ou ternaire; en contrepoint de la romance, le tempo hésitant de cette valse à deux et trois temps épouse les atermoiements et les élans contraires de la passion, les enthousiasmes et les abandons, scandés par l'émotion. Ainsi, entre lamento et crescendo,Léonard fait entendre dans les "Lettres des deux amants habitants de Lyon" cette petite musique de l'amour dont les soupirs et les complaintes, les interludes et les fugues suivent les mouvements du cœur. Vielles, cornemuses, harpes, flageolets, violons: dans ce roman où les instruments et les chants résonnent sans ftn, la prose reprend souvent les vers des poèmes léonardiens, à la fois dans leurs thèmes et leurs formes: le rythme nonchalant des promenades solitaires, la célébration allègre de l'amitié, l'injonction frénétique à profiter de l'instant présent ou encore la marche lente du souvenir et du regret perceptible dans le discours de M. de Thémine rapporté par Thérèse, un discours nostalgique aux parallélismes et aux symétries nombreuses: "Souvent j'assiste à leurs veillées; j'écoute leurs chansons naïves; elles me font souvenir d'un temps auquel je ne songe pas sans émotion; j'y retrouve des situations qui m'ont été chères, et je me crois tout à coup reculé de trente ans: alors je soupire de me voir seul au milieu de ces couples heureux; je regrette les jours où l'univers n'était pas encore désert pour moi; toute ma raison suffit à peine pour écarter ces idées; quand elles viennent m'assaillir, l'édifice de mon bonheur est ébranlé; je frémis de ma solitude; je regarde autour de moi avec douleur; mes livres, mes pinceaux, mes jardins, rien ne me plaît; mais je me réfugie dans mon hameau; les larmes de joie que je fais couler arrêtent les miennes; en faisant des heureux, je cherche à l'être, et je parviens à me remettre dans un éta t tranquille." (Lettre XLIII) Résonnant toujours dans le lointain, la musique et le chant suscitent souvent une émotion intense et larmoyante: c'est tantôt Paldoni qui chante et Thérèse qui s'émeut (Lettre XVI) ou, inversement, c'est Thérèse qui provoque par sa chanson les larmes de Paldoni (Lettre XXXI!). À la source des pleurs et des langueurs de tous les personnages, la musique peut également se révéler propice à la philosophie, et même à une interrogation sur la xv

conscience des classes comme en témoigne la lettre XXXI où Faldoni fait notamment part au curé de sa réflexion sur "le privilège des gens riches" : "celui de troubler à leur gré l'humble jouissance du peuple". Origine et fm de ces "Lettres de deux amants habitants de Lyon", cette musique permanente quitte la tonalité légère des romances champêtres pour entonner un chant funèbre. En effet, dans une lettre que la femme de chambre de Thérèse adresse au père de celle-ci après la mort des deux amants, on retrouve l'héroïne, résolue à mourir, qui chante une dernière fois le couplet de la romance qui l'a unie à Faldoni : Vivons, mourons l'un pour l'autre; Il ne faut plus nous quitter: Qu'un seul trépas soit le nôtre: Qu'aurons-nous à regretter? (Lettre LXIII) En fredonnant ce couplet qui résonne comme un adieu à la vie, Thérèse accomplit donc la prophétie contenue dans la romance qui avait réuni les amants dans l'existence et les rassemble dans la mort. Scellant ce destin où la musique et l'amour sont indissociables, le curé entonne enfin les prières et autres chants des morts alors que les corps des amants sont emportés dans la procession funèbre au son des cloches de la paroisse et des lugubres requiem. Ainsi, admirateur de Grétry, compositeur liégeois qu'il a pu côtoyer lorsqu'il occupait le poste de secrétaire du chargé d'affaires auprès du Prince-Évêque de Liège, Léonard place son oeuvre prosaïque et versifiée sous le signe et la note de musique. Si par définition le lyrisme est fondamentalement musical, ce roman épistolaire au sein duquel chacun connaît le "malheur d'être sensible" (Lettre X) présente notamment quelques extraits d'une prose lyrique qui diffuse cette même mélancolie distillée par les poèmes léonardiens. En effet, de nombreux vers blancs, des sentences déf1nitives ou des expressions très réussies parsèment cette correspondance passionnée relatant les amours interdites et désolées de Thérèse et de Faldoni. "Ce n'est pas vivre, c'est continuer de mourir" (Lettre XII) s'exclame l'amante éplorée par la rigueur d'un père implacable et orgueilleux devant lequel "il faut gémir, et se taire" (Lettre XII). Indifférent aux inclinations de sa fille, M. de Saint-Cyran apparaît ainsi impitoyable mais aussi peu XVI

