Paroles de la nuit

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Le catalan Marius Torres (Lleida 1910- Puig d'Olena 1942) naît au sein d'une famille aisée, aux fortes convictions libérales et républicaines. Pourtant, comme nombre d'écrivains de sa génération, il connaîtra un destin tragique : en 1935, le diagnostic de tuberculose est prononcé, il mourra sept ans après...
Pour la première fois (aussi bien en Catalogne qu'en Espagne ou en France), cette anthologie poétique suit scrupuleusement les voeux du poète quant aux poèmes qu'il voulait donner à publier.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296932494
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MÀRIUS TORRES, CENT ANS APRÈS

L’uvre poétique dupoètecatalanMàriusTorres
possèdeune force et unebeauté esthétiques toutàfaithors
ducommun.MàriusTorres(Lleida1910-Puig d’Òlena
1942) naîtau sein d’une familleaisée,auxfortes
convictionslibéraleset républicaines.Pourtant,comme
nombre d’écrivainsdesagénération, le poèteconnaîtraun
destintragique …
Fidèleauparcoursprofessionnel desafamille,
Màriusfaitdesétudesde médecineà Barcelone (il perdra
samèreà cette époque) et semble destinéàlaprofession
médicale,qu’il exerceà Lleida àpartirde 1934.Un peu
avant, ilavéculafin de ladictature dePrimo deRiveraet
applaudi l’avènementde larépublique (1931), desidéaux
deson père.Fin 1935,sesentantde plusen plusmalade, il
consulte desmédecinset, en décembre 1935le diagnostic
detuberculose estprononcé:il estalorsadmisdansle
sanatorium dePuig d’Òlena.Ilypasseralerestantdeson
existence,septans, jusqu’àsamort, en 1942.
Màriusadéjà, encachette, écrit quelquespoèmes
avant son entréeau sanatorium, maiscesontlamaladie, la
crainte, ladéfaite, l’exil desafamillequi ferontde luiun
poète.En effet, lamaladie,vécue dansl’isolement(la
guerrecivile espagnole éclate en juillet1936et rend
difficileslescommunications), la crainte de perdreson
frèreVíctorpartiaucombatpourladéfense de la
République démocratique (laguerre letouche donctrès
directement ;ilsait que lesfranquistesoccuperont sa
maisonà Lleida);puisla constatation de ladéfaite
républicaine et, enfin, l’exil enFrance desafamille

7

(angoisse de
circonstances qui
trèsgrand poète:

l’éloignementforcé)…
ferontdece jeune médecin

voilàdes
un poète,un

Plus que jamais, jebénissais Dieu qui m’avait accordé
le privilège d’untravailàfaire danslesilence et
l’intimité,bien détaché decequisera un jourl’histoire.
Untravailqui était àlafoisleseul etle meilleur que je
1
pouvaisfaire pourmon pays– etpourmoi-même .

Onsait que lamaladie plonge l’homme dans un
état second.Encore davantagesi lescirconstances sociales
deviennent toutàfaitadverses.Màriusestobligé de faire
halte danslecoursd’une existencequ’il destinaitàla
médecine.Il ne peutplusagirdanset surle monde.Il doit
secontenterde l’observer:ilregardeautourde lui, l’air, le
ciel…sous unangle différentdecelui dupassantactif.
Obligéàleverlittéralementle pied, le médecin-poète
devient toutàfait réceptifàl’immensité dumonde,au
passage du temps,àlafinitude de l’existence humaine,
bref,àl’essentiel despeursetdesbesoinscommunsaux
humains.
Maisl’homme etle poète nese laissentpas réduire
àl’effroi ouaudésespoir.MàriusTorres rêve, pense,
écrit… lesgrandes questionshumainesd’un pointdevue
personnel et universel:l’homme est une particulevivante
parmi d’autres,s’inscrivant sur ununiverset une nature le
plus souventincompréhensibles.Mais, d’autresfois,un
sensaigudescorrespondancesentre le moi etlanature
s’établit:unesecousse iciserépercutetrèsloin,une

1
Lettre deMàriusTorresà JoanSalesdu 7octobre 1940.Leslettres
citéesdanscette introductionsontécritesdirectementen françaispar
le poète,quiconnaissait trèsbiencette langue.