scrupuleux puisqu'il n'hésite pas à accorder la main de Thérèse à quelque débauché notoire dont l'existence tout entière est entachée d'infamie. Mais peut-on connaître un père? "Je ne puis rester dans la crise où je suis: il y faut une fin. Tout est contre moi, les hommes, les préjugés, la fortune; et je n'ai que mon coeur à opposer à tant d'ennemis! Que voulez-vous que je fasse? Je me sens assez de force pour les combattre: mais un père! Ô mon amie ! quel terrible adversaire! Quand il me dit un mot, je ne vois plus que mon néant; le ciel, la terre, mon amant, toute la nature disparaît; je ne sais qu'obéir." (Lettre XXV) Cependant que, dans ses Mémoires, Faldoni aime à se remémorer les plaisirs purs et les charmes enchanteurs de son enfance perdue, Thérèse lui fait part de son émotion et des angoisses qu'elle éprouve à chaque instant: "Moi vous aimer! Hélas, nous n'en serions que plus à plaindre! Je ne sais ce que j'écris; je suis dans un trouble inexprimable; tout me fait trembler, tout m'épouvante" (Lettre XI). Dans une demeure endeuillée et douloureuse qui se réduit à une "solitude où l'on ne se rencontre plus" (Lettre XL), Thérèse s'attriste et s'afflige sans ftn. Affirmant avec délicatesse qu'il "éprouve mieux le sentiment du beau" (Lettre XV) depuis sa rencontre avec Thérèse, Faldoni participe également de cette amertume chagrine et multiplie les déclarations enfiévrées et les injonctions à vivre et à aimer: "De grâce, abandonnez une mélancolie qui m'afflige; cédez à la douce voix de la nature; éloignez les vaines frayeurs qui troubleraient notre félicité. La jeunesse passe, les années se précipitent, et l'on a vieilli sans connaître le plaisir. Quels maux nous causeraient un sentiment aussi pur? Si le ciel nous condamnait, en eût-il mis le germe en notre âme ?" (Lettre XV) On ne peut que reconnaître la voix et le vers du poète, volontiers épicuriens, dans ces arguments et ces formules de séductions qui accompagnent d'autres complaintes fort familières pour le lecteur de la poésie léonardienne : "Il est donc vrai que je l'ai perdue, qu'elle m'a chassé, qu'elle renonce à moi I... Ô sentiment d'une tendresse immortelle! qu'êtesvous devenu? Mon chimérique bonheur est détruit; il ne m'en reste plus qu'un désolant souvenir! Que mes journées sont longues ! Un siècle a passé sur ma tête, depuis que je l'ai quittée. Je tourne incessamment mes tristes regards vers les lieux d'où je suis banni ; d'affligeantes pensées me suivent dans mes déserts; je n'y vois
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point d'être qui n'ait sa compagne, et moi je suis seul I je suis seul dans l'univers! Je ne connais personne qui tienne à moi, personne à qui mon sort soit lié, que mes jours intéressent, qui partage mes désirs et mes craintes! Si dans ce moment j'abandonnais la vie, ma tombe se fermerait sans larmes l'' (Lettre XXVI) Ce sentiment de déréliction et d'abandon devant tous les couples que forme la nature apparaît comme la variante prosaïque de ces lamentations litaniques dont les poèmes tels que "l'Absence" ou "la Solitude" proposent la version versifiée. S'instituant parfois philosophe amateur de phrases mémorables (par exemple, à la lettre XLIV : "Le goût du superflu ne produit que de superbes indigents, et le vrai pauvre est celui qui ne sait pas se borner"), Paldoni refuse les maximes de sagesse que le curé ne cesse de lui opposer (par exemple, à la lettre XXVIII: "le bonheur n'est autre chose que la paix du cœur, et l'absence des passions"), faisant ainsi écho aux préceptes de modération proclamés par ces vénérables vieillards que Léonard met en scène dans ses vers: "Hélas I tu fais sentir que le seul bien suprême / Est d'échapper au bruit, de vivre avec soi-même. / Que faut-il au bonheur? les champs et le repos. ("les Saisons", Chant 11). Ainsi dans ce roman terrible de cris et de larmes où l'héroïne ne semble rappelée à la vie que pour subir de nouvelles souffrances (Lettre XLIII), Léonard, sous l'influence de Jean-Jacques Rousseau, fait entendre les premières notes d'un lyrisme préromantique en prose qui mêle au tragique de ces morts brutales qui se succèdent sans répit de nombreux tableaux pathétiques: c'est Thérèse malade d'amour, en pleurs, qui craint, dans le giron de sa mère, de présenter à son amant le corps triste et faible d'une mourante (Lettre XLII), ou encore la même Thérèse, toujours en larmes, se jetant aux pieds d'un père intransigeant qui repousse violemment sa fille en la maudissant (Lettre LVI). Une nature furieuse et tourmentée, au diapason des sentiments de solitude et de souffrance, l'évocation de ces sombres délices que procure le "charme puissant de la tristesse" (Lettre XVII) sont autant d'éléments qui viennent compléter la lyre de Léonard, tandis que Thérèse, lectrice de Racine ou de madame Deshoulières, assiste à une représentation du Devin du villageet se compare à l'héroïne de la Nouvelle Héloise.Léonard participe ainsi à l'instauration d'une série de postures et d'images nouvelles qui puisent dans la vie intime du cœur et connaîtront une grande postérité romantique en
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supplantant une imagerie classique plus compassée fondée sur une mythologie impersonnelle.

et pudique

En 1787 paraissent les Oeuvres de M. Uonard qui regroupent diverses pièces de poésie ainsi que le roman pastoral "Alexis" et la "Lettre sur un voyage aux Antilles" qui est sans doute, avec les "Lettres des deux amants, habitants de Lyon", l'œuvre en prose la plus intéressante de Léonard. Développant la trame du conte "Rosette" issu du Daphnis de Gessner, le roman "Alexis" s'inscrit résolument dans le caclxe de l'idylle pour faire renaître l'âge d'or. En effet, au cœur du vallon de Tempé, au milieu du fleuve Pénée, bergers et bergères connaissent, dans l'île des Nymphes, une félicité et une quiétude parfaites que viennent animer des jeux sacrés ou autres paisibles concours de chants. Ces joutes musicales et oratoires, au cours desquels trois bergers font assaut de virtuosité et de sincérité, ont pour récompense ultime le gain d'une coupe sculptée dans le bois d'olivier et représentant une jeune fille endormie, éventée par un berger, ainsi qu'un vieux bûcheron désaltéré par un enfant. L'objectif réel de ces jeux pastoraux est bien de célébrer le printemps en organisant une fête dans cette île idyllique. Régissant ces premiers temps de l'humanité, une sorte de législation bienheureuse est significative de ce qu'on pourrait appeler la "poéthique" léonardienne qui multiplie les leçons en vers et en prose. À rebours des objectifs d'ambition, de gloire, de richesse ou de pouvoir qui pervertissent les cœur s et les mœurs, ce moralisme prône des valeurs familiales et religieuses: bonté, générosité, amitié, fidélité. C'est ainsi que Léonard établit cette équation morale selon laquelle le bonheur et la vertu s'équivalent parfaitement. Évoquées par le sage vieillard Aristée, ces vertus simples et cardinales se trouvent mises en question dans les festivités printanières. Après le concours de chants où trois bergers faut assaut de sagesse et de technique, un jeu des opinions est mis en place pour confronter les réponses de chacun aux interrogations de Sophronime, le plus ancien de l'assemblée: que doit-on désirer le plus ardemment dans son existence? demande notamment celuici ; les éléments de réponse donnent lieu à des débats multiples et argumentés: Durson prône la richesse qui permet de tout se procurer, même l'estime publique; Arcas privilégie la santé qui est XIX

source de bien-être et de gaieté; Alcipe défend la vertu qui octroie la paix de l'âme; d'autres encore revendiquent l'amitié ou, comme Alexis, l'amour qui signifient partage et union des êtres. Si le héros Alexis doit sa victoire aux sentiments amoureux qu'il éprouve pour Délie, qui lui confèrent une ardeur et une sincérité propres à émouvoir et persuader l'assistance, il semble bien que les exemples et les preuves apportés par Alcipe soient les plus convaincants: le bonheur se trouve dans une sérénité inaltérable, inscrite dans la vertu. C'est donc à un idéal de sagesse antique auquel aspire l'auteur, un idéal fait de quiétude épicurienne qui se décline à la fois en prose et en vers dans ce roman pastoral. Au cours du banquet des noces liant Alexis à Délie, le discours du vieil Aristée, le père du jeune homme, rappelle le vain désir de gloire qui a poussé certains habitants de l'île à servir dans les armées de Pyrrhus, trop heureux, après de longues années de misère et de fatigue, de retrouver leur foyer et leur troupeau; il commente également les règles qui régissent l'union des amants: celle-ci est librement consentie par les amants qui se choisissent mutuellement, délivrés de toute autre obligation que celle de leur amour. Perpétuant par ses vers les paroles de l'orateur dans lesquelles on entend la voix de Léonard, rejeté par la mère de son amante par manque de fortune et de titre, Sophronime entonne des couplets dans lesquels il prétend délivrer le secret du bonheur : Donnez à la froide sagesse Quelques minutes de loisir, Quelques heures à la tendresse, Et toute l'année au plaisir. Il semble que, dans ce roman pastoral fait de chansons et de récits, la prose gagne en poéticité grâce à l'insertion de poèmes chantés dans un ensemble narratif. Ce phénomène d'interaction est perceptible par exemple lors du concours de chants au cours duquel les chansons apparaissent tantôt sous forme de paraphrase en prose et tantôt sous forme de vers, couplets et refrains, disjoints du texte lui-même, à l'image de l'épithalame en l'honneur des futurs époux, Délie et Alexis. Le vers et la prose remplissent donc indifféremment des fonctions musicales, descriptives ou narratives. xx

En effet, le vers n'est plus exclusivement associé aux seules chansons ou aux hymnes mais peut aussi servir à décrire et à raconter; comme par exemple se développe en vers le récit de l'origine mythique de la fontaine née des aventures de la nymphe Alcyone et du dieu Pan. Puisque le vers peut, tout comme la prose, décrire et raconter, il n'y a plus de spécialisation thématique ni de distinction structurelle précise mais empiétement d'une forme sur l'autre. Le texte passe alors souvent de la prose au vers et du vers à la prose sans motivation et les deux formes échangent leurs fonctions et leurs vertus: ce mélange, cette indifférenciation président au développement d'une véritable prose poétique. Cette poéticité de la prose se fonde également sur l'attention portée aux couleurs. En effet, comme poète, ses efforts de précision et de variation dans le choix des coloris sont réels mais peu fréquents: ainsi, à l'instar de Saint-Lambert, Roucher ou Delille, Léonard apparaît le plus souvent prisonnier des conventions classiques et de leurs épithètes traditionnelles, à l'origine des sempiternelles notations vagues et sommaires, essentiellement livresques; il montre davantage ses talents de coloriste dans la prose, plus libre et donc plus apte à retranscrire le pittoresque, comme dans cette description de la nature automnale: "Cependant l'automne était venu, et déjà les champs se coloraient de ces teintes d'oranger, de pourpre et de vert pâle, qui annoncent le départ des beaux jours. (...) Les forêts, autour d'eux [Alexis et Délie], présentaient des effets merveilleux d'ombre et de clarté. Les troncs d'arbres, frappés par le soleil couchant, semblaient des colonnes d'or, qui soutenaient une voûte de feuillage nuancée de toutes les couleurs. À leurs pieds, des fontaines pures comme la rosée, se filtraient dans les montagnes; et dans le lointain, une chaîne de hameaux s'étendait de colline en colline, jusqu'au bout de l'horizon. Du sein des monts azurés, le Pénée sortait avec majesté, réfléchissant les couleurs des nuages et des derniers rayons du soleil. Une vapeur transparente et pourprée suivait son cours et se répandait dans les airs ; cette brillante exhalaison s'élevait comme l'encens que la reconnaissance des hommes fait monter vers le ciel."