8

expériencesemblebizarreà telsujet, mais unautre l’adéjà
vécue…
Y voit-il lamanifestation d’une forcesurnaturelle,
divine? Si l’on peutévoquer un fortpouvoirmystique
dansnombre de poèmes, le doute estle derniermotde
Màrius Torres :les cieux restent toujours silencieux.Les
templesélégantsn’ontpasl’air serein:«LeTemple de la
2
mort» .
Quoi fairealors ?Placé dans une position
contemplative désintéresséeà cause de lamaladie, le poète
enrichit saperception dumonde.Il peutappréhenderle
monde dans unrapportautrequecelui de l’utilité…Il peut
imaginerle paradis…
Ils’ouvreàl’inconnugrâceàson expérience de la
musique:lamèrea apprisà Màriusàjouerdupiano etla
musique deviendraune desbasesfondamentalesde
l’artiste-poète:lamusique permetderevivre le passé dans
toutesavivacité;parailleurs, elle découvreaupoèteun
accord de l’âme etducorps, de l’homme etducosmos.
PourMàrius, lamusique estl’artle plusimportant(dans
cesensilrappelleBaudelaire etVerlaine,qui furent ses
3
maîtres).Nombre desespoèmes traitentde musique:
«Variations sur unthème deHändel »,«Sonatada
Chiesa», «Couperin en hiver», «Musique lointaine, la
nuit», «Là-baspasse lamusiqu«e... »,Mozart»,
«Souvenirsd’une musiqu«e »,Jesensen moi la
musique... », «Chanson »...

2
«De plusen plusme pénètre plusprofondémentla sangsue de
l’agnosticisme.Plusj’ouvre les yeux, moinsj’aperçoisdes choses
certainesetindiscutables» (Lettre deMàrius Torres à JoanSalesdu9
décembre 1941).
3
Il miten musique la« Chanson d’Automne » deVerlaine etplusieurs
poèmesdeMàrius Torres citent Baudelaire, dontlapoésie
accompagneMàriusmêmeau sanatorium.

9

Privé d’unebonne partdesesmoyens, parla
maladie, le poètesaisitl’essentielsouslaforme laplus
dépouillée – les sonsmusicaux– mais aussisouslaforme
desimagesdumonde. C’est ainsiqu’il décrit un paysage:

Nous sommesici, maintenant, en plein printemps.Le
petitjardin dePuig d’Òlenamontretous ses
marronniersfleuris.Sesdélicieux arbresdeJudée,tous
mauve etor, marquent un premierplan fastueux àla
perspective deravins, et,au-delà, ladouce plaine du
Vallès,bleue, grise etocre.Leshirondelles sont
arrivéesdepuis quelquesjours.
Pourtant, mieuxencorequece francprintempsd’avril,
j’aime – dans ces terres-ci – le pré-printemps,
l’enchevêtrementfévrier-mars,quand lesoleil devient
chaudsubitement, et qu’onsentle printemps qui monte
déjàde laplaine,rienqu’un parfumqu’on nesaurait
4
identifier,unevague devie intérieure…

Et,àunautre moment:

Cescrépusculesd’octobre,quisontpeut-être lesplus
beauxde l’année. (…)Le plusbeauc’est, jecrois, le
contraste entre l’extrême irréalité desformes terriennes
– obscurcies,rayéesdebrouillard, fantasques, mais
étrangement vivantes–, etl’éclatante illumination, le
pathétismechromatique de lavoûte duciel.C’est quand
lesoleil estdéjàsousl’horizonqu’onvoitle plus
clairement que, dansce monde, lalumièrevientd’en
haut.LesmontagnesdeGallifaetducol dePoses,à
l’occident, prennentà cette heure-làdesformes
obsédantes–cesontlesmembresd’un jeuneanimal
endormi:on étendraitpresque lebraspourlescaresser.
Surelles, lesnuagesprennentdes tons rougevif,
écarlate, orange, etlaissentpercerdesfrangesd’unciel

4
Lettre deMàriusTorresà JoanSalesdu 25avril 1940.

10

presquevert. Verslezénith, leciel devient bleu– de
plusen plusfoncé –.Ily a un petit croissantd’argent
danslecadran du sud-ouest.
L’aubeapeut-êtreunebeautéaussispirituelle, mais une
grande partie du charme du crépuscule du soir vientde
5
cequ’il est suivi parlanuit– laquelle est une mort.