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Animant la description du paysage, ces jeux de reflets, ces effets de lumière et ces nuances colorées montrent que la poésie a pénétré la prose descriptive; et cette couleur poétique peut se focaliser sur une évocation rapide, une image instantanée qui ne nécessite pas de longs développements prosaïques: "Mille brebis, éclatantes comme la neige, s'entassaient à l'entrée de la bergerie, comme des nuages blancs s'amassent dans les plaines du ciel." Ici, les comparaisons, la métaphore, le rythme régulier, les échos sonores se joignent à la touche de couleur poU! poétiser ce passage prosaïque. En dépit de ces véritables réussites, les descriptions léonardiennes ne sont pas dénuées de toute convention: outre de nombreuses périphrases néo-classiques selon lesquelles le rossignol devient "le chantre des bois" par exemple, Léonard convie tout le cortège des divinités champêtres notamment Cérès, Vesper, Diane ou encore Pan et Alcyone. Cette permanence du masque rhétorique ancien a partie liée avec le regain d'intérêt pour la chose antique alors que la découverte des ruines d'Herculanum en 1738 puis de Pompéi en 1748 contribue à ressusciter une Histoire vraie et vivante et non plus purement livresque et oratoire. Accompagnant le roman pastoral "Alexis" dans cette même édition des Oeuvres complètes parues en 1787, la "Lettre sur un voyage aux Antilles", adressée à la marquise de Chauvelin qui a recommandé son protégé auprès du maréchal de Castrées, apparaît comme une véritable idylle tropicale fondée sur un nouvel âge d'or créole. En effet, désignant tel somptueux parc comme un "nouveau Tempé" ou évoquant cette autre jolie chartreuse dressée parmi des entassements désordonnés d'arbres, de nappes d'eaux et de rochers "semblables à l'ancien chaos", Léonard semble voir dans sa terre natale l'incarnation de ses rêveries idéales. "Figurez-vous, madame, tout ce que les poètes ont dit de la vallée de Thessalie; vous n'aurez qu'une faible image de ce beau réduit", s'exclame un épistolier émerveillé, tandis que, dans chaque recoin de l'île, il fait des rencontres fabuleuses avec un vieillard chenu tout droit sorti de quelque fable antique. En fait, la vision idyllique des ces "antiques tropiques" apparaît comme une projection des propres délires fantasmatiques de Léonard. "Je jouissais du tableau d'un peuple heureux" afftrme parfois, à propos des esclaves, un auteur qui semble ne voir et ne penser qu'à travers les poèmes et les tableaux justement. C'est ainsi que Léonard décrit le "bonheur" des Nègres,
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chantant et dansant tout le jour pour rythmer leur labeur, frappant du marteau en mesure, creusant le sillon en cadence. Évoquant avec émotion de véritables "veillées champêtres" propices aux couplets poétiques, Léonard montre sa volonté d'idylliser à toute forces les Antilles. Si l'auteur s'ingénie à faire de sa Guadeloupe natale une terre idéale d'idylle, il apparaît également soucieux de rendre compte d'un paysage spectaculaire, panoramique ou miniature, qui englobe le ciel et la terre et sollicite tous les sens. Multipliant à l'adresse de sa destinataire les formules telles que "représentez vous...", "figurez-vous...", "ne vous peignez-vous pas...", l'auteur révèle sa volonté de montrer cette contrée étrange sinon étrangère, et de la rendre présente et vivante pour sa lectrice et ses lecteurs. Ainsi, Léonard entreprend la description minutieuse des recoins de son île, et cette précision apparaît souvent très détaillée, technique même: prodigue de conseils sur l'assainissement de la ville et la construction de canaux, l'auteur se fait urbaniste et donne le plan du centre de Pointe-à-Pitre, avec ses rues régulières, ses terrains comblés pour pennettte la création d'une place publique et d'une salle de théâtre; toujours pertinemment muni de ses instruments de mesure, métrique et thermométrique, Léonard semble parfois tenir une sorte de comptabilité chiffrée de son ne natale; notant, calculant, répertoriant, il informe, en quelque endroit qu'il se trouve, du nombre de pouces, de pieds et de toises du sol qu'il arpente, ainsi que du degré de température: on apprend ainsi qu'il règne dans les cavernes situées sur les flancs de la Soufrière une température suffocante de trente-deux degrés tandis que les sources en ébullition sur le rivage de la ville de Bouillante, qui tire précisément son nom de ses eaux chaudes, peuvent atteindre jusqu'à soixante-quinze degrés! Cependant, malgré leur rigueur toute scientifique, ces registres topographiques et ces dénombrements mathématiques semblent insuffisants: la science serait impuissante à rendre compte de façon exhaustive des beautés et des richesses de la Guadeloupe. En effet, Léonard avoue ses difficulté à décrire, à trouver le terme juste pour évoquer ces paysages inconnus ou rarement explorés, ces panoramas grandioses, spécifiquement caribéen, faits de volcans terrifiants et de grottes mystérieuses: "Ce que cette vue a d'affreux est au-dessus

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de l'expression" affirme-t-il, évoquant par ailleurs des lumières et des couleurs "qu'aucun art ne saurait peindre". C'est précisément cette nouveauté extraordinaire, cette étrangeté incroyable d'une nature peu ou pas décrite qui incitent l'auteur à interroger la langue, à trouver des termes inows, à forger des images inédites. Ainsi appelé par les nécessités de la description se développe un vocabulaire tropical qui désigne ces cachimans et ces acomats, ces lataniers et ces caratas, ces ignames, ces mornes et ces carbets, c'est-à-dire autant d'arbres, de fruits et d'éléments topographiques qui fondent une botanique et une géographie mystérieuses et poétiques. Témoignant d'une autre forme de travail sur la langue, les comparaisons et les métaphores se multiplient pour tenter de définir, de qualifier ces lieux peu communs, ces gommiers colossaux enlacés par des lianes amoureuses ou encore cette montagne de la Soufrière altière et inquiétante, dont la description réclame une attention renouvelée aux formes et aux couleurs, ainsi qu'à la végétation compacte, parfois impénétrable. C'est ainsi qu'on peut observer dans la prose de cette "Lettre sur un voyage aux Antilles" une évolution du mode descriptif vers le mode lyrique. Parcourant son île natale pour la reconquérir, s'approprier de nouveau ce paradis délaissé, Léonard fait l'inventaire d'une terre pour s'en faire l'inventeur, le découvreur. Cette synthèse d'une terre retrouvée réunit avec justesse la géométrie didactique et le lyrisme autobiographique. Une véritable prose poétique, pittoresque et colorée, naît ainsi de cette nature exotique éclatante, aux paysages prodigieux, à la flore miraculeuse qui anime ce "compte rendu du jamais vu". C'est bien la spécificité antillaise, par son inédit, son aspect sauvage, non maîtrisé par l'homme, qui se trouve à l'origine d'un renouvellement linguistique dans l'œuvre de Léonard: il s'agit en effet de caractériser ce nouveau monde, à l'aide de comparaisons et de métaphores réinventées mais aussi grâce à un lexique enrichi, dans le domaine botanique notamment. À la fois documentaire et littéraire, touristique et poétique, la "Lettre sur un voyage aux Antilles" manifeste ce que l'on appelle le "sentiment de la nature" chez un auteur pour lequel la nature justement est bien autre chose qu'un lieu commun. Poète et géomètre, Léonard inaugure une véritable géopoétique.

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Le monde créole alimente ainsi le lyrisme romantique en voie de développement, dont le volcan constitue un élément récurrent et important. Le paysage volcanique est en effet omniprésent dans la "Lettre sur un voyage aux Antilles", depuis la Soufrière impressionnante jusqu'aux volcans éteints de la Désirade, ou encore ceux qui se trouvent enfouis sous les eaux de l'Anse-à-Ia-Barque. Toujours à l'horizon des voyageurs, la Soufrière montre une silhouette obscure et effrayante dont l'arborescence monstrueuse inspire la terreur et le découragement, un fort sentiment de solitude. Beau et horrible: tels sont les prédicats que le romantisme est appelé à unir par la suite et que déjà Léonard marie devant les terrifiantes merveilles d'une nature sauvage et inquiétante. Comptant parmi les premiers à utiliser le terme "romantique" inauguré par Le Tourneur, le traducteur de Shakespeare, en 1776, pour désigner ces paysages grandioses et poétiques, Léonard médite au clair de lune près de quelque tombeau abandonné, s'égare dans les montagnes sauvages sous un orage diluvien, évoque les ossements humains délaissés au fond d'une grotte humide et glacée qui amplifie le bruit infernal de la tempête et relate la légende d'un démon fulminant caché dans une caverne oppressante à peine éclairée par un flambeau vacillant: voilà autant de sensations et de situations qui concourent à mettre en place le romantisme dont le dix-huitième siècle fait déjà entendre un prélude prometteur. Participant ainsi à la réinvention du lyrisme au siècle des Lumières, l'exotisme créole insuffle force et énergie nouvelles dans une littérature française en quête de renouveau. Certes Léonard n'a de cesse qu'il déplore l'inculture de son pays natal, ignorant des beaux-arts, étranger à tout ce raffinement que le jeune exilé a pu goûter dans les salons parisiens. Et pourtant, enrichissant l'inspiration léonardienne, les Antilles vont ainsi constituer une nouvelle source de créations pour le poète: la muse créole va se substituer à la muse antique qui présidait jusqu'alors aux textes de l'auteur des Poésiespastorales. Loin qu'il ne renie son identité créole, Léonard n'a de cesse qu'il revendique sa "créolité" et manifeste son sentiment d'appartenance à la communauté insulaire. Marqué par le souvenir d'une terre aux charmes délicieux, Léonard décide en 1783 de partir vivre en Guadeloupe où il obtient la charge de juge suppléant à la sénéchaussée de la Pointe-à-Pitre. À travers la redécouverte de la Guadeloupe par Léonard entreprenant une véritable visite guidée des lieux de son enfance, la xxv