Dans sespoèmes,Màrius Torresporteàla
perfectionce don descriptif et y ajoute (comme dansnotre
deuxièmecitation)une dimension métaphysique:«La
dernièrerose » fleurit aumoisde novembre,alors quetout
estmort autourd’elle.Màrius Torres s’intéresseaux
contradictionspouroffrirdesexplications universelles:
«Beaujourd’octobre »faitpenser que l’étérevient sans
avoirpermisl’arrivée de l’hiveà ur ;nautre moment, le
monde défilesous ses yeuxetle poètese laisse happerpar
lespectacle gratuitdes«Nuages»qui prennentdes
formesmerveilleuses, presque desuvresd’art, pour
disparaîtreaussitôt…D’autresfois, le
poètecontemplateur regarde le paysage dans sadistantebeauté,
jeudes rayonsetdesombres,reflets bleusetor :«Avril »,
«Jour clair», «Février», «Aubord de lamer»,
«Aprèsmidi et soir»…Cette divinebeauté n’est, pourMàrius
Torres, ni froide ni insensiblevis-à-visde l’homme.
Revenonsà«Ladernièrerose », parexemple:ellerévèle,
de par savolonté de fleuriràlafin de l’automne,sa
déterminationàs’épanouir sans se laisserintimiderparle
froid.Quelle parfaite dignité et quelle maîtrise desoi !
C’estpourquoi le poète l’a choisie pour symboliserles
passionsetles vertushumaines.Elle nousapporteun
réconfort…C’estainsi, le poète nousconsole de la
condition humaine:espoir(motimportantdeTorres)

5
Lettre deMàriusTorresà JoanSalesdu 7octobre 1940.

11

universel duparadis. Cependant, detempsentemps, le
poèteavouesadifficultéàfairevivre l’espoir :

Jesonge parfois à certain poèmesur unecorde de luth.
La corde n’estpeut-être pas rompue, mais certainement
elle est bien détendue.Elle ne produitaucunson. (…)
6
l’espoirmême ne parvientpasàm’enivrer toujours.

Néanmoins, le plus souvent,àforce de l’appelerde
ses vux, le poète parvientàmatérialiser, grâceàla
création poétique,une îlereposante, mêmes’il ne peutpas
yentrer.
Ile, paradisoù, grâceàl’odoratetau toucher, nous
récupéronslesdéjàmorts:«LePrésent» estévanescent,
alors que la«Présence »auditive etolfactive de lamère
(mortetrèsjeune) est toutàfait réelle danslesouvenirdu
fils.Carlamortestaussi le grandsujetdespoèmes:

Lamortest une grandeartiste;elle embellit, elle
ennoblit tout.Ouest-cequec’estlavie,c’cetteviequi
estl’uvre de nosmainsetde nosdésirs, mais qui n’est
pasàlamesure decequ’ilyade meilleuren nous,qui
diminue etabaisse lagrandeurnaturelle de l’homme?
Detout temps, lesmalheureuxont regardé lamort
commeune libération, etles vraisheureux,ceuxpour
qui lebonheurest une paix, n’ontjamais craintde
7
mourir.

Lamortestpour Màrius Torres,commetoutdans
lanature, l’autrevoletde la vie: ainsi, en évoquantle

6
Lettre deMàrius Torres à JoanSalesdu4août1940.Voirle poème
«Que monâmesoit… »
7
Lettre deM.Torresà JoanSalesdu 25 novembre 1939.

12

poème «Lamort,un matin d’avrilil »avoue:«toutle
8
poème estfaitd’aprèsleversdeshirondelles vivantes» .
Puis, l’art confèreunairdivin («Lapierre
antiquoe »),u, plusencore, lesmotspoétiques sont
capablesde fairerevivre lafigure des absents(«Des yeux
dans unretable») oudeviennent touteune mystique…Le
poètese heurte de mêmeauprocessus créateur :il évoque
leslimitationsdulangageà rendrecompte de la réalité,à
faire parler cequi est sans voix(«Lecombatdes
poètes»).Voilàpourquoi, le plus souvent,Màrius Torres
évoqueunson,unecouleur,unaccent,une pause…qui
déclencheront un étatd’espritplusfacilement que les
inaptesmotsde la raison.La signification,chez Torres,
9
parvientparles sens.D’où,aussi, l’énorme difficulté
qu’ily a àletraduire.
Le poètes’efforceaussi et surtout à communiquer
lesétats affectifs.Nous savons tous que l’amourfigure
parmi les thèmesmajeursde lalittérature.La compassion
est réservée, par Torres,auxêtresen posture minoritaire:
les religieuses(«Portrait»), lespauvres(«Bientôtdans
les asiles... »), les«Pèlerins»,c’est-à-dire lesexilésparla
victoire franquiste...
L’amourestdécouvert au sanatorium, dansla
personne deMercèFigueres, inspiratrice de lasérie
Mahalta :maladecomme lui (guérie, elleresterafidèleau
souvenirdeMàrius),Mercè est, pourle poète,l’âme.Pour
le direaveclesmotsdeJohnDonne,c’estl’extase:

8
Lettre deMàrius Torres à JoanSalesdu18 décembre 1940.
9
«Levraisurnaturaliste est celuiqui exprimesa vie intérieure, non
avecle langage de la spéculation psychologique, mais avecles
impressionsdes sens» (Lettre deMàrius Torres à JoanSalesdu 3
décembre 1941).