remémoration qui prend souvent les accents de la commémoration va pouvoir enfm se confronter à la réalité. Par delà l'enthousiasme et l'exaltation véritables qu'éprouve Léonard lors de son retour au pays natal en 1783, la forme choisie, entre le carnet de voyage et la confidence épistolaire, pour consigner ses impressions et ses émotions devant la réalité créole permet de distinguer sous les motifs édéniques d'un idéal exotique un quotidien souvent misérable. En effet, cette fumée exhalée par les habitations qui captive d'emblée le regard de Léonard, fasciné aussitôt par la splendeur de ces domaines luxuriants, apparaît ambiguë: elle illustre le choc du mode de pensée européen dans lequel la fumée est signe d'accueil et de sérénité qui rencontre le mode de vie de la plantation dont les fumées semblent provenir du processus de transformation de la canne à sucre. Cette interprétation duelle voire opposée du décor colonial révèle bien une certaine confusion des signes et des symboles, un véritable brouillage des images, des codes et des modes d'existence qui nécessitent un recentrement des perspectives. Ce carnet de voyage et d'arpentage met en scène un auteur qui, à force d'exclamations, d'hyperboles et de métaphores dithyrambiques, participe à l'instauration d'un motif tropical paradisiaque fondé sur une nature abondante et flamboyante. Pour autant, cheminant d'habitation en habitation, le promeneur ne se contente pas de multiplier les accès d'exaltation sur les splendeurs d'une végétation somptueuse, mais il évoque également le fonctionnement quotidien de l'habitation. Entre portraits et analyses, il profère même quelques conseils pour sauvegarder un système colonial qui périclite. Selon des considérations moins humanistes que mercantiles, il s'agit en effet de protéger une main d'œuvre essentielle qui se raréfie de plus en plus: indépendamment des guerres africaines souvent meurtrières, ce sont surtout les esclavagistes qui ôtent à l'Afrique près de cent mille individus tous les ans à tel point qu'ils se voient contraints de s'enfoncer toujours plus loin dans les terres pour trouver les futures forces vives de l'habitation. Pour développer la population nègre dans les colonies, Léonard prône une certaine indulgence dans la gestion de l'habitation, et imagine même de créer une prime à la fécondité: il serait judicieux de récompenser les mères par diverses distinctions pour favoriser la multiplication des naissances.
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Mêlant ainsi une imagerie archétypale et des constatations triviales, Léonard passe en revue les différents résidents de la plantation. Il participe à l'entreprise de légitimation du système esclavagiste et au processus parallèle de déculpabilisation, puisqu'il fait sien le motif de l'esclave bienheureux débordant de gratitude pour son maître bienveillant et paternaliste. Ajoutant la caution de la littérature à cette tradition de justification coloniale, l'écrivain cite souvent en exemple les vertus des habitants créoles et souligne les marques de la reconnaissance inconditionnelle de leurs esclaves. Certes, Léonard sacrifie souvent à la légende du tropique édénique et conforte, par le crédit de la littérature, une mythologie exotique qui alimente la bonne conscience coloniale. Mais l'auteur peut parfois nuancer ou même ternir les couleurs du mythe en allant au cœur des réalités de l'habitation. Passant de l'impression à l'interrogation, il esquisse le portrait impromptu du colon créole: nonchalant par nature, hospitalier par tradition, inculte par paresse, celui-ci néglige son domaine qu'il n'occupe pas vraiment. Quel paradoxe que cette habitation inhabitée, à la fois passade et passage vers d'autres lieux! Cette analyse psychologique a valeur d'autocritique car Léonard reconnaît en lui tous les aspects de l'âme créole en utilisant toujours la première personne du pluriel lorsqu'il évoque ses compatriotes insulaires. Selon une dialectique léonardienne qui tente de concilier la muse antique et la muse créole, ce monde antillais apparaît comme un monde des premiers âges: en accord avec une nature vierge et sauvage, les mœurs antillaises sont décrites comme primitives. Décrivant le peuple noir toujours chantant et dansant, Léonard évoque également les épouses délaissées par leur mari, colon créole, qui leur associe souvent une nouvelle concubine, mais aussi la nudité de certains jeunes valets de table, ou encore le même état de pure nature des esclaves noirs scrutés sans scrupule par les femmes pour les choisir selon leur goût. Pour autant, constate Léonard, "la licence règne peu dans les campagnes où l'on mène encore la vie des anciens patriarches. Les frères et les sœurs s'aiment comme au temps d'Abraham, et c'est la faute de leur solitude, si ces cœurs simples donnent parfois à leur amitié le caractère de l'amour."

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Fondée sur le retour à l'origine, cette logique toujours rétrospective ne cesse d'évoquer, dans chaque recoin de l'île, l'existence simple de la famille nombreuse d'un patriarche à la barbe longue régnant dans quelque cabane rustique, isolée et bienheureuse. Devant ces rapprochements récurrents entre le monde créole et le monde antique ou biblique, cette image des Antilles édéniques, aussi âgées que le monde selon l'expression de Léonard, paraît donc issue d'un archaïsme systématique à l'origine d'un paradoxal nouveau monde antique. Les comparaisons constantes finissent par identifier, assimiler l'ancien et le nouveau. Il est en effet étonnant que pour désigner les réalités créoles inconnues ou nouvelles, Léonard recoure à des expressions telles que "antique verdure" ou "antique beauté" tandis qu'il donne à entendre le "zéphyr du matin" soufflant doucement sur la "zone torride". Cette dernière image, par son étrangeté même, sa dissonance passéiste, fonde ce qu'on pourrait appeler une antiquité créole. Il est parfois des moments de fusion parfaite entre l'ici et l'ailleurs, entre les îles caribéennes et le continent européen. Et cette harmonie idéale ne se trouve pas tant dans le domaine de la culture et de ses références mythiques que dans celui de la nature et de ses productions maraîchères notamment. En effet, lors d'une promenade sur les hauteurs de la soufrière, Léonard peut observer une variété de plantations mêlant les agricultures tropicale et

européenne:

fi]

e fus surpris de trouver dans ce désert les légumes

de l'Europe et quelques-uns de ses fruits, tels que la pomme et la fraise. L'ananas croissait auprès de l'oeillet; le raisin suspendu à des tonnelles mûrissait parmi les roses et les jasmins." Ainsi la métropole semble s'implanter dans le sol antillais pour faire corps avec lui grâce à cette fusion des fruits et des fleurs réalisée dans l'habitation. Cependant cet unisson, orchestré par la nature apparaît rare et éphémère. De balancement en revirement, Léonard hésite sans cesse entre nature et culture, entre une vie simple loin de la société humaine et une existence plus mouvementée, embellie par les arts et la compagnie des autres. Ainsi, passée la première stupéfaction, la symbiose des espaces inspire au poète un sentiment d'inquiétude et d'effroi devant cet amalgame étrange et cet isolement effrayant:

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"Je doute qu'on pût se plaire dans des lieux aussi retirés! J'éprouvais un sentiment pénible en parcourant ces bois sauvages qu'il ne faut voir qu'un instant. Je me trouvais comme abandonné, loin de la société des hommes, loin des consolations de l'amitié, seul avec une nature inculte et barbare. Tous ces arbres ne me disaient rien. C'étaient les bambous aux feuilles tremblantes, le cachiman et l'acomat élevés comme de grands chênes, le latanier, le palmiste et le papayer inclinés sur les eaux, le mapou, le mombain, l'arbre-trompette distingués par leur figure et leur écorce, et le figuier-maudit dont l'énorme tronc pousse une multitude de branches qui se terminent en fllets, pendent jusqu'à terre, y prennent de nouvelles racines, et font d'un seul arbre une forêt en tière. " Cette dernière énumération est tout à fait révélatrice: la réalité créole finit par affleurer et s'imposer peu à peu, même lorsqu'il s'agit comme ici de la révoquer ou tout du moins de l'évoquer avec quelque circonspection. Certes, la culture antique triomphe parfois jusqu'à faire "oublier la zone torride" ainsi que l'affirme Léonard dans l'immense parc ombragé et luxuriant de M. Desmarets: "La température de ces lieux fait oublier la zone torride: c'est réellement un printemps éternel! Songez qu'au moment où le zéphyr du matin me portait l'odeur des orangers, vous étiez en décembre, au coin du feu, tremblante et glacée par les frimas." Mais peu à peu le réel chasse le mythe et le zéphyr élyséen cède la place aux alizés tandis que la "zone torride" se débarrasse d'une rhétorique conventionnelle qui la désignait en la dénaturant. Conférant au style de Léonard ce que celui-ci a pu appeler un "air américain", cette volonté de décrire et de nommer précisément la végétation antillaise consacre une sorte de tropicalisation ou de créolisation progressive d'une parole hantée par l'antiquité, presque colonisée par le mythe. Certes, Léonard ne peut plus dès lors être considéré seulement comme un "Antique sous les tropiques". Pour autant, ces tropiques idylliques, enfin révélés et décrits pour eux-mêmes, vont perdre leur charge positive. En effet, à son retour des Amériques, Léonard publie en 1798 des "Stances sur le bois de Romainville" qui montre une réalité créole délestée des charmes mythologiques, devenue barbare et sanguinaire. L'auteur y décrit son bonheur de retrouver
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le "séjour de son premier âge", cet "asile des beaux arts" qu'est la France aux campagnes paisibles et au doux climat. Ainsi Léonard se dit heureux de pouvoir côtoyer à nouveau ses compatriotes métropolitains dont il affirme qu'ils sont restés les "modèles des mœurs antiques". On assiste alors au terme d'un lent processus à l'œuvre chez Léonard: tout d'abord il semblait que cet espace exotique que sont les Antilles était à ce point étrange et étranger qu'il ne pouvait se dire qu'à travers le mythe. Puis la réalité créole s'est imposée, avec son lexique et ses images propres, chassant peu à peu le discours mythologique inadéquat et dissonant. Pour autant, il apparaît que Léonard ne puisse se passer de la fable antique puisqu'il aspire à la retrouver dans les cœurs et les mœurs métropolitains. Évincé du monde créole par une réalité tropicale irréductible à toute assimilation, le rêve mythique se trouve alors rejeté sur l'autre rive, tant il semble indispensable, voire vital, dans l'existence de l'auteur. Au terme d'un va-et-vient symptomatique de la psyché léonardienne, l'antiquité réintègre l'ancien monde, après avoir tenté de coIncider avec le nouveau monde. Certes, l'ambition taxinomique du poète explorant son pays natal convoquait nécessairement la muse créole: il s'agissait de rendre compte des mœttts et des coutumes antillaises, à la fois celles des colons et celles des esclaves noirs, de leurs caractéristiques psychologiques et physiques, de leur habitat, mais aussi de la géographie de l'île et de sa botanique notamment. Pourtant, force est de constater que cette muse créole n'en ftnit pas de toujours lutter contre cette autre inspiratrice qui hante Léonard: la muse antique. Enfm, en 1798, le neveu de Léonard, Vincent Campenon, publie de façon posthume les Oeuvres complètes de son oncle, conformes aux volontés de l'auteur avant son décès en 1793 : elle ajoute aux publications antérieures des romans qui se trouvaient imprimés à part, quelques poèmes inédits, les deux pièces de théâtre non publiées encore Qa tragédie "Oedipe roi" et la comédie "Émile"), ainsi que la nouvelle intitulée "le Père Laroche". Participant de la réflexion sur Dieu et la religion à l'œuvre chez Léonard dans le contexte philosophique du dix-huitième siècle, "le Père Laroche" met en scène un pasteur protestant dont la dévotion xxx