13

EtlorsqueAmourainsi faitmutuellement
Deux âmes s’infuserl’uneàl’autrevie,
L’âmequi en découle, et qui estplusexperte,
Corrige lesdéfauts qu’avait chacuneseule.
Etnous savonsalors,souscetteâme nouvelle,
10
Dequoi nous sommesfaitset cequi nous compose .

Ily a aussi l’amitié.Màrius se fitdetrès bonnes amitiés au
sanatorium: Maria Planas,Mercè etEsperança Figueras
(«Les troisamies») etleDr.JosepSalóconstituent un
groupe fidèle pourdiscuterde poésie (le poète leur soumet
ses textes), d’arten général: Maria Planasestla
destinataire du«Sonnetpo» «ur Marie, laliseuse »,
11
pouvoirde la voixhumaine ...
Citonsencore ladimension politique deMàrius
Torres.Le poètea accompagnéson parcoursexistentiel
d’unsentiment socialtrèsintense.Ilapartagé, dans un
senslarge, les convictionspolitiqueset catalanesdesa
famille.Il entend lecatalanismecomme le droitdesa
communautéà se gouvernerlibrement ;il est, par ailleurs,
très sensibleàla questionsociale en démocratie etil
attendait beaucoup duparticommunistecatalan
(P.S.U.C.). Audébutde laguerrecivile, il écritdes articles
pourlespublicationspériodiques républicainesde
12
l’époque .Etc’estladéfaite politiquequi estlasource
catalane deson inspiration.Màriusnechanterasapatrie

10
JohnDonne:«Extase »,Poèmes sacrésetprofanes,traduction de
BernardPautrat,Payot& Rivages,2006, p. 87.
11
«C’étaitémouvantlecontraste desdeux voix:fraîche et suivie,un
peudistante,celle d’Espérance, faisait songeràunruisseaucaché et
joyeux,àdesdrapsde lintrèsfrais une nuitd’été.Celle deMarie était
grave etpassionnéecommeunvioloncelle » (Lettre deMàriusTorres
à JoanSalesdu11 décembre 1940).
12
En fait, laguerre finie, lapoliceviendralechercherau sanatorium
pourl’emprisonnerà cause decesarticles.Seule l’intervention ferme
dudirecteur-médecin empêcheral’emprisonnement.

14

que lorsqu’il la saithumiliée et vaincue, pas avant :poète
fidèleà sesorigines, il prend leurdéfense lorsque d’autres
lesont subjuguées(«La cité lointa«ine »,Trèsloin
d’ici »).Ila beauêtretout àfaitdéprimé, il devient
pourtantépique pour chanter, malgré la tristesse de la
défaite, lebesoin intime de liberté, de ne jamais
abandonnerlecombaten faveurde lajustice etde la
vérité.Ala veille desamort,son dernierpoème, écriten
novembre 1942,seterminesur unrappel de lapatrie…
En définitive, le poète,amoindri parlalongue
maladie,recèlebel etbienunerichesse insoupçonnée.
MàriusTorresnousfaitdécouvrir une indomptable force:
ilsait qu’il ne peut rien faire pour safamille, pour son
pays, et, dansdescirconstancespersonnelles tragiques(la
mortle guette:étantmédecin, il estenbienconscient), il
saitdégager untoutautre pouvoir.Uneréflexion profonde
surle monde de lapartd’un êtrefragilisépar samaladie…
mais,courageuxet toujoursdebout.C’est, probablement,
laseule manière detirerle meilleurd’unvécudouloureux.
Etlespoèmes sontlescadeaux que lecréateurnouslègue
et qui luisurvivent… dans une langue – on nes’arrêtera
pasde lerépéter–neuve, plusprimitive etpluscrue, la
langue de lafraîcheur...
Pourlapremière fois(aussibien enCatalogne
qu’enEspagne ouenFrance),cetteanthologie poétique
suit scrupuleusementles vuxdupoètequantauxpoèmes
qu’ilvoulaitdonneràpublier.Nous suivonsainsi la
proposition d’édition établie parM.Pratsdans safortbelle
13
thèse inédite .Uneseule exception:«La cité lointaine »,
aujourd’hui le poème le pluscélèbre dupoète en
Catalogne, échappeà ce principe…

13
Margarida Prats:PoesiesdeMàriusTorres.Ediciócrítica,
Université deBarcelone,2005.

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