est exempte d'austérité, aux prises avec un philosophe anglais du nom de Smith, qualifié d'incrédule: convaincu de l'existence d'un Être suprême, celui-ci est indifférent à toute pratique cléricale et ne participe pas aux prières quotidiennes de ses hôtes. Cependant sa bonté ne fait pas de doute puisqu'il recueille chez lui le Père Larache, alors malade, ainsi que la fille de celui-ci. C'est cette humanité reconnue qui fait dire à la gouvernante de ce maître nonchrétien qu'il est le "meilleur des hérétiques". Si jamais le philosophe anglais et le pasteur suisse ne se disputent sur des sujets religieux, ce dernier ne peut s'empêcher de regretter l'agnosticisme de son sauveur, en quelque sorte aveuglé par sa raison. Sans longs sermons, cette nouvelle montre que l'incrédule est peu à peu gagné par la foi grâce au comportement exemplaire de ses hôtes. Par delà l'incompréhension initiale entre les deux discours, le philosophe anglais se trouve tout surpris d'éprouver une réelle émotion devant la bonté du pasteur, l'amitié que lui témoignent ses paroissiens, et même les charmes de la musique sacrée. L'émotion générale suscitée par le souvenir de la femme du pasteur récemment décédée suscite une réflexion sur la sensibilité comme source du sentiment religieux: "Le philosophe lui-même était ému, et pour un moment il oublia de penser qu'il ne devait pas l'être. La religion de Laroche était celle du sentiment. L'idée de la Divinité était si naturelle dans son esprit, que chaque sensation l'éveillait en lui." Cette croyance, vécue simplement et intensément, loin de toute polémique religieuse ou spéculation métaphysique, finit par ébranler les convictions du penseur anglais troublé par la dignité du pasteur dans le malheur: malgré le décès de sa fille, morte de douleur après que son fiancé a été tué en duel, le Père Larache, anéanti par le chagrin, trouve pourtant la force de prononcer un prêche à la louange de Celui qui l'a frappé. C'est cette "résignation céleste" d'un vieil homme, consolé de la perte de sa fille par la présence de Dieu comblant sa solitude, qui fera regretter au philosophe anglais de ne pas partager cette même foi salvatrice. Ainsi, si les valeurs humanistes et altruistes prônées par l'auteur peuvent être revendiquées par toutes les religions, on ne peut que constater dans l'œuvre de Léonard ce mélange, cette interférence entre la tradition païenne antique, la foi chrétienne catholique ou
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protestante, mais aussi la philosophie des Lumières incarnée par le philosophe anglais. Certes, Léonard n'a pas "christianisé" la forme de l'idylle qui impliquait le développement d'un cadre païen, mais ses convictions religieuses personnelles sont perceptibles dans l'évocation de la foi chrétienne de même que ses interrogations probables sur cette même croyance se trouvent exposées dans "le Père Laroche". Située dans le décor idyllique des montagnes suisses dont le narrateur vante les charmes bucoliques, cette dernière nouvelle semble organiser un combat des formes emblématiques du combat des idées religieuses: c'est l'intrusion progressive du sermon dans l'idylle par l'intermédiaire du dialogue philosophique. Ce cadre recueilli se révèle tout à fait propice au développement du romantisme; loin des tumultes d'une nature tourmentée qui absorbe l'être tout entier et fait naître des idées de mort et de néant, "le Père Laroche" présente cependant une autre composante du paysage romantique: les paisibles montagnes suisses supplantent les volcans et les tempêtes pour mener à la méditation et au recueillement. L'habitation du pasteur se situe dans une vallée tranquille, parcourue par un torrent impétueux qui achève sa course folle dans le réduit d'un lac aux eaux dormantes, suisses de surcroît, dont on sait qu'elles possèdent des vertus apaisantes et qu'elles sont propices aux promenades solitaires et introspectives chères aux romantiques. Se fondant ainsi sur l'éloge de la sensibilité et du sentiment dans un cadre grandiose et serein, la lyrique léonardienne met en place les prémices du romantisme. Il est toujours question d'un voyage ou d'une fugue dans la prose de Léonard. Par delà les modes littéraires du temps, le choix presque systématique de la forme épistolaire, dont les lettres à la fois soulignent et comblent l'absence du destinataire, paraît significatif de cette présence de l'absence chez l'écrivain. Fondé sur une double appartenance métropolitaine et insulaire, l'existence de Léonard semble se bâtir sur une fuite perpétuelle, qui s'apparente parfois à une vraie désertion. Ce regret du pays natal se trouve à l'origine d'une fracture originelle accrue par une déconvenue sentimentale qui attriste à jamais la muse de Léonard, amant malade en perpétuelle déploration, toujours en proie à la nostalgie de l'amour.

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Si l'on considère maintenant l'ensemble des oeuvres prosaïques et poétiques de Léonard, on ne peut que constater que se profile souvent à l'horizon de l'existence et des ouvrages de cet exilé qu'est Léonard une île natale enchantée qui échappe aux turbulences de l'histoire et aux ambitions des hommes et dans laquelle l'auteur voudrait ancrer ses vœux idylliques. Lieu de l'action ou objet de simples allusions, la Guadeloupe est omniprésente jusque dans une oeuvre dont le titre ne laissait pourtant pas présager de références antillaises puisqu'il s'agit des "Lettres de deux amants, habitants de Lyon" ! Entre véhémence et nonchalance, cet amant de la mélancolie se présente à la fois comme un prosateur dionysiaque qui multiplie dans ses romans tourmentés les duels, les imprécations et les suicides, et comme un poète plus apollinien évoquant le bonheur paisible dans un paradis champêtre lavé de tout péché originel. Au centre de nombreux procès d'indolence, Léonard chante les amours et les désamours en s'adonnant à son goût de la res mslica mais, en proie à des atermoiements pathologiques, balance, tergiverse toujours entre créole et métropole: fondé sur cette double appartenance, son univers bipolaire de contrastes et de contradictions met en jeu la problématique du lieu et la question de l'origine. Fondateur de l'identité et de la littérature créoles qui mènent jusqu'à Saint-John Perse, Léonard, tout comme Pamy et Bertin, natifs de l'île Bourbon, actuelle île de la Réunion, développe le sentiment de la nature et de la passion, caractéristique du romantisme. De même qu'André Chénier naît dans les terres lumineuses de Constantinople, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand n'enrichissent-ils pas leur inspiration sous les Tropiques africains ou dans les forêts américaines? Source de pittoresque et d'authenticité, vecteur d'inconnu et de nouveau, c'est bien l'exotisme qui dépayse, délasse d'un continent devenu trop vieux ou trop étroit, et qui vient ici au secours du lyrisme poétique.

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